PRÉFACE
Des circonstances indépendantes de notre volonté nous ont empêché de publier plus tôt ce troisième volume, que les lecteurs des deux premiers ont daigné si souvent réclamer.
Comme ses devanciers, ce volume ne parle que de Jésus et s'efforce de faire pénétrer dans les esprits la science de notre adorable Sauveur et d'embraser les cœurs d'amour pour Lui. Quoique le sujet présentement traité puisse être considéré comme formant un tout distinct, il est toutefois étroitement lié à ce qui fait l'objet des deux premiers volumes et il est une préparation naturelle à ceux qui vont suivre.
Rappelons-nous que le but que nous nous sommes proposé dans V ensemble de l'ouvrage est d'acquérir une connaissance exacte et développée de Jésus Souverain Prêtre. Quand nous connaîtrons Jésus dans ce caractère essentiel qui nous Le révèle pleinement l'Envoyé du Père et Le constitue le Sauveur de l'humanité, nous aurons la clef de tous les mystères ; et tous
les autres aspects, sons lesquels notre piété se plaira à considérer notre tendre et adorable Maître, seront illuminés des clartés de cette première et fondamentale vérité, à savoir : que Jésus a reçu de son divin Père un Sacerdoce éternel, afin de l'exercer dans le temps par l'offrande et le sacrifice de la Victime sans tache destinée à devenir la glorification parfaite de Dieu dans les siècles des siècles.
Afin de faciliter cette étude, nous avons cru dez'oir considérer Jésus dans l'ampleur de son existence divine et humaine, chaque perfection en Lui, comme chaque phase de sa vie mortelle, devant faire mieux ressortir son caractère sacerdotal. C'est pourquoi nous n'avons pas craint de nous étendre longuement sur l'importance capitale de la connaissance de Jésus, Verbe incarné, et de consacrer tout un volume à sa condition d' Homme-Dieu. Nous allons maintenant pénétrer plus avant dans le mystère.
Jésus est Prêtre, il Lui faut une Victime ; et la Victime, c'est Lui ! Si nous parvenons à comprendre tout ce qu'est Jésus en tant que Victime, jusqu'à quel point II est Victime, les raisons pour lesquelles 11 est Victime, comment 11 a été Victime à tous les instants de sa vie terrestre, la profondeur inouïe de souffrances que comporte cet état de Victime et la sublimité de
l'immolation d'une Victime divine dans un suprême Sacrifice : nous aurons déjà jeté une grande lumière sur son divin Sacerdoce.
A son tour, Jésus Victime appelle Jésus Prêtre. Il Lui faut un Sacrificateur. Tout ce que nous aurons contemplé en Jésus Victime, nous devrons de nouveau le contempler en Jésus Prêtre; ces deux caractères en notre adorable Sauveur n'en faisant qu'un, par cela même qu'il n'est Prêtre que pour immoler sa Victime, et qu'il n'est Victime que pour être immolé par la puissance de son divin Sacerdoce.
D'oîi l'importance exceptionnelle de l'étude de Jésus en tant que Victime, non seulement à cause de l'excellence de cette étude en ellemême, mais encore en vue des sujets qui seront postérieurement traités, spécialement dans le volume suivant, consacré directement à l'étude du Sacerdoce en Jésus.
Il ne suffit pas que nous considérions vaguement Jésus comme notre Sauveur et Rédempteur, et que nous fassions du mystère de la Croix l'objet d'une dévotion plus ou moins superficielle qui nous touche davantage par les fruits que nous en retirons que par la connaissance de la Victime qui s'est offerte pour nous sauver. Il nous faut pénétrer dans l'intime du mystère, autant que notre faiblesse peut nous le per-
mettre, et contempler d'une manière réfléchie et assidue l'état de sacrifice et d'immolation qui a établi l'Homme-Dieu dans une vie d'humiliation et de souffrance perpétuelles.
Rien n 'est beau et grand comme cette étude. C'est acquérir la science de Jésus tel qu'il nous a été donné par le Père, tel qu'il a voulu vivre parmi nous, tel qu 'Il a accompli sa divine mission sur la terre et, par conséquent, tel qu'il nous a aimés et nous a manifesté son amour. Peut-on, en vérité, désirer un sujet plus élevé de nos contemplations et trouver un excitant plus puissant à marcher dans la voie du sacrifice qui conduit à la sainteté ?
