‹ Jeunes amours; mémoires d'un adolescentChapitre 29 sur 29 · LA « PETITE VEUVE · texte numérisé non relu

LA « PETITE VEUVE

Quand un enfant vient au monde, quand le dernier murmure s'éteint sur une bouche agonisante, nos yeux vont d'eux-mêmes aux aiguilles de la pendule. On veut savoir l'heure, l'heure exacte où un mystère a commencé, où un mystère a fini.

Dans un vertige pareil je consultai ma montre, au moment où le train s'ébranlait. Et je dis, à demi-voix, pour obliger mon oreille à entendre, mon cerveau à retenir :

— Huit heures vingt...

Le treize juillet, à huit heures vingt du

soir, c'est bien à cette minute précise que mon adolescence a fini.

Les gens qui étaient venus comme moi pour saluer des départs s'écoulaient en flot. Ils faisaient place à d'autres partances, à d'autres conduites. Je me laissai emporter par eux.

Où aller maintenant?

Retourner à mon école?

Entre moi et ce refuge, il y avait trop de foule débordée. A supposer que l'idée de me retirer là me vînt une minute, je ne m'y arrêtai pas plus qu'un naufragé à la nage ne songe à gagner le port, dont, très loin, il aperçoit, au delà de ses forces, au ras des flots, les vacillantes lumières. C'était une épave que je cherchais pour m'y cramponner.

Depuis un instant, dans la poche de ma veste, ma main serrait un papier, déjà froissé et vieux. Dessus, une adresse était écrite. Je l'avais conservée par précaution, à dater de

ce jour où j'avais lutté pour conquérir mon amie, et où, par la force, elle avait résisté à l'exaspération de mon désir.

Je m'étais dit, dès cette minute :

— Quand je ne saurai plus où aller, j'irai là.

Ne blasphémez jamais contre celles qui attendent toujours ! Tant de fois, leurs bras se sont ouverts pour accueillir des désespoirs qui n'avaient plus le choix qu'entre leurs lits et la boue du fleuve. . .

J'ai traversé le Sahara dans les ardeurs de la canicule : je n'ai pas gardé le souvenir d'une nuit aussi chaude. Une langueur traînait dans les rues. Elle prenait à la gorge, elle serrait les tempes, elle imposait de s'asseoir, de se débrailler, de boire jusqu'à l'ivresse.

Les orchestres qui, deux heures avant, dressaient leurs estrades et fourbissaient leurs cuivres, ronflaient maintenant en effroyable cacophonie. Une onde de musique

écornait une autre onde à peine formée, comme lorsque, à coups de pierres, on assaille la surface d'un étang. Les bals me paraissaient s'ébranler ainsi que ces jouets mécaniques qui, tout d'un coup, mettent en action des gestes de marionnettes. J'étais étourdi de voir tourner, tourner sans fin, ce couple sans hypocrisie des danses populaires où, frôlant leurs deux désirs, la femme se cambre , à demi pâmée , l'homme se penche, sur les yeux qui s'allongent, sur la bouche qui s'entr'ouvre en fleur.

Parfois, depuis, j'ai fait ces cauchemars où les pieds sont enchaînés, où, contre de terrifiants obstacles, les bras se débattent. J'ai connu, ce jour-là, dans la réalité de la veille, l'épuisement de forces de l'homme qui lutte contre une foule, qui est décidé à traverser ses plaisirs, à bousculer sa badauderie, pour aller là où il lui plaît. Ce ne sont pas seulement les corps qui s'opposent : les volontés se liguent et deviennent hostiles.

Elles s'offensent qu'on leur échappe ; elles se roulent en vagues de fond ; elles vous coupent la route et vous submergent.

J'ai oublié le numéro qu'une main maladroite avait noté au bout de cette adresse :

« Rue des Lions-Saint-Paul. »

Jamais je n'étais entré dans cette rue -là. Et, bien que j'habite Paris depuis près de vingt années, jamais je n'y suis repassé. J'ignore quelle est sa vraie figure, quand les roulottes de « quatre-saisons », les baquets de livreurs la parcourent, quand elle bourdonne de sa vie ouvrière, commerciale et affairée.

Ce soir-là, dans la profusion de lumières, de lanternes tricolores, de ballons vénitiens, de lampions, soulignant toutes les fenêtres, dessinant toutes les moulures, elle m'apparut comme le décor fantastique de ce Paris de la Fronde, des pittoresques guerres civiles qu'on aperçoit dans les fonds de théâtre, d'histoire et de romans.

