‹ Jeunes et vieilles barbesChapitre 2 sur 2 · IG · texte numérisé non relu

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Décidément je suis plus jeune et moins fort que je ne croyais. »

Il se prenait en pitié et en même temps une secrète amertume, quelque chose comme un regret mêlé de remords, lui montait au cœur. Malgré son égoïsme, il n'était pas encore suffisamment cuirassé d'insensibilité, suffisamment a moderne » pour ne pas s'attendrir en se rappellant les heures exquises passées auprès de cette jeune fille si confiante et si sincère. Il ne pouvait s'empêcher d'éprouver un sentiment de honte et de malaise en songeant à la peine imméritée, à la cruelle blessure qu'il infligerait à cette enfant, s'il se voyait obligé d'en arriver à une rupture. Hélas ! en dépit de cette révolte de sa sensibilité, en dépit de cette piqûre intime du remords, l'abandon de Madeleine semblait déjà arrêté dans son esprit. Le seul fait de prévoir la possibilité d'une rupture démontrait trop clairement que, le cas échéant, il n'hésiterait pas à torturer ce jeune cœur qui s'était donné si franchement à lui.

Néanmoins le pressentiment même de cette déloyauté le tourmentait. Il en comprenait

trop bien rignominiciise indélicatesse pour ne pas souhaiter ardemment une solution qui lui épargnât ce lamentable dénouement. La terreur qu'il avait d'en être réduit à une pareille extrémité augmentait encore sa fièvre. Pâle, les yeux brillants, les mains agitées par une impatience nerveuse, il allait et venait d'un pas saccadé, puis s'arrêtait, brusquement, attentif aux moindres bruits. A chaque battement de la grille, il s'imaginait voir entrer Armand Debierne; son cœur sautait violemment. Son attente était trompée, il reprenait avec dépit sa marche désordonnée à travers la bibhotlièque. Il se demandait à quoi son tuteur pouvait employer un aussi long temps, il s'irritait déjà contre lui, l'accusant d'indifférence ou de maladresse, quand soudain Debierne parut sur le seuil de la porte-fènêtre,

— Eh bien! murmura Pierre d'une voix altérée, vous avez vu M. de La Jugie?

— Je le quitte, répondit tranquillement son tuteur; mon cher enfant, je te dois des excuses... Je m'étais trompé. Prosper m'a positivement déclaré qu'il ne doterait pas sa nièce.

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Pierre ne sourcilla pas, mais il sentit sa bouche devenir subitement sèche. Il regretta ses incertitudes de tout à l'heure; il lui sembla que jusqu'à ce moment les intentions libérales de La Jugie n'avaient pas été douteuses et que, seules, les paroles d'Armand venaient de porter un coup à ses espérances. Son aberration alla jusqu'à rendre ce dernier responsable de cette cuisante déception. Le calme avec lequel Debierne lui annonçait cette nouvelle accrut son exaspération et il lui lança un coup d'oeil agressif.

— Dureste, poursuivit Armand, La Jugie ala ferme intention de laisser à son décès toute sa fortune à Madeleine ; mais cette échéance n'est vraisemblablement pas prochaine et, comme dit le proverbe, on ne doit pas chausser les souliers d'un mort... Par conséquent, mon ami, il faudra nous résigner à épouser tout bonnement une jeune fille accomplie . . . L'espèce en est assez rare pour que tu naies pas lieu de te plaindre...

— Vous trouvez? répliqua sarcastiquement Lamblin.

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— Tu l'aimes et elle l'aime... Un amour partagé vaut tous les trésors de la terre.

— Cela se dit dans les romans, mais tout de même il faut vivre et je me demande comment nous y arriverons.

— Parbleu, tu travailleras!... Rien ne donne du ressort comme la nécessité d'assurer le bien-être de la femme qu'on aime... Tu es jeune, bien doué, et en outre tu n'es pas sans ressources... Tu habiteras la Joubardière où tu trouveras le vivre et le couvert, et quand, avec cela, on possède cinq mille francs de rente, on ne meurt pas de faim.

— Votre point de vue a singulièrement changé... L'autre jour vous estimiez que, pour un célibataire, c'était tout au plus une modeste aisance... Me voyez- vous vivant là-dessus avec une femme qui aura besoin de toilettes, et des enfants auxquels il faudra donner la becquée?

— Je te le répète, avec ta culture d'esprit et tes talents, tu doubleras facilement ton revenu. . . Quant à tes enfants, ils trouveront plus tard, pour s'établir, la succession de Prosper et aussi la mienne, car je compte l'instituer mon héri-

tier... Ce sera la réserve pour l'avenir et tu travailleras en attendant.

— Attendre, toujours attendre!... Voilà votre dada à tous, repartit aigrement Pierre: mais je n'ai pas le temps d'attendre, moi 1... Je suis ambitieux et impatient, je veux jouir en pleine jeunesse de ce qui fait la joie de vivre : le pouvoir, le luxe, la fortune...

— Tu raisonnes comme un païen.

— Et vous comme un idéaliste et nn sentimental.

— J'en suis fier... C'est parce que j'étais un idéaliste et un sentimental, que j'ai chéri silencieusement ta mère et que j'ai veillé sur toi, sur tes intérêts, sur ton avenir, pendant mes huit dernières années de jeunesse!

— Est-ce un reproche? interrompit Lamblin avec amertume.

— Non, mon ami, je t'ai donné mes soins et mon temps avec joie parce que je t'aimais... Et à ton tour, tu seras heureux de travailler pour ta femme, parce que tu l'aimeras!

— Ma femme!... Je ne suis pas encore marié.

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Armand Debierne eut un sursaut de surprise, et regardant sévèrement son pupille :

— Que veux-tu dire? Hésiterais- tu par hasard à tenir tes engagements?... Oui ou non, aimestu Madeleine?

— C'est justement parce qu'elle m'est chère que je demande à réfléchir... Une femme a besoin de luxe et de bien-être. Je ne veux pas que Madeleine ait à souIFrir d'une vie étroite et besog'neuse, ni qu'elle se repente plus tard de m'avoir épousé.

— Mais, malheureux, tu ne songes pas que si cette jeune fille t'aime, elle soulTrira mille fois plus cruellement, en se voyant abandonnée par l'homme en qui elle avait mis toutes ses illusions?

— Elle s'attristera pendant une semaine, un mois peut-être, puis elle se résignera... Cela vaudra mieux encore que toute une vie de privations, de récriminations et de regrets.

— Tiens, tu me révoltes!... C'était avant d'abuser cette enfant qu'il fallait faire ces raisonnements de vieillard ! ... Tu t'es moqué d'elle et de moi. Quand tu m'as prié de m'occuper

Je ce mariage, j'y ai consenti parce que je te croyais sincèrement amoureux ; je m'aperçois trop tard que tu as une machine à calculer à la place du cœur!

— Possible... Mais épouser une femme, c'est s'engager à la rendre heureuse, et l'homme qui se marie sans calculer ce que peuvent porter ses épaules est à la fois imprudent et malhonnête... Voilà mon opinion... Vous la trouverez sans doute terre-à-terre, mais je ne suis pas un romantique, moi!

— Non, tu es un égoïste!... Sache seulement que si tu reprends ta parole et si tu sacrifies Madeleine à ton égoïsme, tu porteras un coup mortel à notre amitié... Je te laisse à tes réflexions; j'espère encore que tu reviendras à de meilleurs sentiments et que tu hésiteras à commettre une vilenie... Bonjour!

Debierne partit indigné: Pierre remonta chez lui, crispé et nerveux, acheva rapidement sa toilette et sortit. Il avait besoin de marcher et de se détendre au grand air.\

Une vilenie !... Le mot était dur, mais au dedans de lui une voix aiguë criait qu'il était

mérité. On n'étouffe pas du premier coup certains scrupules généreux qui sont le privilège de la jeunesse. Tout en se répétant que la vie n'est pas un roman et qu'il faut, pour faire son chemin dans le monde, commencer par se débarrasser des illusions sentimentales qui entravent la marche, Pierre ne réussissait pas à chasser de sa pensée la séduisante image de Madeleine. Il lui semblait voir le limpide et sincère regard de M"*' Eparvier se tourner vers lui avec une poignante expression de tristesse. [1 lui en coûtait de déchoir dans l'esprit de cette loyale jeune fille et d'encourir son mépris, lorsqu'elle saurait pour quels misérables motifs il Tabandonnait. Cette pensée lui causait un malaise moral qui, peu à peu, lui devenait insupportable et qu'il essayait de dissiper en cherchant des excuses à sa conduite.

Ayant dès l'enfance beaucoup plus reçu que donné, cet enfant gâté était naturellement enchn à subordonner la personnalité des autres à la sienne propre et à considérer les devoirs que la vie sociale nous impose,

comme autant d'empiétements sur sa liberté.

— En somme, se disait-il, puis-je renoncer à ma carrière politique pour me condamner à l'existence obscure et casanière d'un gentillàtre campagnard? En épousant une fille pauvre, je sacrifie tous mes goûts et toutes mes aspirations. Je me condamne à une vie liardeuse et bourgeoise qui répugne à ma nature. Je me connais, j'en serai vite las, je regretterai mon sacrifice et je rendrai l'existence odieuse à celle même pour qui je me seraiimmolé. 'Elle souflVira, je serai malheureux et nos enfants supportej'ont le poids de nos communs déboires... N'est-il pas cent fois préférable de trancher dans le vif et de rompre courageusement un mariage dont les conséquences seraient désastreuses?.

Tout en s'inlerrogeant, il était arrivé à Tours et longeait le trottoir de la rue Royale. En passant devant Ihùtel du Faisan, il aperçut l'intérieur de la salle à manger avec ses tables rondes où le couvert était mis, et il se rappela qu'il n'avait pas déjeuné. En dépit des préoccupations qui le tourmentaient, il se sentait l'es-

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tomac délabré. Il entra dans la salle du restaurant et se fit servir des œufs, une côtelette et du thé.

Tandis qu'il mangeait solitairement, le vaet-vient des garçons, les physionomies des voyageurs attablés, distrayaient un moment sa pensée. — Non loin de lui, un jeune couple anglais déjeunait au Champagne. Le marij âgé de trente ans à peine, frais, blond et rose, très correct dans sa tenue de voyage : col cassé, cravate claire, complet de cheviot, était plein d'attentions pour sa jeune femme, jolie, finement aristocratique, vêtue d'une toilette printanière. Ce couple, qui paraissait encore au début du honetj moon, avait l'air heureux de vivre. Dans l'attitude abandonnée, les rires tendres, l'indifférence dédaigneuse des deux époux pour tout ce qui n'était pas eux, on devinait l'existence large et facile, l'habitude du confort, l'élégance raffinée de patriciens à qui la fortune permet de ne rien se refuser. Pierre les examinait d'un œil d'envie ; ses aspirations de jouisseur se réveillaient et étouffaient en lui ses derniers scrupules. — Non,

décidément, il ne pouvait renoncer pour des considérations purement sentimentales à satisfaire ce besoin de luxe et de bien-être qui lui était aussi indispensable que le pain. Il ne pouvait se résigner à la pauvreté et voulait conquérir sa place au soleil. Mais, pour cela, il fallait se sentir les coudées franciies et entrer dans la lutte, dégagé des impedimenta d'un ménage besogneux. — Quand il se leva de table et se retrouva dans la rue, il n'hésitait plus à rompre son engagement avec Madeleine ; la seule difficulté qui l'arrêtait encore était la façon dont il c(dorerait cette rupture. Il tenait à sauvegarder sa réputation de galant homme et ne se souciait pas qu'on attribuât sa reculade à un motif purement intéressé. — « Il ne faut pas, pensait-il, qu'on puisse m'accuser de n'avoir repris ma parole que le jour oij j'ai appris que M"'' Éparvier n'aurait pas de dot. Je dois trouver un prétexte en dehors de la (juostion d'argent, un l)iais (jui ménage ma dignité et atténue, tout au moins dans la forme, mes torts envers cette jeune fille. » — Mais, bien qu'il se piquât d'être inventif, il

avait beau fouiller dans son cerveau, il n'arrivait pas à découvrir ce prétexte ingénieux qui sauverait les aj)parences.

Tandis qu'il cheminait, la tête basse, il fut tiré de ses réflexions par un piaffement de chevaux et l'arrêt brusque d'un équipage de l'autre côté de la rue, en face d'un magasin de modes. 11 releva machinalement les yeux. aperçut dans un landau une élégante personne qui, du sourire et du geste, lui faisait signe d'approcher, et il reconnut M"'' des Yvelines.

Brusquement, une inspiration l'illumina et, avant même qu'il n'eût traversé la chaussée, il sentit le prétexte cherché s'épanouir dans son cerveau.

Madeleine connaissait son flirt avec M*"" des Yvelines; elle lui en avait parlé lors de leur dernier entretien à La Yarenne et avait laissé percer une pointe de jalousie. C'était ce soupçon jaloux qu'il fallait exploiter pour motiver une rupture. Si elle apprenait qu'il avait recommencé à fleureter ouvertement avec cette coquette, Madeleine était trop fière pour ne pas se détacher de lui la première. En suppo-

sant qu'elle ne prît pas elle-même les devants, il pourrait, lui du moins, mettre son manque de parole sur le compte dun retour de tendresse pour Clairette des Yvelines. Le monde, disposé à se scandaliser d'une rupture motivée par une déception d'argent, se montrerait plein d'indulgence pour une trahison dont la passion serait l'excuse. On dirait que Pierre s'était laissé reprendre dans les fdets d'une jolie femme; on plaindrait Madeleine, mais on plaiderait les circonstances atténuantes en faveur de l'infidèle et trop faible amoureux.

LamJjlin avait rapidement entrevu tout cela en franchissant la chaussée. Dès qu'il fut près du landau, M"' des Yvelines l'apostropha en minaudant et en jouant de la prunelle :

— Vilain ingrat, venez qu'on vous gronde ! Est-ce ainsi que vous tenez vos promesses?... Voilà plus de quinze jours que j'attends votre visite... Avouez que vous m'avez totalement oubliée !

Pierre, avec un aimable sourire au coin des lèvres, se défendait mollement : — 11 avait été d'abord obligé de tenir compagnie à son tuteur

pendant les premiers jours, puis un travail urgent l'avait absorbé.

— Pas assez cependant pour vous empêcher de déjeuner à rErmitage avec les Rambert , répliqua malignement Clairette ; vous y étiez attiré, il est vrai, par les beaux yeux de M"'- Éparvier... Vous voyez que je sais tout.

— Je vous jure, protestait Pierre, que je comptais, dès demain, vous rendre visite.

— Oh ! les serments ne vous coûtent rien, c'est connu!... 3Iontez d'abord près de moi; vous vous confesserez mieux dans le landau qu'au milieu de la rue.

Il obéit, s'installa près de la dame et, tandis que la voiture roulait au petit pas, il chercha à prendre la main de Clairette.

— Suis-je pardonné ? murmura-t-il de sa voix câline.

— Hum ! je ne sais si je dois vous donner la main... Vous aurez fort à faire pour expier vos péchés.

— Imposez-moi une pénitence.

— Je vous prends au mot. — Si vous voulez

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avoir l'absolution, vous viendrez dès aujourd'hui à rOrfrasière.

— La pénitence est fort douce... Pourtant, permettez.

