Jeunes et vieilles barbes
Depuis le matin, — un éclatant matin du commencement d'août 1885, — Saint-Cyr-lès- Tours présentait des symptômes d'animation insolite. Le propriétaire des Rochettes, M. Évariste Raml>ert, mariait safdle Nancy avec un jeune auditeur au Conseil d'État. Raoul de Lairé. La cérémonie nuptiale venait de s'achever à l'église dont la svelte flèclie en aiguille vibrait encore du carillon des cloches. Sur le chemin qui va de la place de la Paroisse à la ffrille des Rochettes, on entendait au loin des piaffements de chevaux et de sourds roulements de voitures.
Saint- Cyr, bâti à la crête d'un coteau et séparé de Tours par la Loire, a comme situation et comme physionomie beaucoup d'analogie
avec Passy. Uniquement composé de maisons de campagne échelonnées sur le versant, ce joli village aux rues presque entièrement formées par des murs de parcs, semble d'ordinaire assoupi dans la verdure. Ce jour -là, devant cliaque porte, les fournisseurs et la domesticité du voisinage s'attroupaient au passage des voitures. Quelques curieux, plus familiers, franchissaient même la grille ouverte à deux battants, contournaient la grande allée sablée de frais et se faufilaient jusqu'à l'entrée des communs où les domestiques des Rochettes assistaient à la descente des gens de la noce, sous la marquise du per ron. Les demoiselles d'honneur avaient suivi la mariée et sa mère dans l'intérieur de la maison, mais la plupart des invités s'étaient éparpillés dans le jardin où ils flânaient nonchalamment, en attendant le déjeuner dinaloire préparé sous une tente dressée en face de l'orangerie. Parmi les massifs d'hortensias roses, à l'ombre des magnolias au feuillage luisant, on voyait cà et là les taches claires des toilettes féminines mêlées aux habits
ridii's. Groupés à distance, sous l'auvcnl d'un escalier de service, les maîtres dMiotel et les femmes de chambre profitaient d'un moment de répit pour deviser avec les cochers et pour dauber, comme il convient à des valets de bonne maison, les ridicules et les faiblesses de leurs maîtres, à mesure qu'ils apparaissaient au détour d'une allée.
Les commérages allaient bon train, quand l'une des chambrières avisa un étranger qui, l'œil chercheur et la démarche hésitante, se dirigeait vers l'escalier du sous-sol. — C'était un garçon de vingt-quatre ans environ, de taille moyenne, brun et bien découplé. Il avait des traits expressifs, mais irréguliers : — menton carré, pommettes saillantes, vifs yeux noirs enfoncés sous l'orbite, cheveux plantés dru sur un front intelligent. — Bien qu'il fût proprement vêtu d'un complet de drap gris, son teint hàlé, sa jeune barbe mal taillée, ses mains à l'épiderme rugueux lui donnaient des airs d'ouvrier endimanché.
— D'oij sort-il, celui-là? murmura la femme de chambre.
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Néanmoins, la mine éveillée du survenant prévenait sans doute en sa faveur, car elle daigna se tourner vers lui; et d'un ton radouci demanda :
— Eh! jeune homme, qu'y a-t-il pour votre service?
— Pardon, répondit le • nouveau venu en soulevant légèrement son feutre, c'est moi qui ai amené hier M''® Éparvier chez son oncle La Jugie... Je retourne ce soir à La Varenne et je venais savoir si M"^ Madeleine a des commissions pour sa mère.
— Ah! vous êtes le cocher de M™^ Éparvier? Le jeune homme rougit et repartit, sensiblement mortifié :
— Non... Mon père est le clôsier de La Varenne, mais je ne suis pas au service de M"^ Eparvier. Comme je travaille ici près, à la faïencerie de Portillon, je me suis chargé volontiers de conduire M"'' Madeleine chez son oncle... Sa mère a préféré la voir partir avec moi plutôt qu'en compagnie d'un cocher de louage.
— M"*^ Éparvier, reprit la soubrette, est là-
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haut avec la mariée et vous ne pouvez la voir en ce moment. Quand elle descendra pour déjeuner, je tâcherai de la prévenir que vous êtes là... Comment vous appelez-vous?
— Martial Métivier.
— Eh bien! monsieur Martial, restez ici en attendant ; ça vous amusera de voir défiler les gens de la noce, et quand ils seront tous à tabh', vous savez, si vous voulez manger un morceau avec nous à l'office, ne vous gênez pas.
— Merci, nmrmura-t-il en rougissant de nouveau, je n'ai besoin de rien.
Malgré la vivacité avec laquelle Martial Métivier s'était défendu de faire partie de la domesticité de La Yarenne, le correctif dont il s'était servi ne parut pas modifier les façons de la femme de chambre. Entre le fils d'un métayer et un domestique de bonne maison elle ne mettait aucune différence. Elle continua de le traiter d'égal à égal, connue un camarade devant lequel on n'a pas besoin de tenir sa langue.
— La veuve Éparvier n'a donc pas pu accompagner sa demoiselle?
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— On est en pleine moisson à La Yarenne et pour rien au monde M'^'^Éparvier ne quitterait sa maison à ce moment-là.
— Pardi ! elle aime mieux laisser aller sa fille toute seule que de perdre une javelle ! 11 paraît qu'elle est aussi rate que son frère La Jugie... Je le retiens, celui-là, continua-t-elle en s'adressant plus particulièrement au groupe des geus de service... Il vient dîner ici toutes les semaines et, au jour de l'an, il se croit très généreux quand il se fend d'une pièce de cent sous... Regardez-le là-bas, en train de pérorer, les bras en ailes de moulin et la bouche en cœur!... On voit bien que les paroles ne lui coûtent rien... En voilà un donneur d'eau bénite qui crache plus facilement un discours qu'un louis de vingt francs!
D'un méprisant clin d'œil, elle montrait un personnage déjà mûr, vêtu d'un habit noir de coupe démodée et portant, comme au temps de sa jeunesse, sous un col rabattu une cravate blanche nouée à la Colin. Il était grand, solidement bâti et pouvait avoir cinquantecinq ans. Son chapeau rejeté en arrière lais-
sait voir un froût bossue , de petits yeux bleus percés en vrille, une moustacbe encore blonde, une large bouclie d'avocat bavard et des joues roses qni lui donnaient un faux air enfantin. Il gesticulait cote à cote avec un liomme presque aussi âgé que lui, mais dont la toilette soignée faisait valoir la taille élégante, la figure mélancoliquement distinguée, éclairée par de beaux yeux luisant sous d'épais sourcils restés noirs.
— Il est avec son ami Armand Debierne, poursuivit la loquace femme de cliambre; ce qu'il doit le raser, le pauvre monsieur!... A la bonne heure, M. Debierne, voilà un liomme encore agréable à regarder, bien qu'il frise la cinquantaine... Ce n'est pas un ladre, celui-là, et il y a plaisir à le servir.
— Tiens, interrompit un cocher, voici M"*^ des Yvelines, ma patronne... Dites-moi, ce jeune monsieur qui fait le joli cœur auprès d'elle, n'est-il pas proche parent de M. Debierne?
— C'est son pupille, M. Pierre Lamblin... II •est arrivé de Paris exprès pour servir de
témoin au marié... Un joli garçon, d'accord, mais il ne vaudra jamais son tuteur... Il se croit trop et il marcherait volontiers sur le monde... Qu'est-ce qu'on racontait donc, que M. Debierne mitonnait de le marier avec M"*^ Éparvier?... On ne s'en douterait pas à la façon dont le jeune homme tourne autour de votre dame!
Cette allusion en lair à un mariage possible entre le pupille de M. Debierne et M"® Éparvier eut le don de réveiller l'intérêt de Martial. Ses traits irréguliers exprimèrent une violente surprise et toute son attention se concentra sur le couple qui faisait l'objet des remarques de la soubrette.
Pierre Lamblin, en dépit de son élégance et de sa figure intelligente, lui déplut à première vue. Grand, élancé, la taille bien prise, il avait le teint pâle, la moustache frisée et la barbe châtaine en pointe. Dans ses longs yeux bleus caressants, dans les coins de sa bouche retroussée par un ironique sourire, dans sa façon de laisser tomber le monocle un moment encastré sous son arcade sourcilière, on devi-
liait une prétention à je ne sais quelle lassitude liésenciiantée; mais il s'y mêlait une correction du geste et de l'attitude, un éclair de fatuité dans l'œil, qui mettaient en défiance. Le désabusement sincère est moins bien ordonné, il se manifeste avec plus d'abandon et moins de contentement de soi-même. Il suffisait d'un examen attentif pour reconnaître que cette expression de désenchantement était voulue, longuement préparée et savamment mise en scène. — Pour le moment, ce précoce désillusionné de vingt-six ans avait assourdi son jeu et le mélancolique faisait place au fat. Il fleuretait sans souci du qu'en-dira-t-on avec M'"'' des Yvelines, qui paraissait se mouvoir à l'aise comme poisson dans l'eau en cette atmosphère de galanterie,
M"® Clairette des Yvelines , — trente-huit ans, blanche, savoureuse et bien en chair, — était arrivée au plein épanouissement de sa mûre beauté blonde; sa robe de soie mauve à dessins Pompadour modelait à souhait sa taille souple et les appétissantes rondeurs de sa poitrine. Les yeux caressants, la bouche sensuel-
lenient souriante, le buste légèrement rejeté en arrière, elle disputait mollement à son voisin une rose qu'elle agitait devant lui, — si mollement que Pierre Lamhlin avait fini par s'emparer delà fleur et aussi de la main qui la détenait.
— Dites donc, chuchota un maître d'hôtel, ils n'ont pas l'air de s'ennuyer tous les deux.
— C'est dégoûtant, répliqua la femme de chambre, si nous nous permettions, nous autres, le quart de ce qu'elle fait en public, on nous flanquerait lestement à la porte.
— Dame! reprit son interlocuteur, ce n'est pas son mari qui la gène, puisqu'ils sont séparés.
— Pourquoi ne se remarie-t-elle pas alors..? Ça serait plus propre que d'avoir des amoureux... A cause de quoi ne demande-t-elle pas le divorce ?
— A cause de ses opinions religieuses , répondit gravement le cocher de M'"'' des Yvelines; dans notre monde, c'est mal porté de divorcer.
— Oui, on préfère prendre un galant.
— Si elle ne se remarie pas, elle marie les autres... Il paraît que c'est elle qui a fait épouser mam'selle Rambcrt à M. de Lairé.
— Espérons que ce mariage-là réussira mieux que le sien... Le petit de Lairé est gentil.
— Frais, blanc et rose sentant bon..., un vrai fondant..., on en mangerait ! dit la seconde femme de chambre.
— Oh ! pour mangé, il le sera, riposta la première; il en verra de grises, s'il ne sait pas se défendre!
— Vous croyez que mam'selle Nancy?...
— Une chipie, ma chère!... Elle mènera son mari comme elle mène le bonhomme Rambert. . . par le nez. Ça n"a rien dans la tète ni dans le cœur, ça parle aux domestiques couîme à des chiens et ça se maquille comme une cocotte.
— Elle se teint... à dix-neuf ans ?
— Si elle se teint!... Les lèvres, les yeux, les cheveux... une vraie peinture! J'en sais quelque chose, mois qui fais sa chambre et son cabinet de toilette,
— Et les parents ne disent rien?
— Les parents!... Ils se mirent dans leurs enfants comme dans une glace... Us en sont bêtes. La fille joue de sa mère comme d'un tonton. Quant au garçon, un collégien de dixsept ans, il est toujours fourré dans les jupes des femmes et il n'a plus rien à apprendre, je vous en réponds !
— Voici la mariée ! s'écria le premier maître d'hôtel, on va se mettre à table... Holà, les enfants, vous n'êtes pas ici pour vous amuser ! . . .
En effet, M°"^ de Lairé venait de paraître sur le perron, — mince, blanche et frêle dans sa robe de satin, mais ayant déjà l'aplomb et la désinvolture d'une femme. Sa chambrière ne l'avait pas calomniée; elle se maquillait. Ses yeux étaient allongés au crayon noir, et ses lèvres étaient trop rouges. En revanche, sa mère, M™^ Sidonie Rambert, portait une toilette bleu myosotis, trop claire pour son âge. Avec ses cheveux blonds bouclés à l'enfant et son corsage à la vierge, la bonne dame se donnait des airs jeunets. On eût dit quelle cherchait à passer pour la sœur de la mariée. Le marié, Raoul de Lairé, s'était élancé vers sa
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femme et sa belle-mère. Frisé, pimpant et roquet comme un prince de féerie, il s'inclinait devant elles et leur baisait galamment la main. Les groupes épars avaient reflué vers le perron. Chacun s'empressait autour du jeune couple et sous la marquise montait un bourdonnement de paroles complimenteuses.
Les regards de 3Iartial Métivier avaient glissé sur l'attroupement formé autour des mariés pour s arrêter complaisamment sur une jeune lille qui venait de se montrer un peu en arrière, et dont l'attitude discrète aussi bien que la toilette très simple contrastaient avec la factice beauté de l'épousée. Cette jeune fille, à la taille svelte mais bien formée, avait quelque chose de la grâce chaste des vierges du Pérugin. On ne pouvait pas dire qu'elle fût régulièrement belle : les ailes du nez étaient doucement gonflées, le bas de la figure trop arrondi et le front trop bombé ; mais de beaux yeux bruns d'une limpidité de source, de magnifiques cheveux châtains roulés en une seule torsade, surtout une rare expression de dignité et de franchise, embellissaient ce jeune
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visage et le gravaient profondément dans la mémoire.
— Voici M"^ Éparvier, murmura la femme de chambre, je vais tâcher de lui parler... Patientez, en attendant.
Brusquement, le groupe des domestiques s'éparpillait. Les cochers étaient allés soigner leurs chevaux: les maîtres d'hôtel avaient regagné la tente dressée pour le déjeuner. Martial se trouva tout à coup seul et n'en fut pas fâché. Il éprouvait un vague soulagement en se sentant débarrassé de la compagnie de cette domesticité malveillante. Son amourpropre avait souffert au contact de ces gens de service dont les quolibets grossiers rejaillissaient sur les maîtres en ignobles éclaboussure.5. — Néanmoins, sa timidité s'effaroucha bientôt de cette trop complète solitude. Il lui semblait maintenant que les regards des invités se tournaient vers lui et que là-bas, sur le perron, on se demandait quel était cet étranger indûment introduit dans une demeure dont il ne connaissait pas les hôtes et oij il n'avait que faire.
En elFet, cette prétendue nécessité de rapporter à M""* Eparvier des nouvelles de sa fille n'était qu'un prétexte inventé par Martial pour pénétrer chez les Rambert. Il avait été poussé uniquement par le désir de revoir Madeleine et de la contempler dans sa toilette de demoiselle d'honneur.
Le fds du clùsier de La Varenne admirait religieusement M"" Eparvier. Ce culte fervent datait de l'époque lointaine où, plus jeune (jue lui de quatre ans, Madeleine venait le trouver dans les pàtis de la clôserie pour qu'il la fit jouer. Il regardait avec émerveillement cette mig-nonne créature si délicatement jolie, avec ses longs cils, ses grands yeux clairs et ses cheveux flottants. Il lui fabriquait des cages de jonc pour y loger des sauterelles ; il lui disait les noms des oiseaux et des insectes qui voletaient à l'entour. Il lui devait le goût et la curiosité précoces qu'il avait pris pour les plantes et les bestioles de la terre. Plus tard, quand au sortir de l'école primaire il avait débuté comme apprenti à la faïencerie de Portillon, c'était pour lui une fête de revoir
lenfant chaque dimanche à La Varenne et de passer à ses cotés de doux après-midi. Elle lui contait les histoires quelle avait lues dans ses livres et il 1 écoutait avec béatitude. De même que dans certains tableaux de l'école primitive, le donateur est peint dévotement agenouillé aux pieds de la madone qu'il offre en ex-voto, de même Martial demeurait en extase devant Madeleine. Pour l'amuser, il modelait avec de la glaise de naïves figurines et ces gauches essais lui donnaient ses premières joies d'artiste. Pour rester en communion d'esprit avec elle, il suivait avec ardeur les cours de lécole de dessin et passait studieusement ses soirées à la bibliothèque de la ville. Pendant toute la durée de son apprentissage, les encouragements de Madeleine Éparvier avaient soutenu ses efforts et allégé ses ennuis. Peu à peu, de simple apprenti il était devenu un collaborateur précieux pour la faïencerie, où il était maintenant attaché en (jualité de dessinateur. Lâge et les exigences sociales rendaient moins fiéquentes et plus cérémonieuses ses relations avec M"" Épar-
vier. Il ne venait plus aussi régulièrement à La Varenne; il ne voyait plus Madeleine qu'à de long-s intervalles, mais il restait de loin le muet admirateur de la jeune fdle et c'était toujours fètc pour lui quand il avait la chance de la rencontrer.
Aussi, bien qu'il fût maintenant presque « un monsieur », ne s"était-il nullement froissé de l'indiscret sans-façon avec lequel M™^ Eparvier l'avait chargé de voiturer sa fille à Saint- Cyr. Venant d'une autre que de la mère de Madeleine, cette proposition l'eût blessé au vif; mais il avait accepté joyeusement cette occasion inespérée de se trouver une heure à coté de celle à laquelle il vouait un culte chevaleresque. — Le long de la levée où la Loire s'empourprait au soleil couchant: dans le cliemin montant et bordé de grands murs pardessus lesquels les arbres des parcs riverains entrecroisaient leurs ramures, ils avaient pass é une heure à s'entretenir familièrement comme au temps jadis. Elle le questionnait sur ses travaux; il lui contait ses projets et l'interrogeait à son tour sur sa vie solitaire à La Varenne.
Cette heure d'intime causerie avait coulé si doucement que, le lendemain, pris d'un impatient désir d'en renouveler les fugitives délices, il s'était forgé à lui-même un prétexte pour se faufiler dans le jardin des Rambert afin d'y apercevoir Madeleine Eparvier.
Mais on ne rêve pas deux fois le même rêve. Soit que la femme de chambre eût oublié sa promesse, soit que M"'' Eparvier fût trop affairée, elle ne paraissait pas se douter de la présence de son compagnon de la veille. Tandis que Martial se morfondait dans son coin, un maître d'hôtel s'avança vers la mariée et annonça que « Madame était servie ». Immédiatement les bras des cavaliers s'arrondirent, les couples se formèrent suivant un cérémonial réglé d'avance et se dirigèrent vers la tente où ils disparurent processionnellement. A l'angle de la maison d'habitation, Martial se trouva seul en tête à tête avec les orangers et les grenadiers qui alternaient de chaque côté du perron, et son isolement accrut encore le sentiment de malaise qui le troublait. Il se rejeta du côté des jardins, se
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dissimula derrière les massifs et peu à peu s'éloigna dans la direction des terrasses qui dominaient la vallée de la Loire.
A peine eut-il gaf^né ce refuge (jue de nouveaux scrupules le tourmentèrent. Il réfléchi, (ju'il semblait se cacher comme un voleur. Brusquement il revint sur ses pas, longea la voûte d'une charmille ombreuse et tout à coup se retrouva non loin de la tente d'où s'échappait une rumeur de ruche. L'une des portières avait été relevée pour donner de l'air et, à travers la charmille, on apercevait la perspective de la longue table du déjeuner. Les claires toilettes féminines alternaient avec les habits noirs; des corbeilles de fleurs s'espaçaient sur la nappe blanche autour de laquelle s'agitaient silencieusement les maîtres d'hôtel. Des fusées de rires montaient, mêlées à des tintements de vaisselle et à des détonations de bouchons de Champagne.
Martial ne pouvait voir Madeleine Eparvier, mais il distinguait l'élégant et ironique profil de Pierre Lamblin, — ce pupille de M. Debierne qu'on avait désigné comme un
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mari en expeclalivo pour M"« Ëparvier. — Il se souvenait tout à coup que dans le trajet de La Yarenne à Saint-Cyr, cette dernière lui avait parlé du jeune avocat attendu le soir même chez M. Debiernc. Il se rappelait que Madeleine avait paru s'intéresser à ce jeune homme quelle rencontrait jadis, aux vacances, cliez son oncle La Jugie, et eu rapprochant ce détail des commérages de la femme de chambre, il fut secoué par un mouvement de jalousie.
Il sentait plus amèrement les différences d'éducation et de milieux qui le séparaient de la société mondaine où vivait M"*^ Ëparvier, et un ambitieux désir de franchir ces barrières sociales lui montait à la tète, — non qu'il fût pris d'une admiration de snob pour ce monde bourgeois dont le grossier dénigrement de la valetaille des Rochettes lui avait révélé tout à Iheure les faiblesses et les tares; mais parce que Madeleine appartenait à ce monde, parce qu'il souhaitait de se mouvoir dans la même atmosphère qu'elle et d'y occuper une place assez haute pour
que la jeune fille n'eût pas à rougir de lui. En même temps, par un brusque retour sur lui-même, il songeait que, précisément, M"'^ Éparvier serait peu flattée de le voir rùder autour de cette tente ainsi qu'un paria ou un intrus mal élevé. L'idée de déchoir aux yeux de Madeleine ou de prêter à rire à ce jeune avocat dédaigneux et moqueur, lui fit honte de son espionnage. 11 s'enfonça de nouveau dans l'ombre, regagna l'allée principale et, franchissant rapidement la grille des Rochettes, il redescendit vers son atelier, la tête basse, mécontent de lui-même et des autres.
Sous la tente, le déjeuner nuptial se poursuivait joyeusement. Il y avait autour de la table une quarantaine de convives, — parents proches ou lointains, amis des deux familles, s^arcons et demoiselles d'honneur. — Au centre, ayant pour voisins M. Armand Debierne et M. Prosper de La Jugie, M'""^ Sidonie Rambert prenait des poses attendries en contemplant en face d'elle les jeunes mariés encadrés d'un côté par M. Évariste Rambert et M'"® de Lairé la mère; de l'autre, par 31"'' des Yvelines et le pupille de M. Debierne, Pierre Lamblin. La table était trop longue et trop peuplée pour que la conversation fut générale. On devisait gaiement à deux ou trois et ces causeries particulières, dont quehjues phrases se détachaient parfois nettement sur la basse des
voix bourdonnantes, ressemblaient en leur décousu bizarre à ces paroles dégelées que Pantagruel ouït « en haute mer » .
— Eh bien! disait M. Debierne à M"^'' Rambert, voilà votre fille établie à souhait... Vous êtes heureuse?
— Heureuse ! répondait langoureusement la dame avec un soupir, une mère peut-elle l'être, quand elle va se séparer d'une fdle qu'elle chérit?... Ils partent tous deux ce soir pour les Pyrénées et j'aurais voulu les garder plus longtemps près de moi, mais mon gendre a insisté pour emmener sa femme et j'ai dû donner l'exemple de la soumission... Enfin j'ai la satisfaction de m'ètre acquittée de mes devoirs maternels jusqu'au bout. Ma fille ne m'a jamais quittée; c'est moi seule qui ai dirigé son éducation et qui l'ai faite ce qu'elle est. Je donne à M. de Lairé une bonne et belle petite âme... Regardez-les, sont-ils gentils? Et comme ils ont déjà l'air d'être à l'aise!
— Trop ! répéta Armand Debierne en secouant la tète, ils semblent trop prendre le bonheur comme une chose toute naturelle et
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qui leur esl due. Les jeunes gens d'aujourd'hui entrent dans la vie avec un aplomb que nous n'avions pas, nous autres... Pour moi, vieux célibataire, je n'ai jamais assisté à un mariage sans une impression de mélancolie.
