CHAPITRE SEPTIEME
De l'amour dû à Jésus en sa qualité
de Prêtre et de Victime
dans l'Eucharistie
« Nous avons été sanctifiés par l'oblation du corps de Jésus-Christ.
Approchons-nous de lui avec un cœur sincère. »
Hêbr., X, 10, 22.
Jésus est venu pour révéler la charité divine dont II est embrasé l et pour gagner notre cœur à L'aimer uniquement et par-dessus toute chose2. Personne ne peut avoir une intelligence quelconque du mystère de l'Incarnation et de sa mission rédemptrice sur cette terre, sans comprendre qu'il doit de la reconnaissance et de l'amour à Celui qui est venu le sauver3. Ce de-
1 « Je suis venu jeter un feu sur la terre et que veux-je, sinon qu'il s'allume. » Luc, xn, 49.
2 « Voici le premier de tous les commandements : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et de toute ton âme, et de tout ton esprit, et de toute ta force. » Marc, xh, 29, 3o.
3 « Le Fils est le Verbe, non pas un Verbe quelconque, mais le Verbe qui produit l'amour. C'est la pensée de saint Au-
voir est le premier et le plus essentiel de tous ; tous les autres n'auraient pas de valeur s'ils n'étaient vivifiés par celui-là l.
Le catéchisme nous apprend que c'est pour cela que nous sommes créés et mis au monde 2 ; la théologie nous enseigne qu'il ne peut y avoir de vertu surnaturelle sans qu'elle soit informée par l'amour 3. De sorte qu'en toute vérité nous
gustin quand il dit (De Trin., 1. 9, c. 10) : « Le Verbe que nous nous efforçons de faire comprendre est une connaissance unie à l'amour. » Le Fils n'est donc pas envoyé dans le but de perfectionner l'intelligence de toutes les manières, mais dans le dessein de la préparer à produire des sentiments d'amour. » S. Thom., I p., q. 43, a. 5, ad 2.
1 « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité, je suis comme un airain sonnant ou une cymbale retentissante. Et quand j'aurais le don de prophétie, que je pénétrerais tous les mystères et que je posséderais toutes les sciences ; quand j'aurais même toute la foi possible, jusqu'à transporter des montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. Et quand je distribuerais tous mes biens pour nourrir les pauvres, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai pas la charité, tout ce'a ne me sert de rien. » I Cor., xiii, i-3.
2 Saint Thomas ne fait que démontrer cette vérité essentielle quand il dit : « La fin de la vie spirituelle, c'est cette union de l'homme avec Dieu qui est produite par la charité. Tout ce qui regarde la vie spirituelle tend à cela comme à sa fin. D'où l'Apôtre dit (I Tim., i, 5) : « La fin des commandements, c'est la charité qui naît d'un cœur pur, d'une bonne conscience et d'une foi sincère. » S. Thom., II II, q. 44, a. 1.
3 « Comme il est évident que c'est par la charité que les actes de toutes les autres vertus se rapportent à leur fin dernière, il s'ensuit que c'est elle qui donne à tous ces actes leur
ne pouvons ni vivre d'une vie surnaturelle, ni nous sanctifier, ni nous sauver, sans l'amour l.
En outre, notre amour ne doit pas s'adresser à la Divinité d'une manière confuse et indéterminée. Nous aimons Dieu, parce qu'il est l'Etre nécessaire, éternel, infiniment parfait, se suffisant pleinement à lui-même 2 ; nous l'aimons parce qu'il est notre créateur et notre fin dernière 3 ; nous l'aimons parce qu'il s est fait notre
forme, et que pour ce motif on l'appelle la forme des vertus. Car les vertus elles-mêmes ont la même forme que leurs actes.» S. Thom., II II, q. 23, a. 8.
1 « Si vous m'aimez, observez mes commendements... Celui qui a mes commandements et les garde est celui qui m'aime ; et celui qui m'aime sera aimé par mon Père, et je l'aimerai et je me manifesterai à lui... Celui qui ne m'aime pas ne gardera pas mes paroles. » Jean, xiv, i5, 21, 24.
A ces paroles du Maître, ajoutons celles du disciple, dans sa première épître (iv, 7, 8, 16 ; v, 3) : « L'amour pour Dieu consiste à garder ses commandements... La charité est de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu, et il connaît Dieu. Celui qui n'aime point ne connaît pas Dieu ; car Dieu est charité... et celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu, et Dieu en lui. »
2 « Dieu qui a fait le monde et tout ce qu'il renferme, étant le Seigneur du ciel et de la terre... n'est pas honoré par les ouvrages de la main des hommes, comme s'il avait besoin de ses créatures, lui qui donne à tous la vie, la respiration et toutes choses... C'est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être. » Act., xxvii, 24, 25, 28.
3 « Il faut que celui qui s'approche de Dieu croie qu'il existe et qu'il est le rémunérateur de ceux qui le cherchent. » Hébr., xi, 6.
I76 JÉSUS PRÊTRE ET VICTIME DANS l'eUCHARISTIE
Libérateur et qu il a payé à notre place la dette que nous avons contractée par nos péchés l.