— Pas de défaites !... Vous êtes mon prisonnier et je vous enlève... Du reste, vous ne vous ennuierez pas chez moi... Vous y trouverez les Grandclos et le sous-préfet de Loches, qui sera enchanté de vous recommander à vos électeurs futurs... C'est dit, n'est-ce pas, nous partons?

Pierre objecta faiblement qu'il n'avait pas prévenu son tuteur et qu'il ne pouvait décemment se présenter à l'Orfrasière en costume du matin.

— Ne vous embarrassez pas pour si peu, répondit Clairette; une fois au château, vous écrirez un mot à M. Debierne; Firmin le lui remettra cet après-midi et rapportera votre valise... Dites oui tout de suite, ou je ne vous revois de ma vie !

— Vous êtes irrésistible, murmura Pierre en lui baisant la main.

— A la bonne heure!... Firmin, à l'Orfrasière et vivement !

Lé landau partit au grand Hrul, biùla le pavé de la rue Royale et disparut bientôt dans l'avenue de Grammont au milieu d'un tourbillon de poussière ensoleillée...

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Le nua^e qui avait, au départ de Pierre, jeté une ombre d'inquiétude sur le bonheur de Madeleine, se dissipa de lui-même, insensiblement, comme il était venu. Il s'envola, pareil à ces brumes d'été qui voilent un matin le bleu du ciel et s'évaporent à l'ardeur du soleil de midi. Cette anxiété sans cause apparente ne résista pas à la chaleur du cœur aimant de la jeune fille. M"** Éparvier s'abandonna de nouveau entièrement à la joie d'avoir mérité la tendresse du seul homme qui eût sérieusement occupé son âme. l']lle avait maintenant la certitude de posséder cet amour si longtemps considéré comme une insaisissable cliimère, et, tout éblouie encore de cette inespérée fortune, elle ne savait de quelles actions de grâce remercier la destinée. Lamblin, avec

quelques mots magiques, avail fait jaillir la source d'affection qui hruissait dans le cœur de Madeleine comme en un puits scellé, et la jeune fille écoutait, ravie, le bouillonnement de ces eaux vives, librement épanchées. Elle mettait généreusement au compte de Pierre cette tendresse qui émanait d'elle seule et se croyait passionnément aimée, parce qu'elle aimait passionnément.

Pendant les premiers jours, elle fut pleinement heureuse; elle jouit de cette félicité qui paraît complète parce qu'elle est faite d'espérances encore intactes et de sensations non encore émoussées. La joie des veilles de fête n'est-elle pas sans mélange, parce qu'on peut emplij- cette veillée de rêves savoureux, et s'imaginer que le lendemain les réalisera?

La première goutte d'amertume fut versée sur ce bonheur par M™'' Éparvier. La veuve, toujours occupée et toujours mécontente d'elle-même, supportait difficilement le contentement des autres. La joie de son prochain lui apparaissait volontiers comme goûtée à son détriment, et elle éprouvait le besoin de

rappeler les gens heureux a une plus exacte appréciation des misères de ce monde, en mêlant charitablement au lait qu'ils buvaient un filet de vinaigre. Elle appartenait à la catégorie de ces fées maussades qui sont enchantées d'annoncer une mauvaise nouvelle. — En voyant Madeleine aller et venir, radieuse et légère à travers la maison, elle prit son air doucereusement dolent et dit en hochant le menton :

— Te voilà heureuse... Tant mieux ! A ton âge on se contente à peu de frais. Pourtant ne te monte pas la tête et ne chante pas trop haut, pour ne pas être obligée ensuite de déchanter... Ma pauvre fille, ne jubile pas aussi ouvertement; c'est inconvenant, d'abord, et puis tu risques de donner à ton fiancé une trop haute opinion de son mérite... Il est déjà assez disposé à se croire irrésistible. Entre nous, ce monsieur semble un peu infatué de lui-même et je trouve qu'il ne se presse pas de profiter de la permission que je lui ai accordée. Il aurait pu déjà revenir à La Vanne ou, du moins, t'envoyer des fleurs...

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Cela se passait ainsi de mon temps oL si la mode a changé, c'est tant pis !

Pour échapper à la maligne iqflucnce de ces suggestions chagrines, Madeleine se hâtait de quitter la maison et de se réfugier à l'ombre du vieux mûrier, confident de ses joies et aussi de ses ennuis. En dépit de sa confiance, elle s'avouait intérieurement que, dès la veille, elle s'était attendue à voir son fiancé apparaître à La Varenne. Deux lieues à peine séparaient la maison de sa mère de la Fleurance; c'était pour un amoureux une distance facile à franchir, surtout quand cet amoureux a un bon cheval à sa disposition.

Pour excuser Pierre, Madeleine trouvait, à la vérité, d'ingénieuses raisons. — Son retard, probablement, était dû à de délicats scrupules : leurs fiançailles n'ayant pas encore été officiellement annoncées aux amis de la famille, il avait cru sans doute plus convenable d'espacer ses premières visites. — N'importe, elle l'aurait préféré moins discret et moins correct. Sans ajouter foi aux insinua-

lit)ns de M'"" Éparvier, elle sentait au dedans d'elle une pointe d'inquiétude.

C'était le dimanche que Debierne avait présenté son pupille à La Varenne; bien qu'on fût arrivé au vendredi suivant, le jeune Lamblin n'avait pas encore donné de ses nouvelles. Le lendemain étant le jour du marché aux grains de Tours, M"'^ Éparvier, constamment occupée de ses propres intérêts, partit dès le matin pour la ville avec son clôsier. Elle avait du blé à vendre et ne comptait rentrer à la maison qu'après midi. — Restée seule, Madeleine déjeuna rapidement et alla s'installer sous le mûrier avec sa corbeille à ouvrage.

« Si Pierre avait l'inspiration de me faire sa visite aujourd'hui, pensait-elle, nous pourrions causer tranquillement sans avoir un tiers entre nous... Qui sait? Cette bonne idée lui viendra peut-être?... L'oncle Prosper lui aura appris que maman s'absentait souvent le samedi, et il aura retardé son voyage afin d'avoir la chance de me trouver seule... Ce n'est pas très aimable pour maman, ce calcul... mais tant pis ! je n'aurai pas l'air de m'en

apercevoir... Voilà cinq jours pleins qu'il a déjeuné ici, et il no voudra certainement pas attendre à dimanche... Oui, quelque chose me dis que je le verrai aujourd'hui ! »

En môme temps, elle relevait la tète au moindre bruit, écoutait attentivement si elle n'entendrait pas le trot d'un cheval... Dans le rustique verger solitaire, le silence n'était interrompu que par le bourdonnement affairé des mouches attirées autour des mûres écrasées. Au loin, parmi la plate étendue des champs aveuglés do soleil, aucune rumeur, sauf parfois le cheminement lourd d'une voiture de routier sur la route bordée d'ormes noueux. — Tout à coup, Madeleine tressaillait. Son ouie, affinée par la fièvre de lattente, percevait un bruit de pas dans le chemin empierré.-.., puis le grincement dos gonds de la porto cochère. — Plus de doute, cotte fois ; c'était pour sûr Pierre qui avait fait la route à pied et qui entrait dans la cour! — La jeune fille se levait en sursaut et se dirigeait précipitement vers la maison.

Ce n'était pas Pierre, mais une lettre de lui

apportée par k- piéton. Dès qu'elle eut jeté les yeux sur la suscription, Madeleine reconnut cette écriture menue, nette et rageuse, dont les caractères l'avaient frappée à la lecture des vers de la philippine. La lettre était adressée à « Mademoiselle Éparviei- » . Tandis que d'un doigt tremblant elle retournait l'enveloppe pour en déchirer les plis, sou cœur se serra douloureusement : — sur un listel bleu gravé autour du cachet, elle venait de lire : « L'Orfrasière, par Joué (Indre-et-Loire). »

L'Orfrasière !... C'était là que demeurait M'"'' desYvelines. Pierre lui écrivait de la maison de cette femme avec laquelle il avait fleurté, le jour de la noce Rambert!... Surle-champ. Madeleineeut le pressentiment d'un désastre. Ses oreilles tintaient, et il lui semblait entendre l'écroulement de son bonheur. Très pâle, les mains froides, les tempes comprimées, elle revint s'asseoir sous le mûrier et ouvrit la lettre. Ladresse du château de rOrfrasière se retrouvait gravée à l'angle du vélin oblong d'où se dégageait une féminine odeur d'héliotrope blanc.

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« Chère Madeleine, écrivait Pierre, pardonnez-moi de vous envoyer ce l)illet, au lieu d'aller moi-même vous porter mes excuses à La Varenne. Mais la vie est ainsi faite que nos rêves les plus chers sont brusquement dispersés par une divinité capricieuse. Pour moi, cette méchante fée est la politique. Elle est venue impitoyablement bouleverser mes projets de bonheur, en me rappelant qu'une fois enrôlé sous un drapeau, on n'a plus le droit de déserter le champ de bataille. Si je n'avais écoutéquemon cœur, j'aurais renoncé à suivre une carrière pour laquelle je m'étais préparé depuis des années, mais qui a maintenant à mes yeux le cruel désavantage de m'éloigner de vous pour un temps hélas ! indéterminé. Malheureusement, les impérieuses lois de la lutte pour la vie me commandent d'envisager l'avenir et de conquérir, avant tout, une position qui me permette plus tard de reprendre, s'il en est temps encore, le beau rêve interrompu. Mon seul remords est de ne pas vous avoir avertie. J'aurais dû vous avouer franchement la nécessité où je suis d'agir au rebours de mes

inclinations et de mes sentiments; j'aurais dû vous épargner l'amertume des espérances déçues. Le pouvais-je ! quand j'étais pris par un charme qui me soulevait au-dessus, de la réalité'?... Je cherchais à me faire illusion, j'ouhliais que je risquais ainsi de vous tromper en m'abusant moi-même. J'ai été témérairement coupable, je me le crie en me frappant la poitrine, et mon tuteur auquel j'écris d'aller vous voir, vous dira à quel point je souffre d'avoir été si peu sincère avec vous et avec moi-même. Il vous instruira plus complètement des circonstances qui m'entraînent malgré moi hors du chemin où j'aurais aimé à marcher doucement à vos côtés ; il vous expliquera cet illogisme qui m'oblige à m'éloigner de vous, tout en vous chérissant, et qui donne à ma conduite je ne sais quoi d'odieux. — 31e pardonnerez-vous jamais, ô Madeleine, cette apparente infidélité qui n'est, au fond, qu'une navrante impuissance à lutter contre limprévu lie la vie"?... Quelque chose me dit que vous resterez offensée et inflexible ; -^ ce sera justice. Mais, clémente ou implacable, je ne

VOUS oublierai jamais. Je garderai préoieusemenl votre poétique et pure rnéinoiro ; je vous serai reconnaissant de m avoir fait entrevoir la réelle image que je me formais d'une idéale fiancée. Votre souvenir viendra comme un hôte mélancolique s'asseoir dans cliacun de mes tristes gîtes; il me consolera de l'humaine infélicité, et si je réussis à devenir quelqu'un, c'est que j'aurai été poussé par le désir d'être un jour digne vous.

« Pierre La.mblln. »

Une première fois, Madeleine lut à travers un brouillard ces phrases entortillées oi"! l'embarras du signataire se déguisait sous une affectation de vague tristesse. Le coup porté était trop rude, sa souffrance était trop vive pour qu'elle put d'abord approfondir le sens de ce billet dont les lignes dansaient devant ses yeux. Elle ne comprenait qu'une chose : — la lettre avait été écri te à l'Orfrasière ; Pierre la sacrifiait à 31""" des Yvelines. — Ainsi, dès le premier moment, le subterfuge imaginé par Lamblin avait plein succès, puisqu'il induisait

M"'' Epai'vier à mettre sur le compte d'un entraînement passionné cette rupture uniquement motiv'ée par un calcul d'argent inavouable.

Peu à peu, dans l'esprit de la jeune fille, le désordre produit par ce désastre inattendu fit place à une douleur plus amèrement lucide. Elle relut le cruel billet : en toutes ces phrases habilement tournées il n'y avait pas un seul mot qui sonnât franchement, pas un seul accent parti du cœur. Pierre, à la vérité, n'osait pas lui adresser un adieu définitif et laissait obscurément entrevoir l'éventualité d'un retour; mais cette hypocrite ambiguïté paraissait à Madeleine plus injurieuse qu'un congé brutal. Elle révoltait sa sincérité; elle envenmiait sa blessure, en ajoutant à l'infidélité une ollensante indélicatesse. — Connnent avait-il pu croire (jueu lisant cette lettre écrite dans la maison même de M™" des Yvelines, Madeleine aurait la faiblesse d'espérer une récouciliation et d'estimer encore un homme qui l'abandonnait pour satisfaire un caprice? Quel opinion avait-il donc de son

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caractère et de son cœur?... Dans un mouvement de fierté indignée elle déchira en menus morceaux le billet de Lamblin et alla en noyer les débris dans un vieux puits à demi obstrué par les ronces et les pariétaires. Que ne pouvait-elle aussi noyer dans leau vcrdâtre lo souvenir de cette tendresse si franchement donnée par elle, si outrageusement dédaignée par Pierre!... Mais tandis qu'au fond de l'obscur réservoir les derniers lambeaux de la lettre disparaissaient submergés, elle sentait avec désolation son amour surnager obstinément dans son cœur. — Elle songeait malgré elle aux délices des aveux échangés à l'Ermitage, à l'enchantement dans lequel elle avait vécu huit jours et, jugeant désormais l'existence vide et misérable, elle demeurait agenouillée au bord du puits, les mains pendantes, ne trouvant plus assez de force pour se relever, n'ayant même pas la consolation de pouvoir pleurer.

Elle fut tirée de sa prostration par la voix de M™ Éparvicr. La veuve venait de rentrer et, debout sur le perron, elle appelait sa fille

avec des intonations à la fois impérieuses et dolentes. Madeleine se redressa avec peine et essaya de reprendre un peu de sang^-froid. Elle savait le peu de fond qu'elle pouvait faire sur la sensibilité de M"® Éparvier et elle était résolue à lui cacher pour le moment le coup qu'elle avait reçu , si toutefois raltéralion de son visage ne la trahissait pas.

Elle trouva sa mère dans un état d'agitation qui ne lui permettait pas de s'apercevoir des souffrances d'autrui.

— Eh bien ! dit-elle, dès qu'elle aperçut la jeune fille, j'en ai appris de belles à Tours ! J'ai rencontré les Rambert et ils m'ont expliqué la raison du silence inconvenant de M. Lamblin... Sais-tu où ce monsieur passe ses journées tandis que nous nous morfondons à attendre sa visite"?... Il est à TOrfrasière, chez M'"*' des Yvelines, une effrontée coquette dont il s'est amouraché !

Madeleine ne put réprimer un tressaillement douloureux. — Ainsi la déloyale conduite de Pierre était déjà connue du public, et elle, si sauvage et si 11 ère, se voyait livrée en pâture

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aux commérages et aux liumiliants apitoiements des indifférents !... Toute dissimulation devenait inutile maintenant et, pour abréger du moins des explications pénibles, elle crut devoir répondre froidement :

— Je le savais.

— Comment, tu le savais ! s'exclama M"^ Éparvier suffoquée, et tu ne m'en as rien dit?... Tu restes là, de sang-froid, et tu ne t'indignes pas?

— Pourquoi m'indignerais-je ? répliqua Madeleine, si ce qu'on raconte est exact, tout l'odieux retombe sur M. Lamblin... C'est lui qui est à plaindre, et non pas nous, qui n'avons rien à nous reprocher.