— Moi pas! protestait Prosper de La Jugie en enflant lyriquement sa voix; la vue d'un jeune couple me réjouit comme un roucoulement de ramiers. L'amour n'est qu'un épisode dans la vie, mais qu'il est doux!... Il rayonne autour de lui-même, c'est l'astre béni du ciel...
— A la bonne heure ! roucoulait à son tour M"^ Rambert, vous parlezen poète, La Jugie ! . . . Et à ce propos, vous savez que nous comptons sur vous pour le toast aux jeunes époux?
— Chère madame, je tâcherai de trouver quelques paroles dignes de vous et dignes de la situation.
— Pensez-y, mon ami. le moment approche...
Prosper de La Jugie y pensait, et beaucoup. Il se faisait un point d'honneur d'adresser aux jeunes gens un discours imagé et point banal... Cette préoccupation même le rendait
«listrait et rcmpèchait de manger. De temps en temps il tirait un crayon de son gousset et jetait des lignes fiévreuses sur le revers d'un menu.
— Pendant que vous y serez, lui chuchotait à l'oreille M""' Rambert, ajoutez quelques mots aimables pour Marcel, qui va se trouver bien seul après le départ de sa sœur... Cela le consolera, le cher enfant!
Marcel, c'était le lycéen de dix-sept ans, frère de la mariée. Placé à l'un des bouts de la table, entre deux demoiselles d'honneur, il paraissait s'administrer par avance d'agréables consolations. Sirotant à petits coups son Champagne, i\ coulait de sournoises œillades dans l'entre-bâillement du corsage de ses voisines, tapotait leurs bras nus sous prétexte d'examiner un bracelet et se frôlait comme un chat voluptueux contre leurs épaules ; toutes privautés qui agaçaient singulièrement M"^ Éparvier, assise précisément à sa gauche. Elle reculait sa chaise et avec des regards dédaigneux essayait de rappeler à l'ordre ce trop entreprenant jouvenceau; mais le drôle
n'en avait cure et, caressant d'une main sa moustache naissante, il continuait de l'autre à fourrager dans la manche de la jeune fille.
— Papa, disait Nancy de Lairé à M. Rambert, regarde ton fils... Le Champagne lui a déjà tapé sur la tète et il devient compromettant... Est-il assez fin de siècle, ce gamin-là!... Fais-lui donc signe de se tenir, il assomme Madeleine Éparvier.
— Bah! répondait le père en lorgnant complaisamment son héritier, un jour de noce, on peut bien rire un brin... Ah! continua-t-il en clignant de l'œil vers M™^ de Lairé mère, c'est un gaillard et il s'entend à tous les jeux : aux jeux de l'amour comme aux jeux d'esprit... Figurez- vous, madame, qu'il tourne très joliment les vers. Ça n'est pas toujours clair, mais il paraît que c'est le dernier genre... Moins on comprend, et plus c'est poétique.
— Ainsi votre mari vous emmène ce soir? demandait à Nancy M""® des Yvelines en se penchant derrière le dos du marié.
— Oui, nous serons demain à Ludion...
Raoul voulait d'abord retarder notre départ
par égard pour maman; mais je lui ai insinué <ju'il valait mieux brusquer les adieux... J'en ai assez, moi, des scènes de sentiment ! J'ai dit à Raoul : « Donnons-nous de l'air et laissons les auteurs de nos jours se consoler entre eux... » Je suis de l'avis de Musset:
Pas de pleurs, pas de plaintes vaines.
— Vous avez donc lu Musset, chère enfant? interrompit malicieusement la dame.
— Je vous crois !... Maman m'avaitpermisles poésies, et encore en épinglant certaines pages (jue je ne devais pas ouvrir... Naturellement, ce sont celles-là que j'ai lues tout d'abord.
— Décidément, il n'y a plus de jeunes filles ! murmura sous son éventail M™" des Yvelines en se retournant vers son voisin Pierre Lamblin.
— Que voulez-vous, madame? notre siècle est trop vieux... Comme le dit Bourget : <( Des virginités sans innocence, c'est un des tours <le force de notre civilisation. » Mais s'il n'y a plus de jeunes filles, il y a encore de jeunes
femmes et on se retrempe dans la fontaine de Jouvence en les adorant... Je bois à vos beaux yeux, madame!
Il cbucholait ces douceurs avec une lueur caressante dans lœil et un pli moqueur au coin des lèvres. M*"^ des Yvelines l'écoutait complaisamment et agitait plus rapidement son éventail.
— Comptez-vous rester longtemps en Touraine? reprit-elle en lui coulant une œillade très tendre entre ses cils mi-clos.
— J'ai promis à mon tuteur d"y séjourner quelques mois... J'y voudrais manier un peu la pâte électorale... Non que j'appartienne à un parti quelconque: je suis un sceptique en matière d'élections et je méprise absolument le suffrage universel... Mais à notre époque désenchantée, la politiiiue est encore le jeu qui nous donne les plus intenses émotions... Après lamour toutefois, ajouta-t-ii galamment, (|uand on a la chance de le rencontrer.
— A votre âge, dit M™^ des A'velines en minaudant, ces rencontres-là ne sont pas rares... Enfin, puisque vous restez ici, j'espère
que la politique ne vous al)sorbcra pas complètement et que vous me viendrez voir à rOrfrasière... Vous trouverez chez moi quelques amis dont l'influence locale ne vous sera pas inutile.
— J'aimerais mieux n'y trouver que vous, répliqua Lamblin avec un hardi regard.
Pendant qu'ils fleuretaient ainsi à mi-voix, un valet de pied apportait sur un plateau une dizaine de télégrammes contenant des féhcitations à l'adresse des mariés, et M™'' Kambert touchait du coude le bras de Prosper de La Jugie pour lui signifier que l'heure du toast était sonnée. Le bonhomme secouait violemment la tète, sans bouger. La vue des télégrammes complimenteurs venait de lui inspirer un exorde plus imagé, mais comme cette inspiration nouvelle bouleversait l'économie de son discours, il sentait la nécessité de le récrire entièrement. Au moment où tous les yeux se tournaient impatiemment vers lui, il se leva précipitamment et, son crayon en main, courut modifier son improvisation dans
l'orangerie.
no JEL-NES ET VIEILLES BARBES.
Les convives désappointés, croyant à une indisposition subite, souriaient discrètement et, en désespoir de cause, se rabattaient sur les assiettes de dessert : mais la vaine attente de ce toast annoncé longtemps à l'avance avait jeté un froid. Les conversations languissaient: )jme Rainbert, les sourcils froncés, regardait avec irritation la chaise vide de Prosper et tembourinaitd'un doigt nerveux sur son éventail.
Pierre Laniblin, tout occupé de sa voisine, n'avait rien vu de cet incident, mais M">^ des Yvelines, plus perspicace, devina la déconvenue de M™*' Rambert et en eu( pitié. Au moment où Pierre prenait de nouveau son verre pour boire « à ses beaux yeux » la jeune femme lui posa la main sur le bras :
— Vous feriez mieux, dit-elle en riant, de boire au bonheur des mariés ; ça vous servirait d'exercice préparatoire aux réunions électorales et ça flatterait énormément M™^ Rambert.
— Vous le désirez, cela suffit, répliqua Lambhn.
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Il se leva, le verre en main, «le l'air d'un homme qui s'apprête à parler. Immédiatement ^ jVIme Rambert se désembrunit et respira plus librement; un murmure de satisfaction courut autour de la table et un tintement cristallin imposa silence aux bavards.
(' — Mesdames, messieurs! commença Pierre avec un sourire sur ses lèvres dédaigneuses et un léger dandinement, si la vérité est dans le vin, l'éloquence ne s'y trouve pas à dose égale. Les bonnes choses que nous venons de savourer ne poussent pas aux longs discours. Je serai donc bref. Je bois au jeune couple qui va nous quitter tout à l'heure et (jui, tout à sa félicité, ne s'aperçoit pas des larmes des parents et des amis rassemblés autour de cette table. Je bois à ceux qui restent et je souhaite à ceux qui partent un heureux voyage, ensoleillé de poésie et d'amour. »
On claqua des mains; les dames attendries se tamponnaient les yeux avec leur mouchoir, les verres se choquaient bruyamment. Prosper de La Jugie rentra sur ces entrefaites, son papier à la main, et comprit ce qui venait de
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se passer. Il lança un fùioce coup d'œil à Toutrecuidant jeune homme qui lui avait coupé ses effets, et lui voua une de ces provinciales rancunes qui ne s'oublient plus. Néanmoins, il ne voulait pas perdre ce discours sur lequel il avait tant peiné et, debout, faisant lui-même cliqueter son couteau contre son verre pour réclamer le silence, il s'écria d'une voix à la fois tremblée et ronflante :
tt — Chers enfants, voici que de tous les coins de la France, comme de lointains sons de cloche, les télégrammes couleur dazur viennent vous apporter de nouvelles félicitations... »
3Iais l'auditoire restait insensible à la comparaison des « lointains sons de cloche » sur laquelle Prosper avait édifié tout son exorde. Les sources de l'attention et de l'enthousiasme étaient taries. La majeure partie des phrases se perdait dans le bourdonnement des conversations particulières. M. de La Jugie, imperturbable, seul s'écoutait parler. Il ne fit pas grâce d'une période et termina son toast en souhaitant aux jeunes mariés : « une guirlande
de beaux enfants, ayant les blonds cheveux de leur père et toute la grâce en fleur de leur mère ».
De maigres applaudissements accueillirent cette péroraison et Prosper se rassit, vexé.
— Une guirlande de mioches, merci ! chuchota Nancy à l'oreille de son mari, j'espère bien que ce vieux raseur en sera pour ses vœux... Je n'ai pas la bosse de la maternité, Raoul, je vous en préviens.
Au moment où il s'était rassis après son speach, Pierre Lamblin avait senti un regard de jeune fille se fixer sur lui avec une certaine ténacité. Braquant son monocle dans la direction de ce regard, il reconnut M"" Éparvier avec laquelle, cinq ans auparavant, il avait lié amitié lorsqu'il venait passer les vacances chez son tuteur. Il la trouva embellie, distinguée, avec je ne sais quoi d'original dans la physionomie. Quand on se leva pour prendre le café dans l'orangerie, Madeleine au bras de son cavalier passa près de Lamblin et, en le frôlant, le salua d'un coup d'œil où il y avait quelque chose d'attristé et de déçu. Tandis
qu'elle s'éloignait, Pierre entendit derrière lui deux invités qui causaient précisément de M"« Éparvier.
— Un joli brin de fille, et qui ne coiffera pas sainte Catherine !... Encore une noce sur la planche.
— Croyez-vous?
— Parbleu ! l'oncle La Jugie, qui est millionnaire, ne laissera pas sa nièce sécher sur pied... Elle aura en mariage trois cent mille francs, au bas mot, et je vous réponds que les amateurs ne manqueront point...
Ce rapide dialogue, saisi à la volée, fit dresser l'oreille à Pierre Lamblin. Bien qu'il posât pour l'homme désenchanté, il était ambitieux et savait calculer. Sa précoce expérience de la vie parisienne l'avait depuis longtemps convaincu que dans la lutte pour l'existence, plus la main est pleine et plus elle est solide pour* la défense et pour l'attaque. Aussi, au nombre des combinaisons qu'il imaginait en vue de ravonir, un beau mariage entrai l-il en première ligne. Pour lui, la perspective de la succession de l'oncle La Jugie donnait une
importance sérieuse à Madeleine Éparvier, et la mettait tout à coup en relief. Il se remémora soudain plus nettement la fillette avec laquelle ilavait joué jadis. N'étant pas revenu à Saint-Cyr pendant toute la durée de ses études de droit, il l'avait complètement oubliée dans l'intervalle. Maintenant, il essayait d'évoquer ses anciens souvenirs; il se rappelait une mince adolescente toute en bras et toute en jambes, s'étonnait de la retrouver aussi jolie, et se reprochait d'avoir négligé de renouer connaissance avec elle.
« Après tout, songeait-il, il n'y a point de temps perdu ; bien que ma flirtation inconsidérée auprès de M*"^ des Yvelines ne soit pas de nature à me concilier les bonnes grâces de la demoiselle, je puis encore tout réparer à l'aide d'une prudente évolution. »
Dès qu'il eut conduit sa coquette voisine dans l'orangerie, il la laissa près de la mariée et alla sagement déguster son café à l'écart.
Il fut récompensé de ce sacrifice, car quelques minutes plus tard, au moment où il s'apprêtait à déposer sur un buffet sa tasse
vide, il vit s'avancer vers lui M"^ Eparvier, tenant dans ses mains un sucrier et une cafetière fumante.
— Prenez-vous du café, monsieur? lui demanda-t-elle timidement.
— Merci, mademoiselle Madeleine, c'est déjà fait... Je le regrette, mais je veux du moins profiter de l'occasion pour m'excuser de n'avoir pas été, dès ce matin, saluer mon ancienne amie.
— Vous m'avez donc reconnue?
— Tout à l'heure seulement, quand vous êtes sortie de table... Pardonnez-le-moi, j'ai une si mauvaise vue!
— Vous êtes tout pardonné, monsieur.
La voix de Madeleine était devenue plus claire, et le sourire de ses limpides yeux bruus marquait combien cette amende honorable de Pierre lui faisait plaisir.
— J'espère me dédommager, ajouta ce dernier, et ne pas quitter les Rochettes sans que nous ayons sérieusement renouvelé connaissance.
— Et moi aussi ! répliqua-t-elle en le saluant
(le son franc et sonriant regard, puis elle s'éloigna.
— Elle est vraiment gentille ! se dit Pierre en allant fumer un cigare au jardin.
On s'était mis à table très tard et le déjeuner, comme tous les repas de noce de province, avait traîné en longueur. Quand, après avoir fumé, les hommes rentrèrent au salon, quelques convives déjà avaient pris congé, mais la plupart des jeunes gens étaient restés pour assister au départ des mariés. Afin d'accourcir ces heures languissantes et toujours pénibles des fins de cérémonies nuptiales, M""^ Sidonie Rambert se mit au piano et on organisa une sauterie.
Pierre, qui n'avait point perdu de vue iM"*^ Éparvier, se dirigea vers elle et la pria de lui accorder une valse.
— Je veux bien, répondit-elle, mais, je vous en préviens, je suis très gauche, je ne vais jamais au bal et vous aurez une médiocre valseuse.
— Essayons toujours.
Ils firent plusieurs fois le tour du salon.
Madeleine valsait d'instinct; elle suivait le rythme avec une sorte d'intuition, mais, ainsi qu'elle l'avouait, elle n'avait pas l'habitude de la danse... Tout d'un coup elle sentit sa tète tourner, s'appuya au bras de son danseur et demanda grâce.
Pierre l'emmena vers une des portesfenêtres ouvertes sur le jardin, et ils restèrent un moment silencieux, en face des massifs, qui commençaient à s'assombrir, tandis quun mince croissant de lune se montrait au-dessus des feuillées noires, dans le ciel d'un bleu verdissant.
— Vous remettez-vous? murmura Pierre Lamblin, d'un ton de tendre sollicitude.
— Oui... Pardon!... Je vous l'avais bien
dit que j'étais une mauvaise valseuse!
Songez donc, depuis ma sortie de pension, je n'ai pas dansé trois fois en trois ans!... Notre campagne est loin de la ville, ma mère déteste le monde et je vis comme une sauvage à La Yarenne.
— Mais vous venez souvent chez votre oncle"?
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— Moins souvent qu'autrefois... Maman est très casanière, et maintenant que je suis une grande fille, elle n'aime pas à me laisser sortir seule. Je n'ai fait que de courtes apparitions à Saint-Cyr depuis le temps oiî nous nous y rencontrions aux vacances... Vous étiez alors le grand boute-en-train de nos joueries, Nancy Rambert et moi nous admirions le talent avec lequel vous organisiez des cliarades.
— Comment, vous vous souvenez encore de cela !
— Je crois bien!... Nous vous appelions « le poète » et nous prédisions que vous deviendriez un auteur célèbre, comme Balzac.
— Vous vous êtes trompées, malheureusement... Je ne suis devenu qu'un prosaïque docteur en droit... Ah! comme le temps s'en va et comme la vie a tôt fait de nous pétrir à sa guise et non à la nôtre !... Vous me trouverez bien changé ?
— On m'a dit, en effet, que vous l'étiez: mais j'imagine qu'on exagère et que vousmême vous vous calomniez.
— En tout cas, j'ai conservé fidèlement le
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souvenir rafraîchissant des bonnes heures que vous venez d'évoquer.
— Moi, il me semble que c'était hier... et je suis contente de voir que vous ne nous avez pas tout à fait oubliés.
Ils furent interrompus par Prosper de La Jugie qui venait chercher sa nièce. Madeleine prit congé de son danseur en lui tendant la main. — Le soir, quand l'oncle Prosper fut couché et que la jeune fille fut remontée dans sa chambre haute, des fenêtres de laquelle on apercevait la vague coulée de la Loire ainsi que les lumières de Tours, elle se sentit au cœur une joie confuse et discrète comme les lignes du paysage, et elle trouva un indéfinissable plaisir à se rappeler ce rapide entretien sur le perron des Rochettes, tandis que le piano jouait la valse des Roses et que le mince croissant de la lune souriait dans le ciel pâli !
Armand Debierne était voisin de campagne des Rambert et de Prosper de La Jugie. Les événements de 1870-1871 l'avaient déu^oùté de la vie parisienne. Llmmiliation de la dél'aite, les brusqnes transformations opérées dans les relations sociales par la guerre et la Commune , d'autres déceptions encore l'avaient jeté dans un découragement profond. Bien qu'en 1871 il atteignît à peine sa trentesixième année, rien de ce qui l'avait charmé autrefois ne l'attirait plus. La société luondaine ({ui se reformait, le Paris nouveau, la politique parlementaire ne disaient rien à sou cœur. Pris de lassitude morale et d'un impérieux besoin de repos, il était revenu en Touraine, son pays natal. Il ne coujptait d'abord y passer que deux mois près de son vieil ami
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La Jugie, mais pondant son séjour chez Prosper il avail visité une propriété voisine qui était à vendre. Le calme de cette demeure assoupie sous de grands arbres l'avait séduit. Il avait acheté la Fleurance, s'y était fixé depuis 1872 et ne l'avait plus quittée.
Cette propriété de la Fleurance avait de quoi plaire à une âme rêveuse et souifrante comme celle d'Armand. La maison, bâtie en tuffeau, blanche, sobrement décorée dans le stjle de la fin du xvm" siècle, était enfouie dans les arbres et les fleurs. De tous côtés, liiorizon était fermé par des masses de verdure, sauf au sommet d'une butte où, entre deux platanes, on apercevait de l'autre côté de la Loire les campaniles et les maisons en terrasse qui, de loin, sous la lumière oblique du couchant, donnent à Tours la physionomie d'une ville italienne.'
Cette habitation pacifique, possédant le charme endormeur du paysage tourangeau, berçait mollement Armand Debierne dans sa mélancolie persistante. Depuis son installation à la Fleurance, treize ans s'étaient écoulés et
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la cendre de ces treize années en s'amassant sur lui avait discrètement apaisé l'irritation de sa blessure. Bien que son àme fût restée triste, son caractère ne s'était point aigri. S'il avait perdu la fleur de ses illusions, il en avait conservé les racines vivaces. En lui la passion était morte, mais il gardait un culte pour les idées généreuses elles enthousiasmes d'autrefois. Au moral comme au physique, il demeurait toujours le gentleman qu'il avait été jadis. Sa toilette était soignée comme au temps oii il fréquentait les salons du second Empire; seulement, fidèle aux modes de sa jeunesse, il portait toujours la redingote boutonnée, la barbe en éventail, les cheveux séparés par une raie au milieu de la tète et frisés légèrement de chaque côté du front. Cette tenue élégamment surannée était comme un témoin de l'époque où le livre de ses rêves avait été « achevé d'imprimer », — l'époque déjà lointaine où il avait souffert et aimé. Elle s'harmonisait avec son poil grisonnant, son bienveillant sourire attristé, ses yeux aux paupières mi-closes où dormait le regret des choses
passées. — Rien qu'à le voir, on devinait l'homme qui porte au cœur une secrète meurtrissure.
Armand Debierne avait eu, en effet, un roman dans sa vie, un roman chevaleresque et mélancolique comme son propre caractère, — A dix-huit ans, il s'était platoniquement épris de la fille d'un de ses voisins de campagne et cette délicieuse période de l'amour printanier, qui s'épanouit comme un pommier en fleurs, avait enchanté ses premières années de jeunesse. Orphelin à vingt ans, il avait quitté sa province pour entrer au ministère des Affaires étrangères, mais il avait emporté avec lui toutes ses illusions amoureuses et toutes ses espérances. Quatre ans s'étaient passés à faire l'apprentissage de la vie parisienne, puis un beau soir, dans les salons de son ministre, la passion de sa dix-huitième année, la belle Sabine de Yabie, lui apparaissait tout à coup plus séduisante encore qu'au temps de la Touraine et il essayait de recommencer son idylle damour. Malheureusement, comme la Charlotte de Werther, Sabine se trouvait déjà
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fiancée à un M. Laniblin, directeur des affairés politiques. Pressée par sa famille, elle avait accepté ce parti brillant ([ui flattait sa vanité de jeune fille. Elle l'avoua franchement à Armand Debierne, tout en lui laissant voir le regret qu'il fût venu trop tard, et deux mois après, le mariage eut lieu.
Tout d'abord abasourdi, Armand chercha à se guérir en voyageant. Mais l'image de son infidèle le suivit partout et, de guerre lasse, il se remit à fréquenter les salons oii il avait chance de la rencontrer, préférant encore souffrir près d'elle que de ne plus la voir. Ils avaient les mêmes relations et il lui fut facile de se faire présenter chez Sabine Lambhn. La jeune femme, qui le tenait en grande estime, l'accueillit amicalement et, mue par une tendre co(iuetterie, s'efforça charitablement de cicatriser la blessure qu'elle avait faite. A son tour, le chimérique Armand s'imagina qu'il pourrait tromper sa passion en jouissant de l'honnètc amitié (ju'on lui accordait. Mais il est des remèdes plus dangereux que le mal lui-même. Peu à peu, il s'aperçut que cette
innocente intimité ne servait qu'à attiser la flamme qui le brûlait. M'^'^Lamblin était avant lout une mondaine; elle recevait beaucoup, aimait le plaisir, courait les soirées officielles et entraînait Armand dans ce tourbillon où elle était admirée et tétée. Témoin de ces succès dé jolie femme, Armand s'en offusquait bien plus que le mari. La jalousie exaltait sa passion; il ne savait plus la cacher et Sabine Lamblin, nature calme et bien équilibrée, plus disposée à se laisser adorer qu'à aimer elle-même, était forcée de rappeler à l'ordre son compromettant ami. De là, des orages, des menaces de bannissement suivis de mortifiants actes de contrition et d'humbles promesses de se montrer plus sage; puis Debierne se remettait à souffrir silencieusement près de celle qu'il ne devait jamais posséder.