Nous renvoyons le lecteur à la préface de la première partie, pour mieux comprendre les divisions du présent volume et la méthode que nous avons suivie.
Nous faisons remarquer qu'afin d'embrasser dans toute son étendue le mystère de l'état de Victime en Jésus, nous avons présenté cet état sous des aspects différents dans les phases diverses de sa vie et de sa passion ; ce qui parfois nous a fait reprendre le sujet sous une autre forme et négliger un peu l'ordre chronologique, sans cependant engendrer aucune confusion ni nuire à la clarté.
// sera difficile à un esprit sérieux et à une âme méditative de parcourir ces pages sans se sentir épris de compassion et d'amour pour Jésus, comme nous l'avons été nous-même en les écrivant. C'est l'humble prière que nous adressons à Jésus Victime pour tous nos lecteurs.
Que Jésus soit mieux connu et plus aimé! Nous supplions Marie, la Mère des douleurs, à qui nous confions ce volume, de daigner réaliser ce vœu le plus ardent de notre cœur.
Jésus seul !
Paris, Vendredi Saint, 1924.
Marie Eugène de la Croix
de la Congrégation de la Fraternité Sacerdotale
PRÉLI'MI'NAIRES
ft Jésus a paru pour abolir le péché par son sacrifice. Quoiqu'il fût le Fils de Dieu, il a dû en toutes choses être rendu semblable à ses frères pour expier les péchés du peuple.
« Il a été tenté comme nous, sans commettre le péché. Il a appris l'obéissance par ce qu'il a sou0^ert. II a supporté contre lui-même la contradiction de la part des pécheurs.
« Abaissé pour un peu de temps au-dessous des anges, et établi pour o^rir des dons et des sacrifices pour les péchés, il s'est o^ert lui-même sans tache à Dieu, et il a goûté la mort pour tous, afin que la mort étant intervenue pour le rachat des iniquités il détruisît celui qui avait l'empire de la mort, c'est-à-dire le diable.
« Mais comme sans e^usion de sang il n'y a pas de pardon, il a sou^ert la croix, méprisant l'ignominie. Par une seule oblation et après avoir o^ert une seule victime pour les péchés, il a amené pour toujours à la perfection ceux qui sont sanctifiés. Car là où il y a rémission des péchés, il n'est plus besoin d'oblation pour le péché ; le sang du Christ ayant purifié notre conscience des oeuvres mortes, pour que nous servions le Dieu vivant.
ce 'Notre Seigneur Jésus-Christ, par le sang de l'alliance éternelle, est devenu le grand pasteur des brebis. Ocrons donc par lui sans cesse a Dieu un sacrifice de louanges.
« Et maintenant qu'il est assis pour toujours à la droite de Dieu, ayons l'espérance d'entrer dans le sanctuaire, par le sang du Christ, par la voie nouvelle et vivante qu'il a inaugurée à travers le voile, c'est-à-dire à travers sa chair. »
(Tiré de l'Epître aux Hébreux.)
Jésus est et demeurera éternellement l'objet de nos sublimes contemplations et de nos ineffables complaisances. Il est notre Tout ', et nous n'avons de raison d'être que pour Lui ^. Le connaître, c'est la science suréminente qui suffit au bonheur du temps comme à la félicité éternelle. Le connaître vraiment, c'est L'aimer; et L'aimer, c'est déjà Le posséder. Mais pour Le posséder pleinement, il nous faut L'aimer souverainement et aimer en Lui tout ce qu'il y a de souverainement aimable '--K
Pour arriver à cette possession amoureuse de Jésus et à cet amour tout d'union et d'intimité, il est indispensable de Le bien connaître, d'en avoir une intelligence profonde, de pénétrer en quelque sorte dans l'intime de son Etre et de se laisser ravir par ses perfections infinies pour mieux comprendre ensuite la beauté et la perfection de ses œuvres.
' « Il est tout en tous. » Col., m, il.
■^ « Toutes choses sont en Lui, et par Lui, et pour Lui. » Col., I, 16, 17.
3 « Nous avons connu l'amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru. Dieu est amour, et celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu en lui, » I Jean, iv, 16.