— Tu es philosophe, à ce qu'il paraît... Mais si de pareils affronts ne te touchent pas, ils me blessent, moi, et terriblement!... Je n'entends pas qu'un freluquet de cette espèce se joue d'une famille respectable comme la nôtre, et je vais écrire à M. Debierne pour lui laver la tète...

— Maman, déclara la jeune fille d'un ton très ferme, tu ne feras pas cela... M. Debierne

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n'est pas responsabJe de la légèreté de son pupille. Je suis certaine que s'il connaît sa conduite, il en souffre plus que nous et je ne veux pas que nous offensions par des reproches injustes un homme qui a toujours été bon pour moi.

— A merveille ! gémit aigrement M°'Éparvier, tu supportes qu'on offense ta mère et tu es pleine de ménagements pour les étrangers... Que je suis donc malheureuse!... Je n'ai de chance en rien et tout se tourne contre moi!... Ce Prosper, j'étais sûre qu'il commettrait quelque maladresse, du moment où il se mêlait de nos affaires... Tu me permettras du moins de lui écrire, à celui-là!... Il faut qu'il aille trouver M. Debierne et qu'il sache de lui si, oui ou non, M. Lamblin veut tenir sa parole... Nous ne pouvons rester plus longtemps dans l'équivoque !

Au fond, M™'' Éparvier, tout en se lamentant, ne pouvait admettre que le mariage de sa fille fût irréparablement rompu. Elle se flattait encore de l'espoir qu'on avait exagéré malignement l'infidélité de Pierre et elle comptait sur

rintervention de M. Debierne pour loul raccommoder. Son incertitude ne dura pas longtemps, car, au plus fort de ses doléances, la femme de chambre vint annoncer que M. Debierne était dans la cour de La Varenne et demandait si ces dames pouvaient le recevoir.

— Faites entrer ! s'écria la veuve, dont la figure perdit sa dépression dolente et prit une solennelle dignité.

Armand fut introduit dans le salon ; mais dès qu'il parut, son attitude ne laissa plus de doute sur le caractère fâcheux des nouvelles (ju'il apportait. Son visage était consterné.

— Mesdames, dit-il, je viens faire près de vous une pénible démarche. Les rêves que je formais pour l'établissement de mon pupille ne peuvent se réaliser, par suite de circonstances indépendantes de ma volonté. J'en suis profondément affligé et je vous prie, personnellement, d'agréer mes plus humbles et mes plus douloureuses excuses... C'est pour moi une si rude déception, que je ne puis y croire... J'espère encore qu il ne s'agit que d'un regrettable ajournement...

M'iie Éparvier ouvrait la bouche pour répondre, mais Madeleine lui coupa hardiment la parole :

— Monsieur, dit-elle en s'avançant vers Debierne, je ne sais quelles peuvent être les intentions de votre pupille ; quant à moi, ma résolution est prise... Veuillez informer M. Lamblin que je lui rends sa parole et qu'il est absolument libre.

Cette déclaration si spontanée et si catégorique confondit M"^"^ Éparvier. En même temps qu'elle lui enlevait tout espoir de raccommodement, elle rendait la discussion inutile et la privait de la satisfaction de récriminer.

— Je m'abstiens, s'écria-t-elle rageusement, de qualifier la déplorable conduite de votre pupille... Puisque ma fille a pris sur elle de vous notifier sa résolution, je n'ai rien à ajouter... Votre servante, monsieur !

Furieuse de n'avoir pas été consultée, elle ouvrit violemment la porte et disparut.

Celle brusque sortie déconccrla Debicrne. Il regarda Madeleine comme pour lui demander une explication, et fut frappé de l'altération de ses traits. Elle avait les lèvres décolorées et crispées, les yeux secs et sombres. Devant cette tragique désespérance, le cœur (l'Armand Debierne fut remué d'une tendre pillé. Ayant souffert jadis du même mal, il comprenait mieux que tout autre le ravage exercé dans l'intérieur de cette âme vierge par l'arracbement de ses plus cbères illusions. Il aurait voulu trouver des mots magiquement consolants pour adoucir cette douleur ; mais il savait, par expérience, que même la parole d'un ami est impuissante à soulager les peines d'amour, et qu'en cliercliant à panser certaines

blessures, on risque d'en rendre la brûlure plus cuisante.

Il se rapprocha néanmoins de la jeune fille, et prenant dans les siennes sa main glacée :

— Madeleine, murmura-t-il, vous souffrez?

— Ne vous occupez pas de moi, répondilelle en secouant négativement la tète.

— Ma pauvre enfant, insista-t-il, je serais désolé d'être importun. Permettez-moi pourtant de vous répéter combien je regrette ce qui est arrivé... Je suis la cause involontaire de votre premier grand chagrin, et je ne me pardonnerai jamais de vous avoir fait si maladroitement souffrir.

Tandis qu'il s'efforçait de témoigner délicatement ses regrets, il causait, sans le savoir, une peine plus vive à Madeleine, en froissant sa fierté déjà si cruellement endolorie.

— Non, protesta-t-elle, vous n'avez pas de reproche à vous adresser... J'ai eu un momeni d'aberration, j'ai cru qu'on pouvait m'aimer, je me suis trompée et je ne dois m'en prendre qu'à moi de ce qui ni'arrive.

— Le conduite de Pierre est indigne !

s'écria impétueusement Dcbiernc; il allectait, en me parlant de vous, une si chaleureuse tendresse, que j'y ai été trompé moi-même !,.. Pouvais-je me douter que cet amour dont il m'entretenait à toute heure se refroidirait devant une misérable question d'argent?

— Vous dites? demanda Madeleine en fixant sur son interlocuteur ses yeux aux pupilles dilatées par une douloureuse surprise.

— Je dis (jue les façons de la génération actuelle me révoltent... Quelle triste époque que celle où les jeunes gens les mieux doués, comme Pierre, n'osent épouser la femme qu'ils aiment, uniquement parce qu'elle n'a pas de dot !

— Ainsi, reprit-elle d'une voix altérée, c'est à ma seule pauvreté qu'il faut attribuer l'éloignement de votre pupille?

— Hélas ! répondit ingénument Debierne, c'est pour ce piteux motif qu'il s'est retiré et que nous nous sommes brouillés... Aviez-vous supposé qu'il pût en avoir d'autres?

— Oui, répliqua sarcastiquement la jeune

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fille, on prétondait que M""*^ des Yveline.s lui avait tourné la tête et j'avais la simplicité de le croire... Je préfère la raison que vous me donnez ; elle est moins mortilianto pour mon amour-propre et elle me laisse moins do regrets... Oh! Dieu, murmura-t-elle en s'asseyant et on se cachant la figure dans les mains, et je l'ai aimé !... Quelle honte !

Cette plainte, jaillio presque involontairement des lèvres de Madeleine, contredisait si manifestement l'ironique satisfaction exprimée d'ahord , qu'elle consterna le malheureux Debierne. Il comprit qu'il avait commis une lourde gaucherie et qu'en révélant à M"^ Éparvier les calculs intéressés de Pierre, il venait d'arracher à l'abandonr née sa suprême illusion» Contrit et dépité d'avoir une seconde fois meurtri cette adorable lillc, il se pencha airectueusement vers elle :

— Chère Madeleine, dit-il, je sens que mes paroles exaspèrent votre chagrin au lieu de l'adoucir... Sachez pourtant que vous avez en moi un ami dévoué, quoique maladroit... Je

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no veux pas être indiscret et je vais prendre congé de vous.

— Oui, balbutia-t-elle, sans écarter ses mains de sa figure, je sais que vous êtes bon... Merci! — Mais laissez-moi, je vous en prie !

Debierne sortit navré. — Quand elle eut entendu retomber sur lui la lourde porte d'entrée, Madeleine se leva et quitta le salon à son tour. Elle ne se souciait pas de subir de nouveau les récriminations de sa mère; elle se sauva au fond du jardin, sous le mûrier, son refuge ordinaire. Là, elle espérait que personne ne viendrait la déranger; elle pourrail y pleurer à son aise, quand les larmes qui létoufFaient réussiraient enfin à jaillir de ses yeux.

Mais les larmes ne venaient pas. Le désespoir étreignait sa poitrine connue un cercle de fer et y emprisonnait les sanglots. — Après avoir, la veille encore, remercié le ciel de son bonheur, elle se jugeait maintenant la plus misérable des créaturfs. La colère la prenait, lorsqu'elle songeait combien elle avait été

m JKUNES ET VIEILLES BARBES.

crédule. Pierre ne lui avait fait la cour que parce qu'il espérait se marier richement et elle, avec son besoin de se dévouer et son imagination candide, n'avait pas même soupçonné qu'il pût mentir. Froidement ou, — ce qui était plus humiliant encore, — poussé par une fantaisie purement sensuelle, il avait joué pour elle la comédie de l'amour. A cette pensée, la honte la suffoquait. Le rouge lui montait au visage, au souvenir de leurs tête-à-tête, de leurs regards fondus l'un dans l'autre, de leurs mains étroitement unies, et des baisers qu'elle avait reçus. Pour une fille sévèrement élevée et pure comme Madeleine, ces privautés accordées à un homme qui ne l'aimait pas, équivalaient à une avilissante profanation. Elle se croyait salie à jamais par des caresses dont la sensation troublante lui revenait maintenant comme un remords. Pendant qu'elle lui permettait de baiser ses yeux et qu'elle lui murmurait de tendres paroles, Pierre, lui, supputait le chiffre de sa dot et, une fois convaincu de la pauvreté de sa liancée, se hâtait de retirer sa parole... Afin do

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donner lo clianyo à celle dont il se moquait, il avait osé dater sa lettre d'adieu de la maison de M™" des Yvelines, ajoutant ainsi une indélicatesse à une déloyauté. — Et c'était là le héros de son unique roman de jeunesse, l'homme auquel elle avait ingénument ouvert le trésor de son cœur!

Un amer dégoût lui crispait les lèvres. Elle était lasse d'elle-même et des autres. Elle ne voyait plus désormais dans la vie qu'une suite de journées ternes, désenchantées, s'en allant à la débandade, sans raison d'être et sans but.

Le bourdonnement des abeilles autour du mûrier accompagnait comme un ironique murmure ces réflexions désolées. Occupée à contempler en elle-même le triste écroulement de ses illusions, Madeleine n'avait plus de regards pour le monde extérieur. Elle ne s'apercevait pas que l'après-midi tirait à sa fin et que le soleil, plus oblique, jetait des couleurs magnifiquement empourprées sur les charmilles et les massifs de rosiers. — Indifférentes au chagrin de la jeune fille, les roses s'épanouissaient, plus que jamais odorantes; les ramiers

quittaient la cime fraîche des noyers et traversaient dun mélodieux bruit d'ailes le jardin ivre de soleil. Dans cette paix radieuse du soir, un pas net et viril résonna sur le gravier de l'allée. Madeleine tressaillit, releva la tète et reconnut Martial Métivicr (jui se dirigeait vers le rond-point oii le vieux mûrier allongeait son ombre. Dans l'état d'esprit où elle se trouvait, cette visite la surprenait péniblement et elle était tentée de s'y soustraire. Mais Martial lavait déjà vue sans doute; elle n'osa pas s'éloigner et, faisant un violent effort pour dissimuler sa tristesse, elle demeura immobile sous le mûrier.

Quelques secondes après, Martial arrivait près d'elle. La marche l'avait un peu oppressé et cet essoufflement, joint à une secrète émotion, donnait à son maintien quelque chose de gauche et de contraint.

— 3Iademoiselle, balbutia- t-il en saluant Madeleine, pardonnez-moi de vous déranger... .l'ai su que vous étiez au jardin et j'ai pris la liberté de venir vous y trouver... au risque <rétre indiscret.

JEUMiS lîT VIEILLES HARIIES. Si-

En même temps il déposait avec précaution sur le banc rustique un objet qu'il portait sous le bras, — un objet de forme oblongue, enveloppé dans de vieux journaux.

— Bonsoir, Martial, répondit M"" Éparvier avec un sourire forcé au coin de ses lèvres pâlies; j'aurais mauvais gré à vous accuser d'indiscrétion, car vous venez rarement à La Varenne... Nous ne nous sommes pas vus, je crois, depuis...

— Depuis la noce de M"*^ Rambert, aclieva Martial.

Ce souvenir évoqué innocemment apportait à l'esprit de Madeleine toute une association d'idées douloureuses. Sa figure s'altéra de nouveau si visiblement que le jeune bomme, frappé de sa pâleur, ajouta :

— Vous n'avez pas été malade depuis ce temps, mademoiselle Madeleine?

— Non, Martial, je vais bien... Mais parlons de vous... Etes-vous toujours content de votre situation?

— Merci, tout marche à souhait: nous avons été très occupés à la fabrique et c'est ce

228 JEUiNES ET VIEILLES BA.RBES.

(jui m'a empêché de venir plus tôt... Mais aujourd'hui samedi j'ai quitté ma besogne de meilleure heure et j'ai résolu de passer mon dimanche à la clôserie... D'ailleurs, je voulais vous apporter un échantillon de mon travail. Il avait repris l'objet déposé sur le banc et le débarrassait de son enveloppe.

— J'ai appris là-bas, poursuivit-il en rougissant, une nouvelle qui m'a décidé à me hâter... Excusez-moi si je m'explique mal, je ne sais pas tourner un compliment, mais le bibelot que voici vous exprimera les vœux que je forme pour votre bonheur.

— Je... ne vous comprends pas, murmura faiblement Madeleine.

— C'est ma première œuvre sérieuse, acheva Martial en lui présentant la jardinière qui avait excité la convoitise de Lamblin... On la trouve assez réussie et elle vous revenait de droit, à vous qui m'avez toujours encouragé... Je vous prie de l'accepter comme mon cadeau de fiançailles.

La figure de Madeleine était redevenue d une rigidité marmoréenne.

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— On vous a dit que j'étais fiancrc:' InttM-l'oinpit-ellc d'une voix sourde.

— Oui, mademoiselle... J'ai entendu parler (le votre futur mariage et...

— On vous a trompé... Je ne me marie pas.

— Est-ce possible? s'écria-t-il presque jovcuscment. — Sa fig^ure s'était subitement illuminée; mais au même moment il regarda Madeleine, constata la profonde altération de son visage et eut l'intuition de la tragédie qui se passait dans l'âme de la jeune fille.

— Pardon ! murmura-t-il.

Puis il se tut. Un silence gênant régna sous le mûrier, dans l'ombre duquel la jardinière étalait la grâce de sa forme et la gaieté de ses couleurs.

Madeleine, voyant l'embarras de Martial, et ne voulant pas le désobliger, surmonta de nouveau son trouble.

— Non, répéta-t-elle, il n'est pas question pour moi de mariage... Mais je ne vous en suis pas moins reconnaissante de votre bonne pensée, Martial, et j'accepte votre cadeau... Vous ne pouviez me faire un plus grand plaisir

t2?.0 JEUNES ET VIEILLES BARBES.

que de me donner votre première œuvre.

Elle prit la jardinière sur ses genoux, l'examina, et l'art a un si magique pouvoir qu'à l'aspect de cette belle chose, l'admiration qu'éprouva la jeune fdle insensibilisa un moment sa douleur.

— C'est très beau! dèclara-t-ellc ; vous deviendrez un artiste, Martial.