Avec les années, le chevaleresque respect de la femme, qui formait le fond de la nature d'Armand, l'emportait sur la violence de ses désirs. Il se résignait à n'être pour Sabine que \v plus lidèle et le plus tlévoué des amis, et il en était récompensé par un redoublement d'in-
timité et de confiance. Sa condition de cavalier servant, héroïquement acceptée, n'était pas, du reste, sans une amère douceur. Sabine rendait justice à la noblesse de son caractère et le consultait dans toutes les circonstances graves. M. Lamblin, très absorbé par des visées ambitieuses, n'avait guère le loisir de s'occuper de son fils, un garçon d'une vive intelligence, ressemblant physiquement à sa mère. C'était Debierne qui se chargeait spécialement de l'éducation de l'enfant, c'était avec lui que Sabine s'entretenait longuement de l'avenir de ce fils unique. A certains jours, Armand se sentait bien plus près que le mari du cœur de la jeune femme, et cela le consolait du sacrifice de sa passion. — Au commencement de 1870, cette apaisante intimité à trois fut brusquement troublée. — M. Lamblin.
menacé dans sa situation administrative par l'avènement du ministère Ollivier, en éprouvait un si cruel déboire, qu'en moins de six semaines il succombait à une fièvre infectieuse. Cinq mois après, au moment où Sabine, accablée d'abord par la mort de son mari et
par les désastres pécuniaires qui en étaient la conséquence, commençait à respirer sous ses voiles du veuve; au moment où Debierne entrevoyait, avec un doux battement de cœur, la possibilité d'épouser celle qu'il aimait toujours, la guerre était déclarée, les nouvelles de nos défaites éclataient l'une après l'autre comme de lugubres coups de tonnerre, l'Empire s'effondrait et M'^'' Lamblin fuyait avec son fils Paris déjà aux trois quarts investi.
Armand Debierne, bien que son cœur se décbirât, avait résolu de rester dans la ville assiégée et d'y remplir courageusement son devoir. Anxieux et tourmenté, il y avait vécu cinq mois sans nouvelles de Sabine. La première lettre arrivée après la capitulation lui apporta un coup plus douloureux que tous les autres : — pendant le terrible hiver de 1870, M'"" Lamblin, réfugiée aux environs de Loches, avait été atteinte d'une dangereuse afTection de poitrine; elle se sentait mourir et appelait son ami auprès d'elle.
Armand accourut et trouva Sabine atterrée j)ar l'approche soudaine de la mort. Elle n'eut
que le temps el la force du lui recommander son fils Pierre elle lendemain elle expira dans ses bras. Accablé par cet écroulement de ses dernières espérances, Debierne revint à Paris en proie à une tristesse noire. Il y ramenait l'enfant dont il était devenu le tuteur, et ce garçonnet de onze ans lui redonna un peu de goût à la vie. Il résolut d'en faire un homme et reporta sur le fils de Sabine toute la tendresse qu'il avait vouée à la raôre.
Ce fut alors qu'il s'installa à Saint-Cyr, après avoir placé Pierre au lycée Louis-le-Grand. Chaque année, le jeune Lamblin venait passer six semaines à la Fleurance et Armand éprouvait une joie quasi paternelle en constatant le rapide développement physique et intellectuel du (ils de Sabine. Le 2;ar('on ressemblait extraordinairement à sa mère, il en avait l'esprit calme et la grâce caressante : comme elle aussi, il était passablement personnel et disposé à se laisser adorer. Quand parfois Debierne l'examinait à la dérobée, il lui semblait retrouver lame de Sabine elle-mérne dans les yeux bleus de l'adolescent, comme on voit lentement une
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image aimée apparaître au fond (11111 miroir, et il se sentait au cœur une recrudescence d'affection pour ce vivant héritage de la morte.
Pierre, du reste, faisait honneur à la sollicitude de son tuteur. Le lycée le comptait parmi ses élèves les mieux doués et les plus souvent couronnés au grand concours. Après avoir passé sa licence es lettres, il avait commencé ses études de droit et, emporté par la vie affairée de Paris, il n'avait plus fait que de brèves visites à la Fleurance; mais Armand recevait souvent de ses nouvelles. Les lettres de Pierre et aussi parfois les journaux le tenaient au courant des succès de son pupille. Le jeune homme était président de sa conférence et avait conquis déjà une notoriété d'orateur dans les parlottes et les cercles de la rive gauche. Quelques semaines avant la noce Rambert, il avait soutenu brillamment sa thèse de doctorat et en annonçant ce dernier succès à Debierne, il l'avait informé de sa prochaine visite à Saint-Gyr où il devait servir de témoin à son ami Raoul de Lairé.
Au lendemain du mariage de Nancy Rambert,
dans son cabinet de travail ouvert sur les jardins de la Fleurance, Armand sonj^eait aux années écoulées depuis la mort de Sabine et se félicitait de l'heureuse chance de son pupille. Docteur en droit à vingt-six ans, possesseur d'une fortune modeste mais suffisante pour assurer son indépendance, Pierre avait devant lui un avenir plein de promesses, soit qu'il se consacrât tout entier au barreau, soit, comme il en manifestait le désir, qu'il tentât d'entrer un jour au Parlement. — » Espérons, se disait Debierne, que celui-là, au moins, saura faire mûrir ces belles promesses en boutons. Je lui souhaite de ne pas imiter son tuteur et de ne point gâcher sa vie! »
Insensiblement ces réflexions reportaient Armand à l'époque de sa jeunesse, au temps oii. lui aussi, avait vu l'avenir s'ouvrir devant ses yeux comme un jardin aux perspectives ensoleillées. Il remontait lentement le courant de ses souvenirs et se replaçait en esprit à l'époque lointaine oii il avait quitté le domaine paternel pour entreprendre son premier voyage à Paris.
Justement ce matin-là le frisson du vent.
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dans les arbres et certains bruits familiers du dehors réveillaient en lui des sensations d'autrefois. Une cluciie d'église tintait, des ramiers roucoulaient dans un pigeonnier voisin et, plus près, l'égouttement sonore d'une fontaine dans son réservoir, le caquet des servantes au fond de l'office, lui donnaient l'hallucination de l'existence familiale qu'on menait aux Briguons, ce pacifique domaine tourangeau oiî il avait passé son enfance et sa première jeunesse. — Bercé par ces amicales rumeurs campagnardes, il revoyait ncttementles pittoresques détails de la vieille demeure : — la façade au porche enguirlandé d'aristoloches, le salon assombri et son meuble de velours d'Utrecht fané, la bibliothèque où des oiseaux empaillés se dressaient poudreux et raides à chaque angle. Il gravissait l'escalier de pierre conduisant à sa chambre d'écolier, dont la cheminée en brèche d'Alep était fendue obliquement etoii les veines bizarres du marbre semblaient représenter de fantastiques paysages. Il s'accoudait en pensée à l'embrasure de la fenêtre, dans la pierre blanche de latjuelle il avait ébréché son cou-
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toau en gravant le nom de Sabine. Il re[)arc(iurait le jardin si frais, si abandonné, où les massifs de framboisiers formaient des retraites si touiïues qu'on pouvait y jouer au Robinson perdu dans son île et y faire à chaque pas d'amusantes découvertes... Que de fois il était venu rêver à Sabine, au fond de cet enclos, à l'heure oiî la lune se levait et on l'on entendail la flûte mélancolique des crapauds logés sous les humides poutrelles d'un pont rustique ! Que de soupirs d'amour il y avait exhalés, (jue de beaux et glorieux projets de travail il y avait édifiés, tandis que la lune montait dans le limpide ciel de Touraine et qu'au bas des terrasses, l'Indre coulait avec un susurrement lent et câlin comme les caresses d'une femme!
Les Briguons avaient été vendus et transformés; il n'y restait plus rien maintenant du charme d'autrefois. Hélas ! des beaux rêves de gloire et d'amour éclos sous les framboisiers, il ne restait guère davantage. — L'amour, Armand n'en avait goûté que les faux-semblants, les stériles désirs et les espérances toujours déçues. Les travaux projetés étaient
demeurés à l'état d'informes ébauches. Sabine avait absorbé à son profil toutes les forces vives que Debierne s'était promis d'utiliser à la création d'œuvres éclatantes. Cet amour pour une femme qu'il ne devait jamais posséder avait agi comme un stupéfiant sur son activité intellectuelle. La gloire rêvée, il l'avait vue luire sur des fronts plus heureux; des camarades, partis en môme temps que lui pour la conquête de cette toison d'or, étaient devenus des hommes politiques influents ou des écrivains applaudis. Lui, s'était éternisé dans sa rêveuse obscurité et arrivait à la cinquantième année, n'ayant au bout des doigts qu'un peu de la poussière d'azur enlevée à de chimériques papillons envolés.
« Enfin, songeait-il en regardant l'ombre des arbres se découper sur les pelouses de son jardin, j'ai, du moins, la satisfaction d'avoir accompli un pieux devoir. J'ai élevé Pierre et il n'a pas trompé mes espérances. Si l'àme de Sabine erre quelque part, elle doit être contente de voir son enfant devenu un homme et un liomme de valeur. »
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Au moment où Debierne pensait à son pupille, celui-ci ayant achevé sa toilette du matin, s'acheminait vers le cabinet de travail de son tuteur. Il entra, souriant et correct, dans la grande pièce encombrée de livres.
— Bonjour, Pierre, bonjour, mon enfant!
s'écria Debierne en tendant les mains au jeune homme... Je t'ai fait prier de passer chez moi pour que nous puissions causer tranquillement avant le déjeuner... J'avais, je te l'avoue, quelque scrupule de le déranger si matin après la fatigante journée d'hier... T'estu un peu amusé au moins, à cette noce ?
— Mais oui, cher monsieur, je ne m'y suis pas ennuyé... J'en ai même rapporté des impressions agréables.
— Tant mieux! ces impressions-là t'aideront à supporter l'aridité de notre conversation, car je te préviens que nous allons causer d'affaires et de cliiffres... A ton âge, c'est un entretien peu récréatif. Assieds-toi... Yeux-tu un cigare?
— Merci, j'ai sur moi tout ce qu'il me faut. Il tira d'un étui japonais une cigarette russe.
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l'alluma, et s'accoudant à la table en face de Debierne :
— 3Iaintenant, dit-il, je suis tout oreilles.
— Mon ami, commença x\rmand, à ta majorité, je t'ai rendu mes comptes, mais cette opération n'aété qu'une pure formalité, attendu qu'en fait j'ai gardé jusqu'à présent la gestion de ton patrimoine. . . Maintenant que tu en as fini avec l'École de droit et que tu vas te débattre avec les difficultés de la vie, il est juste que lu reprennes la libre disposition de ta fortune... Tu en connais, je suppose, à peu près le cbiffre?
— Oui, je sais que je possède cinq mille livres de rentes sur lÉtat, plus nos terres et notre maison de la Joubardière.
— Gela te constitue environ Imit mille francs de revenu... Autrefois, pour un célibataire vivant en province, c'était la médiocrité dorée, mais avec les exigences de la vie actuelle, c'est tout au plus une modeste aisance.
— Je me le suis déjà dit, mais n'y aurait-il pas moyen d'augmenter mes revenus grâce à un emploi plus judicieux du capital? Ainsi, par.
exemple, ne pourrions-nous pas voiulie les rentes sur l'Etat, acheter des valeurs étrangères qui coûtent moins cher et rapportent davantage?... De même pour la Joubardière ; en la mettant en adjudication, on en trouverait au bas mot cent mille francs, et avec le prix on achèterait de l'Italien et du Hongrois, ce qui doublerait presque le revenu actuel.
— Tu raisonnes comme un notaire! s'écria Armand interloqué. — En même temps il songeait : (( Du diantre si, à son âge, j'étais ferré comme lui sur la cote de la Bourse! »
— Suis-je dans le vrai? répliqua Pierre Lamblin, du ton sec d'un homme d'affaires.
— Au point de vue pratique, certainement... Mais ta mère tenait beaucoup à la Joubardière: elle y avait été élevée, elle y est morte et elle repose dans le cimetière du village... Cela ne te semble-t-il pas dur de vendre par lots, au plus offrant, ce domaine où la chère femme a laissé dans chaque coin un peu de son souvenir?...
— Nécessité fait loi, répondit froidement le jeune homme.
— Sans doute... sans doute... Enfln, c'est
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une question délicate sur laquelle il m'est pénible d'insister... Quant à l'échange de tes rentes sur l'État contre des valeurs étrangères, crois-tu qu'à l'heure présente une pareille spéculation soit bien patriotique?
— Ho! ho! se récria Pierre, tandis qu'un ironique sourire retroussait le coin de ses lèvres, en afTaires comme en politique il n'y a pas de place pour les considérations sentimentales... Nous sommes plus pratiques que cela, aujourd'hui.
— Je le vois, murmura Armand avec un soupir.
— Nous sommes revenus du don quichottisme et des cliimères de 1848. Nous ne mêlons le sentiment ni à la science, ni à la philosophie, ni surtout aux questions d'argent.
— Mais, sacrebleu! qu'en faites-vous alors du sentiment?... Car enfin il existe, c'est un fait comme les lois de la pesanteur... Où le logez-vous donc?
— Dans l'amour, mon cher tuteur, repartit Pierre en riant... Puis, redevenant sérieux, il ajouta : — Vous ne voyez pas d'autre objec-
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tion à ce que je transforme mon capital ainsi (jue je vous l'indiquais tout à l'heure ?
— Tu es le maître, répondit Debierne... Seulement, môme après l'opération dont tu me parles, ta fortune ne te permettra pas de rester oisif... Que comptes-tu faire?
Il parlait nerveusement, comme un liominc choqué et déçu. Ce mouvement de dépit n'échappa point à l'attention de Pierre, et reprenant ses manières câlines, sa voix caressante, il s'écria :
— Mon cher tuteur, je vois que je vous ai froissé et je serais désolé de causer le moindre déplaisir à l'ami dévoué auquel je suis redevable de tant de bons offices... Quant à la Joubardière, rassurez- vous, je n'ai pas l'intention de la vendre...
— A la bonne heure I interrompit Debierne.
— Pour le moment, du moins, acheva le jeune homme... Vous me demandiez ce que je compte faire?... Eh bien ! je voudrais me présenter au conseil général dans le canton où je suis propriétaire... Il y aura là un siège disponible à la lin de l'année : ma famille était avan-
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lageusement connue dans l'arrondissement et on prétend que j'aurais chance d'être élu... Qu'en pensez-vous?
— La tentative me paraît louable... Bien que tu sois un peu jeune, je crois que tu possèdes les qualités nécessaires pour t'occuper des affaires publiques... Seulement j'estime qu'il te faudrait prendre plus solidement racine dans le pays. Tu es un peu un inconnu pour les électeurs. Ah! si tu étais établi et marié en Touraine, tes chances doubleraient du coup.
— J'y ai déjà réfléchi... Et à ce propos, je voudrais vous demander un renseignement... J'ai revu hier à la noce une ancienne amie d'enfance... M"*^ Éparvier,
— Madeleine ! ... Une vraie jeune fille, cellelà: simple, entiiousiaste, sérieuse et charmante.
— Elle est très séduisante, en effet... Vous connaissez sa famille?
— Parfaitement... M'^'^Éparvier a perdu son mari il y a une dizaine d'années... C'est une maîtresse fennne, qui a élevé sa fdle sévèrement, patriarcalement et pas du tout au goût
du jour... La fortune, modeste mais solide, consiste principalement dans le domaine de La ^'a^enne que la mère fait valoir elle-même et qui donne un revenu dont elle ne dépense pas la moitié... D'ailleurs, Madeleine a un oncle, mon vieil ami La Jugie, qui adore sa nièce et qui, certainement, la dotera, si elle se marie à son gré.
— Alors, dans votre opinion, M"" Eparvier serait un parti très convenable ?
— Très honorable et très désirable... Mais, un instant, mon garçen!... Je te préviens que si tu ne voyais en elle « qu'un beau parti », je ne prêterais pas les mains à ce genre de spéculation... Madeleine est assez jolie pour qu'on lépouse par inclination... J'aime encore à croire que tu ne proscris pas le sentiment du mariage, comme tu le proscris de la politique.
— Ne vous ai-je pas dit, au contraire, que je ne l'admettais qu'en amour? répliqua Pierre.
Il avait réfléchi que le seul moyen dendoctriner son chevaleresque tuteur était d'enfourcher le même dada que lui. Du reste, il avait j)()ur principe que lorsqu'on va chez les gens
il faut emporter leurs préjugés avec soi. Aussi continua-t-il de sa voix la plus persuasive :
— A mon avis, cher monsieur, l'amour dans le mariage Cot encore la meilleure des spéculations. M"^ Madeleine me plaît et je sens qu"il ne me faudrait pas beaucoup la voir pour en devenir sérieusement amoureux.
Cette adroite confidence toucha le cœur d'Armand Debierne au bon endroit. Il demeura un moment pensif et tout absorbé par un rêve secrètement caressé depuis longtemps déjà. — Il était l'un des fervents admirateurs de M"^ Éparvier. Chaque fois qu'il la revoyait, il se sentait pris d'un plus tendre intérêt pour le charmant naturel et la grâce de cette jeune fille. Chaque fois qu'il là quittait, il ne pouvait s'empêcher de se dire qu'elle serait une exquise compagne pour le mari qu'elle choisirait, — et, involontairement il souhaitait que cet heureux élu fût Pierre Lamhlin. — Unir cette adorable lîUe à son enfant d'adoption, au fils de la femme qu'il avait si fidèlement chérie; donner à deux créatures d'élite ce bonheur qu'il avait si vainement poursuivi pour son propre compte.
ce serait, songeait-il, en son âge mûr, une satisfaction qui le consolerait de tous ses déboires de jeunesse. Après avoir assisté à la célébration de ce mariage désiré il pourrait chanter comme Siméon : Nunc dimittis servum luum.
L'idée de la réalisation possible de ce projet tant de fois rêvé, l'enchantait. Laveu échappé à Pierre lui semblait déjà un commencemenl d'exécution; son imagination s'échauffait et son propre enthousiasme le grisait au point de l'illusionner sur le véritable état d'âme de son pupille. Il le crut monté à son diapason et lui frappant amicalement sur l'épaule :
— Eh bien! dit-il, mon cher enfant, tu verras Madeleine tantôt chez Prosper... Puisqu'elle te plaît, tâche de te faire aimer et tu me rendras le plus heureux des hommes.
Aussitôt après leur dîner, Armand Debierne et Pierre Lamblin allèrent sonner à la porte de M. de La Jus^ie. — Les deux propriétés n'étaient séparées que par la largeur de la rue. Celle de Prosper s'inclinait davantage vers la vallée de la Choisille qu'elle dominait, et avait une physionomie moins moderne que la Fleurance. La maison d'habitation, couverte en tuiles moussues, était bâtie et meublée à l'antique; le jardin dessiné à la française foisonnait de fleurs vivaces et le parc, mal entretenu, présentait par endroits l'aspect d'une forêt vierge. Bien que l'oncle Prosper parlât volontiers de l'idéal il n'entendait pas sacrifier l'utile à Tagréable; il avait précieusement conserve le vignoble paternel, qui tapissait tout le versant de la Choisille et donnait un
agréable vin à saveur framboisée. En somme, le domaine fie l'Ermitag-e, demi-rustique et demi-bourgeois, avec ses coins négligés, ses champs de maïs, son verger bien affruité et ses vignes, était fait pour réjouir le regard des vrais propriétaires tourangeaux.
Prosper de La Jugie y demeurait depuis sa prime jeunesse. Au rebours d'Armand, qui avait quitté la Touraine à vingt ans pour devenir un Parisien, Prosper était resté Tourangeau jusqu'aux moelles. Il ne s'absentait guère de l'Ermitage que pour visiter de loin en loin sa sœur M™'' Éparvier. Il ne séjournait pas longtemps chez la veuve, et regagnait avec joie sa vieille maison, d'oiî on le voyait presque chaque matin descendre, coiffé d'un chapeau de paille, vêtu d'un veston de flanelle et chaussé de souliers de chasse. Pendant des heures il arpentait son jardin, son verger ou sa vigne, écussonnant un rosier, redressant un pécher, assujettissant un échalas et se citant à lui-même de temps à autre un vers des Géorgiques, son poème favori.
Même dans le plein de sa jeunesse l'amour
ne l'avait g^uère tourmenté. En principe, il était misog-yne et se souciait peu d'introduire chez lui une femme — fût-elle légitime. Peutêtre la fréquentation de sa sœur, créature égoïste, élég-iaque et autoritaire, l'avait-elle précocement dégoûté de la compagnie conjugale. Il s'était définitivement entêté dans le célibat, partageant ses loisirs entre le soin de ses intérêts matériels et « le culte des muses ». Il avait l'esprit orné et se piquait de littérature. Même en son jeune temps, il s'était hasardé à publier, à ses frais, chez un libraire de Tours, un mince volume de vers intitulé : A travers la Touraine. Le volume, tiré à cinq cents, encombrait encore l' arrière-magasin de l'éditeur. Cent exemplaires seuls avaient été enlevés — par Prosper — qui les utilisait en les offrant aux gens auxquels il devait une politesse. Ce recueil, daté de 185S, paraissait, on doit l'avouer, un tantinet vieillot aux rares lecteurs qui le feuilletaient. La Jugie, malgré son culte pour les lettres, s'était tenu médiocrement au courant du mouvement moderne.
Confiné dans son Ermitage et ayant peu
cliaiigé lui-même, il ne s'apercevait pas du changement qui s'opérait en un quart de siècle dans les goûts et les modes littéraires. Si Armand Debierne en était resté à Musset, Prosper continuait de s'imprégner de Lamartine et de Chateaubriand et d'imiter leur stylo. 11 ne manquait pas d'appeler les jeunes fdles « de jeunes vierges » et parlait encore « des cordes de sa lyre » dans les poésies fugitives qu'il lisait de temps à autre à ses collègues de la Société des Belles-Lettres.
Ses opinions politiques n'avaient pas plus varié que ses admirations littéraires; il était demeuré catholique et royaliste. Son royalisme prudent se bornait, à la vérité, à des vœux ir\^offensifs et à la lecture de la Gazette de France: quant à son catholicisme, il se manifestait plus volontiers par des discours que par des actes. Le bonhomme pratiquait peu et ne desserrait qu'en rechignant les cordons de sa bourse lorsqu'il s'agissait de contribuer à des œuvres pies. Il avait de sentimentales extases en face de la nature, parlait lyriquement du ciel étoile et nommait la lune
f.8 JEUNES ET VIEILLES BARBES.
« l'astre des nuits « ; il ne possédait en matière scientifique et agricole d'autres notions que celles qu'il puisait dans les Géologiques ou dans les Harmonies de Bernardin de Saint-Pierre.
En dépit de sa sensiblerie et de son lyrisme, il était très serré en affaires. Quand il s'agissait de questions d'argent, sous le Lamartinien aux phrases élégiaques on retrouvait le Tourangeau matois et pratique. Il discutait pendant des journées avec son closier, à propos du partage d'une liottée de vendange ou dune boisselée de châtaignes, et se montrait fort dur pour ses domestiques auxquels il mesurait chichement Ihuile, le vin et le bois. Continuellement en bisbille avec sa sœur, à laquelle il reprochait ses propres travers, il ne s'amadouait qu'avec Madeleine pour laquelle il se piquait de tendresse. Encore dans la prédilection qu'il marquait pour cette nièce unique, aurait-on pu entrevoir un arrièrefond intéressé, — un peu de cet instinctif égoïsme du chat qui caresse les gens, non pour leur être agréable, mais pour sa propre
délectation, — Prosper aimait à sontii' pr('s (le lui cette jeunesse fraîchement épanouie; il se plaisait à la regarder et se ragaillardissait en sa présence. La sincérité et Tabnégation de Madeleine donnaient pleine sécurité à ce bonhomme compliqué et toujours en méfiance. Il était sûr de sa nièce, sûr de son désintéressement et s'abandonnait devant elle à ses débauches de lyrisme sentimental, sans craindre qu'elle ne le prit au mot et n'en abusât pour faire appel à sa générosité,
Madeleine était trop sensée et perspicace pour ne pas deviner les petites roueries et la fausse bonhomie de son oncle; mais elle s'en amusait et, n'ayant point été gâtée chez sa mère, elle savait se contenter de peu. — D'ailleurs, elle éprouvait un si vif besoin de se donner et de faire plaisir aux autres, que rien ne lui coûtait pour se montrer aimable avec Prosper. Depuis quelques années, les poétiques tirades de M. deLa Jugie lui semblaient fort creuses et parfois ridicules, néanmoins elle savait gré au bonhomme de l'avoir le premier initiée à certaines jouissances d'art et de
lui avoir suggéré le culte des belles choses. Tout enfant, elle avait appris par cœur les poésies de son oncle, et cette lecture avait découvert à son esprit de nouveaux horizons, de même que les refrains vulgaires d'un orgue de Barbarie nous donnent tout à coup la révélation des enchantements de la musique. Elle gardait à cette rudimentaire initiation la reconnaissance qu'on a pour le livre d'images qui a charmé notre enfance et nous a ouvert le domaine du rêve.