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Jésus est le Verbe éternel, le Fils unique du Père, Dieu comme lui, égal en majesté, en sainteté, en perfection, en puissance, en souveraineté. Tout en Lui est nécessairement adorable, et une seule de ses perfections suffirait à faire le bonheur parfait des élus pendant toute l'éternité. C'est à genoux qu'il nous faudrait prononcer son Nom, c'est le cœur embrasé que nous devrions nous approcher de Lui, c'est dans le ravissement de l'extase qu'il conviendrait de Le contempler et de L'adorer. Si, sur la terre, il n'y avait pas tant de liens qui nous enserrent, et si nous ne trouvions hélas ! en nous-mêmes tant de misères qui paralysent notre bonne volonté et nos efforts, l'étude et la contemplation de Jésus devraient produire en nous quelque chose de ce qui se passe dans les Bienheureux.
Cet objectif divin devrait nous captiver, ces perfections infinies nous jeter dans l'adoration profonde, ces beautés ineffables nous ravir, cette charité incommensurable nous consumer, cette vie par essence nous arracher à tant de principes de mort et nous faire vivre d'une vie toute divine. Si nous ne pouvons arriver jusque-là, ce n'est pas qu'il y ait quelque chose de changé en Jésus et qu'il soit autre pour nous qu'il n'est pour les élus ; mais c'est nous qui ne savons pas voir la vérité dans sa pleine lumière, qui ne
sommes pas assez libres et dégagés des choses terrestres pour nous envoler dans les régions supérieures où Jésus se révèle aux âmes pures et saintes ; c'est nous qui, voulant partager notre cœur entre Dieu et la créature, regardons tantôt du côté du ciel et tantôt du côté de la terre ; c'est nous qui ne nous contentons pas des choses éternelles et qui ne cessons de nous accrocher inintelligemment aux choses qui passent ; c'est nous enfin qui n'avons pas encore compris que ce ne sont ni nos conceptions personnelles ni nos connaissances profanes qui donnent la véritable sagesse, mais qu'il n'y a qu'une seule science digne de ce nom, une science qui renferme et remplace toutes les autres : celle de Jésus, la science de la vie éternelle.
Ce que Jésus est aujourd'hui, 11 le sera éternellement. La connaissance que nous en aurons sur la terre ne sera pas remplacée par une autre dans la Béatitude, inais elle ne sera que développée et perfectionnée. De sorte que, s'appliquer ici-bas à connaître Jésus de plus en plus, à L'étudier avec amour afin de Le faire pénétrer dans son cœur tout autant que dans son esprit, à concentrer en Lui toutes les aspirations de son âme : c'est en toute vérité com-
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mencer à vivre dans le temps de la vie du ciel '.
Comment se fait-il, dès lors, qu'il y en ait si peu qui soient épris de cette divine science ? Comment expliquer que la plupart des hommes s'attachent à la bagatelle et à la vanité, au lieu de penser à l'unique chose qui devrait les préoccuper et qui sera leur destinée, après les quelques années de vie passées sur la terre - ? Hélas ! c'est le grand mystère de l'aveuglement et de l'ingratitude des hommes, opposé au mystère ineffable de la miséricorde et de l'amour de Jésus. N'est-ce pas une raison de plus pour nous, qui à certains moments peut-être avons été du nombre de ces égarés et de ces insensés, de nous adonner avec plus d'ardeur à l'étude de ce Jésus si méconnu et qui pourtant n'aspire qu'à se révéler aux âmes de bonne volonté ?
Comprenons toutefois que la vraie science de Jésus est une science objective plus que subjective^. Il ne s'agit point de se façonner un Jésus à
* « Dieu a fait la créature raisonnable, dit Saint Thomas, afin qu'elle eût Xintelligeiicc du souverain bien, qu'elle l'aimât en le comprenant, qu'elle le possédât en l'aimant, qu'elle en jouit en le possédant et qu'elle fût ainsi éternellement heureuse. » S. Thom., Op. 62, c. 3.
2 « Les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière. » Jean, m, 19.
« Ils sont vains les hommes en qui n'est pas la science de Dieu. » Sac, xiii, 1.
3 « Nous savons que le Fils de Dieu est venu pour nous
soi, qui corresponde à nos goûts, à nos idées, à notre tempérament, pas même à nos dispositions spirituelles et à nos aspirations de perfection ; ce qui nous exposerait à une fausse science de Jésus, d'un Jésus diminué, d'un Jésus de sentiment et d'imagination, où notre piété trouverait plutôt matière à illusion qu'à vérité. Jésus doit être considéré tel qu'il est en Lui-même : c'est en cela qu'il est divinement adorable et souverainement aimable. Si nous Le connaissons bien, nous n'éprouverons pas le besoin de Le vouloir autre qu'il n'est et nous n'aurons pas le désir de Le mettre à notre mesure, mais nous voudrons monter jusqu'à Lui et Le contempler dans la vive lumière de son indéfectible vérité.