— Dieu vous entende! répliqua-t-il, je le voudrais.

— On peut tout ce qu'on veut, quand on est doué comme vous... Ah! soupira-t-elle, vous êtes heureux de pouvoir vous absorber dans une occupation que vous aimez... Le travail empêche de voir les laideurs et les misères de ce monde... Vrai, je vous envie!

Il la regardait tout ému, plein d'une tendre compassion pour cette douleur cachée qu'il entendait vibrer comme un écho dans les brèves paroles de la jeune fille. Il devinait et reconstituait la douloureuse histoire de Madeleine. — Ce Pierre Lamblin, qu'il avait détesté à première vue, s'était sans doute rendu coupable de quelque vilaine action et le mariage

|)r()jclt; élaiL devenu impossible. 31"'' Eparvicr aimait le pupille d'Armand Debierne, elle avait j)ris pour une passion sincère ce qui nétail qu'un caprice et un faux semblant, et ce l'at lui avait brisé le cœur. — L'idée de ce mariage rompu réjouissait secrètement Martial ; mais en même temps, à la vue de la pâle figure de 3Iadeleine, une angoisse lui serrait la gorge et il s'en voulait de sa joie cruelle.

M"'' Eparvier était redevenue silencieuse et distraite. Elle demeurait immobile, les mains jointes autour de la jardinière posée sur ses genoux, les yeux dans le vide. Martial comprit (jiiil devait respecter cette muette douleur et qu'en ce moment sa compagnie devenait importune.

— Mademoiselle Madeleine, dit-il, je suis content que ma faïence vous plaise et je tâcherai de faire mieux encore... Je vous quitte pour aller embrasser le père, qui ne m'attend pas et pour qui ma visite sera une bonne surprise... Je reviendrai vous voir un autre jour.

— Oui... Un jour où vous repasserez par La Yarcnne. . . Adieu, Martial, et merci !

Attristé, mais pourtant moins oppressé qu'à son arrivée, le jeune homme se dirigea vers les bâtiments du clôsier. Madeleine écoutait le bruit de son pas ralenti s'éloigner cl regardait pensivement la jardinière, dont le soleil, plus oblique, rosait le contour et le décor. — Cette belle chose semblait, dans sa forme fleurie, s'épanouir, ainsi qu'un symbole du brillant avenir réservé à l'artiste, Madeleine songeait (ju'elle lui avait été offerte pour fêter ses fiançailles, à l'heure même oii ses rêves gisaient à terre, où sa jeunesse désorientée était vouée à la solitude. Peu à peu, néanmoins, au milieu de sa détresse, la délicate attention de Martial lui rafraîchissait l'âme. Sa poitrine se dégonflait, ses nerfs se détendaient; des pleurs jaillissant soudain de ses yeux roulaient sur ses joues pâles et allaient mouiller l'émail de la jardinière, qui seule avait eu le don de rouvrir la source des larmes dans ce désolé cœur de jeune fille.

Qu'on rie ou qu'on pleure, le temps s'écoule. Silencieuses et régulières, les secondes tombent une à une dans le vide, sans souci des impatients qui voudraient hâter leur chute ou des heureux qui souhaitent de la ralentir. — Depuis la rupture des fiançailles de Madeleine, cinq ans s'étaient passés et, vers la fin de septembre 1889, tous les personnages qui assistaient au mariage de Nancy Rambert, se trouvaient de nouveau rassemblés aux Rochettes ; mais, cette fois, pour une tout autre cérémonie.

M™" Sidonie Rambert venait de succomber à une maladie de foie. — Sous la marquise du perron, où jadis un chœur de congratulations accueillait les jeunes mariés à leur retour de l'église, on avait dressé une chapelle ardente. Parmi les tentures de deuil, les cierges allumés

et les couronnes de fleurs, le cercueil de la défunte reposait entre deux sœurs de l'Espérance, occupées à égrener leur chapelet. Les amis de la famille, après avoir aspergé le poêle noir, prenaient des mines contrites pour pénétrer dans le grand salon oii Evariste Rambert, accompagné de son fils et de son gendre, se tenait adossé à la cheminée.

Le bonhomme Rambert avait l'attitude affaissée et dolente, qui convient à un tout récent veuvage. Néanmoins, la façon machinale dont il donnait des poignées de main, le hochement de tête et l'imperceptible haussement d'épaules avec lesquels il recevait les regrets prolixes des survenants, étaient plutôt l'indice d'une philosophique résignation que d'une douleur inconsolable. Tout en tamponnant avec son mouchoir ses yeux restés obstinément secs, Evariste s'avouait tout bas que la disparition de sa despotique moitié ne le désolait pas autant qu'on voulait bien le dire. La dame exerçait autour d'elle, et sur lui notamment, une domination passablement fatigante. Elle réduisait son mari à un rôle humiliant et anni-

JKL'.NKS I:T VirJI.I.KS BAHBES. 2;î5

liilaiL sa personnalité avec trop de sans-gène. M. Rambert épiouvait une confuse sensation d'allégement: il songeait, non sans une pointe de satisfaction, qu'il allait pouvoir parler et agir à sa guise. Il aurait désormais ses coudées franches, la libre disposition de son patrimoine et même dune partie de celui de sa femme; cette perspective entrevue à travers le funèbre appareil de la cérémonie mortuaire, atténuait sensiblement son chagrin. Une seule chose le tracassait, c'était la désagréable nécessité d'annoncer à son fds et à son gendre que Sidonie lui avait donué par testament toute la quotité disponible.

Ces deux derniers, en elîet, ne s'attendaient pas à cette libéralité tenue secrète. Connaissant la médiocre opinion que M""® Rambert avait des capacités de son époux, ils comptaient bien toucher intégralement l'importante succession de la défunte et, tout en répondant aux saints et aux condoléances des invités, chacun d'eux en son par-dedans supputait déjà le quantum de sa part d'hérédité.

3Iarcel, la tète inclinée, l'œil voilé, le dos

voûté, s'accoudait à l'angle de la cheminée et semblait écrasé sous le poids d'une inéluctable fatalité. Sa barbe avait poussé, il la taillait en pointe et portait ses cheveux longs. Il était fort maigre et s'efforçait de prendre l'air d'un homme déjà revenu de tout. A Paris, où son père lavait envoyé étudier le droit, sa principale occupation consistait depuis une couple d'années à composer des vers décadents et à signer des billets à ordre. Il avait fondé une revue : Y Art libre, dont les bureaux étaient situés à l'entresol d'un café de la rive gauche. On y faisait fortement la fête, tout en jetant les bases de l'art nouveau et en démolissant « les vieux bonzes » de la littérature. Tandis qu'il semblait plongé dans une douloureuse méditation, Marcel songeait que la succession maternelle lui arrivait juste à point pour apaiser les aboiements de ses créanciers et régler le marchand de papier qui menaçait de couper les vivres à la revue.

A la fois élégant, grave et correct, comme il sied à un futur conseiller d'Etat, Raoul de Lairé, à l'autre angle de la cheminée, se livrait à des

réflexions tout aussi peu désintéressées. — Sou train de maison était fort lourd et la dot apportée par Nancy était plus d'à moitié mangée. Les deux jeunes gens avaient débuté dans la vie conjugale avec un robuste appétit de plaisir. Les amusements de Paris en hiver, les séjours aux bains de mer, ou dans les villes d'eaux en été, avaient eu vite raison des revenus modestes du jeune ménage. Rion que les toilettes de Nancy absorbaient et au delà les intérêts de sa dot; on vivait sur le pied de cinquante mille francs par an et on en touchait à peine vingt mille. Alors on s'était attaqué résolument au capital et, à ce moment, on achevait d'en dévorer les reliefs. — Tout en saluant du haut de son irréprochable cravate et en tendant le bout de sa main gantée, le beau Raoul se demandait avec angoisse si Nancy trouverait dans la succession de sa mère une somme à peu près équivalente au montant de la dot constituée. Cette préoccupation mettait sur ses traits délicats et dans ses yeux bleus une mélancolie tout à fait édifiante de la part d'un gendre.

Dans le salon où les jalousies baissées entretenaient une religieuse obscurité, où un épais tapis assourdissait le bruit des pas, les nombreuses relations des Rambert affluaient. Les hommes seuls entraient; quant aux dames, elles se réunissaient selon l'usage dans une pièce voisine, autour de Nancy et de sa bellemère. Pourtant, à un certain moment, un bruissement de jupes froissées fit retourner les tètes nues des assistants. Coupant hardiment le défilé masculin, M'"'' des Yvelines en grand deuil se précipita vers M. Raml)ert qu'elle embrassa avec effusion, en l'appelant « pauvre ami », puis, après avoir serré les mains de Marcel et de Raoul, elle regagna le salon réservé aux dames. — Elle était elle-même veuve depuis quelques mois, M. des Yvelines lui avant fait l'aimable surprise de succomber à une attaque d'apoplexie.

Presque immédiatement après elle, on vit apparaître Pierre Lamblin, le monocle à l'œil, la taille bien prise dans sa redingote noire. Sa jolie figure avait toujours la même exj)ression de fatuité: mais une attitude plus conciliante,

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(les façons moins dédaigneuses, la facilité avec laquelle il distribuait des poignées de main, indi{juaient un homme préoccupé de rechercher la popularité. Il conmiençait, en effet, à réaliser son programme d'ambitieux. Grâce au patronage de Clairette des Yvelines, il était devenu conseiller général, et on parlait sérieusement de lui pour remplacer dans l'arrondissement de Loches le député actuel, qui avait cessé de plaire. A l'entrée du salon, Pierre se rencontra avec Armand Debierne : Armand salua froidement son ancien pupille et feignit de ne pas voir la main que celui-ci se disposait à lui tendre. 11 alla embrasser M. Rambert et se dissimula dans une encoignure, tandis que Lamblin se postait bien en évidence, à coté de son ami Raoul de Lairé.

Un autre arrivant parut également ignorer la présence de Pierre : Martial Métivier le frôla au passage en allant saluer la famille, mais alFectadenelepointc(mnaître. L'ancien ouvrier de la faïencerie de Portillon avait, lui aussi, réalisé une partie de ses rêves. A l'Exposition de 1889, ses faïences d'art avaient fait scnsa-

240 JEUxNES ET VIEILLES BARBES.

tioii. Les journaux célébraient à Tenvi l'originalité et la beauté des produits céramiques du jeune artiste tourang-eau. Décoré et médaillé, il entrait maintenant la tête liante dans cette maison où, cinq ans auparavant, il s'était glissé comme un intrus. Il n'avait plus sa timidité d'autrefois, mais on retrouvait dans son allure brusque, dans sa toilette sans prétention, quelque cliose de la rudesse plébéienne. Sa figure liâlée, au front volontaire, aux yeux noirs, renfoncés et lumineux, aux lignes énergiques et résolues, contrastait avec les pbysionomies effacées et banalement correctes de la plupart des hommes qui se coudoyaient autour de M. Rambert.

A son tour, Prosper de La Jugie parut dans le vestibule avec sa nièce Madeleine. M""^ Éparvier, affairée comme toujours, avait chargé sa fdle de la représenter à la cérémonie. Après avoir conduit Madeleine auprès de Nancy, Prosper, la tète penchée et les bras tombants, lit son entrée dans le salon. La vue des voitures de deuil, des chevaux caparaçonnés et du vestibule transformé en chapelle ardente,

avait échauffé son imagination romantique. En ses poétiques élucubrations, la mort tenait toujours une maîtresse place et il exécutait volontiers sur ce thème d'ingénieuses variations lyriques. Cette fois, la brusque disparition dune voisine, sentimentale comme lui et avec laquelle il avait échangé si souvent de belles phrases sonores et creuses, lui parut une rare occasion de lâcher les écluses de sa sensibilité. Il était de ceux qui ont la glande lacrymale obéissante et déjà, en secouant l'aspersoir sur le cercueil, il avait essuyé un pleur sur sa joue. Il s'approcha de M. Rambert avec lenteur, puis d'un bond, s'élança vers lui et l'embrassa sur les deux joues en s'écriant :

— Mon ami, elle est retournée à Dieu !...

Un sanglot lui coupa la parole et il fondit en larmes, au grand ébahissement du bonhomme, qui depuis le matin épongeait inutilement ses yeux demeurés secs.

Cette gênante démonstration futinterrompue à propos par le maître des cérémonies qui vint annoncer avec pompe « à messieurs de la famille » que le clergé était arrivé.

2i2 JEUNES ET VIEILLES BAUBES.

M. Rambt'i'l, son fils et son gendre quittèrent le salon et, avec un sourd piétinement, les invités s'écoulèrent à leur suite dans le vestibule et dans le jardin. L'église étant peu distante des Rochettes, le trajet fut court. La nef se trouva rapidement bondée de fidèles. Au centre, dans le transept, le catafalque se dressait entre deux rangées de cierges, avec son poêle semé de larmes d'argent et jonciié de fleurs odorantes. Prosper s'était assis tout auprès, derrière la famille, et écoutait, recueilli, la messe mortuaire. Le grand air avait séclié ses larmes et apaisé son système nerveux. Maintenant il se bornait à manifester son affliction par son attitude affaissée, sa bouche aux coins infléchis, ses yeux voilés par l'une de ses mains sur laquelle s'appuyait son front courbé. Mais, entre l'épître et l'évangile, quand les sons gémissants de l'orgue alternèrent avec les voix qui psalmodiaient le Dies irœ, il se sentit de nouveau secoué par une invincible émotion : lodeur des couronnes lleuries, le scintillement des cierges funèbres, les notes désolées de la nmsique, irritèrent sa sensibilité

.TF.UM:S KT vieilles barbes. !2i3

ot tout à coup, dans le silence qui suivit le verset final, ses sanglots éclatèrent si bruyamment que les trois membres de la famille se retournèrent. 3Iarcel liaussa les épaules et M. Rambert, vexé par cette douleur qui dépassait de beaucoup la sienne, lança un regard courroucé au pleureur malencontreux. Prosper, tout à la manifestation de son tliéàtral cliagrin, ne s'en aperçut même pas. Il continua d'essuyer ses joues humides et de se moucher élégia- (juement, tandis que ses voisins, se poussant le coude, dissimulaient sous leurs chapeaux d'ironiques sourires.

La messe mortuaire s'acheva avec lenteur, on récita l'absoute, puis le char funèbre reçut de nouveau le cercueil et les couronnes ; le cortège se reforma et on se dirigea vers le petit cimetière de Saint-Cyr. Cette fois, le trajet était plus long. Le plein air, la marche lente à travers la campagne ensoleillée, agirent insensiblement sur les invités qui accompagnaient la défunte à sa dernière demeure. Une réaction s'opéra : les visages perdirent leur gravité contrite; le diapason des voix se

haussa; les gens de connaissance se cherchèrent et lièrent conversation. Parmi les groupes, des propos s'échangeaient et il était question de tout autre chose que de la morte :

— Avez-vous vu la belle M™^ des Yvelines?

— Oui... Ne trouvez-vous pas qu'elle abuse du crêpe?... Voudrait-elle nous faire accroire qu'elle regrette son mari?

— Non' seulement le noir lui va bien et elle le sait... Et puis elle porte peut-être aussi le deuil de son dernier amoureux!

— Bah! vous croyez que c'est fini avec Lamblin?

— Parbleu ! maintenant qu'elle est veuve, il serait obligé de l'épouser... Or, 31"® des Yvelines est ruinée aux trois quarts et Lamblin entend se marier richement... S'il ne l'a pas déjà lâchée, ça ne tardera pas.