Pour les mêmes raisons, elle aimait l'Ermitage et elle y revenait avec joie. Elle retrouvait de chers souvenirs dans toutes les pièces de la vieille maison, dans tous les coins du parc et du verger. Elle avait eu là ses premiers enthousiasmes d'enfant et ses premières émotions de jeune hlle, quand Pierre Lamblin, à l'époque des vacances, daignait y venir causer avec elle et avec Nancy Rambert. Le jouvenceau, tout frais émoulu de sa rhétorique, avait déjà le bel aplomb et la facilité d'élocutionquile distinguaient aujourd'hui. Les deux adolescentes admiraient ce joli garçon
à la naissante moustache et aux yeux bleus souriants. Il leur improvisait de romanesques liistoires, il leur déclamait des vers et leur louruait des madrigaux. Maintenant encore. Madeleine était prise d'une délicieuse mélancolie, lorsqu'en longeant la lisière des vignes, elle se rappelait un après-midi d'octobre où Pierre lui avait montré un jeune amandier déjà effeuillé et lui avait murmuré d'une voix caressante la poésie de Victor Hugo qui commence par ces vers :
Vois, ceUe branche est rude, elle est noire, et la nue Verse la pluie à Ilots sur son écorce nue; Mais attends que l'hiver s'en aille, et tu vas voir L'ne feuille percer ces nœuds si durs pour elle...
Elle avait appris ces vers par cœur et, If lendemain de la noce Rambert, en se promenant le long de cette même vigne et en regardant le crépuscule tomber sur la A'allée de la Glioisille, elle repensait à sa soirée de la veille. Elle s'était arrêtée près de l'amandier; involontairement, la poésie jadis déclamée par Pieri'e lui revenait en mémoire et elle se disait à elle-même :
C'est qu'après le malheur m'est venu ton sourire. C'est que c'était l'hiver et que c'est le printemps...
Tout à coup elle entendit la cloche de la grille tinlei^ au loin; des pas et des voix résonnèrent dans le calme du soir., puis le perçant organe de Prosper traversa tout le jardin :
— Madeleine, oi^i es-tu?... Viens voir Debierne !
Elle se dirigea précipitamment vers la maison, ayant le pressentiment vague qu'xA.rmand Debierne n'était pas venu seul. En effet, quand elle arriva au bas du perron, elle reconnut Pierre Lamblin près de son tuteur.
— Bonsoir, Madeleine ! dit Armand en baisant la main de la jeune fdle, je vous amène Pierre, qui a désiré vous saluer ce soir ainsi que lami La Jugie.
Pierre tendit la main à Madeleine, puis à 31. de La Jugie. Celui-ci, qui avait encore sur le cœur Tirrévérente bâte avec laquelle le jeune homme avait délloré son toast, répondit cérémonieusement à son salut.
— Bonsoir, messieurs, repartit-il, soyez les
hienvenus... Si vous le permettez, nous resterons au jardin... Mignonne, fais-nous apporter de la bière bien fraîche !
Ils s'assirent autour d'une table rustique et l'instant d'après, Madeleine revint avec une servante qui portait un plateau chargé de verres et de bouteilles.
— Avouez qu'on est mieux ici qu'au salon, continua Prosper en remplissant les verres... Il fiappa familièrement sur le genou d'Armand :
— Je connais tes goûts, mon vieux, tu as une prédilection pour cette heure d'entre chien et loup et tu es dans le vrai, c'est l'heure bénie entre toutes!
En compagnie de M. de La Jugie on ne pouvait causer longtemps sans que la conversation prît une envolée lyrique. Au grand ennui de Madeleine, Prosper, semblable aux serins qui chantent d'autant plus haut qu'ils ont de bruyants auditeurs, se sentait mis en verve par la présence de ce jeune homme en qui il devinait un adversaire. Il voulait tàter ce Parisien et lui montrer que les gens de goût
(le la province valent bien ceux de Paris. Peu à peu, malgré les efforts de sa nièce pour rompre les chiens, il l'entraîna sur son terrain favori et, après avoir déclamé de sa voix chantante quelques vers des Méditations, il lui demanda à brùle-pourpoint :
— Jeune homme, vous qui cultivez l'éloquence, vous devez admirer Lamartine?
Pierre, qui tenait à flatter l'oncle de 3Iadeleine, répondit par un complaisant éloge du poète, mais involontairement il le louait avec un ton de condescendance qui agaça les nerfs de M. de La Jugie.
— Voyons, voyons, reprit celui-ci avec une feinte bonhomie, ne cherchez pas à me ménager : avouez franchement que vous autres modernes, vous le traitez de vieux rossignol.
— Mais non, monsieur, détrompez-vous, répliquait Pierre avec une indulgence polie, sous laquelle perçait cependant une dédaigneuse indifférence, nous avons la plus respectueuse admiration pour ce barde qui a exécuté de poétiques variations sur la haipe d'Ossian; je suis même heureux de ^■ous annoncer
que, depuis peu, il se produit une réaction en faveur de Lamartine et qu'il est beaucoup nu'eux coté.
— Coté! coté! s'exclama Prosper scandalisé, ne dirait-on pas qu'il s'agit d'une valeur de bourse?... C'est, ma parole, d'une outrecuidance qui dépasse les bornes !
Debierne souriait, Madeleine Éparvier, qui connaissait l'irritabilité de son oncle, vil que la discussion allait s'aigrir et prit le parti de luire cesser le combat en séparant les deux adversaires.
— Monsieur Lamblin, interrompit-elle au- (lacieusement, je tiens à ce que vous visitiez le jardin avant la nuit... Venez, je veux vous montrer comme nos amandiers ont grandi depuis votre dernière visite!
Elle conduisit Pierre dans une allée latérale el nmrmura :
— Pensez de Lamartine ce que vous voudrez, mais ne le démolissez pas devant mon . oncle ; il (inirait par se brouiller avec vous, et j'en serais si fâciiée !
— S'il en est ainsi, mademoiselle, je vous
promets de proclamer dorénavant l'auteur de Jocehjn le plus grand poète du siècle.
— Vous navcz donc pas de conscience!
objecta la jeune fdle en riant.
— Pardon, mais pour vous être agréable, je suis prêt à tous les sacrifices.
— Je ne vous en demande pas tant!... ménagez seulement mon oncle qui est très susceptible.
Ils avaient atteint la lisière du jardin et franchi le sentier qui le séparait du vignoble. Madeleine s'arrêta et, interrogeant Pierre du regard :
— Reconnaissez-vous cet endroit, monsieur?
Le jeune homme avait beau fouiller dans sa mémoire, ce sentier bordé de vignes ne lui rappelait absolument rien ; mais il devinait à la pliysionomie de Madeleine qu'elle attachait une particulière importance à ce qu'il le reconnût et il se garda bien de la désillusionner :
— Oui, répondit-il évasivemcnt, je me souviens très bien d'y être venu.
— C'est là que vous m'avez récité ces vers sur la branche d'amandier :
Et tu demanderas coniinent un bourgeon frêle Peut, si tendre et si vert, jaillir de ce bois noir...
En ce temps-là, vous aimiez encore les poètes.
— Je les aime toajours, mais je préfère ceux qui répondent plus exactement à mon état d'àme.
— Ah!
Elle n'osa pas demander d'explication, bien qu'elle ne comprît pas très bien ; seulement, à l'accent de sa voix et à l'expression chercheuse de ses yeux, entrevus à la lueur du jour tombant, on sentait qu'elle eût été fort aise de savoir à quoi s'en tenir sur ce mystérieux état d'àme.
— Nos pères, continua-t-il, voyaient la vie à travers un prisme; nous la voyons, nous, telle qu'elle est et nous nous demandons si elle vaut la peine d'être vécue.
— Moi, répiiqua-t-elle gravement, je pense
qu'elle en vaut la peine, tant quon a du bien à y faire et des gens à y aimer.
Il la regarda, un peu déconcerté, et s'apercevant (|ue ses affectations de désenchantement ne produisaient aucun effet, il reprit mélancoliquement :
— Vous avez raison; l'amour, tout est là... seulement il faut le trouver et il y a des êtres inquiets qui ne savent pas le chercher... Pour ceux-là, la vie est parfois triste à pleurer.
— Mon Dieu, l'essentiel, je crois, est de ne pas chercher midi à quatorze heures... Moi, par exemple, je n'ai eu ni une enfance ni une jeunesse bien gaies, aussi je me contente des moindres petits bonheurs : une bonne parole entendue, une jolie plante rencontrée par hasard, un paysage nouveau aperçu au détour d'un chemin, cela suffit pour me rendre joyeuse pendant le reste de la journée. Tenez, quand j'ai eu de l'ennui et que, le soir, je me promène au lever de la lune, comme en ce moment, eh bien! je me sens toute réjouie par cette douce lumière qui m'arrive dans les yeux... Lorsque vous marchez au-devant de
la luno, ne vous semble-t-il pas que vous allez à une fùte?
Elle lui montrait le croissant qui se levait au-dessus de Saint-Cyr. A cette clarté bleuâtre on distinguait la Choisille qui brillait ch et là dans les prés avec des reflets de miroir brisé. La petite flûte des rainettes accompagnait discrètement le frisson du vent dans les amandiers, et le retroussis argenté des feuilles laissait voir les amandes vertes suspendues aux branches.
En dépit de ses théories d'analyste et de désillusionné, Pierre Lamblin, qui avait le fond très sensuel, savourait le charme de celte transparente nuit d'août et le plaisir d'avoir à son bras cette jeune fille d'une grâce si simple, dont l'âme sérieuse s'ouvrait si franchement à l'émotion des beautés naturelles. Il lui trouvait une verdeur originale, cent fois plus attrayante que la savante coquetterie des belles dames avec lesquelles il avait coutume de fleureter. Par un raffinement de voluptuosité, il oubliait volontairement ses calculs d'ambitieux en quête d'un beau ma-
riage pour ne plus penser qu'à j^agner le cœur de cette séduisante lille. Fouetté par" ce désir, il se livrait davantage. Il mettait en œuvre les souplesses de son esprit, les caresses de sa nature câline. Madeleine le sentant devenir plus expansif, et retrouvant enfin complètetement l'aimable compagnon d'autrefois, se familiarisait et s'abandonnait avec plus de confiance.
— Je vous avais bien dit, s'exclama-t-elle en entrant dans la vigne, que nos amandiers avaient grandi... Voyez comme ils sont vigoureux et comme les branches plient sous les amandes mûres!... Il faut que vous en goûtiez !
Elle leva le bras, atteignit une branche et détacha quelques-uns des fruits à la coque' veloutée; puis elle prit un petit couteau d'argent pendu à sa ceinture, ouvrit une des coques et la présenta à Pierre.
— Tiens, observa le jeune homme, il y a deux amandes jumelles... Partageons, voulezvous?
— Ce sera une philippine alors?
— Ce sera une philippine, répéla-l-il en croquant l'amande.
— En ce cas, tenez-vous sur vos gardes, reprit-elle en riant, car je vous surprendrai au moment où vous y penserez le moins!
— Je serai enchanté d'être votre déhiteur.
— Je ne l'entends pas ainsi! protesta-t-elle, si vous ne vous défendez pas, il n'y plus de plaisir... Promettez-moi déjouer franc jeu.
— Je vous le promets, répondit-il en lui tendant la main.
Elle la lui secoua à l'anglaise.
— Entendu... A partir de demain matin, nous serons en phihppine réglée... Maintenant, allons rejoindre mon oncle et M. Dehierne... Surtout, ajouta- t-elle en levant un doigt menaçant, gardez-vous de reprendre vos airs protecteurs en parlant de Lamartine, et sachez pour votre gouverne que l'oncle Prosper est encore plus intraitable quand il s'agit de Chateaubriand.
Comme on le pense bien, malgré sa promesse de jouer franc jeu. Pierre Lamblin s'empressa de se laisser prendre à la première rencontre et perdit volontairement la philippine. Cela lui fournissait une excellente occasion d'avancer ses affaires. Il se trouvait maintenant autorisé à offrir à Madeleine un souvenir qui la flatterait et accroîtrait encore leur intimité.
Quelle sorte de cadeau choisirait-il pour marquer plus délicatement à la jeune fdle son désir de lui plaire? Un moment il songea à lui envoyer des fleurs, accompagnées de vers qu'il rimerait pour la circonstance; mais cela lui sembla trop modeste et trop vieux jeu. I)"un autre côté, l'offre d'un bijou pouvait paraître déplacée et risquait de froisser les
susceptibilités de M"'' Éparvier. Non, il fallait trouver un bibelot qui ne fût point banal et (jui, tout en ayant l'air d'un cadeau sans importance, fût cependant un objet d'art et une jolie cliose.
Il descendit à Tours un matin pour cette emplette. Tout en flânant le long des trottoirs de la rue Royale, il demeurait perplexe sur le choix du bibelot destiné à acquitter sa philippine. Il s'était arrêté devant un grand magasin de bronzes et d'orfèvrerie, quand un objet placé à l'étalage lui tira brusquement l'œil.
C'était une jardinière en faïence, de dimension moyenne et d'une exécution très artiste. — Sur l'émail d'un blanc crème, à travers un vaporeux semis de poudre d'or, le décorateur avait jeté légèrement une gerbe de graminées, de coréopsis et de vicdettes. Une guirlande de pâles clématites, courant en relief sur les bords, formait par l'entrelacement de ses brins deux anses délicates. Le même motif était répété dans l'intérieur de la jardinière, mais un caprice de l'artiste avait ajouté dans un coin un vol de petits papillons bleus.
— Voilà mon affaire ! pensa Pierre enchanté. Il entra et demanda le prix de la jardinière.
— Mon Dieu, monsieur, répondit l'un des commis, je serais très embarrassé de vous le dire.
— Cependant cette faïence est à vendre?
— Probablement; mais nous ignorons quelles sont les intentions de l'artiste; il nous a priés de la mettre à notre vitrine plutôt comme une pièce d'exposition que comme un objet de vente... Il ne nous a pas indiqué le prix et même il ne nous a pas autorisés à faire connaître son nom.
— Mais enfin vous le connaissez... Cette jardinière me plaît et je suis disposé à l'acheter, si le fabricant se montre raisonnable. Voulezvous bien l'en informer, en le priant de passer chez moi le plus tôt possible?... Voici mon adresse.
— Parfaitement, monsieur, repartit le commis en prenant la carte de Lamblin ; nous verrons l'artiste aujourd'hui même.
Pierre remonta à Saint-Cyr en se félicitant d'avoir mis la main sur le bibelot (jui pouvait '
être le plus agréable à Madeleine, et dès qu'il fut arrivé à la Fleurance, il en parla avec admiration à Debierne.
— C'est vraiment une chose charmante, dit-il en terminant, et je m'étonne que l'auteur ait gardé l'anonyme... Vous qui êtes quasi du pays, savez-vous par hasard le nom de ce céramiste tourangeau?
— En fait de céramistes, répliqua Armand, nous n'avons guère que les fabricants de Portillon ; encore ils ne travaillent que pour le commerce et ne s'occupent point de faïencerie d'art... J\Iais, rassure-toi, tout artiste est désireux de se faire connaître, et celui qui a fait cette pièce ne mettra pas la lumière sous le boisseau. Demain, certainement, tu auras sa visite... Quand il sera là, préviens-moi, je suis curieux de le voir et d'admirer ta trouvaille...
Le lendemain en effet, à Theure où. Pierre achevait sa toilette, on lui annonçait que M. Martial Métivier demandait à lui parler. Le nom lui était inconnu, mais il devina que ce visiteur devait être le fabricant de la jardinière et le fit prier de monter dans sa chambre.
Fidèle à sa promesse, le commis avait immédiatement avisé Martial et celui-ci s'était empressé d'accourir au magasin. La nouvelle de cette aubaine l'enchanta. La jardinière était la première œuvre dont il fût satisfait. Il l'avait modelée en s'efîorçant de rendre toute la vie et la grâce des plantes qu'il copiait. Pendant qu'il l'exécutait, il se remémorait sans cesse ces lignes touchantes de Bernard de Palissy : « Je m'en vins à penser que si j'avais trouvé l'invention de faire des esmaux^ je pourrais faire des vaisseaux de terre et autre chose de belle ordonnance... et dès lors, sans avoir égard que je n'avais nulle connaissance des terres argileuses, je nie mis à chercher les esmaux comme un homme qui tàte en ténèbres... ))
Martial aussi avait tâtonné en cherchant l'application de ce semis d'or sur l'émail, et, durant la période de la cuisson, il avait souffert toutes les angoisses qui assaillirent le célèbre potier saintongeois. Lorsque la pièce était enfin sortie du four, son cœur avait battu en constatant la réussite. Néanmoins, il doutait
encore de la valeur de son œuvre et, s'il l'avait exposée à la vitrine de la rue Royale, c'était plutôt à titre d'essai que dans l'espoir de la vendre. En apprenant qu'un acheteur s'était présenté, il avait donc eu un vif sursaut d'allégresse. Sa joie diminua lorsqu'on lui fit connaître le nom de l'amateur. Pierre Lamblin, on le sait, ne lui était pas sympathique. Superstitieux comme tous les artistes, Martial éprouvait une certaine répugnance à vendre sa première œuvre à un homme qui lui déplaisait. Toutefois, ainsi que le lui fit remarquer le marchand de la rue Royale, c'était pour un débutant une chance inespérée et il n'y avait pas à hésiter. Le jeune Métivier avait trop le désir de sortir de son obscurité pour se laisser arrêter par des considérations enfantines et il se décida à porter lui-même sa jardinière à la Fleurance.
Lorsque Pierre Lambhn le vit entrer, coiffé d'un feutre cabossé et vêtu de son modeste complet de drap gris. Il eut peine à dissimuler sa surprise. Il s'était attendu à voir un homme «h'jà mûr, ayant l'aplomb que donnent l'expé-
rience et le frottement de la vie. Il fut étonné de se trouver en face d'un garçon plus jeune que lui, un peu gauche, ayant plutôt la mine d'un ouvrier que d'un artiste. Il se demandait déjà s'il n'avait pas affaire à quelque apprenti envoyé par le fabricant.
— Monsieur, commença Martial, on m'a dit que vous désiriez causer avec moi au sujet de ma jardinière, et je vous l'apporte.
En même temps il déficelait avec précaution les vieux journaux qui enveloppaient la faïence et la plaçait sur une table.
— C'est vous qui avez fabriqué cela?
— Oui, monsieur.
Martial avait gravi rapidement la montée de Saint-Cyr. La chaleur d'août, jointe à la sensation de malaise qu'il éprouvait en entrant à la Fleurance , avait mouillé son front de sueur. Il tira son mouchoir, s'épongea les tempes puis réintégra nerveusement le tampon de grosse toile dans la poche de son pantalon qui en resta toute gonflée. Ce vulgaire détail n'échappa point à l'observation peu bienveillante de Pierre Lamblin. Ce raf-
fine en matière de toilette étudia avec une sorte de compassion dédaigneuse la gaucherie inélégante, le piètre accoutrement de Martial, et il ne résista pas à la tentation de jouer an Mécène devant ce pauvre diable sans expérience, qui ne paraissait pas rouler sur Tor et ne devait pas se montrer bien exigeant.
— Quel âge avez- vous? demanda-t-il d'un ton protecteur.
— Vingt-quatre ans.
Pierre souleva dans ses mains la jardinière et l'examina d'un air de connaisseur.
— Cette pièce est votre première œuvre?
— C'est du moins la première dont je sois à peu près satisfait.
— Tous mes compliments... Ce n'est pas mal pour un début. Vous avez appris votre métier à Tours?
— Oui, répondit brièvement Martial que cet interrogatoire agaçait.
— Cela se voit à certaines inexpériences de détails... Pour un commençant bien doué comme vous l'êtes, le séjour d'un milieu plus artiste serait maintenant nécessaire; il vous
faudrait visiter nos grandes collections du Louvre, de Sèvres et de Cluny, et recevoir les enseignements des maîtres de la céramique. N'avez-vous pas le désir de venir à Paris'?
— Non, monsieur, je crois que, même en province, on peut étudier avec fruit et exécuter ce qu'on a dans la tète.
— Je le regrette, car à Paris je pourrais vous être utile... Je ne suis pas à proprement parler un collectionneur; je n'en ai ni le temps ni les moyens; mais je suis lié avec des artistes et dos amateurs et je pourrais vous recommander à eux...
— Je vous remercie, répliqua sèchement Martial, que le ton protecteur de Lamblin commençait à irriter. — Il sentait si bien que ces offres de service n'étaient qu'un vaniteux étalage destiné à Tébaubir ! Son interlocuteur n'avait pas encore su trouver un seul mot qui témoignât dun intérêt sincère pour l'œuvre et pour l'artiste. Martial regrettait maintenant d'être venu; son aversion pour Lamblin s'accroissait et il cherchait déjà en son cerveau un prétexte pour refuser de lui
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voiulre sa jardinière. Il ajouta avec une intonation plus cassante :
— Je sais que j'ai encore beaucoup à travailler, mais j'aime mieux me tirer daffaire tout seul.
— Peut-être avez-vous tort, repartit Pierre, choqué de cette résistance acerbe; n'importe, si j'achète votre œuvre, je la montrerai à mes amis; ils retiendront voire nom et cela sera pour vous une excellente réclame.
— Je déteste la réclame.
— Ah! fit Pierre en se mordant les lèvres... Vexé de l'attitude presque hostile de Martial, il s'apprêtait à lui remontrer vertement qu'il était bien entier et tranchant pour un artiste qui débute, quand il fut interrompu par l'apparition d'Armand Debierne.
— Pierre, s'écria ce dernier en entre-bâillant la porte, on va déjeuner!
Il aperçut Martial : — Ah! pardon, tu étais en affaires... Dis-moi, n'est-ce point là la faïence dont tu me parlais?
— Oui, reprit Pierre. M. Métivier, qui Ta fabriquée, est venu me la montrer.
— Voyons, voyons!... Vous permettez, monsieur? ajouta Debierneen saluant affablement Martial.
Il souleva avec précaution la jardinière et l'examina. Peu à peu sa physionomie mélancolique s'éclaira et une lueur mouillée brilla dans ses yeux.
— C'est très beau ! poursuivit-il avec une émotion concentrée... On sent que l'artiste y a mis toute son âme.. Avec ces quelques fleurs naïvement rendues, vous avez trouvé le moyen de me remuer, jeune homme!... Voilà les miracles de l'art vrai!