Tout ceci dit, afin de mieux comprendre ensuite l'importance du sujet traité dans ce volume.
Dans la deuxième Partie de cet ouvrage, nous avons considéré Jésus en sa qualité d'Homme- Dieu. Les sublimités de l'Union hypostatique nous ont révélé le plus grand des Mystères après celui de la Très Sainte Trinité K Des hauteurs
donner l'intelligence et nous faire connaître le vrai Dieu, et pour que nous soyons en son vrai Fils. C'est lui qui est le vrai Dieu et la vie éternelle. » I Jean, v, 20.
1 « De toutes les œuvres divines, c'est ce mystère qui surpasse le plus la raison, car on ne saurait concevoir aucun fait
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inaccessibles de la Divinité, nous sommes descendus dans les infirmités de notre humanité déchue et nous avons vu le Créateur et sa créature s'embrasser divinement et se lier par des liens indissolubles et éternels dans la Personne du Verbe incarné. Nous avons suivi Jésus dans les diverses phases de sa vie terrestre, nous L'avons contemplé dans chacun de ses états si pleins d'enseignements pour nous ; et, en Le voyant accomplir les missions qu'il avait reçues de son divin Père, nous avons mieux saisi les caractères essentiels qui Le constituent le Sauveur de l'humanité.
Nous avons vu le Fils de l'Eternel devenu le Fils de l'homme ; nous L'avons adoré dans sa chair mortelle, comme les anges L'adoraient auparavant dans son essence divine ; nous avons écouté avec respect les paroles qui tombaient de ses lèvres, et nous y avons reconnu la sagesse des oracles divins ; nous avons assisté aux scènes merveilleuses des innombrables prodiges qu'il multipliait sur son passage, et nous avons compris que ce thaumaturge avait à sa disposition la
divin plus merveilleux que celui-ci, qu'un vrai Dieu, Fils de Dieu, devienne un homme véritable. Et comme c'est la plus grande de toutes les merveilles, il s'ensuit que toutes les autres merveilles ont pour but de faire croire à celle-ci. » S, Thom. Contr. Cent., L. 4, c. 27.
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puissance même de Dieu ; nous avons été témoins de la sainteté de cette vie immaculée, que venaient corroborer des enseignements tout divins, et nous avons adoré les perfections du Saint des saints dans ce Jésus qui s'est fait notre Frère ; nous avons ressenti les ardeurs de ce Cœur sacré, dont les battements puissants se font encore entendre après dix-neuf siècles, et nous avons été ravis par un amour que tous les crimes de l'humanité n'ont pu ralentir ni diminuer.
Nous avons parcouru les dernières étapes de cette vie divine et nous avons contemplé, montant au Calvaire, notre douce Victime auréolée de tous les enseignements de sa sublime doctrine et des vertus accumulées pendant les trentetrois années de sa vie toute brûlante, comme au premier jour de son Incarnation, de la charité qu'elle avait puisée dans le sein de Dieu ; marquée du sceau de l'adorable mission qu'elle avait reçue de son divin Père ; ployant sous le poids des péchés du monde et se préparant à baigner tous les hommes dans son Sang purificateur.
C'est à vrai dire l'humanité tout entière qui gravit le Calvaire, car Jésus la porte dans son Cœur. L'histoire du monde est comme concentrée dans cette heure unique du temps, où le bras vengeur de la Justice divine s'abat sur l'in-
nocente Victime qui s'est substituée à tous les pécheurs pour payer leurs dettes et qui, en versant son Sang, va pouvoir se dresser en vainqueur devant la Miséricorde de Dieu et la forcer à pardonner.
Au moment où Jésus rend son dernier soupir, la Croix s'illumine de toutes les clartés divines qui ont brillé à l'aurore de l'Incarnation du Verbe et dont la lumière éclairait les décrets éternels qui avaient marqué du sceau du Sacrifice la divine Victime. Jésus mourant, c'est l'apothéose sublime de la Miséricorde infinie désarmant la Justice éternelle '. Tout Jésus est là ! Pour bien comprendre pourquoi II vit, il faut Le voir mourir. Pour avoir de sa mission une intelligence complète, il faut assister à son immolation. Pour savoir jusqu'où II est homme, il faut prendre part à sa Passion. Pour reconnaître qu'il est vraiment Dieu, il faut ajouter à sa vie le couronnement sanglant de sa mort.