Et ici, l'objet de notre amour se concrète dans la Personne de Jésus, le Verbe incarné et le Sauveur du monde 2. Il est devenu pour tous les hommes la manifestation substantielle de la Divinité 3. Le servir et L'adorer, c'est rendre à Dieu les hommages que nous lui devons. Il s'est déclaré l'envoyé de son Père, qui, par un excès d'amour, nous a livré son Fils 4 ; L'aimer, c'est
1 « Je vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m'a aimé et s'est livré lui-même pour moi. » Gal., ii, 20. — « Nous savons que nous sommes de Dieu... que le Fils de Dieu est venu, et qu'il nous a donné l'intelligence afin que nous connaissions le vrai Dieu et que nous soyons en son vrai Fils. C'est lui qui est le vrai Dieu et la vie éternelle. » I Jean, v, 20.
1 « Notre charité est grandement enflammée par ce mystère (de l'Incarnation). « Pourquoi principalement, dit saint Augustin, Dieu nous a-t-il envoyé son Fils, sinon pour nous montrer l'amour qu'il nous porte. Si nous ne l'aimions pas auparavant, pouvons-nous ne pas lui rendre amour pour amour ? » S. Thom., III p., q. 1, a. 2.
3 « Dieu, dans ces derniers temps nous a parlé par le Fils qu'il a établi héritier de toutes choses et par lequel il a aussi créé le monde. Ce Fils qui est le rayonnement de sa gloire, V empreinte de sa substance, et qui soutient toutes choses par la puissance de sa parole, après avoir opéré la purification de nos péchés, s'est assis à la droite de la majesté divine au plus haut des cieux. » Hébr., i, 2, 3.
* « Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle. » Jean, m, 16.
aimer Dieu en Lui, c'est L'aimer comme L'aime son divin Père *. Il a hautement proclamé que l'amour seul L'avait fait descendre du ciel et que ce même amour Lui ferait donner sa vie pour nous 2 ; Lui rendre amour pour amour, c'est répondre pleinement à ses divines avances et à ses miséricordes infinies 3.
Mais pour donner à notre amour son véritable caractère et lui fournir un objet adéquat correspondant à la nature même de l'amour divin, tel que Jésus nous l'a exprimé, il nous faut considérer les titres essentiels auxquels Jésus a droit d'être aimé : ces titres ne sont autres que ceux du Prêtre et de la Victime. C'est en tant que Prêtre qu'il est venu et nous a sauvés ; c'est en tant que Victime qu'il a offert le Sacrifice du salut 4.
1 « Quiconque croit que Jésus est le Christ est né de Dieu, et quiconque aime celui qui a engendré aime aussi celui qui a été engendré. » I Jean, v, 1.
2 « Personne ne peut avoir un plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » Jean, xv, i3. — « Je suis le bon pasteur et je donne ma vie pour mes brebis. » Jean, x, 14, 15.
3 « Aimons donc Dieu, puisqu'il nous a aimés le premier. » I Jean, iv, 19.
4 « Jésus-Christ, le pontife des biens futurs, étant venu dans le monde, c'est avec son propre sang qu'il est entré une fois pour toutes dans le saint des saints, après nous avoir acquis une rédemption éternelle. » Hébr., ix, 11, 12.
Si nous n'aimions Jésus sous ce double aspect, notre amour porterait presque à faux, du fait que nous ne pouvons connaître Jésus tel qu'il est et L'aimer en conséquence, que dans la mesure où nous Le connaissons et L'aimons en ce qui Le constitue essentiellement : son Sacerdoce et son état de Victime 1.
Tout autre amour peut être un amour de simple dévotion, mais ne repose pas sur des bases suffisantes de vérité. Tout au moins, il ne peut être un amour tel que Jésus le réclame de nous ; puisque c'est uniquement par le caractère et l'exercice de son Sacerdoce qu II a acquis des droits spéciaux et imprescriptibles à notre amour.
En reportant dans l'Eucharistie tout l'amour de l'Incarnation, tout l'amour de la vie, de la passion et de la mort du Sauveur, nous y retrouvons tout l'amour de Jésus Prêtre et Victime. Et puisque c'est dans ce Sacrement adorable seul que nous Le possédons en personne, c'est là que nous devons L'honorer, c'est dans cette qualité qui Lui est essentielle que nous devons L'étudier ; c'est à ce titre que nous devons principa-
1 « Il n'y a rien de plus puissant pour nous provoquer à aimer Dieu, que de voir le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait, assumer notre propre nature pour la réparer, étant en même temps Dieu et homme. » S. Thom., Op. 3, c. 5.
lement L'aimer et venir puiser la charité qui donnera à notre vie son véritable caractère de sainteté.
Persuadons-nous que cet amour rendu à Jésus dans l'Eucharistie, en tant qu'il y est Prêtre et Victime, n'est ni facultatif ni le caractère d'une perfection spéciale, mais qu'il est un devoir universel et que Jésus l'attend de tous.