Il serra vivement la main de Martial qui le remercia d'un regard attendri. — Les simples mots de Debierne lui avaient plus touché le cœur que les phrases à effet de Pierre Lambhn.
— Et, continua Armand en se tournant vers son pupille, c'est toi, chançard, qui vas devenir possesseur de cette belle chose?
— Non, pas précisément, répondit Pierre, je compte ofl'rir cette jardinière à Madeleine Lparvier à qui elle fera certainement plaisir.
En entendant prononcer le nom de Madeleine, Martial ne put réprimer un tressaillement. Le rouge lui monta au.x joues et les pensées chagrines qui se succédaient dans son cerveau l'empêchèrent de saisir les questions que Pierre Lamblin lui adressait en se retournant vers lui. Aussi, intrigué de son trouble et de sa distraction, ce dernier fut-Il obligé de lui répéter :
— Monsieur Métivier, il ne nous reste plus qu'à régler la question d'argent... Quel prix demandez-vous?
— Pardon, monsieur, répondit Martial en revêtant rapidement la faïence de son enveloppe de vieux journaux, nous ne nous sommes pas bien compris... Je ne veux pas vendre ma jardinière.
— Mais pourtant vous étiez venu ici avec cette intention?
— J'ai réfléchi, déclara sèchement le jeune homme. Vous aviez raison tout à l'heure en me signalant des imperfections et j'attendrai pour vendre mes œuvres que j'en sois tout à fait content... Excusez-moi.
Là-dessus il mit son paquet sous son bras, salua M. Debierne, passa froidement devant Lamblin et sortit.
— Yoilà un jeune coq qui chante bien haut! murmura Pierre avec humeur, vous avez eu tort, cher monsieur, de le bourrer de compliments. Il s'en va avec la conviction qu'il a plus de talent que Bernard de Palissy.
— Je le crois très modeste, au contraire, repartit Debierne, seulement il a le cœur sensible et la tète chaude... C'est un défaut de jeunesse qui devient malheureusement rare... 11 me plaît, ce g-arçonl... Tu dis qu'il s'appelle?
— Métivier.
— Métivier, rumina Armand, mais je connais ça!... C'est le nom du clùsier de M™''Eparvier, et, en effet, je me souviens maintenant que le père Métivier avait un fils employé à la faïencerie de Portillon... Ce doit être notre homme.
— Tous croyez ? murmura son pupille devenu soudain pensif et maussade... C'est singulier!
La maussaclerie de Pierre persista pendant tout le déjeuner. Non seulement il était dépité de son insuccès, mais il avait encore un autre motif d'ennui. Le brusque refus de ^lartial, suivant de si près l'allusion faite à M"*^ Éparvier, lui semblait louche. 11 avait remarqué l'étrange émotion du jeune homme en entendant prononcer le nom de Madeleine et, depuis qu'il connaissait la proclie parenté de l'artiste avec le métayer de La Yarenne, il soup- <;onnait que ce singulier revirement avait pu être déterminé par un secret mouvement de jalousie. L'idée d'avoir pour rival le fils d'un clùsier lui était particulièrement désagréable. -Non pas qu'il fît à Martial l'honneur de le redouter; l'éducation et les milieux mettaient entre le céramiste et Madeleine une
distance trop considérable pbur qu'il pût devenir dangereux. Mais Pierre jug-eait volontiers les autres d'après lui. Il pensait que ce garçon, vaniteux et rancunier, ne se croirait pas tenu à de grands ménagements, et qu'à sa première rencontre avec M"^ Éparvier, il raconterait à sa façon l'histoire de la jardinière. Or, Lamblin, qui craignait par-dessus tout le ridicule, s'avouait que dans cette aventure il n'avait pas précisément joué le beau rôle. Il maudissait le hasard qui l'avait amené près de la vitrine de la rue Royale. — S'il ne s'était pas engoué de cette faïence, il n'aurait pas subi un échec mortifiant pour son amour-propre et ne se trouverait pas exposé, par surcroît, aux commentaires peu charitables du jeune Métivier.
Néanmoins, après avoir bien pesté contre lui-môme, il se dit que la mauvaise humeur est rarement ime sage conseillère et que le mieux était de réparer au plus vite sa sottise, en ne laissant pas à Martial le temps de lui nuire dans l'esprit de M"*^ Éparvier. Pour cela, il était urgent de pénétrer plus avant dans le
cœur de Madeleine et de si bien l'occuper qu'il restât fermé aux suggestions désobligeantes de ce malencontreux faïencier. Aux yeux de qui nous aime, nous sommes rarement coupables ou ridicules; il fallait donc avant tout se faire aimer.
En homme avisé et prudent, Pierre avait d'abord projeté de ne s'engager à fond que lorsqu'il serait complètement renseigne sur la fortune et les espérances de la jeune fille . Il la trouvait ciiarmante et craignait, une fois pris par ce charme, de se laisser entraîner trop avant pour pouvoir ensuite honorablement reculer. Mais l'incident de la jardinière et le dépit d'avoir eu le dessous lui firent perdre tout sang-froid. Piqué au vif par ce qu'il crut démêler des sentiments inspirés par Madeleine à Martial Métivier, humilié d'avoir peut-être ce garçon pour rival, il résolut de prendre les devants et de frapper un grand coup qui le rendrait maître de la situation.
Avant toute chose, il s'occupa de payer sa philippine et, puisqu'il avait dû renoncer à la jardinière, il en revint à sa première idée
98 JEUNES ET VIEILLES lîARBES.
d'envoyer à la jeune fille des fleurs et des vers de son cru. C'était plus banal, mais Madeleine, élevée simplement et peu gâtée, ne devait pas être blasée sur ce chapitre. Le soir même, en se promenant, il aligna les lignes suivantes :
Salut, Philippine aux yeux clairs.
Aux beaux yeux bruns, plus purs qu'une source captive Où tremblent des points d'or quand, sous les rameaux verts,
Filtre une lumière furtive!
Comme un dévot courbé sur l'autel nuit et jour. Je m'agenouille au bord de la source dormante. Et le regard brûlé des fièvres de l'attente,
J'y cherche un Dieu caché : — l'Amour.
Oui, l'Amour doit se plaire en cette eau pacifique..* Ahl des vieux enchanteurs si j'avais le pouvoir. Et si je possédais l'herbe ou le cor magique Qui le ferait surgir du calme réservoir!
Hélas! pour évoquer le Dieu qui se dérobe. Je n'ai trouvé que des fleurs et des vers ; A genoux et baisant les plis de votre robe. Je les mets à vos pieds, Philippine aux yeux clairs.
Il relut ces quatre strophes légèrement teintées de symbolisme, n'en fut pas trop mécontent et les recopia sur une feuille de papier anglais. Le lendemain matin, il se ren-
dit chez la meilleure fleuriste de Tours, commanda une corbeille de roses et d'orchidcjes et la fit envoyer à M"" Éparvier avec les vers et sa carte sous enveloppe.
Impatient de connaître l'effet que produirait son envoi, il alla dans l'après-midi sonner à la grille de l'Ermitage. M. de La Jugie était absent; ce fut Madeleine qui vint sur le perron au-devant du visiteur. Elle rougit en apercevant Pierre Lamblin et n'osant rester en tête à tête avec- lui au salon, elle lui proposa de s'asseoir au jardin. — 11 y avait non loin de la maison, un frêne pleureur à l'ombre duquel on avait disposé des sièges rustiques. A droite et à gauche, des héliotropes répandaient une fine odeur que Pierre trouva de bon augure.
— Mon oncle est allé chez son clôsier, dit Madeleine précipitamment, mais il ne tardera pas à rentrer... Comment se porte M. Debierne?
— Très bien, répondit Pierre un peu décontenancé.
Il s'attendait à ce qu'elle lui parlât de son
envoi et commençait à s'étonner de son silence. A la fin, voyant qu'elle s'obstinait à l'entretenir de choses indifférentes, il perdit patience et demanda :
— Yous a-t-on remis ma philippine?
— Oh! pardon, répliqua-t-elle, j'ai reçu vos magnifiques fleurs... Vous m'avez gâtée et je vous remercie.
Elle rougissait de nouveau, paraissait embarrassée et se bornait à s'extasier sur la beauté des roses, l'étrangeté des orchidées, sans faire la moindre allusion aux vers qui y étaient joints.
Ce silence obstiné, cette froide réserve, causèrent un mouvement de dépit à Lamblin. Sans se croire un poète remarquable, il était habitué à ce qu'on accordât plus d'attention à ses vers. Le mutisme absolu de Madeleine lui sembla trop singulier pour n'être point prémédité. Encore tout ennuyé de sa mésaventure de la veille, il pensa que M"'' Éparvier avait vu Martial et que les malveillants commentaires de l'artiste avaient modifié les bonnes dispositions de la jeune fille.
Cette supposition inquiétante le mit à la gène. Il perdit peu à peu le bel aplomb qui lui réussissait si bien d'ordinaire auprès des femmes. 11 n'avait plus la môme liberté d'esprit, sa verve se tarissait. Après avoir épuisé tous les lieux communs de la conversation, les deux jeunes gens semblaient n'avoir plus rien à se dire. L'entretien languissait, quand fort heureusement, Prosper de La Jugie apparut au détour d'une allée.
Le bonhomme ne sembla nullement choqué de trouver sa nièce en tête à tête avec le pupille d'Armand Debierne. L'envoi des orchidées avait ouvert à ce rimeur Imaginatif et pratique de soudaines et agréables perspectives. Il en avait conclu que Lamblin devait avoir un tendre pour Madeleine; il s'était dit que ce docteur en droit serait, après tout, un parti très convenable et d'autant moins exigeant qu'il se montrerait plus amoureux.
Aussi accueillit-il le jeune homme avec plus de cordialité que lors de sa précédente visite.
— Excusez-moi, cher monsieur, s'écria-t-il, je ne vous savais pas à l'Ermitage et je me
suis attardé chez mon clùsier; du reste, vous étiez en trop aimable compagnie pour regretter mon absence... Madeleine, je suis sûr que tu n'as pas seulement songé à offrir des rafraîchissemenls à M. Pierre?
Mais comme Lamblin déclarait qu'il n'avait besoin de rien, La Jugie n'insista point et passa immédiatement à un autre sujet.
— Comment trouvez-vous ce mois d'août?... Hein, jeune homme, un temps d'or!... Pour vous autres Parisiens, qui ne savez pas distinguer le seigle du blé, ce clair soleil ne suggère que des idées de voyages et de promenades; mais pour nous, cultivateurs, ça nous promet pleine moisson et pleine vinée, et ça nous ragaillardit... Nous nous écrions avec Virgile :
Rura mihi et rigni placeant in vallibusamnes...
Et à ce propos, mon jeune ami, il faut que je vous montre un spectacle réjouissant... Venez avec moi jusqu'à ma grange!... Toi, fillette, si tu crains la chaleur, reste au frais sous le frêne... Nous serons de retour dans une petite demi-heure.
JEUNES ET VIEILLES BARBES. id?,
Madeleine déclara que le soleil ne l'offrayait point et qu'elle serait enchantée de se promener avec eux. Elle coiffa son chapeau de paille et suivit allègrement l'oncle La Jugie qui avait passé son bras sous celui de Pierre.
Il entraîna les deux jeunes gens dans des allées baignées de lumière, résonnantes de la musique des sauterelles, et ne fit pas grâce à Pierre d'un carré de terrain. A l'Ermitage, les cultures empiétaient de tous côtés sur les jardins : champsdetrclles et de maïs, plantations d'amandiers et bouquets de châtaigniers épars. Cela donnait au domaine une physionomie très rustique, que complétaient les bâtiments de la clôserie ombragée de noyers trapus. Sous l'aveuglant soleil d'août toute cette campagne plantée d'arbres fruitiers laissait une impression d'abondance et de bien-être. Quand les promeneurs arrivèrent à proximité de la clôserie, ils virent les portes de la grange largement ouvertes. Autour des engrangements, sous les noyers, se dressaient comme des bastions de hautes meules de gerbes de blé. Au milieu, une batteuse à vapeur sifflait et
ronflait, tandis que des manœuvres y jetaient sans relâche des gerbes arrachées aux meules éventrées. Une auréole de poussière dorée planait au-dessus des tètes, une savoureuse odeur de froment s'exhalait dans l'air chaud et, malgré l'activité goulue avec laquelle la batteuse engloutissait les javelles, il semblait qu'on ne viendrait jamais à bout de ces formidables entassements de blé mûr.
— Regardez-moi cela! s'exclama Prosper en se frottant les mains, c'est la récolte de cet été. . . Ah ! l'année a été bonne et nous ne mourrons pas de faim cet hiver!... Et tout est à l'avenant : les avoines, les noix et la vigne. 11 y a de quoi être fier, convenez-en, jeune homme, surtout quand je songe que tout cela, je l'ai créé... Quand j'ai commencé d'exploiter, la moitié des terres était en friche et il y avait plus de bruyère que de luzerne... Aussi l'Ermitage m'est cher, comme l'était à Lamartine le domaine paternel... Lorsqu'après quelques jours d'absence, je reviens chez moi, je suis tenté de chanter comme le poète :
JEUNES ET VIEILLES BARBES. iOli
Oui, je reviens à toi, berceau de mon enfance !...
— C'est ici que je vieillirai, continua-t-il d'une voix mouillée, en étendant les bras dans la direction des quatre points cardinaux...
Voir de nos doux vergers sur nos fronts les fruits pendre. Les fruits d'un chaste amour dans nos bras accourir, Et, sur eux appuyé, doucement redescendre, C'est assez pour qui doit mourir!
A proprement parler, il est vrai, je n'ai pas eu « les fruits d'un chaste amour », puisque ie suis un célibataire endurci... Mais, reprit-il en posant la main sur l'épaule de Madeleine, je m'appuie au bras de cette fillette qui sera mon bâton de vieillesse et qui, après moi, jouira de ces arbres en donnant un souvenir à celui qui les a plantés. Je regarde Madeleine comme ma fille unique, mon cher monsieur, et mon plusgrandbonheur est de la choyer... D'ailleurs, tout le monde la gâte, cette enfant... Et vous-même, mon jeune ami, vous l'avez comblée ce matin avec vos fleurs... Ces orchidées sont vraiment merveilleuses.
Il s'interrompit en apercevant dans un che-
min creux une énorme charretée de gerbes que deux bœufs tramaient lentement :
— Par ici, Deniset! cria-t-il, la grange est pleine... Déchargez votre char derrière la clôserie et mettez en meule tout de suite... N'allez pas me faire de sottise, je vais vous montrer la place!,.. Pardon!... Madeleine, tiens compagnie à M. Lamblin, je vous rejoindrai dans la châtaigneraie.
11 quitta brusquement ses deux compagnons et Pierre le vit, non sans un certain plaisir, s'éloigner avec le charretier. — L'abondance plantureuse dn domaine lui réjouissait le cœur et il se sentait tout rasséréné, après avoir recueilli de la bouche de Prosper l'assurance que Madeleine serait son unique héritière. 11 ne trouvait plus maintenant le bonhomme aussi ridicule et il lui savait gré d'avoir fait allusion à l'envoi des fleurs. Seulement, il remarquait que, pas plus que M"® Eparvier, La Jugie n'avait soufflé mot des vers joints au bouquet.
« Il est évident, pensa-t-il, que Madeleine ne lui en a rien dit. En sa qualité de confrère, il n'eût pas manqué de me parler ik' mon
JEUNES ET VIEILLES BARBES. i07
madrigal, si on le lui avait mis sous les yeux. Si la jeune fille a gardé mes vers pour elle seule, c'est donc qu'ils ne lui sont pas indifférents... Il y là un mystère qu'il cstbon d'éclaircir... »
Lorsqu'ils eurent gagné la châtaignerai*!, ildit àM"« Éparvier :
— Je suis heureux que mon bouquet ait trouvé grâce devant votre oncle; je craignais un peu quil ne s'effarouchât de cet envoi de fleurs.
— Pourquoi?... Il savait que nous avions une philippine ensemble et cela lui a semblé tout naturel.
— A-t-il lu les vers qui accompagnaient mes fleurs ?
— Oh! non, répondit Madeleine avec vivacité.
— Et vous-même, les avez-vous lus?
Elle rougit et se troubla :
— Mais sans doute.
— Alors ils vous ont déplu, puisque vous ne m'en avez point parlé?
Elle gardait le silence.
— Vous auraient-ils froissée? répéta Pierre. Elle leva vers lui ses grands yeux sincères
où il y avait une nuance d'embarras :
— Non... étonnée plutôt.
— Étonnée?
— Excusez-moi, je raisonne probablement comme une provinciale... 3Iais, est-ce qu'à Paris on dit de ces choses-là aux jeunes filles?
— Certainement, et beaucoup d'autres encore.
— Et elles ne s'en formalisent pas ?
— Au contraire, elles en sont flattées.
— Eh bien! nous autres... je parle des sauvages de mon espèce... nous nous imaginons qu'on veut se moquer de nous... et cela nous mortifie un peu.
— Alors vous avez pris mes vers pour une plaisanterie?
— Pour une exagération, tout au moins.
— Ce que je vous ai écrit est pourtant audessous de la vérité.
— Je vous en prie, protesta Madeleine devenue grave, ne continuez pas ! ... Il est excusable de mentir en vers, mais non en simple prose.
— Vous douiez de ma sincérité?
— Coninieiit n'eu douterais-je pas?... Je ne suis pas assez sotte pour m'en faire accroire... D'ailleurs, j'imagine que lorsqu'on pense sérieusement ces choses-là, on doit être... trop préoccupé pour tourner de si jolis vers.
Pierre l'écoutait ébaubi. Malgré son scepticisme, il ne pouvait s'empêcher d'admirer cette honnête limpidité d'àme. En même temps, il étudiait à la dérobée le visage de 3Iadeleine sous l'ombre mobile des châtaigniers. Ce visage aux yeux purs était si ouvert qu'on y pouvait lire comme à travers une eau transparente. La douce et grave lueur qui éclairait les prunelles brunes de la jeune fille laissait deviner une joie sourde mêlée de défiance. On sentait qu'elle avait peur de se forger une illusion qui l'eût rendue trop heureuse.
— Vous ne me croyez pas ! s'écria le jeune homme d'un ton de reproche, pourquoi vous méfiez-vous de moi?
— Je... je ne veux pas me leurrer, murmura-t-elle très bas.
— Eh bien ! dit-il en «'arrêtant et en la
liO JEUiNES ET VIEILLES BARBES.
regardant avec tendresse, je vous jure que je suis très sincère et que je vous trouve adorable !
En même temps il s'empara de la main de Madeleine, y posa ses^ lèvres et elle en l'ut si troublée qu'elle ne pensa même pas à la lui retirer.
Sur ces entrefaites, M. de La Jugie les rejoignit dans la châtaigneraie. Madeleine, encore mal remise de son émotion, profita de ce retard et de l'empressement avec lequel Prosper accapara Lamblin, pour demeurer en arrière. Quand les deux liommes eurent fait une trentaine de pas, elle prit un sentier transversal, gagna rapidement la maison et courut se réfugier dans sa chambre. Après ce qui venait d'arriver, elle éprouvait un impérieux besoin de solitude, afin de reprendre possession d'elle-même.
Elle était éblouie comme quelqu'un qui passe du plein soleil à l'obscurité, et elle eut d'abord grand'peine à voir clair dans son âme. Ses pensées s'en allaient à la débandade; on elle s'agitaient des sentiments contradictoi-
res : de la honte, de la crainte, avec, au fond, une joie sourde. Par moment elle se demandait si elle n'était pas dupe d'une illusion. En même temps, et comme pour lui affirmer la réalité de sa récente aventure, il lui semblait encore entendre tinter à ses oreilles : « Je vous jure que je vous trouve adorable I » et elle sentait encore sur sa main l'impression des lèvres de Pierre. Alors son sang s'alanguissait dans ses veines, son cœur cessait de battre pendant une seconde et elle devenait très pâle.
(( Eh! quoi, c'était à elle, Madeleine, la sauvage Madeleine Eparvier, élevée si sévèrement dans le désert de La Yarenne, qu'on venait de faire cette déclaration?... C'était à elle qu'un jeune homme venait de baiser audacieusement la main?... Et elle ne s'était pas. évanouie de confusion, elle n'avait pas même songé à retirer ses doigts prisonniers dans ceux de Pierre Lamblin... Qu'avait-il dû penser et comment la jugeait-il? »
Déjà elle s'était posé cette question après avoir reçu les vers de la piiilippine. Elle les
avait trouvés trop hardis, peu faits pour être adressés à une jeune fille, et elle avait cherché si par son attitude ou ses paroles elle avait pu étourdiment autoriser Pierre à lui parler d'amour sur ce ton. Elle n'était pas coquette, elle ignorait jusqu'au nom de ce flirt que les jeunes filles pratiquent maintenant sans la moindre gêne. Elle scrutait en vain sa conscience; elle ne se sentait coupable d'aucune incorrection qui pût encourager M. Lamblin à la traiter avec la même légèreté que M"^ des Yvelines. Un moment, après avoir lu le madrigal de Pierre, elle avait résolu de le lui rendre en lui laissant voir son mécontentement; mais je ne sais quelle sympathique indulgence avait plaidé en faveur du poète et la résolution de la jeune fille avait faibli. Elle s'était décidée à garder le silence et maintenant elle reconnaissait que sa réserve n'avait servi qu'à enhardir davantage le pupille de M. Debierne. En ce moment même, tout en s'avouant qu'elle avait péché par ignorance, Madeleine en arrivait de nouveau à plaider les circonstances atténuantes au bénéfice du coupable. Ne s'était-il
iU ■ JEUNES ET VIEILLES BARBES.
pas très honnêtement excusé de toute velléité d'offense? Ne lui avait-elle pas, d'ailleurs, octroyé une facile absolution, en l'accompagnant jusqu'à la closerie , alors que l'oncle Prosper lui insinuait de rester au logis?... Et si elle n'avait point eu le courage de montrer de la froideur à ce jeune homme, c'était donc qu'une inclination plus grande l'entraînait vers lui malgré elle?... Si, au lieu d'être blessée de ses persistantes déclarations et de ce hardi baiser sur la main, elle en éprouvait une confuse joie, c'était donc qu'elle aimait Pierre?
Ayant depuis longtemps pris l'habitude de s'interroger sévèrement et de ne jamais se mentir à elle-même, Madeleine ne chercha pas à se leurrer sur la nature du sentiment nouveau qu'elle venait de découvrir en son cœur. — Oui, elle aimait Pierre Lamblin et elle eût été heureuse de le savoir uniquement occupé d'elle. Mais lui, l'aimait-il vraiment, sérieusement, comme elle voulait être aimée? — Une fois de plus elle se remémora tous les actes et jusqu'aux moindres mots de Lamblin,
dopuis le soir de la noce Rambeit, et par un effet d'optique très naturel chez ceux (jui sont profondément épris, elle envisagea ce qui s'était passé entre eux sous un jour qui la rassura. Elle relut les vers de la philippine et il lui sembla reconnaître un accent ému et presque respectueux dans la strophe finale :
Hélas I pour évoquer le dieu qui se dérobe. Je n'ai trouvé que dos fleurs et des vers ; A genoux et baisant les plis de votre robe. Je les mets à vos pieds, Philippine aux yeux clairs..