— Il paraît qu'il est tout à fait brouillé avec son tuteur.

— Debierne ne lui pardonne pas d'avoir refusé M"" Éparvier.

— Pauvre fille!... je l'ai aperçue à l'église, elle est bien changée.

JEUiNES ET VIEILLES BARBES. Uo

— Danic! elle a coilié sainte Catherine et la perspective d'un long tête-à-tête avec M™" Éparvier n'a rien de récréatif.

— Elle n'a que vingt-cinq ans et peut encore se marier.

— Heu! heu!... On sait maintenant qu'elle a eu un tendre pour Lamhlin et que La Jugie ne la dotera pas. Ça ne la rend pas d'un placement facile.

— Debierne, qui est chevaleresque, devrait l'épouser :

— Si chevaleresque qu'il soit, il ne fera pas la sottise de prendre une femme qui a vingt-cinq ans de moins que lui... Non, savez-vous à qui on devrait la marier?... A ce garçon que vous voyez là-bas, marchant les bras croisés et engoncé dans une redingote qui fait des plis.

— Martial 31étivier?... Allons donc, le père Métivier a été closier à La Varenne?

— Oui, mais le fds est décoré et gagne de l'argent gros comme lui.

— M""*^ Éparvier n'y consentira jamais. . . Elle respecte trop les préjugés.

— Elle respecte encore plus l'argent...

Tiens, nous voici au cimetière... Après vous, je vous en prie...

A mesure qu'on s'approchait de l'emplacement de la fosse, les visages redevenaient graves et les voix s'assourdissaient. Au milieu des tombes blanches éparses dans la verdure, les conversations cessaient. — L'aspect mélancolique de l'enclos bossue de tertres funèbres, le faux-bourdon du chantre qui s'était remis à psalmodier, agirent de nouveau sur les nerfs de M. de La Jugie et déterminèrent une dernière crise de larmes. Tête nue, agitant son chapeau d'une main crispée afin d'écarter les groupes qui lui barraient le passage, il s'achemina vers la fosse où le cercueil était déjà descendu et oià se tenait la famille en deuil. De sa main restée libre, il agita le goupillon au-dessus du trou béant; ses yeux se mouillèrent et d'une voix entrecoupée par les sanglots, sans s'apercevoir de l'irritation croissante de M. Rambert, il s'écria :

— Pauvre amie, chère créature de Dieu, nous nous retrouverons au ciel!...

11 se sentait en veine d'éloquence et aurait

conlinuc plus longtemps sur ce Ion, si Raoul (le Lairé, agacé, ne l'avait entraîné brusquement à l'écart.

— Ktes-vous fou , monsieur ? murmura le jeune homme, quand on fut loin de la foule.

— Hein!... Plaît-il?...

— Ne sentez-vous pas que cet étalage public de votre douleur est offensant pour mon beau-père?... Si je ne respectais pas votre âge, j'ajouterais même qu'il est indécent.

— Indécent! Et pourquoi? balbutia Prosper stupéfait.

— De la part d'un étranger, ces sanglots et ces larmes risquent d'être malignement interprétés... Votre douleur intempestive peut faire supposer que vous étiez attaché à la défunte par des liens plus intimes que des relations de bon voisinage... Comprenez-vous, maintenant?

— Fi! monsieur protestaLaJugie scandalisé, mes larmes jaillissent d'une source pure; mes regrets sont aussi désintéressés que respectueux.

— Alors, ils sont simplement ridicules, interrompit sèchement M. de Lairé, et nous vous prions de les garder pour vous!

Là-dessus il pirouetta sur ses talons et il alla rejoindre M. Rambert qui montait dans une voiture de deuil avec sa fille et son fils,

— Décidément, songeait La Jugie suffoqué, la jeunesse d'aujourd'hui n'entend rien aux nobles sentiments 1

Il était si abasourdi qu'il enfonça son chapeau sur sa tête et quitta le cimetière sans songer qu'il s'était chargé de chaperonner sa nièce.

A la sortie, les assistants s'étaient rapidement désagrégés. Les gens pressés de retourner à leurs affaires s'esquivaient en distribuant de brefs coups de chapeau. Les flâneurs s'attardaient près de la grille et devisaient en examinant curieusement les figures et les toilettes des dames qui avaient poussé jusqu'au cimetière. On vit Pierre Lamblin refuser de prendre place dans le coupé de M™"^ des Yvelines et s'éloigner d'un pied léger, tandis que la belle veuve, refermant nerveusement la portière, se pelotonnait dans sa voiture qui repartait au grand trot. Au milieu de l'allée principale, Martial Métivier demeura un moment hésitant, comme s'il attendait quelqu'un, puis brusquement il traversa la route et dispa-

rut dans un raccourci qui dévalait vers la Loire.

Armand Debierne était resté Fun des derniers sous les arbres du cimetière.

Au détour d'une allée il aperçut Madeleine Éparvier. La jeune fille allait et venait à travers les massifs et son regard inquiet semblait errer à la découverte.

— 3Iademoiselle Madeleine, dit Debierne en la saluant, votre oncle vous a donc faussé compagnie?

— Je le cherche, répondit-elle, mais je commence à croire qu'il m'a oubliée et je ferai tout aussi bien de retourner sans lui à l'Ermitage.

— Permettez-moi de remplacer Prosper...

Je ne souffrirai pas que vous vous en reveniez toute seule.

— Je vous remercie, monsieur... Je serais désolée de vous retarder.

— Vous ne me retarderez pas et je serai heureux de passer quelques instants avec vous... Je vous en prie, prenez mon bras.

Elle accepta et pendant quelques minutes

ils marchèrent silencieusement sur la route redevenue solitaire. Ils paraissaient un peu embarrassés l'un et l'autre, ne s'étant guère revus depuis cinq années et se retrouvant seuls pour la première fois, depuis le triste après-midi où Armand Debierne était venu à La Varenne déplorer l'inexcusable conduite de son pupille.

Sous la pâle lumière d'un soleil d'arrièresaison, Debierne dévisageait rapidement 3Iadeleine et la trouvait changée. Non pas que ces dernières années eussent notablement modifié ses traits. Elle était restée jeune et avait conservé sa virginale physionomie d'autrefois; mais ses joues étaient moins rondes, l'ovale de sa figure s'était allongé, ses yeux limpides s'étaient voilés de mélancolie et le sourire de ses lèvres avait quelque chose de désabusé. Cette vague empreinte de tristesse, légère comme les brumes transparentes de septembre, lui donnait du reste un charme plus pénétrant, une grâce plus touchante.

— Vous ne venez presque plus à l'Ermitage, dit Armand pour rompre ce gênant silence; Prosper s'en plaint et moi aussi.

2oi> JEUNES ET VIEILLES BARBES.

— Ma nièrc, répondit-elle, se passe difficilement de moi... El puis je deviens moi-même plus casanière ; j'éprouve une sorte de lassitude qui me cloue à la maison.

— Vous n'avez pas été souffrante?

— Vous me trouvez changée? demanda-t-elle en surprenant et en interprétant le regard d'Armand, posé sur elle avec une inquiète sollicitude.

— Changée, non... mais amaigrie et un peu attristée.

— Que voulez-vous? répliqua-t-elle avec une nuance d'amertume, je n'ai pas beaucoup de raisons d'être gaie !

— Vous aurais-je froissée involontairement? reprit Debierne ; si je vous ai indiscrètement questionnée, ce n'est pas une vaine curiosité, mais un affectueux intérêt qui m'a poussé... Je me sens moralement responsable de votre bonheur dans l'avenir, ayant contribué malgré moi à vous inlliger un gros chagrin dans le passé.

— Je vous en prie, interrompit-elle en rougissant, ne parlons ni de moi ni du passé.

— Parlons-en, au contraire,, insista-t-il doucement; si vous n'êtes pas heureuse, si vous avez des ennuis, — et vous en avez, cela se voit dans vos yeux, — pourquoi ne me les confieriez-vous pas?... C'est déjà un soulagement que de pouvoir s'épancher avec un ami... Et vous savez combien j'ai d'affection pour vous.

— Oui, vous avez toujours été bon... Mais mes ennuis sont trop misérables; je suis lasse de me les redire à moi-même et il me serait pénible de les raconter à des étrangers.

— Pourquoi me traitez-vous comme un étranger?... Est-ce parce que j'ai été autrefois le conseil et l'ami d'un homme qui vous a? gravement offensée? Rassurez-vous, il n'y a rien de commun entre Pierre Lamblin et moi, et je lui en veux encore plus que vous de sa trahison.

— Il mest devenu indifférent, repartit Madeleine avec vivacité, je n'en veux à personne qu'à moi-même... J'ai été sottement crédule, je me suis attachée à un indifférent et je lui ai laissé voir une tendresse dont il

!2o4 JEUNES ET VIEILLES BARBES.

s'est moqué... J'en suis punie, car aujourd'liui, dans l'isolement où je vis, je suis fatiguée et dégoûtée de tout; je me méfie de moi et des autres et je me sens plus vieille que si j'avais soixante ans !

Elle s'était arrêtée, honteuse d'avoir permis à ses lèvres d'exhaler une plainte contenue depuis si longtemps. Armand se taisait luimême, profondément remué par l'involontaire aveu de cette détresse d'àme. Il était maintenant plus tendrement attiré vers Madeleine, elle lui devenait plus chère, et, sentant sur son bras trembler le bras de la jeune fille, il était tenté de la serrer affectueusement sur son cœur.

Ils arrivaient à un tournant du ciiemin. Entre deux murs bas, on apercevait, sous une lumière argentée, le fond de la vallée où la Loire large et lente s'étendait comme un lac entre la levée de Saint-Cyr et les quais de Tours. Une légère buée hlas veloutait au loin les coteaux du Cher, en avant desquels la ville s'étalait mollement avec ses toitures d'ardoise, ses campaniles et les tours jumelles de sa cathédrale. Le vent

JEUNES ET VIKU.I.ES BAUnKS. 2o3

d'autonine y promenait de bleuâtres fumées, en même temps qu'il remuait d'un frisson dore les peupliers de l'ile et rebroussait légèrement Teau verte du fleuve oiî couraient de blanches risées. Ce suave paysage automnal avait par moments une physionomie de renouveau. Intérieurement, Debierne le comparait à son propre cœur toujours ouvert, toujours enthousiaste et traversé à chaque instant de soudains retours printaniers.

— Chère Madeleine, dit-il, je comprends tout ce que vous avez souffert... Je le comprends d'autant mieux, qu'à votre âge, j'ai eu les mêmes sensations de lassitude et de désenchantement... Mais, croyez-moi, dans les âmes aimantes comme la vôtre, la jeunesse a des ressources inépuisables. Elle ressemble à ce beau ciel de Touraine, qui ne reste jamais longtemps brouillé et qui retrouve en toute saison ses adorables teintes bleues. En ce monde il n'y a pas que des cœurs secs. Un jour vous en rencontrerez un digne de vous ; il battra à l'unisson du vôtre, et à son contact, vous sentirez vos chagrins passés s'en aller

comme ces flocons de fumée que le vent chasse là-bas. au-dessus de la ville... Vous avez payé très jeune votre tribut: la vie vous doit une compensation et elle vous la donnera...

Madeleine secouait silencieusement le front d'un air incrédule, tandis que ses yeux s'humectaient. Elle détournait la tête pour ne pas laisser voir ses larmes naissantes et n'osait plus parler; mais Armand sentait avec délices la pression plus confiante du bras de la jeune fille. — Lorsqu'ils eurent atteint la grille de FErmitag-e, il lui demanda :

— Resterez-vous encore quelque temps chez votre oncle?

— Non, je rentrerai demain matin chez ma mère... Bonsoir^ monsieur Debierne, et merci!

— C'est moi quivousremercie,mon enfant... Vous me permettrez d'aller quelquefois vous visiter à La Varenne, n'est-ce pas?...

— Oui, venez... Vous me ferez plaisir... Au revoir, monsieur!

Ils se serrèrent la main et Armand rentra tout songeur à la Fleurance.

Pendant le reste de la soirée, il eut d'éton-

nantes distractions. Quelqu'un qui fut entré à la nuit close dans son cabinet de travail, l'aurait surpris campé devant la grande glace du fond et s'y examinant avec attention. La glace, éclairée par une lampe dont il avait enlevé l'abat-jour, lui renvoyait fidèlement son image pensive et il constatait avec ennui les marques de caducité que les années en s'écoulant y avaient laissées, comme autant de mélancoliques épaves. — Ses tempes s'étaient dégarnies, de légères rides sillonnaient son front, sa barbe et ses cheveux avaient notablement grisonné ; pourtant, ses yeux conservaient leur flamme vivace, ses sourcils restaient noirs, ses joues et ses paupières n'avaient pas subi la flétrissure du temps; sa taille demeurait droite et svelte. En somme il s'était maintenu en verdeuret en santé et ne paraissait point son âge.. . Mais combien dureraient ces apparences de jeunesse ?... Ne ressemblaient-elles point à ces dahlias d'octobre qui donnent encore, par un clair soleil, l'illusion d'une floraison d'été, et qu'une seule nuit de gelée blanche fane sans rémission?

5oS JEUNES ET VIEILLES BARBES.

Armand se coucha en proie à ces préoccupations insolites. Il dormit peu, rêva de Madeleine et se leva de grand matin. Dès qu'il eut achevé sa toilçtte, il se dirigea vers la maison de 31. de La Jugie. — Était-ce l'effet des premières fraîcheurs d'automne ou la conséquence de sa nuit agitée? Lorsqu'il sonna à la grille de l'Ermitage, il avait froid à la peau et frissonnait.

Debierne trouva Prosper au fond de son vendangeoir, occupé à surveiller un ouvric^r qui réparait des futailles.

— Boujour ! lui cria La Jugie, dont la voix de chantre dominait le bruit du maillet sur les douves sonores, tu vois, on ne chôme pas ici!... Je mets mes tonneaux en état, car la vendange sera copieuse et nous n'aurons pas trop de fûts pour emmagasiner le vin de cette année.

— Je désirerais t'entretenir un moment, dit Armand dont tout ce tapage agaçait les nerfs, ne pourrais-tu me donner audience dans un endroit un peu plus calme?

Prosper l'emmena en plein air, sous une cliarmille aliénant au vendanseoir.

JEUNES ET VIEILLES BARBES. -T.i'J

— Ici, rc'pliqua-l-il, nous ne serons pas dérangés... Je t'écoute, mais sois bref, car mon feignant de tonnelier va profiter de mon absence pour baNcr aux mouclies.

— Madeleine est partie? demanda Debierne, après une pause.

— Oui, dès l'aube.

— Je l'ai vue à l'enterrement de cette pauvre 3I"'*'Rambert... Une triste cérémonie...

Le front de La Jugie se rembrunit au souvenir de l'incident du cimetière.

— Ces cérémonies-là ne sont jamais folâtres, répliqua-t-il d'un ton sec...; la bonne dame était depuis longtemps condamnée. — îl parlait maintenant de la défunte avec une dédaigneuse indifTérence; ont eût cru qu'il lui gardait rancune de sa déconvenue de la veille. — Tu as causé avec Madeleine?

— Oui, je l'ai reconduite à l'Ermitage... Dis-moi, ne la frouves-tu pas cliangée?

— Cliangée? répéta Prosper étonné, ma foi I non.

