‹ Jeunes amours; mémoires d'un adolescentChapitre 2 sur 29 · mon passé. . . Mémoires d'un enfant · texte numérisé non relu

mon passé. . . Mémoires d'un enfant

cun de nous, quelque bete ailée, telle que, dans leurs songes de peur, en imaginèrent les primitifs.

J'ai gardé cette inoubliable révélation de l'agonie d'un cher enfant qui, au moment de choisir entre le jour et l'ombre, fit l'effort qu'il fallait et revint dans mes bras.

Il avait l'âge où un grand berceau vous enferme. L'éther, insinué dans ses veines, faisait battre faiblement son cœur. Un petit fichu de dentelle cachait la blessure de sa gorge ouverte. Il nous regardait avec des yeux qui, déjà, savaient le Secret. Or, comme l'artifice du médecin l'avait mis en dehors de la Loi du Temps, il consumait dans ces suprêmes minutes toute une existence qui ne lui appartenait plus. L'étrange phénomène qui, dans une longue croissance, fait passer un enfant d'une hérédité à l'autre, qui, un instant, esquisse des ressemblances empruntées ici là, — ce miracle, dans l'espace de quelques secondes, se tassa sous nos

yeux. Le mourant eut cinq ans, huit ans, dix ans, quinze. Il ressembla à telle aïeule maternelle, depuis longtemps effacée dans un cimetière d'Abbruze, — à tel ancêtre de son père qui dort, en face de la mer normande, entre la plainte du flot et le murmure des épis. Comme le reflet de nuages, poussés par quelque vent d'orage sur le miroir d'un étang, les ressemblances des siens apparaissaient, vite chassées par d'autres impatiences, qui, elles aussi, prétendaient se produire.

Ainsi, à travers cette pâleur de mon fils, j'aperçus la double procession de ses aïeux. Surprenante théorie de fantômes, quelquesuns inconnus, d'autres, fixés par d'anciens portraits I Ils remontaient à la surface de la vie pour respirer, encore une fois, par cette bouche moribonde; — telles ces ombres qu'Ulysse évoqua dans le champ d'asphodèles et qui vinrent boire un peu de force à la blessure de la victime.

L'enfant triompha d'eux.

Au soir, il avait repris sa petite figure de malade, blanche comme le drap, pourtant vivante. Il était toujours muet, puisque l'acier du chirurgien avait traversé sa voix. Mais ses yeux ne disaient plus que des désirs et des peurs d'enfant : l'inquiétude du remède qui approche, la joie de la belle image qui apparaît à la place où le livre usé s'ouvre de soi-même...

Depuis, je le regarde grandir, ce fils, conscient de ce qu'il sera demain, car, toutes les formes qui, successivement, le revêtirent en quelques minutes décisives, il les traverse aujourd'hui avec lenteur, marchant, d'un pas réglé, le long du cours des années. Il n'est plus qu'un enfant joyeux de vivre. Il ignore qu'un jour, pour moi, il fut l'Ange Révélateur et que sa main débile m'a soulevé la pierre qui nous cache le Secret.

Je le sais maintenant : ces Puissances Voilées qui, pendant la nuit de l'adolescence,

me prirent tour à tour par la main, ces fantômes dont je fus la proie et qui tous me voulurent pour eux, ces revenants qui essayèrent de m'imposer leurs visages, qui affublèrent mon jeune corps de leurs ombres trop hautes, qui élargirent mes gestes, qui pesèrent sur moi du poids de leurs actions jugées, c'étaient bien ces mêmes aïeux, pères et mères du Père, pères et mères de la Mère, que j'ai vus, se disputant comme un essaim, autour de mon fds.

Dix ans, je fus moi-même le champ de bataille de leurs compétitions et de leurs rancunes, la place de leurs tournois, jusqu'au jour où l'un deux vainquit et, d'une voix qu'au dedans de moi j'entends encore, par-dessus le tumulte de mon ame, s'écria :

— Il sera mien ! . . .

L'enfance est un beau jour et la jeunesse en est un autre. Entre ces deux clartés, l'adolescence flotte comme une nuit de cauchemars et de rêves.

Ai-je tort de recueillir les songes que je fis durant cette nuit-là?

L'orgueil serait grand de conter les étapes d'un cœur, si l'on n'était pas sûr d'en consoler d'autres, chaque fois qu'avec sincérité on découvre le sien.

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