Jésus est donc avant tout Victime, et II n'est tout le reste que parce qu'il est Victime. C'est là la clef de tous ses Mystères, la raison d'être de son Incarnation, le complément nécessaire de
' « La miséricorde ne détruit pas la justice, mais elle en est la plénitude. C'est ce qui fait dire à Saint Jacques (ii, i3) que la miséricorde sur (tasse la justice. » S. Thom., I p., q. 21, a. 3, ad 2.
l8 DE JÉSUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME
sa mission. On ne peut avoir de Jésus une connaissance exacte, sans connaître tout ce qui Le constitue Victime : c'est-à-dire, qui L'immole et pourquoi II est immolé, comment cet état d'immolation Lui est essentiel et pénètre tout son être, quels sont ses sentiments à l'égard de son Sacrifice, la place que son état de Victime tient dans sa vie, l'influence que cet état exerce sur les œuvres qu'il accomplit et les efficacités divines qu'il produit.
Nous ne pouvons paraître exagéré en prétendant qu'il suffirait, à la rigueur, d'avoir de Jésus Victime une connaissance complète pour posséder pleinement la science de notre adorable Sauveur*. Tout, en effet, dans le Verbe incarné, est commandé par son Sacrifice, tout y conduit ou tout en découle. C'est le fondement de toute la Religion et, une fois ce Mystère bien compris, tous les autres s'illuminent et nous apparaissent comme des satellites gravitant autour de leur foyer lumineux.
Il est donc souverainement important, en poursuivant nos pieuses et si chères études sur Jésus, de nous appliquer tout spécialement à approfondir son caractère, sa mission, son état, sa
1 C'est en ce sens que Saint Paul s'écriait : « Je n'ai pas jugé savoir autre chose parmi vous que Jésus-Christ, et Jésus- Christ crucifié. » I Cor., ii, 2.
constitution de Victime, et l'œuvre sublime qu'il accomplit par son divin Sacrifice. Les considérations que nous en ferons nous permettront de pénétrer plus avant dans l'essence divine ; car notre Victime n'est adorable et son Sacrifice n'est efficace que parce qu'elle est douée de la nature et des perfections divines. C'est un Dieu qui s'immole, et c'est ce qui fait la grandeur et la sublimité de ce Sacrifice unique, auquel l'amour incréé et la toute-puissance divine ont donné des efficacités infinies.
La Trinité tout entière a participé au don qui nous a été fait de notre adorable Victime ', et c'est entrer dans les secrets divins que de chercher à en connaître les beautés.
Rien n'est plus de nature à nous faire honorer Dieu le Père, qui a daigné sacrifier son Fils et nous Le donner en Victime, afin que nous puissions ensuite Le lui rendre comme la rançon de nos péchés"^. Du moment que Dieu nous a donné
1 « La Rédemption appartient à la Trinité entière comme à sa cause première et éloignée ; car c'était à elle qu'appartenait la vie du Christ comme à son premier auteur, et c'est elle qui a inspiré à l'Homme-Dieu de souffrir pour nous. » S. Thom., III p., q. 48, a. 5.
- « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que le monde soit sauvé par lui. » Jean, mi, 16, 17.
« Dieu n'a pas épargné son propre Fils, mais // l'a livré pour nous' tous. » RoM., viii, 32,
notre Sauveur sous cette forme, c'est nous mettre à l'unisson de ses sentiments et reconnaître cet inestimable bienfait que de nous consacrer à étudier et à contempler en Jésus son état d'immolation.
Si du Père qui donne nous nous tournons vers le Fils qui se donne, nous constatons que Jésus n'a eu rien tant à cœur que son Sacrifice. C'était pour Lui le moyen essentiel de glorifier son divin Père et de prouver aux hommes son amour infini ; Il s'est attaché à son état d'Hostie, comme à la manifestation la plus éloquente et la plus intime de sa soumission absolue aux volontés de son Père et de son éternelle charité pour l'humanité '. C'est donc Lui plaire souverainement que de laisser notre cœur vibrer à l'unisson du sien et mettre autant d'ardeur à L'honorer comme Victime que Lui en a mis à s'immoler.