— Tu ne l'as pas bien regardée en ce cas... Elle a les veux cernés, lalÎ2:ure allongée et les

joues pâlies... Elle souffre, et son mal est d'autant plus grave qu'elle se violente pour le dissimuler.

• — Vraiment! s'exclama La Jug-ie, et de quoi diantre souffre-t-elle?

— Elle s'ennuie à La Varenne.

— Ah! dame, la société de ma sœur n'est pas amusante, mais quoi?... C'est le lot des filles non mariées, de rester auprès de leur mère... Madeleine en est réduite là, grâce à linqualifiable conduite de ton pupille. Quand on a manqué déjà un mariage, on devient d'un placement difficile, et j'ai peur que la pauvre ne coiffe Sainte-Catherine.

— Je me suis dit précisément tout cela, repartit gravement Debierne, et comme je suis le premier auteur des chagrins de Madeleine, je me suis demandé si je ne devais pas en bonne justice réparer les torts de mon pupille.

— Je ne saisis pas bien... Quelle sorte de réparation peux-tu offrir à ma nièce? as-tu un nouveau parti plus sérieux à lui proposer?

— Peut-être.

— Qui donc?

— i\Ioi.

— Hein! s'écria Prosper en sursautant, tu veux te marier!

— Oui, et c'est sur ce point que je voulais te consulter... Crois-tu qu'à mon âge on puisse encore être un mari acceptable?

— Hum! fit méditativement La Jugie.

Il était ébaubi de la proposition d'Armand, mais à mesure qu'il y réfléchissait, sa figure passait de la surprise à la curiosité et de la curiosité à la satisfaction. Il songeait que cette solution inattendue tirerait à sa sœur une fameuse épine hors du pied, en môme temps qu'elle tranquilliserait sa conscience, à lui, Prosper, puisqu'il n'aurait plus à s'inquiéter de l'avenir de sa nièce. — Debierne était riche, bien posé, galant homme, et, en définitive, Madeleine se trouverait très honorablement lotie.

— Tu es un peu marqué, répondit-il en relevant la tête, mais en somme, tu es resté jeune de tournure et de caractère... On ne te donnerait certainement pas ton âge... D'ailleurs,

Madeleine a l'esprit sérieux et elle ne s'attache pas aux apparences.

— Je sais parfaitement, reprit Debierne d'une voix altérée, que je n'ai pas le droit d'exiger un amour passionné de la part d'une jeune fille: mais je l'aimerai et je m'efforcerai de lui rendre la vie agréable. .. Crois-tu que ta nièce veuille bien accepter ma proposition?

— Je le crois, repartit Prosper... Madeleine est une fille raisonnable.

Raisonnable ! Le mot sonnait mal aux oreilles d'Armand: il lui était dur de s'avouer qu'il était arrivé à l'âge où l'on ne peut plus prétendre qu'à un mariage de raison. Mais il revoyait en imagination Madeleine appuyée à son bras; il repensait à la pâle et gracieuse figure de la jeune fille et se laissait présomptueusement aller à l'espoir de toucher son cœur; à force de tendresse.

-^ Mon ami, poursuivit La Jugie, en serrant la main de Debierne, ta généreuse initiative est le fait d'une belle âme, d'une âme poétique et entiiousiaste... Avec ta permission, je tâterai le terrain. Si, comme je le suppose, ma sœur

consent à nous seconder, tu pourras présenter toi-même ta demande à Madeleine. Je te donnerai avant peu la réponse de M""" Éparvier... Bon courage, mon vieux; quoi qu'il arrive, tu as droit à toute mon admiration... Je voudrais que mon tonnelier mît autant d'entrain à cercler mes futailles, que toi à affronter la grosse aventure du mariage... A bientôt!

XMI

Bien que Madeleine Éparvier vécût confinée à La Yarenne, son isolement n'était pourtant pas aussi complet qu'Armand Debierne l'avait cru. De loin en loin, sa solitude était traversée par les visites de Martial Métivier. Si elle n'en avait rien dit à Debierne, ce n'était ni par indifférence ni par oubli. En omettant ce détail, elle avait obéi à un scrupule de délicatesse très subtil : — Comme elle se reprochait d'avoir accueilli jadis trop légèrement les avances de Pierre Lamblin, elle éprouvait un secret embarras à parler des assiduités de Martial à La Yarenne. Debierne ignorait les liens d'ancienne camaraderie existant entre elle et le fils du closier. et toutes ses pudiques fiertés de jeune fille s'efiaroucliaient à la pensée qu'on pût la soupçonner de recevoir ce

jeune homme avec de vagues intentions de coquetterie.

Elle ne poussait pas néanmoins l'abnégation jusqu'à se priver des visites discrètement espacées de l'artiste. Dans la vie terne et maussade qu'elle menait à La Varenne, les apparitions de Martial jetaient par intervalles un rayon de gaieté. Il arrivait, la tète pleine (le projets à demi exécutés et de conceptions nouvelles sur lesquelles il consultait Madeleine. Il lui confiait ses espérances, lui montrait ses dessins et ses ébauches; elle avait la primeur de chacun de ses succès. Grâce à lui, M"** Éparvier pouvait un moment s'échapper de la prison d'étroite vulgarité oii elle étouffait et s'élever jusqu'à une atmosphère intellectuelle plus respirable. Chaque fois qu'il la quittait, elle se sentait moins déprimée; il lui semblait, dans le ciel bas et assombri qui l'écrasait, entrevoir un coin de bleu. Elle reprenait alors avec moins de lassitude les quotidiennes besognes du ménage et supportait avec plus de résignation l'bumeur aigrie de sa mère. Celle-ci, malgré ses préventions, ne s'était

jusque-là nullement préoccupée des visites du jeune Mctivier. Elle estimait qu entre une La Jugie et un ancien ouvrier faïeucier, la distance était trop grande pour que cette fréquentation pût devenir compromettante. Très bourgeoise et très ignorante, elle ne se faisait pas une idée bien nette de la situation actuelle de3Iartial. Malgré ses succès, il était toujours resté pour elle le fils du clôsier de La Yarenne, le petit garçon qui s'en allait en blouse à Fécole ou à la faïencerie. Elle avait pour ses tentatives le dédain et les méfiances du bourgeois de province à l'égard de l'artiste. Lorsqu'il s'était établi, à son compte, dans son atelier de Saint-Symphorien, elle l'avait sévèrement blâmé de quitter « le certain pour l'incertain ». Les succès de Martial à l'Exposition n'avaient pas modifié les façons de voir de la veuve : lorsqu'il avait été décoré, elle s'était bornée à déclarer qu'il avait de la clianee. En son for intérieur, elle accordait une médiocre estime à ce gouvernement qui récompensait dune croix la fabrication de babioles inutiles et coûteuses; avec cela et par

ji:lm:s et vieilles barbes. «(h

une contradiction assez explicable, elle «''prouvait une certaine satisfaction à recevoir familièrement ce garçon qui portait un iiiban rouge à sa boutonnière, et à le rabrouer comme s'il eût été encore un petit pâtre en sabots, cbargé de conduire au pàtis les ouailles de La Yarenne. Martial n'y prenait pas garde. L'aimable accueil de Madeleine compensait largement les dédains de M""" Éparvier. 11 affectait même de traiter cette dernière avec un redoublement de déférence, tant il lui savait gré de tolérer ses relations amicales avec sa fille.

Cette condescendance de la veuve dura jusqu'au jour où Prosper l'instruisit des intentions matrimoniales d'Armand Debierne. Brus- (juement alors elle cliangea d'attitude et redevint ombrageuse. Au fond, elle ne croyait pas plus qu'auparavant Martial assez présomptueux pour prétendre à la main de sa lille, mais elle s'avisait tout à coup que ses visites pouvaient offusquer Debierne et elle se promettait de le tenir à distance.

Aussi, lorsque peu de jours après les funé-

railles de M"^ Rambert, l'arliste vint à La Yarenne, elle le reçut de son air le plus renfrogné. Toutefois elle ne jugea pas à propos d'avoir en présence de Madeleine une explication avec ce fâcheux; elle se borna à rester en tiers entre les deux jeunes gens et à leur imposer l'ennui de sa conversation aigredouce. Elle comptait ainsi obliger Martial à abréger sa visite, mais elle y perdit sa peine. Ce dernier semblait, de son côté, bien résolu à avoir avec Madeleine un entretien praticulier et il ne bougeait pas, espérant que la veuve les laisserait seuls. Cette situation équivoque menaçait de se prolonger, quand un roulement de voiture ébranla le pavé de la cour. Tandis que Martial formait intérieurement le vœu que cet incident forçât M™" Éparvier à quitter le salon, la femme de chambre annonça que M. Armand DeDierne demandait si ces dames pouvaient le recevoir.

— Certainement! répondit la veuve dont la figure se désembrunil, puis se tournant vers Martial, elle ajouta : — Mon garçon, M. Debierne a une communication à nous faire de

la part de mon frère La Jiigie, et j'imagine que la présence d'un étranger le gênerait... Par conséquent, je no te retiens plus... Au revoir !

Comme elle achevait, Debierne entra. Martial comprit qu'il devait renoncer ce jour-là à tout espoir d'un tète-à-tète avec Madeleine : il salua et se retira après avoir lancé un regard décontenancé à la jeune fille.

Dès qu'il fut sorti, M"^« Éparvier, qui n'avait plus les mêmes motifs d'imposer sa présence au nouveau visiteur et qui tenait, au contraire, à lui j)ermettre de s'expliquer librement, se rappela soudain que des ouvriers l'attendaient à la ciôserie :

— Monsieur Debierne, dit-elle en le gratifiant de son plus doucereux sourire, je sais que vous avez à causer avec Madeleine... Je vous laisse ensemble et je prends la liberté de retourner à mes affaires.

Elle lui tira sa révérence et disparut. Une fois la porte refermée, Armand resta un moment sans pouvoir parler. Le cœur lui battait et il élait ému comme un jeime homme

i70 JEUNES ET VIEILLES BARBES.

qui va à son premier rendez-vous. Madeleine, inquiète de son silence, le regardait d'un œil étonné et songeait à part soi : « Que peut-il avoir do mystérieux à me communiquer?... »

— Madeleine, commença enfin Debierne d'une voix mal affermie, je vois à votre air que vous ignorez le motif de ma visite... Permettez-moi de vous l'apprendre et promettezmoi de répondre avec votre sincérité ordinaire à la requête que je vais vous adresser.

— Vous avez un service à me demander, monsieur Debierne?

— Un service, pas tout à fait, reprit-il avec un sourire mélancolique, une grâce plutôt... une grâce dont l'octroi me rendra bien heureux... Mais si vous ne vous sentez pas disposée à me l'accorder, ne craignez pas de me blesser par un refus. ?se consultez pour me répondre que l'inclination de votre cœur.

— Mon Dieu! de quoi s'agit-il donc? s'écriat-elle, effrayée de ce préambule.

— Je vais vous l'expliquer en deux mots... Il s'agit d'une demande en mariage.

— Pour moi?

JEUNIÎS ET VIEILLES BARBES. i'"!

— Oui, pour vous... Je sais (|ue vous n'êtes pas heureuse... J'ai longuement réfléchi à notre causerie sur le chemin du cimetière et je me suis imaginé que je pourrais vous rendre, sinon le honheur que vous avez perdu, du moins une vie calme et indépendante, au cas où vous consentiriez à devenir ma femme...

Interdite, trouhlée, et ayant grand'peine à se remettre d'une violente surprise, Madeleine écoutait, les pupilles dilatées, cette proposition inattendue. Accoudée au velours grenat du dessus de cheminée, elle tortillait nerveusement les franges de l'effilé. Trompée parle ton de son interlocuteur et aussi par les termes dont il s'était servi, elle s'imagina queDebierne, toujours chevaleresque, obéissait en cette circonstance à un mouvement de généreuse pitié, et sa fierté s'en offusqua.

— Monsieur Debierne, répondit-elle brièvement, vous avez un excellent cœur et aujourd'hui vous m'en donnez une preuve nouvelle... Je vous remercie, mais je serais désolée que votre compassion pour moi vous imposât un pareil sacrifice

— Un sacrifice ! se récria-t-il, je me suis donc mal expliqué ou vous m'avez mal compris?... Il ne s'agit pas de compassion et c'est un autre sentiment qui m'entraîne vers vous... A mon âge, on est presque ridicule en avouant ces choses-là: je dois cependant vous les dire, ne serait-ce que pour dissiper tout malentendu... J'ai toujours eu pour vous une sympathie très vive, mais depuis quelque temps cette afl'ection s'est changée en une inclination plus tendre... Je sens que je vous aime comme si j'étais encore un jeune homme.

— Vous m'aimez? répéta Madeleine avec un naïf et presque cruel étonnement.

— Oui! Vous avez réveillé des émotions et des sensations que je croyais ensevelies à jamais... Et en sentant remonter en moi un souffle de jeunesse, je me suis aperçu que je vous aimais.

Elle l'écoutait, la tête penchée, les yeux mouillés, touchée au fond du cœur d'une filiale gratitude pour celui qui lui parlait ainsi, et en même temps tourmentée d'avance à l'idée de décourager cet amour si délicatement offert.

— Oli ! monsieur Dcbierne ! soupira-t-elle... Puis elle s'arrêta, inliniidce, inhabile à exprimer les sentiments contraires qui s'agitaient dans son àme.

— Je sais bien, reprit Armand, que ce serait de ma part une outrecuidante prétention de vous demander une tendresse égale à celle que j'ai pour vous, mais si mon cœur est resté aimant et jeune, il n'a point d'égoïstes exigences, et vous n'aurez qu'à être heureuse pour me prouver votre affection... Maintenant, Madeleine, répondez... Consentez-vous à être ma femme ?

Elle releva la tète ; il put contempler dans leur éclat de fleur mouillée ses limpides yeux bruns et y lire par avance son arrêt.

— Monsieur, dit-elle, je vous remercie et je suis profondément touchée... Vous m'avez autorisée à vous parler avec franchise?...

— Je vous le demande en grâce, réponditil, déjà à demi dégrisé.

— Eh bien ! je vous supplie de ne pas insister... Pardonnez-moi de vous faire de la peine... J'ai pour vous une respectueuse

amitié, mais j'ai toujours pensé que lorsqu'il s'agit de se marier, il faut quelque chose de plus et je craindrais...

— N'achevez pas! interrompit tristement Dehierne, j'ai compris... Pardonnez-moi, à mon tour, d'avoir un moment perdu la tète... Vous m'avez cruellement, mais honnêtement fait sentir mon erreur : on n'apparie point deux saisons aussi différentes que les nôtres. Vous êtes dans le plein épanouissement de la vie, moi je m'achemine vers le déclin et je raisonne comme un égoïste en voulant associer votre printemps à mon arrière-saison... Vous méritez mieux. Oubliez donc ma folie et gardezmoi votre amitié.

— Oh! de tout cœur! s'écria-t-elle en lui tendant les mains. — Elle ajouta en rougissant : — Puisque nous restons de bons amis, permettez-moi de vous adresser une prière... Maman connaît le motif de votre visite, n'est-ce pas?

— Oui, elle a dû en être instruite par Prosper.