L'aube délicieuse de l'amour illumina son âme et tout éblouie par cette soudaine lumière, elle demeura assise au fond de sa chambre, la tête dans ses mains, s'abandonnant à une sorte de chaste ivresse. A travers le bourdonnement des insectes du jardin, elle distinguait des bruits de pas sur le gravier, puis les voix (le Pierre Lamblin et de Prosper montaient Jusqu'à elle, atténuées, assourdies comme si elles fussent venues de très loin. Madeleine ne bougeait pas. Elle n'osait plus redescendre, craignant que Pierre ne lût trop clairement
sur son visage les causes de sa joie intérieure. Peu après, elle entendait la grille de la cour tourner sur ses gonds, et se refermer; puis un pas ralenti gravit l'escalier du perron; la jeune fille perçut dans le silence de la maison le monotone chantonnement dont son oncle avait coutume d'accompagner ses méditations solitaires, et qui ressemblait au ron-ron d'un chat satisfait de son sort.
— Il est parti, songea Madeleine, et redevenue plus brave, elle se décida à quitter sa chambre.
Dans le salon aux volets clos à cause de l'éclatante lumière du dehors, elle trouva son oncle enfoncé dans une bergère, les jambes étendues, et se reposant des fatigues de l'aprèsmidi.
— Oii étais-tu donc, mignonne? demandat-il à sa nièce. M. Lamblin et moi, nous t'avons cherchée inutilement... Le jeune homme, sachant que tu dois partir après-demain pour La Varenne, désirait prendre congé de toi et paraissait désolé de ton absence... mais il reviendra demain.
— Ah! murmura Madeleine.
— Oui, je l'ai invité à déjeuner avec Debierne et les Rambert... J'ai supposé que tu serais bien aise de te retrouver avec tous nos amis avant ton départ.
— Comme vous êtes bon! s'écria la jeune lille. — Elle embrassa son oncle avec une si tendre effusion qu'elle l'en laissa ébaubi.
Toutefois le bonhomme La Jugie était trop fin pour prendre le cbange. « Hum! pensat-il, voilà une embrasade bien démonstrative... Je suis curieux de savoir si elle eût été aussi chaude , au cas où j'aurais invité Debierne sans son pupille?... Décidément la petite a un tendre pour ce beau parleur... Les jeunes filles d'à présent ont un singulier goût... Il ne me plaît que médiocrement ce monsieur!... Mais s'il est assez amoureux pour prendre Madeleine sans dot, nous n'aurons pas en somme à nous en repentir... Par le temps qui court on ne marie pas ses filles tacilement et ma sœur Éparvier ne se plaindra pas cette fois de mon intervention. » Le lendemain, l'antique salle à manger de
l'Ermitage vit réunis dans ses quatre murs lambrissés de noyer, Armand Debierne et son pupille, les époux Rambert et leur fils Marcel. Bien que la simplicité de la table, chez M. de La Jugie, fût proverbiale, Madeleine s'était ingéniée à suppléer au luxe absent par de coquets arrangements tout féminins. — Aux quatre coins, les plus beaux fruits du verger se dressaient sur un lit de feuilles de vigne et le petit vin du cru riait à l'œil en de vieilles carafes 'taillées, que la jeune fille avait dénichées au fond d'un placard. — Aussi, quand elle vint s'asseoir à la gauche de Prosper de La Jugie, — la droite étant occupée par M'"^ Sidonie Rambert, — jeta-t-elle sur le couvert un regard de satisfaction, en songeant qu'il n'était pas trop indigne de Pierre Lamblin.
M"'' Sidonie Rambert, depuis le mariage de sa fille, prenait plus que jamais des airs jeunets d'ingénue. Ses frisures blondes encadraient enfantinement ses traits délicats et fanés; elle mangeait du bout des dents, buvait du lait au lieu de vin à cause de son
estomac délabre, parlait avec une volubilité juvénile et ne se gênait pas pour rabrouer M. Ranibert. Celui-ci, cliauve, le teint rose, la barbe rousse en éventail, l'œil bleu timide 'et sournois, semblait complètement éteint en présence de sa femme. Il parlait peu et s'il essayait, par liasard, de placer un mot, Sidonie l'interrompait net de la façon la plus irrévérencieuse. Il se remettait alors à manger d'un appétit robuste et se bornait à écouter admirativement les étranges discours de son fils Marcel, qui, lui, ne s'en laissait pas imposer par la loquacité de M^^^ Rambert. Se pavanant dans sa courte jaquette bleue à la boutoimière lleurie d'une énorme rose, caressant d'une main l'épingle piquée dans sa cravate claire et de l'autre son imperceptible moustaclie, le lycéen coupait sans façon la parole à Prosper et à Debierne et, d'un ton trancliant, lançait à travers les conversations des apliorismes dans le genre de ceux-ci : « L'avenir est aux intransigeants... Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre: (( — toutes propositions qui faisaient à
M. Je La Jiigie l'effet de eaiiouclies de dynamite éclatant dans son assiette.
— J'ai reçu des nouvelles de nos enfants, dit M""' Rambert à son voisin; ils sont à Luclion et s y amusent follement... C'est de leur âge, n'est-ce pas?... Xancy m'écrit qu'elle y est très fêtée... Elle avait lunclié la veille à la cascade d'Enfer et le soir dansé jusquà deux heures du matin chez lady Falsmouth. Elle me raconte sa toilette : une robe de satin ombré lilas de Parme, avec le corsage drapé de dentelle d'argent et très échaucré dans le dos.
— Cristi! interrompit Marcel, les danseurs n'ont pas dû s'ennuyer, car Nancy a un dos... Je ne vous dis que ça!
— Mon enfant, se récria pudibondement M'"'' Rambert, est-ce qu'à ton âge on doit s'occuper de ces choses-là?
— Pourquoi pas! objecta bienveillamment M. Rambert, le gamin a bon goût... D'ailleurs, votre fille se décolleté de façon à ce que personne n'en ignore.
— Monsieur Rambert, répliqua la dame,
JEUNES Er VIEILLES BARBES. 121
vous êtes inconvenant... Vous n'avez jamais rien entendu à ces délicates questions où la pudeur féminine est en jeu.
— La pudeur, ricana Marcel, oh! la, la... Singulière vertu qu'on ùte le soir et quon reprend le matin en rajustant ses épingles... C'est une convention pure, comme dit Duclos.
— Tu as lu Duclos, toi, bambin? s'exclama Debierne choqué; mes compliments, tu iras loin !
— Je l'espère bien, repartit le lycéen en se rengorgeant.
Pierre murmura à l'oreille de Madeleine :
— Ce jeune potache est étonnant, il a un nihilisme candide qui m'amuse.
— Moi, répondit M"*" Éparvier, je le crois plus fanfaron que dépravé, mais je le trouve insupportable.
— Vous n'êtes pas indulgente.
— Non, l'affectation et la pose me répugnent.
On était au dessert. Prosper versa à la ronde du Vouvray mousseux dans les verres, puis levant le sien ;
— Mes amis, dit-il de sa voix de chantre, quittons un moment les réalités vulgaires et envolons -nous vers les hauteurs... Je propose un toast à la jeunesse présente et absente... et à la poésie, ce qui est la mémo chose.
Les bras se tendirent en avant, les verres se heurtèrent légèrement, puis quand le calme se fut rétabli, La Jugie continua :
— A propo.s de poésie, vous savez, mes chers voisins, que M™** Rivoire, la muse tourangelle, donne aujourd'hui sa dernière matinée littéraire, et qu'elle compte sur vous... Toute la société des Belles-Lettres sera là et je dois lire quelques vers, mon ode au Château de Langeais... Vous y viendrez, n'est-ce pas, chère madame? ajouta-t-il en se tournant vers M'"^ Rambert.
— Du moment où il s'agit d'entendre une de vos productions, nous serons enchantés de vous accompagner, M. Rambert et moi.
— Pourtant, chère amie... crut devoir protester M. Rambert, que les matinées de \Ime Rivoire ennuyaient prodigieusement.
— Pas d'objection, monsieur Rambert...
votre présence est indispensable.
L'infortuné mari courba la tête en maugréant.
— Entendu! s'écria Prosper triompbant, je vous emmènerai dans ma voiture... Seras-tu des nôtres, fillette?
Madeleine, en nièce obéissante, se préparait à répondre affirmativement, quand ses yeux rencontrèrent ceux de Pierre Lamblin et y lurent une muette, mais significative prière.
Le jeune homme avait espéré passer avec elle tout l'après-midi et son regard semblait réclamer comme une grâce l'octroi de ces dernières heures.
— Non, excusez-moi, il fait trop beau pour s'enfermer et j'ai promis à M. Lamblin de lui montrer notre moulin de la Choisille.
— Une promenade à travers champs, j'en suis! dit Marcel sans s'inquiéter du froncement de sourcils de 3Iadeleine ni de la mine peu invitante de Lamblin.
— Comment, mon enfant, serécriaM'"® Ram-
bert, toi qui aimes la poésie, lu ne viens pas chez M™e Ri voire?
— Non, merci, l'écliafaud tout de suite, je préfère ça, m'man!... Allez vous assommer dans cette boîte académique, moi, j'aime mieux me donner de Tair en compagnie de M"*' Madeleine.
Prosper avait bonne envie de rappeler à l'ordre ce jeune drôle qui parlait avec une semblable irrévérence du respectable salon de la « muse tourangelle », mais il réfléchit prudemment que l'adjonction de Marcel à Pierre et à Madeleine ôterait toute apparence d'incorrection à la promenade méditée par les deux jeunes gens. Tout en souhaitant de voir Lamblin s'engager sérieusement avec sa nièce, il ne voulait pas encourir le reproche d'avoir été un chaperon insuffisant. Il craignait les récriminations de sa sœur, 31^^ Éparvier, qu'il savait très rigoriste. La compagnie du lycéen lui sembla une garantie suffisante : avec ce gamin en tiers, Lamblin serait tenu à une sage réserve et le téte-à-tête perdrait tout caractère compromettant.
— Voilà qui est arrangé, ropril-il d"un air bonhomme, nous laisserons ces jeunes gens s'amuser à leur guise et nous autres, les gens graves, nous irons déguster la poésie à sa source pure... ad aquœcapul sacrœ!
On s'était levé rie table.
— Non, c'est tordant, ma parole! chuchota Marcel en prenant le bras de Pierre Lamhlin... Entendre pendant deux heures des alexandrins à jet continu, il appelle ça déguster de la poésie!... N'ètes-vous pas de mon avis, mon cher, ne pensez-vous pas qu'il est temps d'en finir avec l'alexandrin:'
YIII
Un quart d'heure après, Madeleine, Pierre et le lycéen suivaient à la queue-leu-leu l'étroit sentier dévalant à travers les vignes jusqu'aux prés de la Choisille. — Le temps était à souhait pour une promenade : ciel plafonné de légers nuages tamisant discrètement le soleil. fraîche brise d'est tempérant les ardeurs du mois d'août. Cependant les deux jeunes gens ne semblaient pas savourer comme ils l'auraient dû, le charme de cet après-midi tiède et voilé. La compagnie de Marcel (jui leur avait été imposée, les gênait visiblement et ils demeuraient taciturnes. Le lycéen seul, subissant encore l'excitation du vin de Vouvray, défrayait la conversation etsa voix flùlée, son aigre soprano d'adolescent qui mue, domi-
JEUNES ET VIEILLES BAH DES. Vil
liait la stridente rumeurdes sauterelles. Comme tous les gens auxquels un commencement de griserie rend chère une idée fixe, il revenait complaisamment sur ses opinions subversives en matière de versification. Engoncé dans son court pardessus noisette, le chapeau en arrière, il répétait à satiété, en décapitant à coups de canne les chardons poussés au bord du talus :
— Oui, il faut en finir avec l'alexandrin!
— Vous lui en voulez donc beaucoup à ce malheureux alexandrin? demanda Pierre agacé... C'est sans doute parce qu'on vous en a trop fait copier à titre de pensums !
— Les pensums, je m'en moque un peu ! répliqua le lycéen en haussant les épaules. Il s'agit tout bonnement de supprimer les turlutaines parnassiennes et de proclamer les doctrines libératrices de notre école.
— Ah! vous avez une école! répondit Pierre ironiquement; seriez-vous décadent?
— Jusqu'aux moelles... Nous proscrivons l'alexandrin, parce que c'est un moule usé, avachi, inadéquat à l'ampleur du vers mo
derne... Nous voulons le triomphe du rythme dans son extériorité musicale...
— C'est très clair, continua Pierre du même ton de pince-sans-rire, et, naturellement, vous avez composé des vers d'après le nouveau canon esthétique?
— Oui j'ai un volume en préparation : Les Déboires... Je le publierai dès que ma vieille baderne d'ancêtre m'aura allongé de quoi me payer un éditeur... Et ça dégottera les poètes vieux jeu, je vous en réponds!... Écoutez plutôt : .
Il se campa en avant de ses compagnons, tandis que Madeleine le contemplait d'un œil effaré. Adossé à un petit mur fleuri de joubarbes, dans une pose hiératique, le regard vague, le front penché, il commença sur un ton de cantilène monotone :
L'ombre s'étend sur le jardin lleuri de rêve et nostalgique
Où mon cœur automnal s'enivre de l'odeur
Fauve de la bacchanale niytliologiciue.
Où soupire en un chant amer un vent stérile, un vent rôdeur.
Les oiseaux épeurés ont fui parmi la lande des cieux tristes. La nuit tombe à longs pans de rideaux gemmés d'or Sur mon cœur automnal où d'étranges choristes Soupirent l'hymne lent, l'hymne doux et voilé de l'Encor. ..
— Hein? intcrrog'ea Marcel, en s'arrêtant pour reprendre son souffle.
— C'est d'un rythme très original, déclara sarcastiquementLamblin; en avez- vous beaucoup comme ça?
— En voulez-vous d'autres?
— Non, pas ici... nous les goûterions mal. Ils s'étaient remis à marcher dans la prairie ;
Madeleine laissa passer en avant le poète des Déboires,, et se penchant vers Lamblin, elle murmura :
— Il est assommant! Quel ennui!...
— Oui, dit Pierre, c'est un vrai guignon. Il regardait le lycéen, serré dans son col
droit comme en un carcan, brandissant sa canne et se gargarisant de ses vers.
— Si nous pouvions nous débarrasser de lui! insinua-t-il.
Au même instant, une idée perverse lui poussa dans le cerveau. Il tira son portecigare et interpellant Marcel :
— Fumez-vous? demanda-t-il aimablement.
— Si je fume? répondit l'autre, de sa voix
de fausset, parbleu!... Le liaschich, le tabac, le divin opium... toute la lyre!
— Permettez-moi de vous offrir un cigare. Il lui tendit un énorme hrevas que le jouvenceau alluma sans sourciller.
Il se remit à côtoyer les bords de la petite rivière. Marcel ne quittait pas les jupes de Madeleine à laquelle il débitait langoureusement des strophes décadentes, tout en fumant à larges bouffées son gros cigare. De temps à autre il s'interrompait pour complimenter Lamblin.
— Exquis, vos cigares!,.. Où les prenezvous?... Un parfum bizarrement suggestif!...
Pierre le suivait d'un regard attentif, comme un pêcheur à la ligne surveille le poisson qu'il a ferré et qu'il est en train de noyer. Tout à coup, Marcel s'arrêta, souleva son chapeau et épongea son front moite.
— Qu'avez-vous? dit hypocritement Pierre en le voyant pâlir.
— Rien... La chaleur, sans doute... Je me sens le cerveau un peu flottant...
— Ça passera en marchant... Voulez-vous mon bras?
— Volontiers,
De pâle le lycéen était devenu verdàtre, ses yeux s'embrumaient, ses jambes flageolaient.
— Décidément, bégaya-t-il, ça ne va pas... Si nous rentrions... La tête me tourne.
— Qu'a-t-il? s'écria Madeleine inquiète.
— Il a mal au cœur et désire rentrer,.. Ayez la complaisance de prendre les devants : je le ramènerai à l'Ermitage quand la crise sera terminée^
Une expression de dégoût passa sur les lèvres de la jeune fille qui s'empressa de s'éloigner.
Il était temps. Jamais le futur poète des Déboires n'en avait encore éprouvé un aussi amer et aussi mortifiant. Agenouillé au bord de l'eau et soutenu charitablement par Lamblin, il vomissait violemment en se plaignant dans les intervalles d'être « absolument intoxiqué ». Quand « la crise » fut à peu près passée, Pierre le releva dans un état lamentable : hâve, les yeux cernés, les joues creuses,
i5'î JEUNES ET VIEILLES BARBES.
la cravate en désordre. 11 le hissa comme un paquet jusqu'au sommet du sentier oii Madeleine, sérieusement tourmentée, les attendait. Les regards languides du triste jouvenceau distinguaient vaguement la robe claire de la jeune lille sous un amandier et, à travers de renaissantes nausées, il eut conscience de son humiliante aventure :
— Croyez-vous, balbutia-t-il, qu'elle m'ait vu, là-bas... près de la rivière"?
— iSon, non, elle ne se doute de rien, rassurez-vous.
— Ah !... merci.
— Eh bien? demanda Madeleine à Pierre.
— C'est fini, répliqua Lamblin en traînant littéralement le malade à travers les allées, il n'a plus besoin que de son lit et je Aais le reconduire aux Rochettes.
Jusque-là, le lycéen était resté muet, accablé par la honte et aussi par une forte migraine, mais ces derniers mots le tirèrent de sa torpeur.
— Non, supplia-t-il avec angoisse, pas aux Rochettes... à cause des domestiques, vous
comprenez!... n'importe où, mais pas là! Madeleine, après avoir réprimé un mouvement de répugnance, eut pitié du jouvenceau dont la mine de déterré réveillait ses instincts charitables.
— Emmenons-le à l'Ermitage, chuchotat-elle à l'oreille de Pierre, vous le coucherez dans la chambre d'ami et je lui ferai du thé... Il y a conscience de le laisser seul dans cet état.
Cet arrangement n'était pas pour déplaire à Laniblin. Il dirigea vers le vestibule et l'escalier le lycéen qui s'appuyait lourdement à son bras et s'arc-boutait pour gravir chaque marche. En manière d'excuse, il bredouillait :
— Étrange état d'àme!... Fatale intoxication!... Première fois que çam'arrive.
Quand il l'eut introduit dans la chambre d'ami, Pierre lui enleva sa jaquette et sa cravate, le déchaussa et l'aida à s'étendre à demi dévêtu sur le lit. Un quart d'heure après, Madeleine frappait discrètement et passait par la porte entre-bàillée une tasse de thé chaud et bien sucré, que Pierre administrait lentement
au malade. Celui-ci but avec avidité, puis accablé par les véhémentes émotions de sa promenade au bord de l'eau, il ferma les yeux et finit par sommeiller. Lamblin s'éloigna alors sur la pointe des pieds et alla rejoindre M"^ Éparvier qui l'attendait dans le couloir.
— Comment va-t-il? demanda-t-elle.
— Mieux... Il dort et dans une heure ou deux il sera tout à fait remis... Ce décadent n"a décidément pas la tête solide... Un demicig-are a eu raison de ses importunités.
Madeleine ne put s'empêcher de sourire, puis se repentant de ce manque de charité, elle leva vers Lamblin ses regards doucement réprobateurs :
— Yous lui avez joué un méchant tour... Ça n'est pas très humain... ce que vous avez fait là?
— M'en voulez-vous de vous avoir débarrassée d'un fâcheux?
— Non... mais de l'avoir rendu cruellement malade.
— Je n'avais pas le choix des moyens et j'étais furieux de voir les derniers moments
JEUNES ET VIEILLES BARBES. 13o
que je pouvais passer près de vous, troublés par la présence de cet ennuyeux gamin.
xMadelcine restait pensive, la tète tournée vers le jardin, les yeux perdus dans le vague. Elle n'osait répondre, de peur que Pierre ne s'aperçût de son trouble... A l'exemple du lycéen Marcel, la maison semblait assoupie. Au dehors, les grands arbres qui bordaient la pelouse interceptaient les rayons obliques du soleil et plongeaient la façade dans une ombre pacifique. Au-dessus des massifs de pétunias, un papillon de l'espèce des sphinx tournoyait, les ailes étendues, et se grisait de l'haleine aromatique des fleurs violettes. Au loin, du côté de la closerie, le ronflement de la batteuse berçait le sommeil du logis et des jardins. Il se dégageait de tout l'entourage une impression de solitude et de discrète sérénité, propice aux effusions intimes.
Un peu en arrière de Madeleine, Pierre Lamblin, appuyé au jambage de la croisée, contemplait voluptueusement la courbe de la nuque où frisottaient des cheveux fous, la ligne élégante et souple du dos et de la taille
laC JEUNES ET VIEILLES BARBES.
de la jeune fille. Il n'apercevait de son visag-e qu'un profil perdu : l'œil demi-voilé par de longs cils rejoints, un coin de bouche, un bout de menton; mais au frémissement léger des épaules, il devinait l'agitation de cette âme vierge où pénétraient pour la première fois les émotions de l'amour. Lui-même subissait lenivrement de ce tète-à-tête au fond d'une maison quasi déserte. Ses désirs, contrariés et exaspérés par la présence intempestive de Marcel Rambert, se réveillaient plus vifs en cette solitude. Le voisinage de cette jeune lille qu'il sentait prête à lui ouvrir son cœur, la séduction de cette beauté chaste et attirante tout ensemble, lui enlevaient peu à peu son sang-froid, son scepticisme et sa prudence. Il ne calculait plus, il ne songeait qu'à savourer les exquises sensations que donne à un garçon de vingt-six ans la compagnie d'une très belle personne qu'il devine disposée à se laisser aimer.
— Oui, reprit-il à voix basse, comme pour ne pas réveiller la maison ensommeillée, j'aspirais depuis hier au moment où je me
retrouverais seul près de vous et l'intrusion de ce jeune drôle m'enrageait. .. Je me dépitais en songeant que les heures tant souhaitées allaient fuir sans que j'eusse la possibilité de vous dire tout ce que j'éprouve.
Madeleine baissait de plus en plus la tête et son trouble s'accroissait. Elle pressentait de quelle nature pouvaient être ces confidences, elle en était sourdement heureuse et pourtant elle redoutait la minute où cet amour discrètement réservé allait se déclarer ouvertement.
— Chère Madeleine, continua Lamblin, ne devinez-vous pas le secret que je veux vous confier?
Oh! si fait, elle le devinait et cependant, elle qui ne mentait jamais, balbutia d'une voix à peine distincte :
— Non... je ne sais pas.
— Je vous aime... mon seul bonheur est de vous voir et l'idée que vous partez demain me désespère... Oui, je vous aime passionnément... Je n'ai plus le courage de me taire... Me pardonnerez- vous d'avoir parlé?
Elle restait muette, le visage complètement tourné vers les arbres du jardin.
— Vous ne répondez pas! poursuivit-il avec des intonations à la fois câlines et attristées, vous ai-jc fâchée !
— Dites-vous bien vrai? murmura-t-elle enfin.
— Je vous aime! répéta-t-il, en rapprochant son visage de celui de la jeune fille.
Elle demeura encore un moment hésitante : ses lèvres tremblaient: pourtant elles se rouvrirent pour laisser passer ces mots prononcés d'un ton plus ferme :
— Je ne sais pas mentir et je m'en voudrais de nepas vous répondre franchement... Ce que vous me dites ne me fâche pas.. ; mais ce n'est pas à moi seule, c'est à mon oncle et à ma mère qu'il faut le dire... La Varenno n'est pas loin de Saint-Cyr, et si vous venez nous y voir avec M. Debierne, maman sera heureuse de votre visite.
— Et vous, Madeleine?
— Moi... je serai contente de vous re- Irouvoi"...
