DERNIERES ROSES
Elle avait murmuré au seuil de Téglise, après notre double communion :
— C'est ici que je te dis adieu...
Et ce tutoiement que je ne devais plus entendre dans sa bouche me bouleversa, ce dernier jour comme la première fois.
Elle avait décidé que je ne la verrais plus que le lendemain, au chemin de fer, à la minute du départ. Elle craignait les commentaires des parents de son mari qui l'entoureraient à cette seconde. Elle m'avait dit :
— Ménage-moi...
Et j'avais accepté sa volonté. Puisque mon naufrage était certain, à quoi bon discuter les détails de son abandon? Je vins m'asseoir à la terrasse d'un café qui était voisin de sa maison. Je déjeunai là. J'y passai la journée. Je regardais les fenêtres de l'appartement, celles de sa chambre, avec des yeux tantôt brouillés de larmes, tantôt ardents et secs.
Il était tout près de sept heures du soir, quand l'omnibus de gare qui devait la transporter avec ses malles, tourna le coin de la rue. Je regardais l'homme, indifférent comme ses chevaux. J'avais une folie de lui crier : « Retourne I . . . Va-t'en I ... Tu vas commettre un crime I ... »
Il s'informa auprès du concierge, montra une lettre de commande, puis monta dans la maison. Gomme il redescendait avec la première malle, je me levai en sursaut. J'allai me jeter dans un fiacre fermé, j'ordonnai au cocher d'attendre dans la rue voisine, de
.lEUNES AMOURS 2o9
guetter le départ de l'omnibus et de prendre la suite, à une petite distance.
Je ne voulais pas de mes yeux la voir sortir de chez elle. Un peu après, elle passa. Elle était assise au fond de la voiture avec Nanou. Un vieux monsieur que je ne connaissais pas occupait un des angles de la portière, Ned était en face de lui : il avait l'air joyeux.
Nos cochers prirent par les quais. Des files de voitures se succédaient, presque ininterrompues, comme un cortège. Elles étaient pleines de gens heureux qui partaient pour les pays de vacances. Ils fuyaient la lourde chaleur de juillet, la congestion de Paris.
Et soudain, je tressaillis
D'une rue transversale, venait de déboucher une voiture morne, — haut coupé noir suivi de cette chose lugubre qui traîne comme la queue d'un piano. A leur trot solennel les deux chevaux roulaient d'une
gare à l'autre ce sombre colis. Ils me masquèrent celle que je suivais.
J'espérai :
— Ils vont tourner bride...
Ils suivaient la même route que nous.
De minute en minute, nous avancions plus lentement.
C'était, — comment en aurai-je oublié la date? — le 13 juillet, la veille d'une de ces premières Fêtes Nationales oii, toute police disparue, le Gouvernement donna Paris à la foule, pour qu'elle s'amusât, librement, pendant un jour. Les façades des marchands de vins étaient ornées de fleurs, tous les trottoirs encombrés de tables et de bancs rustiques. Sans un frisson d'air dans leurs plis, les drapeaux pendaient aux fenêtres; ils s'épanouissaient en éventail autour des écussons, au-dessus des mâts vénitiens. Attendant les illuminations du soir, des guirlandes de lanternes et de girandoles barraient les rues d'un toit à l'autre. Il y avait dans tous
les carrefours, des gamins qui tiraient des pétards et des menuisiers qui posaient des planchers pour les quadrilles du soir. Ici, là, des orchestres répétaient leurs airs de bal. De toutes parts, les trottoirs étaient débordés, la foule piétinait dans la rue, bien décidée à jouir de sa souveraineté d'un jour et à faire marcher au pas les gens qui fuyaient ses plaisirs. Le noir fourgon lui-même ne pouvait compter sur les égards que, d'ordinaire, à Paris, nul ne refuse à la douleur et à la mort. Dès le matin, la ville s'était grisée de vin blanc et déjà, la nuit tombait sur son ivresse.
Depuis, je l'ai beaucoup fréquentée, cette gare du P.-L.-M., — la gare des grands départs. Tantôt, j'ai été celui qui se penche par la portière du train, tantôt celui qui reste sur le quai et dont le cœur s'étrangle. Jamais je n'y reviens sans me rappeler le cortège qui, ce jour-là, franchit les grilles au pas : l'omnibus qui l'emportait, elle,
— le noir fourgon derrière — et moi, le dernier, dans mon fiacre, déjà halluciné par les coups de sifflets des locomotives, comme le chevreuil que fait lever, au bois, le premier appel du cor.