Madeleine hésita un moment, puis joignant gentiment les mains :

.TKUNES Kl VIi:iI.I,i:S BARBES. 27S

— Rendez-moi le service, Jiuirmura-t-elle enfin, de leur laisser ignorer à tous deux, pendant quelque temps encore, la réponse que je vous ai faite... et revenez à la maison comme si rien ne s'était passé de définitif... C'est peutêtre là une supercherie peu digne de vous et de moi; c'est, en outre, une tâche désagréable que je vous impose... ; mais quand ma mère et et mon oncle sauront la vérité, je serai en butte à de cruelles récriminations, et je ne me sens pas actuellement le courage de les supporter.

— Rassurez-vous, répliqua Armand, je me comporterai de faron à vous épargner tout ennui... Adieu, chère enfant!

Il l'attira brusquement vers lui, déposa un rapide baiser sur son front et sortit.

Restée seule, Madeleine alla s'asseoir dans le coin le plus obscur du salon. Il lui semblait que dans cette ombre, elle pourrait mieux rassembler ses idées éparses.

La démarche inattendue d'Armand Debierne, après l'avoir stupéfiée d'abord, la laissait profondément émue. En entendant cet

homme d'une délicatesse raffinée, d'une loyauté à toute épreuve, lui déclarer qu'il était amoureux d'elle, Madeleine avait senti passer un souffle d'apaisement et de rajeunissement. Cette sensation joyeuse était, à la vérité, troublée par la prévision du refus qu'elle serait obligée de formuler : mais tout en s'attristant d'avoir peiné et mortifié Armand, elle retrouvait maintenant encore au fond de son être, ce doux rassérénement, succédant aux méfiances dont elle avait si longtemps souffert. Ainsi qu'elle l'avait avoué à Armand sur le chemin du cimetière, le misérable dénouement de son unique amour l'avait désenchantée et écœurée. Avec sa candeur d'âme et son ignorance de la vie, elle s'était exagéré la gravité des marques de tendresse ingénument données à l'homme qu'elle considérait comme un fiancé: honteuse de sa méprise, elle s'était cru profanée et obligée en conscience de renoncer à être aimée désormais. Cette conviction, en même temps qu'elle lui ôlait toute confiance en elle-même, avait déposé au fond de son cœur un amer dégoût,

une mortelle lassitude de toutes choses.

La louchante déclaration d'Armand, venant la surprendre dans ce désarroi moral, produisait l'effet d'un coup de tonnerre qui purifie soudain une atmosphère chargée de malsaines vapeurs et fait reparaître la lumineuse sérénité du ciel bleu. Si Debierne, qui connaissait exactement riiisloire de son premier amour, avait néanmoins désiré l'épouser, c'était donc qu'il lajugeait digne encore d'être aimée. Cette preuve de tendresse la relevait à ses propres yeux de la chimérique déchéance dont elle se croyait atteinte. Elle respirait maintenant plus librement; elle se sentait allégée et fortifiée et, par une mystérieuse association d'idées, ce sentiment de sécurité renaissante ramenait plus vivement sa pensée vers Martial Métivier.

Lui aussi, au moment de l'arrivée de Debierne, semblait avoir une confidence à faire; il était parti visiblement déçu, et Madeleine avait lu dans son regard décontenancé un confus regret de n'avoir pu ouvrir son cœur.

:2-s JEUNES ET VIEILLES BARBES.

Tandis que la jeune fille s'abandonnait pour la première fois sans amertume à cet examen de conscience, la nuit était venue et le salon s'enténébrait. Une porte s'entre-bâilla doucement.

— Madeleine, es-tu là ? demanda la voix de M™*^ Éparvier.

— Oui, maman.

— M. Debierne est-il parti depuis longtemps?

— Depuis une heure.

— Ah !... Et de quoi avez-vous parlé ?

— De beaucoup de choses... de l'Ermitage, de l'oncle Prosper... que sais-je ?

— Hum !,.. Et il ne t'a rien dit de plus intéressant?

— Rien, répondit Madeleine en bénissant la nuit, grâce à laquelle elle pouvait sans danger rougir de ce mensonge.

— C'est singulier.

— Il reviendra nous voir dans quelques jours, ajoutti diplomatiquement la jeune fille.

— Allons, tant mieux! murmura la veuve. En même temps elle pensait : « Il naura pas osé se déclarer des la première entrevue...

C'est encore un timide, celui-là; il fait un pas en avant et doux en arrière'. Il faudra (|vie je m'en mêle, sans quoi nous n'en finirons jamais ! »

XVIIT

Martial ne se rebutait point aisément et il était résoin, en dépit du mauvais vouloir de M"* Eparvier, à trouver un moyen de s'entretenir seul avec Madeleine. Il savait que, le samedi, la veuve ne manquait jamais de se rendre au marché de Tours et qu'elle y passait une partie de l'après-midi. Il choisit ce jour-là' pour visiter de nouveau la jeune fille et il arriva de bonne heure à La Yarenne.

Une s'était pas trompé dans ses prévisions : la veuve était absente et Madeleine gardait la maison. Depuis le commencement d'octobre, le temps, devenu pluvieux, l'avait forcée à renoncer à ses stations sous le mûrier, et elle se tenait plus volontiers dans une petite pièce qui lui servait d'atelier de travail, dès que la pluie rendait le jardin inabordable. Elle y avait

installé ses livres, son chiffonnier, sa corbeille à ouvrage et ses bibelots préférés. La jardinière de Martial y figurait en belle place, au milieu de la cheminée, et, cet après-midi, après l'avoir garnie de chrysanthèmes et de roses d'arrière-saison, Madeleine s'était sentie plus disposée à la rêverie qu'au travail. Au lieu d'ouvrir son livre ou de reprendre sa tapisserie, elle s'attardait dans l'embrasure de la fenêtre; le front contre la vitre, elle regardait distraitement les feuilles tournoyer sous la bruine et elle repensait à son entretien avec Armand.

La transformation opérée en elle depuis la déclaration de Debierne s'accusait chaque jour davantage. Peu à peu, Madeleine trouvait à la vie une saveur nouvelle; son sang courait plus léger dans ses veines et elle s'apercevait qu'elle n'avait pas renoncé à toute espérance. De nouveau sa jeunesse fermentait et de confuses aspirations, d'inavoués désirs débordaient de son cœur, pareils à la sève d'avril qui s'extravase aux nœuds des branches. Autour d'elle, de mystérieux effluves de tendresse semblaient planer dans l'air comme les feuilles détachées

(les arbres, et cliercher lentement la place où ils se poseraient. — Tandis qu'elle se complaisait flans sa rêverie, on vint lui annoncer que Martial Métivier demandait à la voir. En entendant prononcer le nom de ce visiteur, dont le souvenir venait précisément de traverser sa pensée, elle tressaillit et demeura palpitante dans l'embrasure de la fenêtre.

Martial entra très ému lui-même. En apprenant que Madeleine était seule il avait tout d'abord éprouvé une vive joie et s'était senti plein de résolution ; mais une fois en présence de M"*' Éparvier, il s'intimidait et redevenait liésitant. Bien souvent déjà il était venu à La Yarenne avec la ferme proposition d'ouvrir son cœur à la jeune fille... Au moment de parler, ses yeux s'arrêtaient sur le visage triste et préoccupé de Madeleine, et toutes ses résolutions s'évanouissaient devant le regard désillusionné de son interlocutrice. — Cette fois, à la vérité, il lui semblait que l'accueil de M"*' Eparvier était moins déconcertant; la main qu'elle lui tendait avait une étreinte plus amicale et ses yeux brillaient d'une lueur plus

encourageante. — Néanmoins, ce qu'il avait à (lire était si grave, il jouait une si grosse et chanceuse partie, qu'il n'osa pas aborder dès le début le sujet qui motivait sa visite. Les premiers propos qu'ils échangèrent tous deux furent de banales réflexions sur le temps pluvieux et le mauvais état des chemins.

— Asseyez-vous et chauffez-vous, dit Madeleine en jetant une bourrée de sarments sur les chenets, vous devez être trempé jusqu'aux os.

— Il tombe une bruine mêlée de grésil, répondit Martial, mais le temps eût-il été plus détestable encore, je serais venu tout de même.

Elle rougit, et, intimidée à son tour, elle s'abstint de lui demander pourquoi. Elle demeura un moment occupée à activer la flamme des sarments. Lorsqu'elle releva la tête, elle surprit les regards de Martial fixés sur les chrysanthèmes de la cheminée.

— Vous voyez, murmura-t-elle, j'ai fleuri votre jardinière... Voilà cinq ans que je l'admire et elle est si charmante que je crois toujours l'adnn'rer pour la première fois... Je ne

permets à personne d'y toucher; jai trop peur qu'on ne Fendonimage. Maintenant que vous voilà célèbre, je suis si fière de posséder votre première œuvre !

— Et moi je vous suis si reconnaissant de l'avoir acceptée!... Vous m'avez porté chance. C'est depuis le jour où je vous l'ai offerte que j'ai commencé à me tirer d'affaire. De ce jourdà, je me suis senti la force de donner mes plus rudes coups de collier, et c'est en me souvenant de vos encouragements que j'ai trouvé mes meilleures inspirations.

— Ce que vous me dites me touche extrêmement, car je sais que vous n'êtes pas un faiseur de compliments et je me réjouis d'avoir, pour une petite part, contribué à votre succès.

— Vous y avez contribué pour tout... C'est grâce à vous que j'ai réussi, et savez-vous pourquoi? ajouta-t-il en s'enhardissant et en la regardant avec une irrésistible expression de tendresse.

— N... non, balbutia-t-elle. Elle baissait de nouveau les yeux, prise d'un doux frémisse-

ment et d'un embarras qui contredisaient cette timide négation.

— Si j'ai travaillé, contintia-t-il d'une voix sourde, si je suis devenu autre chose qu'un obscur ouvrier, si j'ai conquis une position honorable, c'est que je voulais me rapprocher de vous, c'est que je vous aimais depuis mon enfance et que j'étais poussé par un désir si audacieux que j'ose à peine vous l'avouer aujourd'hui.

Elle l'écoutait, le front incliné, le cœur palpitant, et elle éprouvait une si délicieuse et si nouvelle émotion, qu'elle avait peur de la laisser voir en relevant la tête.

— Mon ambition, poursuivit-il, vous l'avez peut-être devinée, c'est...

Il n'eut pas le temps d'achever. La porte brusquement ouverte livra passage à M™^ Éparvier, encore coiffée de son chapeau de paille noire à rubans pensée, et cette apparition arrêta net Martial interdit.

Les deux jeunes gens s'étaient levés. Madeleine était très rouge, et l'artiste saluait gauchement M*"^ Éparvier.

Celle-ci, constatant leur trouble, fronça les sourcils et leur lança un soupçonneux regard.

— Eh bien! s'écria-t-elle aigrement, qu'avezvous donc à me dévisager avec cet air ahuri?... En descendant de voiture. j"ai appris que Métivier était à la maison, et comme j'avais à lui parler je suis entrée ici tout de gô... Je ne vous dérange pas, je suppose?... Cette pluie m"a glacée. Madeleine, va à la cuisine me préparer un verre de vin chaud. Pendant ce temps, je dirai deux mots à Martial.

Devant cette injonction, Madeleine s'inclina docilement et sortit, peu rassurée sur les suites de cet entretien dont sa mère menaçait l'artiste. Quant à la veuve, elle alla s'appuyer à la ciieminéc, présenta alternativement ses bottines humides à la flamme du brasier, puis tournant à demi la tête vers le jeune homme et lui parlant sans façon par-dessus l'épaule : — Mon garçon, commcnça-t-elle, jai toujours eu bonne opinion de ton tact et de ton jugement, et tu me rendras cette justice que, malgré la différence des conditions, je t'ai toujours bien accueilli... Aujourd'hui que tu

JEUNES ET VIEILLES BAlUil-S. £87

es devenu, à ce qu'il paraît, un personnage, je suis certainement flattée de voir que tu ne nous oublies pas... Mais il faut en tout de la mesure... Ne t'offusque pas si je suis obligée de te déclarer qu'au point de vue des convenances et dans l'intérêt de Madeleine, tes visites pourraient être un peu plus rares... Ma lille est eu âge de s'établir et il est question d'un mariage pour elle.

— M"*^ Madeleine va se marier? interrompit Martial dont le visage devint soudain blafard.

— Rien n'est terminé encore, mais la chose est en train et tes assiduités à La Varenne pourraient faire jaser. Je sais bien que ce serait absurde; néanmoins tu es jeune, on parle beaucoup de toi en ce moment, et les gens sont si méchants... 11 suffirait d'un coup de langue pour efTaroucher M. Debierne... car c'est de lui qu'il s'agit, je puis te l'avouer, à toi qui es un peu de la maison.

— M. Debierne a demandé M"** votre fdle?

— Pas encore officiellement, mais il parai fort désireux de conclure.

— Et M"*' Madeleine est consentante?

— Madeleine serait une sotte de refuser un pareil parti... Pourtant rien n'est encore arrêté, et c'est justement pour cela qu'on ne saurait trop se montrer prudent et circonspect... Quand le mariage sera fait, je serai heureuse de te recevoir de nouveau, mais jusque-là je t'engage à te tenir sur la réserve... Je compte sur ta délicatesse, ajouta-t-elle, en ouvrant la porte du couloir et en reconduisant Métivier jusque dans le vestibule, — lu entends, mon garçon... Bien le bonjour et bouche close!

Martial s'éloigna, le cœur navré et la tète à l'envers. — La pluie fouettée par le vent lui piquait le visage de ses aiguilles glacées; il ne s'en apercevait pas, rendu insensible aux phénomènes extérieurs par la tourmente qui se déchaînait au dedans de lui, — Il avait déjà souffert autrefois, à la nouvelle des fiançailles projetées entre Madeleine et Pierre Lamhlin. Mais à cette époque-là, du moins, il ne pouvait se faire d'illusions et son avenir incertain lui défendait de se bercer d'une espérance trop cliimérique. Aujourd'hui la situation n'était

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plus la même : Pierre Lamblin avait fui, M"^ Éparvier l'avait oublié et un espoir plus vivace et plus robuste remplissait l'àme de l'artiste. A force de volonté et de travail il s'était rendu digne d'être aimé, et maintenant (ju'il touchait au but, voilà qu'un obstacle imprévu le renversait à terre!

Heureusement l'habitude de lutter contre les difficultés de la vie l'avait doué d'une force peu commune. Il se releva bientôt de l'abattement où l'avaient jeté les insinuations de M""® Éparvier. — En somme, rien n'était désespéré, puisque rien n'était conclu. Martial connaissait assez Madeleine pour être convaincu qu'elle ne se laisserait pas éblouir par la fortune; il la savait sincère et incapable d'encourager un prétendant pour lequel elle n'aurait aucune inclination. Si Debierne lui avait parlé ou si elle avait deviné ses projets, elle aimait trop les situations nettes pour avoir toléré une équivoque entre elle et lui, au cas où aucun engagement n'existerait, Martial était décidé à lutter et à posséder ce cœur dont il ne pouvait plus se passer. Il pressentait que si Debierne était

repoussé, il avait, lui, de grandes chances d'être aimé et, une fois sûr de l'amour de Madeleine, il s'estimait assez fort pour triompher des répugnances de M"^ Éparvier. D'ailleurs, la jeune fille touchait à sa vingt-cinquième année et elle saurait imposer silence aux objections de sa mère. — Avant tout, il fallait donc s'assurer des intentions de M. Debierne.

En homme d'action, Martial ne supportait pas l'incertitude; il voulait voir clair devant lui et, dès le lendemain matin, il sonnait à la grille de la Fleurance. Armand Debierne était déjà dans sa bibliothèque et, lorsqu'on lui eut remis la carte de l'artiste, il donna l'ordre de l'introduire.