D'un bout à i'autre, elle n'était qu'une salle d'auberge dont la nuit de juillet faisait le plafond. Il y fallait circuler entre les bancs et les tables autour desquels chantaient des amoureux, des gens avinés. On avançait avec peine, posant la main familièrement, pour se soutenir, sur les épaules des buveurs qui ne se retournaient pas.

Ainsi, j'arrivai jusqu'à la maison que je cherchais.

La reconnaîtrai-je aujourd'hui ?

C'était une des plus vieilles de cette ancienne rue. Toutes les fenêtres avaient des balcons de fleurs. La porte monumentale était surmontée d'un écusson héraldique, à demi effacé sous les couches séculaires des badigeons. L'éclat des illuminations enveloppait toute la façade d'une lueur orange, fixe comme un feu de bengale.

Je nommai celle que je venais voir à la concierge énorme. Le reflet de la kermesse était aussi sur les joues de cette commère.

Elle demanda :

— L'avez-vo as prévenue, votre camarade ? . . . Non?... En ce cas, vous ne la trouverez pas chez ellel . . . Songez donc, une nuit pareille! . . . Enfin I si vous n'avez pas peur de vous user les jambes...

Par toutes les fenêtres béantes, les lampions du dehors versaient de la clarté dans les paliers obscurs. Je montai sans fin, frôlant des murs gras, ébranlant sous mes pieds des carreaux disjoints.

Elle habitait encore plus haut, plus haut encore, tout à fait dans le toit, au second étage de mansardes, là où les moineaux perchent.

Une seconde, j'hésitai avant que de frapper, et, elle aussi, avant que de répondre. Sans doute, elle n'attendait personne, et moi qui la cherchais, j'avais peur de la trouver.

Je ne l'imaginais plus que confusément.

Étais-je sûr seulement qu'elle me reconnaîtrait ?

Le timbre de sa voix me la fit revoir, avant même qu'elle ouvrît la porte, telle qu'elle était, sans mirage de désir, avec ses cheveux qui n'étaient ni blonds ni roux, sa petite natte tordue en queue de rat, son front trop bombé, ses taches de rousseur, sa maigreur d'affamée. Pourtant, cette nuit-là, la joie qu'elle eut à me voir paraître, lui fit une âme :

— C'est toi?... Ah! comme tu es gentil d'être venu I . . .

Je jetai un coup d'œil au lit de fer, à la table où était posée la cuvette et la cruche ébréchées, à la planche sur laquelle elle repassait, — pour quel espoir du lendemain ? — un peu de linge, à la faveur de l'illumination de la rue, sans lumière.

Et la pensée qu'elle aussi, par cette nuit d'orgie publique, elle veillait seule, qu'elle n'était pas descendue dans le carrefour, qu'elle ne s'était pas mêlée à la folie des bals, qu'elle n'avait point cherché à récolter quel-

ques miettes autour de la bombance des avinés, me la rendit, une heure, chère et respectable, comme si elle n'était pas une « Petite Veuve » rencontrée un soir, par hasard, dans l'Allée Médicis, mais une honnête ouvrière, gardant son cœur pour un élu. Avec obstination, elle tournait le dos à la fenêtre, se dérobait dans l'ombre.

— Je suis humiliée, dit-elle, que tu me trouves ainsi, sans toilette!... Je ne t'espérais pas... Je profitais de la lumière... Je m'étais mise à l'aise pour repasser. . .

Je m'efforçais de l'entraîner vers la lucarne. Elle supplia :

— Ne sois pas méchant... Je vais passer ma belle chemise. On dirait que je l'ai préparée en pensant à toil... Et aussi, je vais mettre au lit des draps frais... J'en ai une paire... là, dans ma malle... Tout sera blanc, tout sera nouveau pour te recevoir... Mais ne me regarde pas pendant ce tempslà?... Je t'en prie, ne me regarde pas I...

Ne me fais pas honte ! . . . Ne bouge pas de la fenêtre.

J'obéis dans une griserie de pitié et de reconnaissance. Je ne me demandai pas si cette pudeur n'était qu'une inquiétude de dévoiler, dans la clarté, sa nudité douloureuse. Je ne critiquais plus, je ne voulais plus me souvenir. Cette douceur d'accueil avait fondu les scrupules suprêmes. Rien ne m'empêchait plus de me mêler enfin à ce Paris d'émeute, qui, de la rue en liesse, plus haut que les orchestres, plus haut que les chansons d'amour, poussait vers la nuit pourpre, son cri de « Liberté ! »

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