— Chère enfant, je vous adore !
Il lui avait pris les mains et l'attirait vers lui. Elle ne résistait presque pas; pourtant elle se rendait compte de ce que ce quasi-abandon avait d'incorrect. Elle levait ses limpides regards suppliants. Alors il rapprocha vivement ses lèvres du visage de la jeune fille et lui baisa les yeux.
Elle se dégagea brusquement, devint très pâle, et se reculant :
— Non, déclara-t-elle, c'est mal ce que vous faites... Écoutez!.;. J'entends du bruit dans la chambre d'ami... Marcel est peut-être plus souffrant... Quittez-moi... Adieu!
— Non, au revoir... à La Yarenne ! Je vous
aime
Elle s'éloignait précipitamment. Pierre rentra dans la pièce où il avait couché le lycéen ; il le trouva en train de se lever et de réparer le désordre de sa toilette.
— Ça va donc mieux? lui demanda-t-il ironiquement.
— Oui, c'est fini, je rentre chez moi, repartit Marcel très penaud... Mais je n'ose pas des-
cendre seul... Est-ce que M"® Éparvier est là?
— Non, elle esl sortie... Vous ne rencontrerez plus personne... Venez.
Ils descendirent ensemble, gagnèrent la grille et Pierre reconduisit le jouvenceau encore pâle juscjuà la porte des Rochettes.
— Bonne nuit! lui dit-il.
— Ahl soupira Marcel, quelle aventure!... Motus, n'est-ce pas? sans quoi je suis à jamais déshonoré !
— Bah! reprit railleusement Pierre, consolez-vous, ce sera un document précieux pour votre volume des Déboii'cs... Toute la lyre, mon cher, toute la Ivre!...
Quelques jours plus tard, une Victoria conduisait à La Varenne Armand Debiernc et Pierre. Au-dessus de la Tranchée, la route courait droite et monotone à travers le plateau, entre des vignes et des champs déjà moissonnés; ce qui n'empêchait pas Armand de la trouver très attrayante sous la lumière rosée du matin. Il était enchanté de la résolution prise par son pupille et la joie qu'il en ressentaillui faisait voir toutes choses sous d'aimables couleurs. Ses traits s'étaient démélancolisés, ses yeux souriaient et ses lèvres sifflottaient par intervalles un vieil air de son jeune temps.
Pierre Lamblin, lui, ne fredonnait ni ne souriait. La route plate, bordée de noueux ormeaux, lui semblait sans charme. Il gardait une attitude pensive, en songeant à la rapidité
i42 JEUxNES ET VIEILLES BARBES.
avec laquelle cette aventure matrimoniale avait passé (le l'état d'une vague ébauche à la forme précise d'un engagement quasi définitif.
Lorsque après avoir reconduitle jeune Marcel Rambert aux Rochettes il était rentré à la Fleurance, l'exaltation causée par son tète-àtête avec Madeleine avait peu à peu fait place à de plus calmes réflexions. 11 était de ces esprits qui ne s'emballent jamais à fond et chez lesquels la raison a vite arrêté Tébullition des sens et de l'imagination. Une fois seul dans sa chambre, loin de M"*' Éparvier, il avait froidement examiné la situation. — Il ne pouvait se dissimuler qu'il venait d'agir comme un écolier, en se laissant griser par la beauté de Madeleine et en s'avançant beaucoup plus que la prudence ne le lui conseillait. — La jeune fille n'était pas de celles avec lesquelles on peut lleureter et rompre ensuite sans remords: il y avait quelque chose de respectable dans la façon émue et sincère dont elle avait accueilli les déclarations de Pierre, et maintenant il se trouvait moralement engagé. Cette quasi-impossibilité où il s'était mis de
rovenir sur ses pas, le rendait rêveur. Toutefois, s'il se reprochait d'avoir manqué de circonspection, il se rassurait en se remémorant les libérales déclarations de Prosper de La Jugie. — « Après tout, se disait-il, à quoi bon me tourmenter à la légère? Jusqu'à présent, rien ne me donne sujet de m'alarmer. Madeleine est jolie, bien apparentée et riche de solides espérances, puisque le bonhomme La Jugie a promis de la doter. Du moment où j'étais décidé à faire un beau mariage, je ne pouvais mieux clioisir et, en me montrant chaleureusement épris de M"® Éparvier, dès le premier jour, j'ai, au contraire, fort adroitement manœuvré ; je puis désormais aller de lavant sans m'inquiéter, et sans qu'on puisse m'accuser d'avoir spéculé sur la fortune de cette adorable héritière. »
Réconforté par ces considérations, il s'était endormi d'un sommeil paisible. Le lendemain, il était descendu dans le cabinet de son tuteur et, de son air le plus sérieux, lui avait conté son amour pour Madeleine Éparvier.
-r Hier soir, avait-il ajouté, je lui ai dit que
d44 JEUNES ET VIEILLES BARBES.
je l'aimais ; ma déclaration n'a point paru lui déplaire ; elle m'a avoue qu'elle serait heureuse de me recevoir chez sa mère, et nous voilà à moitié engagés.
— Vous l'êtes même tout à fait, avait répondu honnêtement Debierne en sautant au cou de son pupille.
Cette nouvelle le comblait de joie. Le soir même, il écrivait à M'"'' Éparvier pour l'informer des intentions de Pierre et solliciter une entrevue. Celle-ci, déjà prévenue par Prosper et ayant arraché des confidences à Madeleine, n'avait pas eu la moindre hésitation. Heureuse d'établir sa fille dans des conditions presque inespérées, elle s'était empressée, deux jours après, de répondre aux ouvertures de Debierne par une invitation à déjeuner pour lui et son pupille.
Et voilà pourquoi, par un matin ensoleillé, Pierre et Armand roulaient sur la route plate qui conduisait à La Yarenne. Voilà pourquoi de vieux refrains du temps jadis revenaient aux lèvres rajeunies de Debierne, et pour
quelle raison Pierre LainJjlin ne pouvait so défendre d'une ceiluine appréhension, en songeant que cette visite solennelle allait être considérée comme une tacite demande en mariage. — Ne possédant ni l'imagination poétique, ni l'enthousiasme facile de son tuteur, il trouvait le paysage sans caractère et la route ennuyeuse. L'aspect des abords de La Varenne ne contribua en rien à modifier cette première impression. Le domaine de jyjme Éparvier, situé en pleins champs au-dessus de Saint-Symphorien, était une propriété de rapport, plus remarquable par la fertilité du terrain que par le pittoi'es(|ue des entours. On y arrivait par un chemin d'exploitation fortement empierré, bordé de hauts buissons et conduisant à un mur de blocailles dans lequel s'ouvrait une porte cochère bardée de ferrures massives.
En contemplant la cour herbeuse où picoraient des poules, la façade d'un jaune sale, percée de hautes fenêtres à petits carreaux, et deux houx rébarbatifs décorant l'accès dun perron aux marches verdies, Pierre eut
une sensation de froid désappointement. Au bruit de la voiture, la porte du vestibule s" ouvrit et M""'- Éparvier parut sur le seuil.
C'était une femme maigre, svelte, vêtue de noir. Ses ebeveux, à peine g-risonnants, encadraient de bandeaux rebelles son visage olivâtre aux sourcils charbonneux, au front dur, à la bouclie pincée. L'expression des yeux et des lèvres avait quelque chose de chagrin et de doucereux à la fois; la voix prenait des intonations dolentes et peu franches. Madeleine devait avoir paternisé, car on ne retrouvait, dans les traits de la mère, rien qui rap pelât le charrtie de la sincère et virginale figure de la fille.
— Soyez les bienvenus à La Varenne, dit cérémonieusement M™*^ Éparvier aux deux visiteurs, dès qu'ils furent descendus de la Victoria... Monsieur Debierne, c'est aimable à vous d'avoir daigné accepter l'hospitalité d'une pauvre veuve... Monsieur Lamblin, enchanté de vous voir... Mon frère m'a parlé de vous en si excellents termes que j'étais impatiente de vous connaître... Veuillez entrer, messieurs!
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Elle les introduisit dans le salon, — une haute pièce sombre où, malgré la chaleur d'août, régnait une humidité pénéirante. — Le parquet ciré était comme un miroir; les meubles de style Empire, tendus de drap rouge, s'alignaient méthodiquement le long des murs lambrissés de bois peint en gris. Devant chaque siège un étroit tapis de drap témoignait des précautions prises par la maîtresse du logis pour préserver le lustre de son parquet. On devinait à la glaciale symétrie des chaises et des fauteuils que ce salon était rarement ouvert et habité. Néanmoins une adroite main féminine avait essayé, ce jour-là, de donner à la pièce maussade quelque chose de plus intime et de plus hospitalier. Dans les jardinières des encoignures, sur la table ronde à dessus de marbre, sur le piano, s'épanouissaient des gerbes de roses et d'œillcts. Dans les branches du lustre et des candélabres, la même main avait artistement tortillé des guirlandes de lierre et de chèvrefreuille.
Tandis que Pierre, déçu et désorienté,
lis JEUNES ET VIEILLES BARBES.
essayait do se récréer les yeux en examinant ces fleurs et cette verdure évidemment disposées à son intention, un rapide frôlement d'étoffe bruissa à la porte d'entrée et Madeleine parut, vêtue d'une simple toilette de laine blanche qui contrastait avec la cérémonieuse et rigide robe de soie de M""^ Eparvier.
— Voici ma chère Madeleine, messieurs!
dit la veuve en baisant avec affectation la jeune fille sur le front.
Debierne embrassa paternellement Madeleine et Pierre lui serra la main.
— Excusez-la de s'être fait attendre, continua M™'' Éparvier; elle était absorbée par les apprêts du déjeuner. Nous avons une cuisinière si négligente, (juil faut être sans cesse sur ses talons .. Quand lœil du maître fait défaut, tout va de travers. J'ai conservé les vieilles traditions, monsieur Debierne, et je tiens à ce que ma fille s'occupe des moindres détails du ménage... Est-ce bientôt prêt, mon enfant?
— Oui, mère.
Eli effet, (jiielques mlniiles après, une femme de chambre, à l'aspect aussi austère que sa maîtresse, vint annoncer que Madame était servie. La veuve prit le bras d'Armand, Pierre offrit le sien à lladeleine et Ion passa dans la salle à manger.
Cette pièce aux murs points en imitation de marbre, dallée de carreaux blancs et noirs, était spacieuse et froide comme le salon, Madeleine s'était efforcée de corrig-er cette froideur par l'aspect gai et avenant de la table. Le couvert était dressé avec goût : nappe délicatement ouvrée, argenterie éblouissante et corbeilles fleuries.
Dès que chacun eut déplié sa serviette, jyjme Éparvier, de sa voix plaintive, recommença à se confondre en excuses sur l'insuffisance du menu : « A la campagne, on avait si peu de ressources, et on était si mal servi!... Elle avait grand'peur que ses invités ne fussent condamnés à faire maigre chère... » — Néanmoins, en dépit de ce préambule qui avait paru de mauvais augure à Pif;rre, le déjeuner fut bon et le menu copieux ; la veuve
en parut elle-même surprise. A certains effarements de ses yeux gris, à l'allonp^ement de ses yeux lorsqu'apparaissait un nouveau plat, on devinait que Madeleine, chargée de la confection du menu, avait manifestement dépassé le budget alloué par sa mère. — Cette perspective d'une demande de crédit supplémentaire accrut sans doute les dispositions élégiaques de M"'' Éparvier, car sa voix devint plus dolente et elle s'étendit avec complaisance sur les tristesses de son veuvage, sur l'embarras où l'avait laissée feu Eparvier avec une fille à éduquer et un train de culture à diriger. — Grâce à Dieu, elle s'était tirée de cette fâcheuse situation à son honneur : les revenus de La Yarenne avaient presque doublé ; quant à Madeleine, sa mère, sans blesser la modestie, pouvait se vanter de l'avoir supérieurement élevée...
Cet égoïste bavardage, entrecoupé d'hélas ! et de soupirs amusait médiocrement Pierre Lamblin. « Toutes les mères de filles à marier se ressemblent, pensait-il, mais celle-ci me paraît singulièremment ennuyeuse et déplai-
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santé; j'aurai fort à faire pour la mettre au pas. » Quoi qu'il en fût, il s'appliquait à jouer correctement son rôle de prétendant. Il prenait des poses souriantes, semblait écouter avec un vif intérêt le long- panégyrique de j^jme Kparvier et s'efforçait de lui donner aimablement la réplique. Ayant l'habitude de disserter avec aplomb sur les sujets les plus divers, il trouvait des mots appropriés à la situation, parlait agronomie, économie domestique, culture intensive, avec la banale indifférence d'un politicien qui exécute des variations sur un thème électoral. — Madeleine le regardait de temps à autre d'un œil compatissant et lui savait gré de supporter bravement cette conversation traînante dont elle connaissait par expérience la fastidieuse monotonie. Quant à Armand Debierne, il admirait l'aisance et le sang-froid de son pupille. « Les jeunes gens d'aujourd'hui, songeait-il, sont autrement forts et maîtres d'eux-mêmes que ceux de mon temps... Quand j'étais amoureux, moi, j'avais le cœur si oppressé et le cerveau si entrepris, qu'il
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m'aurait été impossible de nouer deux phrases ensemble... »
Le déjeuner prit fm et l'on revint au salon.
— Madeleine, mon enfant, ditM""^ Éparvier en ouvrant le piano, si tu nous régalais d'un peu de musique?
— Allons, pensa Pierre, le coup du piano!... C'est dans le programme et cette terrible femme ne nous fera grâce de rien !
— Ce n'est pas de très bon goût de vanter sa fille, continuait la veuve en s'asseyant sur un canapé à côté d'Armand Debierne, mais Madeleine a une voix agréable et je puis me rendre cette justice que je n'ai rien épargné pour cultiver ses talents : depuis sa sortie de pension, elle a eu un maître de chant qui vient de Tours deux fois la semaine à raison de cinq francs le cachet. Chante-nous une de tes romances, Madeleine !
La jeune fille obéit et se mit au piano.
— Je vais vous chanter un de vos airs favoris, murmura-t-elle en s'adressant à Debierne. — Elle attaqua les premières mesures de la barcaroUe de Gounod :
J EUNES ET VIEILLES BARBES. I.i3
, Dites, lit joimo helle, Où vouloz-vous aller ?
La voile ouvre son aile, La brise va souffler.
jyjme Éparvier n'avait pas t«rop vanté sa fille! Madeleine possédait une jolie voix bien liinbrée; elle cliantait surtout avec beaucoup de sentiment. En entendant cet air qui lui rappelait ses années de jeunesse, Armand Debierne eut insensiblement riiallucination d'un passé évanoui. Il lui sembla revoir la bien-aimée de sa vingtième année, Sabine de Vabre, assise au piano et jouant pour lui cette romance alors en sa verte nouveauté! A cette ressouvenance vint se joindre la pensée que, grâce à son intervention, Pierre et Madeleine goûteraient ce bonbeur dont Sabine et lui avaient été sevrés ; son cœur se serra, ses yeux s'humectèrent et, quand la jeune fille eut plaqué l'accord final, il se leva très exalté et la serra dans ses bras. De son côté, Pierre, bien que pour lui cette mélodie ressemblât à toutes les romances sentimentales, applaudissait avec conviction. Madeleine, gênée par ces démonstrations trop expansives, se tourna vers 31"'^ Éparvier.
— Mère, iiisinua-t-elle, M. Lamblin ne connaît pas La Varenne... Peut-être ne serait-il pas fâché de s'y promener un peu ?
— C'est juste, répliqua la veuve qui désirait avoir un entretien particulier avec 31. Debierne, eli bien! charge -toi de le piloter... — : Elle consulta Armand du regard : — Je crois que nous pouvons maintenant leur permettre cette promenade sans manquer aux convenances !... Allez, jeunes gens, moi, je crains le soleil et je reste avec M. Debierne...
— Merci ! chuchota Pierre à l'oreille de Madeleine, dès qu'ils furent au jardin.
— Merci... pourquoi ? murmura-t-elle en rougissant.
— Merci d'avoir compris qu'il me tardait de me trouver enfin seul avec vous... J'étouffais dans le salon.
— Vous vous êtes ennuyé, avouez-le !... La conversation de maman est celle d'une femme uniquement occupée d'affaires et elle est parfois un peu aride.
— Je ne dis pas cela, mais je préfère la
JEU Mis ET VIEILLES BAUBES. {U:i
vôtre... 11 me semble ({u'il y a un siècle que je ne vous ai vue.
— Vrai?... Je vous confesserai à mon tour que je nélais pas fâchée Je prendre lair avec vous... Je veux vous montrer notrejardin et tous mes coins favoris, afin que vous puissiez m'y voir en imagination, quand vous serez de retour à la Fleurance.
— Chère enfant !...
Maintenant qu'il se retrouvait en tète à tète avec Madeleine, parmi les allées bordées de rosiers, il subissait de nouveau le charme que la jeune fille répandait autour d'elle. Ils se promenèrent gaîment à travers les massifs, puis allèrent s'asseoir sur un banc rustique, ombragé par un gros mûrier noir dont les baies saignantes empourpraient le sol toutà l'entour.
— Tenez, reprit Madeleine, voici mon coin préféré, l'endroit oii je viens bien souvent avec un livre. . . Ce vieil arbre a été depuis des années le confident de mes songeries, de mes souvenirs et aussi de mes ennuis.
— De vos ennuis!... Vous n'êtes donc pas heureuse ?
— Je ne Tai pas toujours été, mais maintenant...
— Maintenant?
— Je suis contente... de vous voir chez nous.
— Alors désormais vous ne douterez plus de ma sincérité, quand je vous dirai que je vous aime '?
— Non... Mais je suis bien excusable d'en avoir douté un moment. Gela a été si... inattendu ! Le jour de la noce Rambert, vous vous inquiétiez si peu de moi ! . . . Vous étiez si assidu auprès de cette dame qui habite TOrfrasière!...
— M"^^ des Yvelines... Vous étiez jalouse d'elle ?
— Je n'en avais pas le droit... J'étais seulement chagrine de voir que vous ne m'aviez pas reconnue.
— Enfant!... Dès que je vous ai letrouvée, je n'ai plus fait attention qu'à vous.
— Malgré cela, je n"osais pas croire que vous pensiez sérieusement à moi... Je suis si sauvage, si peu mondaine!... Je me disais que ie n'avais rien pour plaire à un homme comme V0US5 et à présent même...
— Quoi, mauvaise, vous doutez encore?
— Non pas de vous, mais de moi... Je suis si heureuse d'avoir été choisie par vous ([ue j'ai peur de rêver... Savez-vous, s'interrompitelle en riant, que vous êtes courageux d'aimer une fille pauvre?... Car je n'ai rien... Ma mère ne veut pas se dessaisir de sa petite fortune, et cela se comprend : elle a tant peiné pour l'amasser !
— Qu'importe, répliqua Lamhlin d'un air détaché, vous avez Fonde Prosper!
— L'oncle Prosper? répéta- t-elle sans comprendre.
— Oui, M. de La Jugie qui vous aime et qui vous dotera.
Madeleine eut un haussement d'épaules et un sourire désabusé, qui donnèrent la chair de poule à Lamblin :
— Oh! mon oncle Prosper... Entre nous, il est très lyrique et très libéral en paroles ; mais je le connais à fond et je ne m'illusionne pas sur ses promesses... Bah! ajouta-t elle en voyant la figure de Pierre se rembrunir, je ne suis pas gâtée et je sais me passer de beaucoup
lo8 JEUiNES ET VIEILLES BARBES.
de choses. Nous mènerons un train modeste... D'ailleurs vous avez un bel avenir devant vous, et de nous Lien aimer, cela doublera DOS forces.
Il Técoutait d'un air effaré. Malgré son habitude de se dominer, il avait peine à dissimuler son désappointement. Les paroles de la jeune fille lui jetaient dans l'esprit un trouble cruel. Il lui semblait quun soudain nuage avait voilé cette lumière qui tout à l'heure donnait tant de charme à la candide figure de Madeleine. Elle finit par.s'apercevoir de la mine songeuse de son amoureux; mais elle avait lame trop haute et elle pensait trop de bien de lui pour soupçonner la véritable cause de ses distractions.
— Oui, soupira Lamblin en se violentant pour reprendre un peu de sérénité . nous sommes jeunes et nous aurons l'avenir pour nous... Malheureusement nous vivons dans un monde terriblement positif et qui ne prête qu'aux riches.
Il était si désarçonné qu il ne trouvait même plus ces belles phrases sonores qui, d'ordinaire,
abondaient sur ses lèvres et qui lui aidaient à masquer ses préoccupations, La voix de Debierne qui rappelait les deux jeunes gens vint fort à propos le tirer d'embarras. Armand estimait que l'entrevue avait assez duré et que l'heure avait sonné de regagner la Fleurance.
— Au revoir, monsieur, dit M"'*' Lparvier à Pierre, lorsqu'il prit congé ; vous connaissez maintenant le chemin de La Varenne: lorsque vous nous rendrez visite, vous serez toujours le bienvenu!
Pierre serra la main de la veuve, puis celle de Madeleine, mais ses yeux évitèrent de rencontrer les regards limpides de la jeune fille, et quand la voiture eut disparu dans le chemin empierré, M"'' Éparvier sentit à son tour une indéfinissable inquiétude lui serrer le cœur.
Sur la route unie où la lumière oblique du couchant alternait avec l'ombre allongée des grands ormes de bordure, la victoria filait en faisant doucement crier le gravier. Dans les champs moissonnés, s'élevait d'espace en espace, une meule de blé, au-dessus de laquelle tourbillonnait un vol détourneaux. Çà et là, une vigne très verte coupait la grise monotonie des éteules, ou bien une métairie laissait entrevoir ses toits rouges parmi les hautes branches d'un bouquet de noyers. Le silence du soir approchant n'était troublé que par les trois notes saccadées et brèves des cailles se rappelant dans le maïs ; un aboiement de chien retentissait au fond d'une closerie lointaine; puis tout retombait dans un calme berceur.
Cette sérénité de l'air tiède et du ciel cré-
pusculaire entretenait Armand Debierne dans les dispositions rêveuses et tendres (lu'il rapportait de sa visite à La Yarenne ; elle surexcitait, au contraire, la nervosité de Pierre Lamblin. I.e front barré d'une ride transversale, les lèvres serrées, il roulait maussadement une cigarette entre ses doigts et demeurait absorbé par de désagréables réflexions. — Madeleine Éparvier ne se trompait-elle point?,.. Etaitelle aussi pauvre qu'elle le prétendait'?... 11 savait déjà qu'elle avait peu de cliose à attendre de sa mère, mais il avait toujours compté que Prosper de La Jugie lui constituerait en avancement d'hoirie une dot très ronde, sans quoi il n'aurait jamais songé à ce mariage. — En quelques mots, la jeune fille venait d'ébranler ses convictions, et maintenant il n'était rien moins que rassuré. — Ignorait-elle les intentions de son oncle? Avait-elle voulu simplement mettre son amoureux à l'épreuve? Cette dernière hypothèse accueillie un moment par Lamblin, parce qu'elle le tranquillisait, fut, après examen, rejetée comme manquant de vraisemblance. Madeleine était trop sincère,
trop peu calculatrice, pour qu'une semblable idée eût germé en son cerveau.