En descendant de voiture, elle jeta autour de soi un regard rapide. Je pensai que ses yeux me cherchaient, mais j'avais plus envie de me cacher que de m'élancer vers elle. J'attendis qu'elle fût entrée dans les salles pour descendre moi-même de mon fiacre et pénétrer dans la gare.
Toute sa famille s'était réunie pour lui dire adieu. C'étaient les parents de son mari, les oncles et les tantes de Ned. Car elle-même était née dans une province lointaine et nul des siens ne se trouvait là. Je vis de maigres vieillards à favoris de magistrat. Ils avaient, dans la taille et dans les mouvements, cette raideur du mobilier empire qui, autrefois, m'avait tant déplu chez mon amie. Leurs femmes ressemblaient
à ces « mères de l'église » qui fréquentaient les fêtes de notre école. Une économie honorable et sans grâce était sur leur habit. Elle sentait son jansénisme d'une lieue. Elle n'éveillait pas la pensée de la modestie, mais de la mortification.
Au milieu de ce cercle rigide et noir, mon amie était aussi abandonnée que moi, — prisonnière. Ils avaient l'air de la cerner, de la surveiller, de la protéger jusqu'à la dernière minute.
Contre qui?
Contre moi?
Hélas I ils avaient le droit d'être là, et moi, qui ne lui étais rien, je ne pouvais plus approcher. Les yeux de mon amie rencontrèrent les miens, et me le dirent. A cette distance où j'étais d'elle, il me sembla qu'en moi, avec l'accent qu'elle y avait mis la veille, sur les marches de l'église, sa voix murmurait à nouveau la suprême parole :
— A présent je te dis mon adieu...
Non, non, je la voulais encore I Un dernier baiser, un dernier contact, un dernier regard I Mes yeux suppliaient. Les siens demandèrent grâce...
Je la laissai passer sur le quai sans l'aborder.
Je tenais à la main un bouquet de roses. Je les avais apportées pour elle. Des yeux je cherchais son wagon pour les y déposer, en secret.
Le vieillard qui l'avait accompagnée, avait la main à la portière. Il masquait la glace. Je ne pouvais, sans scandale, accomplir mon tendre projet.
Ce fut une minute affreuse, plus douloureuse peut-être que le dernier déchirement du départ. Mes pauvres roses me faisaient pitié, comme des enfants perdus. Qu'allais-je en faire ? Les jeter ? Les donner à une passante? Je me détournai pour cacher mes larmes. Je savais que des milliers de lieues,
l'abîme de la mer, allaient nous séparer, elle et moi, pour toujours. Je n'avais pas prévu qu'on me refusait le droit de lui apporter des roses.
A ce moment, des hommes d'équipe nous bousculèrent. On faisait de la place sur le quai pour livrer passage à un colis funèbre. Tandis que je rôdais autour de mon amie, sans pouvoir l'approcher, on avait déchargé l'immobile voyageur que le noir coupé roulait naguère à travers la liesse de Paris. Sans le sanglot d'un seul cœur dans son sillage, précédé d'un appariteur noir, venant d'on ne sait d'où en route vers une tombe inconnue, il continuait son odyssée silencieuse. Je m'attachai à lui, mes fleurs à la main. Je le suivis jusqu'au bord du quai, entre deux haies de voyageurs respectueux. Mes larmes maintenant ne pouvaient plus donner à rire.
J'attendis que l'on eût installé ce mort dans le fourgon, qu'on eût jeté le drap noir
sur le couvercle de chêne. Alors, à la place où le cœur avait battu, je posai mon bouquet de roses.
Elle m'avait vu de loin et sans doute elle comprit. Car, à elle aussi, il lui manqua enfin son triste courage et elle se détourna.
Peut-être aurait-elle admis qu'au dernier moment je vinsse la saluer à la portière, récolter, sous les regards interrogateurs de ses parents, un :
— Merci monsieur... Comme vous êtes aimable d'être venu prendre congé de nous î . . .
Il me fallait plus ou moins.
Je décidai que, puisqu'elle avait perdu son ancienne bravoure, et mis elle-même un point aux audaces qu'elle voulait se permettre à mon profit, je ne la compromettrais pas pour me faire plaisir. Elle m'avait donné beaucoup de sa vie passée et maintenant, elle allait vers une existence nouvelle, où je n'avais point de place... Notre amour
dormait dans ce cercueil sur lequel j'avais posé des roses. Elle n'était plus à moi, cette jeune femme qui se penchait par la portière et qui agitait son mouchoir pour un salut d'adieu où, sans doute, je pouvais prendre ma part.