Comment enfin correspondre mieux à l'action sanctificatrice du Saint-Esprit dans ce Mystère, qu'en nous appliquant à l'étudier et à le méditer ? C'est bien en vue d'en faire une Victime que l'Esprit-Saint a formé le corps du Verbe dans le sein de Marie et qu'il l'a constitué si parfait, afin de lui permettre de souffrir avec plus d'intensité
1 « Le Christ nous a aimés et il s'est livré lui-même pour nous à Dieu, comme une ablation et une victime d'agréable odeur. » Eph., V, 2.
e( d'acuité. Tout l'amour que l'Esprit-Saint a apporté dans cette œuvre, la plus belle et la plus sublime de toutes les œuvres créées, devait aboutir à l'immolation de la Victime; et son rôle, ininterrompu néanmoins pendant toute la vie du Sauveur, réapparaît plus actif à l'heure du Sacrifice suprême ', car c'est lui encore qui recueillera les flots de sang de l'auguste Victime pour en purifier et sanctifier les âmes jusqu'à la fin des temps.
Quelle science sublime que celle de Jésus Victime ! Bossuet avait raison de s'écrier que rien n'est grand dans l'Eglise comme Jésus et que rien n'est grand en Jésus comme son Sacrifice. Ah î tombons à genoux et ne craignons pas de nous laisser émouvoir à la vue d'un amour poussé jusqu'à de tels excès. Si nous n'étions pas si misérables, nous devrions, à notre tour, nous consumer d'amour pour ce Jésus qui, non content de s'incarner, a voulu ne sauver le monde que par l'effusion de son Sang et, pour cela, s'est fait l'universelle Victime, à qui nous avons nousmêmes donné la mort par nos péchés, en même temps que la Justice divine L'immolait à sa gloire.
Du moins, livrons-nous à l'étude de Jésus Vic-
1 « Le Christ par l'Esprit-Saint s'est offert lui-même sans tache à Dieu. » Hebr., ix, 14.
time avec un amour qui ne se démente jamais. Soyons ravis d'avoir l'occasion d'acquérir une science aussi belle et aussi élevée ; mettons nos soins les plus attentifs à approfondir ce divin Mystère et à chercher à en avoir une intelligence intime et raisonnée ; trouvons notre bonheur à méditer fréquemment sur ce sujet ; pénétronsnous de l'importance capitale qu'il y a pour nous de devenir savants dans cette incomparable science, à l'exemple du grand Apôtre qui ne connaissait que la science de Jésus Crucifié, puisque éternellement nous devrons contempler et chanter les louanges de l'Agneau toujours immolé.
Ne nous contentons pas toutefois d'une science théorique ; rendons nos études et nos contemplations pratiques, en les faisant pénétrer dans notre vie, en mettant nos actes en harmonie avec nos pensées et nos sentiments, en faisant revivre en quelque sorte dans nos propres vertus les vertus caractéristiques de l'auguste Victime que nous devons honorer, aimer, adorer et imiter. Plus nous la considérerons et plus naturellement nous nous sentirons portés à nous animer en tout de son esprit, à marcher sur ses traces, à poursuivre le même but et à unir nos immolations aux siennes '.
' « Le Christ a souffert pour vous, vous laissant un exemftle, afin que vous suiviez ses traces, » I Pierre, ii, 21.
N'ayons pas peur des sacrifices qu'une connaissance plus grande de Jésus Victime peut nous demander. Jésus n'a pas été malheureux, Lui qui a librement choisi son Sacrifice, qui s'est délecté dans les humiliations et les souffrances, et qui a trouvé dans ses immolations un aliment à son immense amour pour nous. Nous aussi nous serons heureux, si nous comprenons l'honneur qui nous est fait de ressembler à notre divin Maître, de mêler notre sang au sien et de nous offrir avec Lui en holocauste, afin qu'il imprime profondément en nos âmes le caractère sacré de son état d'Hostie et de Victime.
En abordant le sujet du Verbe incarné, consacré et constitué Victime pour le salut du monde, élevons nos âmes vers la Miséricorde infinie de Dieu, pour la bénir de nous avoir tant aimés * ; et puisque cette connaissance doit tenir une place prépondérante dans notre vie, supplions l'Esprit Saint de nous en révéler toutes les beautés et les grandeurs, et mettons sous la protection maternelle de Marie, la Mère de notre divine Victime, l'étude que nous allons en faire.
1 « Béni soit le Dieu et le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui selon sa grande miséricorde nous a régénérés. » I Pierre, i, 3.