« Mais alors, se disait Pierre irrité, je suis tombé dans un piège et je m'expose au ridicule de conclure un sot mariage ! Assurément Madeleine est jolie et séduisante, elle possède de précieuses qualités morales, mais pour un homme qui est ambitieux et qui ne se nourrit pas d'illusions, tous ces avantages sans l'argent, sont purement négatifs. Je ne suis pas chevaleresque, moi, et je m'en glorifie!... J'appartieps à un monde où l'abnégation et les vertus héroïques sont regardées comme de niaises faiblesses. Si le bruit se répand que j'ai épousé une fille pauvre, je perds du coup tout mon prestige. On me jugera comme un garçon manquant de poigne et d'estomac, et on ne comptera plus avec moi. D'un autre côté, si j'abandonne cyniquement Madeleine à cause de sa pauvreté, le môme monde me jettera la pierre ; il est pétri d'illogisme ; il subordonne tout au succès, mais il exige qu'on respecte hypocritement les apparences; il ne permet pas qu'on foule ouvertement aux pieds ses
préjugés d'honneur et de tenue. Aux yeux de certains pharisiens rompre un mariage pour une question d'argent, après avoir engagé sa parole, est une vilenie presque aussi impardonnable que de tricher au jeu.
» Il n'y a pas à dire : je me suis trop avancé pour que cette rupture ne fasse pas scandale dans ce pays où je songe à débuter comme honnne politique. J'ai sollicité la permission de venir à La Yarenne et on me l'a accordée, en me considérant déjà comme un fiancé. Prosper de La Jugie, qui est un Saint Jean Bouche d'or, a sans doute déjà répandu le bruit du futur mariage de sa nièce. Me voilà donc par ma faute acculé à une impasse : si j'épouse, je me condamne à une existence médiocre et je me disqualifie ; si je me retire, on m'accuse d'indélicatesse et de déloyauté, et je suis perdu de réputation parmi la bonne société tourangelle. Jolie entrée de jeu pour un homme qui aspire à représenter ses concitoyens au Parlement!... »
Alors la rage le prenait. Son amour-propre se révoltait ; il ne pouvait pas admettre que
lui, Pierre Laniblin, la plus forte tète de la conférence Turgot, se fût trompé aussi lourdement. « Je n'ai pourtant pas la berlue, reprenait-il, j'ai de mes propres oreilles entendu le bonhomme Prosper déclarer qu'il regardait Madeleine comme sa fdle et qu'il lui laisserait son bien. Un homme qui proclame ces choseslà devant un tiers, ne peut pas, à moins d'être un insigne farceur, marier sa nièce, son unique héritière, sans lui constituer une dot honorable... Non, j'aime mieux croire que Madeleine a manqué de perspicacité et qu'elle est trop portée à mesurer son oncle à l'aune de M™« Éparvier... »
Tandis que Pierre monologuait ainsi intérieurement, Debierne, enfoncé dans l'autre coin de la voiture, continuait sa songerie rétrospective :
« Oui, se répétait-il, oui, c'est bien vrai : l'amour sincère dégage un parfum qui grise toutes les tètes... Comme disent les paysans de chez nous : quand des amoureux passent, il y a une ileur qui embaume... Eh bien ! cette fleur de tendresse, je la sentais pendant cette
JEUNES ET VIEILLES RAliBES. 165
entrevue de La Yarenne et elle mo montait au cerveau. En voyant s'illuminer la virginale figure de Madeleine, je croyais redevenir amoureux à mon tour... Amoureux d'une ombre, hélas !... Quand on a manqué sa vie et qu'on touche à la cinquantaine, on doit se contenter de manger son pain à la fumée du rôti des autres... N'importe, ce spectacle de lamourjeune et frais, qui s'épanouit au soleil pour la première fois, a ressuscité en moi toutes les émotions du temj)s jadis. Cette bourgeoise et tranquille demeure de La Yarenne m'a rappelé mon nid des Briguons, et lorsque Madeleine a commencé la barcarolle de Gounod, il m'a semblé voir Sabine de Yabre assise au piano, un soir, dans notre salon, et chantant cette même romance :
Dites, la jeune belle, Où voulez-vous aller?.
>■> Ce soir-là, l'obscurité emplissait déjà le fond de la pièce oij je m'étais rencogné ; par la fenêtre ouverte on apercevait une étoile qui scintillait. Quand, la romance une fois
achevée, la chanteuse se retourna vers moi, la nuit était tout à fait venue ; on ne distinguait plus que la petite étoile dans le ciel et le point lumineux des chères prunelles de Sabine...
La voile ouvre son aile, La bise va souffler...
)) Elle ne soufflera plus pour Sabine ni pour moi, mais elle se lèvera pour d'autres. Elle s'est levée aujourd'hui pour Madeleine et pour Pierre, et dans ma solitude j'aurai cette consolation d'avoir préparé l'aube de leur amour. Aider les autres à goûter les rares joies de la vie, c'est être encore heureux soi-même... Madeleine ne déguisait pas sa satisfaction, le contentement se lisait à plein sur son visage; Pierre, lui, se contenait mieux. Moi, j'aurais éclaté; mais les jeunes gens d'aujourd'hui sont pétris d'un limon plus froid que nous autres. Ils vivent plus en dedans et sont plus maîtres d'eux-mêmes. Si, comme Pierre, j'étaisrevenu d'une entrevue avec une jeune fille adorée et adorable, je n'aurais pu me tenir d'en parler à
mon compagnon de ruuLe, je l'en aurais étourdi... Lui, au contraire, se ijorne à ruminer silencieusement sa félicité; mais il n'en est pas moins heureux à sa façon... 0 Sabine, c'est à moi que ton fils devra son bonheur 1...
Menez-moi, dit la belle,
A la rive fidèle
Où l'on aime toujours!...
» Oui, c'estmoi (jui l'aurai conduitjusqu'aux rives de l'amour partagé, et cela me suffit; je n'ai pas tout à fait raté ma vie... C'est égal, je ne serais pas fâché d'entendre Pierre penser tout haut et me remercier de lui avoir donné un coup de main. Il me semblerait surprendre dans sa voix un écho de celle de Sabine... Quel garçon réservé et peu expansif !... Il ne desserrera donc pas les lèvres?... »
— Monsieur Debierne, dit au même moment Lamblin, comme s'il eût deviné le désir exprimé intérieurement par son tuteur, M"*^ Éparvier est bien l'unique héritière de jM. de La Jugie, n'est-ce pas?
De toutes les communications auxquelles
s'attendait Armand, celle-ci était assurément la seule qu'il n'eût pas prévue.
— Hein!... répondit-il en sursautant, oui, Prosper n'a pas d'autre nièce et Madeleine sera son héritière indubitablement... Mais à propos de quoi me demaudes-tu ça?
— A propos d'un mot échappé à Madeleine... Pensez-vous que Prosper lui constitue une dot au moment du mariage ?
— C'est probable.
— Il vous l'a affirmé?
— Non, mais je le suppose... Il est trop satisfait pour ne pas en donner une preuve à sa nièce, dans le coutrat.
— Alors, reprit Pierre d'un ton bref et dépité, vous n'avez à ce sujet que de vagues présomptions?... Il me semble qu'il faudrait avant tout s'assurer des intentions de M. de La Jugie.
— Ah çà! s'écria Armand interloqué, quelle mouche te pique?... Ne m'as-tu pas répété que tu étais amoureux de Madeleine?
— Sans doute.
— Eh bien! alors?... Que La Jugie la dote
OU ne la dote pas, que t'iuiporte?... Tu ne fais pas un mariage d'argent !
— C'est précisément pour cela que je tiens à être fixé d'avance sur la situation... Une fois quelle sera nettement établie, je pourrai faire ma cour sans arrière-pensée... Je vous serai donc reconnaissant de voir au plus tôt M. de La Jugie et de savoir de lui comment il compte traiter sa nièce.
— Voilà une singulière façon de procéder ! maugréa Debierne choqué... Je t'avoue que je n'aime pas àm'occupor des (juestions d'argent, et dans cette circonstance moins que jamais... C'est toujours fort délicat et un peu impertinent d'aller dire à un homme : « Mon pupille aime passionnément votre nièce ; néanmoins, avant de l'épouser, il ne serait pas fâché de connaître le montant de sa dot... » Il y a là dedans quelque chose qui me répugne.
— Cela se fait tous les jours... D'ailleurs M. Prosperest assez votre ami pour que vous puissiez lui poser franchement la question.
— Tu y tiens?
— Absolument.
no JEUNES ET VIEILLES BARBES.
— Soit, j'irai trouver demain La Jugie... mais l'importance que tu attaches à ces renseignements me suffoque, — Il se rapprocha de son pupille et le regardant droit dans les yeux : — Tu es sûr d'aimer Madeleine ?
— Pourquoi en doutez-vous?
— Dame! autrefois, quandonétaitamoureux.
on oubliait tout pour ne songer qu'à la personne aimée... Il paraît que cela aussi, c'était le vieux jeu... Diantre soit de la nouvelle méthode! — Je préfère l'ancienne !...
Coiffé d'un vaste chapeau de paille à ganse ijleue, vêtu d'un complet de coutil gris devenu blanchâtre à force de lessivage, le nez pincé dans un binocle à monture d'argent, Prosper de La Jugie était perché à chevauchons sur une double ochelle dressée devant sa treille. Dans la tendre lumière du matin, sa robuste silhouette se détachait en blanc sur la verdure des pampres et l'on voyait les feuilles s'agiter sous ses mains occupées à emprisonner, en des sacs de crin, les grappes de ses chasselas mûrissants. Son chantonnement familier, mêlé au bourdonnement des insectes, tantôt résonnait victorieusement, tantôt s'arrêtait net à la constatation d'une grappe déjà entamée par les guêpes. — Le bruit d'un pas sur le gravier lui fil brusquement tourner la tête, et il plaça
une main en abat-jour sur ses yeux, afin de reconnaître le fâcheux qui rinterrompait dans sa besogne.
— Bonjour. Prosper! lui cria M. Debierne.
— Ah! c'est toi, mon vieux?... Bonjour!... Tu vois, je suis en train de défendre ma treille contre l'invasion des barbares... Si je n'y mettais ordre, ces satanées guêpes ne me laisseraient pas un grain de raisin.
Avec de prudentes précautions, il descendit de son échelle, s'assit lourdement sur un banc rustique à côté d'Armand, et s'épongea le front.
— Ouf! soupira-t-il, je trime depuis le fin matin... Ah! le travail, mon ami, cela console de tout... Après le départ de Madeleine, je me sentais désemparé, la maison me semblait vide et la solitude me pesait... Eh bien! je me suis imposé une tâche quotidienne, j'ai bûché comme un manœuvre, et ma tristesse s'est dissipée... Me voilà gaillard comme devant... A propos, tu es allé à La Varenne?
— Pierre et moi, nous y avons passé hier une partie de la journée... Je t'apporte des nouvelles de ta sœur et de ta nièce.
— Mme Éparvier va bien, je suppose?... Et nos deux amoureux?... Ils se sont vus, ils se sont plu, et c'est une affaire réglée, n'est-ce pas?... Parle-moi de ces cliers enfants, mon ami, tu sais combien mon cœur est avec eux I s'écria Prosper d'uno voix attendrie.
— J'espère que tout ira bien, répliqua Debierne encouragé par cette entrée en matière... Ta sœur a accueilli Pierre avec bienveillance, les deux jeunes gens s'aiment, et si rien ne vient mettre des bâtons dans les roues, j'aurai la joie d'avoir donné à mon pupille la plus cliarmante femme que je connaisse.
— Nous aurons fait deux heureux ! déclama Prosper en agitant ses bras étendus, nous pourrons chanter : Hymen, hymenœe!... Ce n'est pas parce qu'il s'agit de ma nièce, mais je déclare que ton pupille a eu du flair en s'attachant à Madeleine... « Choisissez, dit le poète,
Choisissez une vierge éclose Parmi les roses de Sàron!... »
Il a été chercher sa fiancée parmi les jardins
iT4 JEUNES ET VIELLES BARBES.
solitaires de La Varenne, et il l'a cueillie comme une rose sauvage aux agrestes parfums... Ah! mon ami, une jeune fille et un jeune garron qui se sentent attirés l'un vers l'autre et échangent leurs serments sans s'inquiéter des prosaïques réahtés de la vie, et sans sacrifier au veau d'or, quel tableau touchant!... Nous autres, mon vieux, nous n'avons pas goûté les joies -pures de la tendresse conjugale, nous avons vécu égoïstement dans la solitude, mais, du moins, nous verrons sur notre déclin nos enfants adoptifs tresser leur nid d'amour, et il nous sera beaucoup pardonné, parce que nous aurons contribué à leur bonheur... Poésie à part, ce mariage aura l'approbation générale. J'en ai parlé, — à mots couverts, — à quelques-uns de nos amis de Tours, et je n'ai recueilli que des félicitations.
— Tu t'es un peu trop pressé, à mon avis, murmura Debierne inquiet.
— Pourquoi?... Les enfants s'adorent, les parents sont enchantés... Dans ces conditions-là, un mariage est comme conclu.
— Pas tout à fait, objecta prudemment
Debierne; dans l'intérêt même de Madeleine, je l'engage à te montrer plus réservé... Pour me servir d'une comparaison qui te plaira, un mariage en voie d'arrangement ressemble à une vigne bien préparée, mais dont une grêle ou un coup de mildew peut anéantir la récolte. Tant que la vendange n'est pas dans le cellier, on ne peut chanter victoire ; tant que les futurs n'ont pas passé devant le notaire et le maire, il ne faut rien ébruiter.
— Oui, lorsqu'il y a des questions d'argent à résoudre; mais, en ce qui nous concerne, nous sommes parfaitement d'accord : Madeleine n'a pas de fortune et ton pupille l'épouse parce qu'il l'aime... C'est très simple; pas d'anicrociie possible.
— Nous savons parfaitement, hasarda Armand d'une voix un peu étranglée, que jyjme Éparvier ne peut, quant à présent, doter sa fdle ; mais toi, mon ami, toi qui es riche et célibataire, ne feras-tu rien pour Madeleine ?
— Moi!
Avec une singulière grimace, La Jugie assu-
jetlit son pince-nez et lorgna attentivement sa treille.
— Coquin de sort ! s'exclama-t-il, voilà toute une bande de frelons en train de dévorer ma plus belle grappe!... Pscbt! pscht!
Ses sacs à la main, il grimpa lestement à l'éclielle et laissa Debierne bouclie bée.
Le rusé bonhomme usait habituellement de semblables diversions, quand on le mettait au pied du mur et qu'il voulait trouver le temps de préparer sa réponse... Tout en chassant les bestioles goulues et en serrant dans un sac la grappe menacée, il songeait en son par-dedans:
— Nous y voici... Je vois venir ce pupille à la langue dorée... Il a joué le désintéressement pour nous amadouer et maintenant qu'il a gagné le cœur de ma nièce, il lance son tuteur à aies trousses... Il compte que l'oncle fouillera à l'escarcelle... Un instant, Bertrand!... On ne prend pas un vieux singe comme moi avec des belles phrases... Je te bâillerai la monnaie de ta pièce !
Prosper ne pardonnait pas àLamblin d'avoir fait manquer l'etret de son toast et il n'était
pas fâché d'avoir sa rcvancho. Porsuarlé que Pierre était sincèrement épris et esliiiiaiit que les choses étaient trop avancées pour que le jeune iiomne put honnêtement se dégager, il éprouvait une maligne joie en songeant qu'il allait leurrer les espérances du fiancé et le renvoyer quinaud.
— Le mal est réparé, murmura-t-il en redescendant de son échelle et en se rasseyant auprès d'Armand... Tu disais donc?
— Je te demandais si, à l'occasion d'un mariage qui nous réjouit tous deux et dont tu parlais tout à l'heure avec un juste enthousiasme, tu n'as pas l'intention de doter ta nièce par avancement d'hoirie ?
— Ouais !
Prosper inclina son chapeau sur son front, enleva son pince-nez, croisa ses mains sur son gilet, et lentement, choisissant ses mots, il commença :
— Mon vieux, tu connais mes principes : comme poète, et comme philosophe spiritualiste, je suis pour l'amour pur et désintéressé... Cet amour-là, le seul vrai, se nourrit de sa pro-
iT8 JEU-NES ET VIEILLES B.iRBES.
pre substance ; son feu, comme celui de la déesse Testa, demande à être entretenu par des mains pures, et j'estime que les calculs d'intérêt ne doivent pas jeter leur eau glacée sur cette précieuse ilamme. Pour mon propre compte, tu le sais, je fais peu decas du vil métal; nous sommes tous deux d'un temps où l'argent n'usurpait pas encore la place de l'enthousiasme et je suis resté l'homme de ce temps-là... L'argent est pour moi comme de la paille... comme de la paille!... Ce n'est donc pas parce que je tiens à mes écus que je me vois forcé de répondre négativement à ta mise en demeure... Non, ma réponse est dictée par des considérations plus élevées et plus philosophiques...
Satisfait de son exorde, Prosper s'arrêta un moment pour en admirer l'effet sur son interlocuteur. Il n'avait qu'un regret, c'est que Pierre Lamblin ne tut pas là pour l'entendre. Il aurait eu une inexprimable volupté à lui enfoncer entre cuir et chair chacune de ces phrases affilées, comme autant d'aiguilles ironiques.
— Je suis pour la méthode anglaise, continua-t-il en passant sa main sur ses lèvres élo-
(juontes,pas Je dot aux filles !... De cette façon, elles sont sûres au moins qu'on les épouse par vérilahle affection. La femme doit être dans la maison comme une (leur délicate, riche seulement de sa beauté ; le mari doit travailler pour que cette fleur s'épanouisse à l'aise et fructifie.
D'un air inspiré il montra deux pinsons qui sautillaient sur les basses branches d'un acacia.
— Vois les oiseaux!... Ils bâtissent euxmêmes leur nid, ils s'ingénient à le feutrer de mousse et de crin, à le capitonner de laine fine; l'amour les rend industrieux et artistes : ils se construisent des demeures merveilleusement confortables, et ni les oncles ni les pères ne leur viennent en aide... Les unions désintéressées font les familles nombreuses et les pays prospères... Tu ne me contrediras pas, car je t'ai entendu cent fois déplorer la faron dont se bâclent les mariages chez nous.
Debierne ne trouvait rien à répliquer, en effet. Au fond, il était de l'avis de Prosper; bien souvent, dans leurs causeries intimes, il
18tJ JEUNES ET VIEILLES BARBES.
avait soutenu la même thèse et déclaré que la préoccupation des mariages riches était la cause principale de l'alfaiblissement de la bourg'eoisie moderne. Il se bornait à écouter, en hochant le menton d un air songeur.
— C'est pourquoi, acheva victorieusement La Jngie, j'ai résolu de ne pas dépenser un sou pour l'établissement de ma nièce. Comme disait ma grand'mère : a On n"a pas plutôt donné qu'on n'a plus... » Les oncles trop généreux font les neveux ingrats. Je préfère conserver et arrondir mon patrimoine ; quand les deux époux le recueilleront après ma mort... le plus tard possible !... ils auront déjà assuré leur avenir. Cette fortune leur arrivera par surcroit et ils ne m'en seront que plus l'econiiaissants... Entendu, n'est-ce pas? Engage ton pupille à ne point revenir sur ce chapitre, car il perdrait son temps.
Debierne, un peu mortifié de sctre exposé à recevoir à bout portant ce refus catégorique, demeurait immoijilcj le front plissé, le regard perdu.
— Tu ne souilles mot! poursuivit M. de La
Jugie... On croirait, ma parole, que tu es fâché et que tu me donnes tort?
— Je pense comme toi, au contraire, et je trouve tes raisons indiscutables... Seulement, mon cher ami, nous sommes des rêveurs, nous autres ; les jeunes gens de maintenant ont des idées moins généreuses, plus prosaïques... Et j'ai peur que mon pupille...
— Ton pupille!... Est-ce qu'il se permettrait de marchander ma nièce?
— Non, non, se hâta de protester Debierne, il ignore ma démarche... Je suis venu chez toi spontanément. . . Je pensais que, n'ayant pas les raisons de M""^ Eparvier pour conserver tous tes capitaux, tu serais peut-être enchanté de donner à Madeleine cette marque d'amitié et... d'atténuer ainsi les difficultés contre esquelles ces enfants se heurteront à leur entrée en ménage.
— Mon cher, quand triompherait-on des difficultés de l'existence, si ce n'est pendant la jeunesse?... Je veux leur laisser tout le mérite de la victoire... N'en parlons plus!... Allons, voilà ces sacrées guêpes qui reviennent à la
charge!... Il n'est que temps que je retourne à ma besogne... Tu permets, mon vieux?... Ça presse!...
Il gravissait de nouveau son échelle; Debierne se leva et prit congé.
— A bientôt! lui cria Prosper... Lorsque ton pupille ira à La Varenne, charge-le de mes meilleures embrassades pour Madeleine... Je suis certain qu'il s'acquittera de la commission à merveille.
Perché sur les derniers échelons, en face de sa treille, le bonhomme ne put réprimer un sourire satisfait; puis il reprit son chantonnement familier en passant en revue chaque raisin.
— Dans le sac! fredonnait-il en introduisant successivement les grappes dorées dans les chemises de crin... Il pensait: « L'alîaire aussi est dans le sac et je m'en suis tiré à meilleur compte que je ne supposais... Mon Dieu, si le jeune homme m'avait plu, j'aurais été capable de mettre dans la corbeille une trentaine de mille francs... Mais jeter mon argent à un freluquet qui se moque de moi et me trouve
vieux jeu, comme Lamartine... Merci, rion ne presse!... Il est féru de Madeleine, il l'épousera quand môme et j'économiserai dix mille écus... Hé! hé! c'est assez « moderne », pour parler la langue de cet outrecuidant faiseur de toasts!... »
Pierre Lamblin attendait impatiemment le retour de son tuteur. 11 avait mal dormi, et contrairement à ses habitudes, s'était levé de bon matin. Après avoir accompagné Debierne jusqu'à la porte de l'Ermitage, il s'était installé dans la bibliothèque de la Fleurance et avait ouvert un livre pour tuer le temps ; mais sa fièvre d'inquiétude ne lui permettait pas de s'intéresser à ce qu'il lisait. Il parcourut machinalement une page ou deux, puis referma le livre et se promena à travers la pièce spacieuse, dont les fenêtres ouvertes laissaient voir le jardin inondé de soleil. Les jasmins et les clématites qui tapissaient le mur envoyaient à l'intérieur leurs pénétrants arômes ; mais il était insensible aux floraisons et aux parfums de cette glorieuse matinée d'août. Sa pensée
JEUNES ET VIEILLES BARBES. 48a
était ailleurs. Elle errait du rustique verger de La Varenne à cette vieille maison deTErmitaj^e 011 Debierne était en conférence avec La Jugie. — Qu'allait répondre Prosper? Et si sa réponse était négative, quel parti prendre"? Quel prétexte imaginer pour rompre un engagement que la famille Éparvier considérait déjà comme définitif?
Pierre revoyait Madeleine assise sous le mûrier et lui disant avec un sourire presque malicieux : « Oh! mon oncle Prosper, je ne m'illusionne plus sur ses promesses!... » Et en effet, la jeune fille, qui était intelligente, devait connaître La Jugie à fond. Lamblin, en y réfléchissant, commençait à craindre d'avoir été joué par ce faux bonhomme. « J'ai agi comme un écolier, pensait-il; je suis parti en campagne sur la foi de propos en l'air. Jamais dû me méfier des exagérations sentimentales de ce raseur de Prosper. Au lieu de manœuvrer avec circonspection et de m'éclairer prudemment, j'ai été del'avanten véritable étourneau et je me suis lancé dans une amourette romanesque ni plus ni moins qu'un simple novice.