Martial entra, pâle et résolu, et, bien qu'un peu surpris de cette matinale visite, Armand l'accueillit avec une cordiale poignée de main. — Je suis heureux, monsieur, dit-il en lui présentant un fauteuil, de vous revoir à la Fleurance et de pouvoir vous féliciter de vos succès.

Le jeune homme répondit par une inclination de tête et refusant de s'asseoir :

— Monsieur Debierne, cornmença-t-il d'une voix nette encore qu'un peu assourdie, je viens faire près de vous une démarche insolite, dont je vous prie d'avance d'excuser l'incorrection... Vous m'avez montré jadis une sympathie que je n'ai pas oubliée; c'est ce qui m'encourage à vous poser une question à laquelle je vous supplie de répondre franchement.

— Parlez, monsieur, murmura Debierne, de plus en plus étonné.

— On prétend que vous avez l'intention de demander M"" Éparvier en mariage, est-ce vrai ?

Une teinte chagrine rembrunit le visage d'Armand et il resta un instant interdit.

— Avant de vous répondre, répliqua-t-il enfin, permettez-moi de vous interroger à mon tour... Quel intérêt avez-vous à connaître ce qui peut s'être passé entre M"® Éparvier et moi ?

— Un intérêt puissant... J'aime Madeleine Eparvier, je l'ai toujours aimée... Si j'ai travaillé, si je suis devenu... ce que je suis, c'est

parce que je voulais diminuer la distance qui me séparait d'elle et arriver à l'obtenir un jour... Je la croyais libre. Au moment où j'allais me déclarer, on m'apprend que vous demandez sa main. Je désire savoir si ce qu'on dit est sérieux et si M"*^ Éparvier s'est déjà engagée.. Je reconnais combien cet interrogatoire doit vous paraître étrange, mais je devais tenter cette démarche avant de renoncer à l'unique rêve de ma vie.

Armand regardait attentivement le jeune homme. Il constatait dans ses profonds yeux noirs, dans son accent à la fois décidé et frémissant, cette force incompressible de l'amour vraiment passionné, dont il avait lui-même souffert, et il se sentait touché d'un sympathie plus vive pour cette nature à la fois virile et tendre.

— 31on cher artiste, répondit-il avec son mélancolique sourire sur les lèvres, vous venez de mettre le doigt sur une plaie encore saignante, et la réponse que je vais vous faire me serait pénible, si je ne consultais que mon amourpropre... Mais à l'âge oii je suis, il faut imposer

silence à toute vanité juvénile... Oui, j'ai désiré épouser M"'' Éparvier. Il y a quelques jours, j'ai été la trouver et je ne lui ai pas caché que je serais heureux d'obtenir sa main... La vérité m'oblige à avouer que j'ai subi un échec.

— Elle a refusé ?

— Oui... Ses explications très franches m'ont fait comprendre qu'à cinquante ans passé l'amour n'est plus de saison et qu'il faut laisser la place aux jeunes... Maintenant vous êtes fixé.

— Merci, monsieur ... Encore une fois, excusez-moi.

Martial, très ému, voulait et n'osait tendre la main à son interlocuteur; Debierne la lui saisit et la secouant affectueusement :

— A votre tour ! soupira-t-il... Vous avez la verdeur, la chaleur d'àme et la volonté... Je vous envie et vous souhaite bonne chance!

Quand le jeune honmie fut sorti, Armand

se mit à la fenêtre et le suivit des yeux. Il le

vit traverser la cour, la tête haute, d'un pas

allègre et assuré, et de nouveau l'émotion lui

serra la gorge.

— Le voilà, l'homme des nouvelles couches! songea-t-il mélancoliquement; il marche du pas de ceux qui triomphent dans la vie... Il possède la vraie jeunesse, celle qui est faite de décision, de tendresse et de force... C'est lui que Madeleine choisira, et elle aura raison !

Un matin, au commencement du mois (l'avril 1890, Prosper de La Jugie était descendu de bonne heure dans son jardin pour y prendre un bain de soleil printanier. Il y fut rejoint par Armand Debierne, qui revenait de voyage et qui profitait de cette radieuse matinée pour faire sa première visite à son voisin et ami. Tout en causant, ils se dirigèrent vers une tonnelle, encore sans feuillage, d'oii la vue s'étendait sur la vallée de la Loire. Alanguis peu à peu par la vivacité d'un soleil déjà ardent, ils sassirent côte à côte à l'abri d'un cèdre.

Cette prime aube d'avril, lorsque le temps est à souhait, met admirablement en valeur la grâce souriante de la Touraine. Ce jardin ou plutôt ce verger de la France réjouit alors les

sens et le cœur par une inoubliable harmonie de couleurs à la fois voluptueuses et virginales. — Les amandiers avaient déjà passé fleur, mais les pêchers estompaient d'une fumée rose la terre grise où les vignes bourgeonnaient! ça et là, les poiriers et les cerisiers étalaient leurs énormes bouquets de floraisons blanches. Le long de la levée, les saules trempaient l'extrémité de leurs tiges précocement feuillues dans le tranquille courant oii la Loire reflétait le ciel d'un bleu de pervenche. Parmi les massifs, les fauvettes répétaient à satiété leur chanson allègre et brève comme la jeunesse. De suaves odeurs de violettes montaient du fond des allées et, pour parfaire cette limpide symphonie du renouveau, tout au loin on entendait la claire sonnerie d'une cloche d'église.

— « Avril, l'honneurdes prés verts! » déclama Prosper de La Jugie, dont cette glorieuse matinée surexcitait la manie poétique; la terre a revêtu sa robe nuptiale et les oiseaux chantent des épithalames... Quel dommage que ce beau temps ne soit pas arrivé une quin-

JEUiNES ET VIEILLES BAUBES. 297

zaine plus tôt, il eût merveilleusement encadré le bonheur de nos jeunes mariés !... Malheureusement, le soleil manquait à la fêle... Il avait fait comme toi, mon vieux, il s'était caclié.

— Je ne me suis pas caché, répliqua Armand en rougissant, j'ai été tout bonnement deux mois en Italie... Je m'imaginais qu'en changeant d'air et de climat, je changerais aussi mes idées, mais elles ont voyagé avec moi et, fatigué de les promener de ville en ville, j'ai ]) référé revenir les enterrer ici... Parlons d'autre chose : ainsi la nièce est mariée et tout s'est bien passé?

— Oh! il y a eu du tirage... Ma sœur a commencé par jeter les hauts cris, en disant qu'elle ne consentirait jamais à une pareille mésalliance... Songez donc, le lils de son ancien closier!... 31oi-mème, je l'avoue, je n'étais pas très entliousiaste, bien que ce jeune Métivier soit décoré et gagne beaucoup d'argent. Si seulement il était venu d'un autre bout de la France...; mais dans le pays même où tant de gens l'avaient vu en blouse et en sabots, c'était raide!... Nous avons eu beau

dire, Madeleine a tenu bon... Cette petite a de la tête... Elle a déclaré tout net qu'elle était majeure et entendait se marier à sa guise. Le jeune homme, lui, sest très bien conduit. Il est venu me trouver et m'a prié, en fort bons termes, ma foi, d'user de mon influence pour vaincre les résistances de M'»" Éparvier. Je l'ai étudié à fond... C'est un garçon intelligent, il n'y a pas à aller contre. Croirais-tu qu'il avait lu mes vers et en savait quelques-uns par cœur?... Je me suis laissé attendrir ; j'ai représenté à ma sœur que Madeleine ne se marierait jamais, si elle manquait encore cette occasion. J'ai ajouté que Martial la prendrait sans dot et ne réclamerait pas de reddition de comptes. Cette dernière considération a agi puissamment sur M^e Éparvier, qui est, comme tu le sais, très serrée; elle a fini par donner son consentement et nos deux jeunes gens se sont mariés la semaine d'après Pâques.

— Ils n'ont pas quitté Tours?

— Non, ils passent leur lune de miel à Saint-Sympliorien oii Martial a installé son atelier, et c'est à peine si je les ai vus deux

fois... Ils savourent leur bonheur et roucoulent comme deux ramiers... En somme, Madeleine a eu la main iieureuse et elle ne se repentira pas d'avoir été dédaignée par ton pupille... A propos, tu sais qu'il va se marier, lui aussi?

— Je ne sais rien, repartit amèrement Debierne, j'ai cessé toutes relations avec lui.

— Il épouse la fille unique d'un banquier de Loches; une héritière qui lui apporte en dot un demi-million... Le père, il est vrai, a été un peu marchand de biens et on lui reproche d'avoir prêté jadis à des intérêts usuraires, mais il est un des grands électeurs de l'arrondissement et il fera nommer son gendre député. A cheval donné on ne regarde pas la bride. Pierre Lamblin a prudemment rompu avec M™® des Yvelines et à cette heure il est en passe de devenir un gros personnage. Ma parole, ça ferait presque douter de la Providence!... Voilà un gaillard qui n'a pas hésité à commettre des vilenies pour satisfaire ses visées ambitieuses, et tout lui réussit!

Armand Debierne secoua tristement la tête.

— Je crois que tu te trompes, murmura-t-il; moi je suis de l'avis de Sliakspeare : « Il y a en ce monde une impartiale Justice qui reporte à nos lèvres le calice que nos propres mains ont empoisonné. » C'est justement ce qui m'effraie pour Pierre et ce qui troublera le repos de mes dernières années... Je ne puis oublier que je l'ai aimé; qu'il est le fils d'une femme que j'ai adorée... et que je lui dois la pire de mes désillusions.

Ils en étaient là de leur causerie, quand un bruit de pas, joint au halètement d'une poitrine essoufflée, leur fit tourner la tète. Ils aperçurent M, Évariste Rambert qui se dirigeait vers eux. Le bonhomme portait scrupuleusement le deuil de sa femme. Toutefois on remarquait chez lui une particularité : depuis la mort de Mm»^ Rambert, sa tenue n'était plus soignée et il s'habillait avec une recherche qu'on ne lui avait pas connue auparavant. Ainsi, bien qu'on fût au matin, il portait une jaquette noire coupée à la dernière mode, son linge était d'une blancheur immaculée, et ses souliers vernis découvraient des chaus-

sottes de soie noire. Sa barbe, fraîcbement taillée, encadrait plus coquettement sa figure rougeaude et, de chaque côté de son crâne presque chauve, les cheveux qui lui restaient semblaient avoir été frisés au petit

fer.

Pour le moment, l'altération de ses traits ordinairement placides contrastait avec cette toilette. Ses joues étaient cramoisies et ses yeux bleus saillaient presque de leur orbite.

— Bonjour, voisin! dit Prosper, vous avez une mine de chat effarouché... Qu'y a-t-il?

Je suis hors de moi, s'écria M. Rambert,

dès qu'il put prendre sa respiration, je suis exaspéré!... Oh! les enfants! Vous êtes heureux, vous autres, de n'en point avoir!

— Asseyez-vous d'abord, reprit La Jugie d'un air intrigué et faussement compatissant, et expliquez-vous... Que vous est-il arrivé?

— Quelque chose qui dépasse l'imagination, répondit le bonhomme en sépongeant; vous savez que Nancy est venue aux Rochettes la semaine dernière... Nous avions quelques arrangements à prendre au sujet de la succes-

sion de ma pauvre femme... Nancy, contre mon attente, s'est montrée fort déraisonnable et nous nous sommes quittés froidement... Mais ceci n'est rien!... Hier, en visitant sa chambre qu'elle avait laissée en désordre, je trouve un chiffon de papier qui traînait ; j'y jette les yeux... C'était un télégramme expédié par son frère, et en voici le contenu...

En même temps il déphait un papier bleu et lisait d'une voix tremblée ;

« Si vieille baderne refuse argent, faisons procès. Marcel. »

— La vieille a baderne », c'est moi, poursuivit sarcastiquement M. Rambert; quant au au procès, ils ont mis leur menace à exécution... Ce matin même, j'ai reçu assignation devant le tribunal de Tours à l'effet de m'entendre condamner à procéder au partage de la succession de feu M"'" Rambert... Ne trouvezvous pas ça ignoble, de la part d'enfants pour lesquels je me suis saigné!..,

— C'est assez fin-de-siècle, comme dirait votre fils Marcel, observa La Jugie, et que comptez-vous faire?

— Je plaiderai, parbleu!,.. Je ne céderai pas à une menace de chantage... Oh! je sais oiî le bât les blesse tous deux!... Ils sont furieux parce que j'ai l'intention de me remarier !

— Vous voulez vous remarier, Rambert!

s'exclama Debierne suffoqué.

— Et pourquoi pas? riposta le bonhomme, vexé de l'étonnement de son interlocuteur, je n'ai pas la prétention, moi, d'épouser une jeune fille... La personne à laquelle je veux m'unir est une femme mûre, quoique charmante encore... Il n'y a pas une si grande disproportion d ago entre M'"" des Yvelines et moi...

— C'est M"'e des Yvelines! reprit ironiquement Prosper, ah! vous m'en direz tant!... Hé! hé!... Vous êtes encore assez verts tous deux pour avoir des mioches, et je comprends que votre gendre fasse la grimace.

— Mon gendre, soit!... J'aurais supporté ça de lui ; mais Nancy, mais Marcel, des enfants que j'adorais et que je gâtais.

— Trop! ajouta sentencieusement Prosper;

gâter les enfants, c'est se préparer des verges à soi-même... Maintenant qu'il a bon appétit. Marcel n'est pas content de partager le gâteau avec de petits frères éventuels.

— Est-ce que ça le regarde ! repartit M. Ramliert furibond, est-ce que je me mêle de ses affaires, moi?... Si je ne peux pas supporter la solitude, si j'ai besoin d'une compagne à mon foyer, ne suis-je pas libre de la chercber oij il me plaît?... Oh! les enfants d'aujourd'hui, race d'ingrats, sans principes, sans cœur et sans respect!

— Le fait est, acheva Prosper, que la génération actuelle ne vaut pas grand'chose ; elle n'a plus ni jeunesse, ni poésie, ni désintéressement... Debierne et vous, voisin, vous êtes payés pour le savoir.

Debierne restait pensif.

— Mes chers amis, dit-il enfin avec son mélancolique sourire, pour raisonner juste en pareille matière, il faudrait d'abord dépouiller le vieil homme. A toutes les époques, les gens âgés ont été enclins à louer le passé au détriment du présent. A mesure que nous vieillis-

JEUNES ET VIEILLES BARBES. 30o

sons, nous regardons les choses d'autrefois avec des yeux de presbytes et les choses d'aujourd'hui avec des yeux de myopes. Déjà, sous Auguste, Horace traitait fort mal les jeunes Romains de son temps. Lorsque nous avions vingt ans, nos pères devaient penser de nous exactement ce que nous pensons des jeunes gens qui ont pris notre place. La vérité est que les générations se succèdent et ne changent pas. Les feuilles mortes tombent, une nouvelle frondaison les remplace; mais on ne saurait médire de la forêt, parce qu'on y rencontre çà et là quelques branches inutiles ou malades. Nous regardons autour de nous , nous y voyons des enfants étiolés et pervertis par un excès de bien-être, et nous jugeons à tort toute une génération d'après des échantillons mal venus. Quand les classes supérieures sont trop vieilles pour fournir leur contingent d'enthousiasme, ce sont les classes inférieures qui, à leur tour, produisent des hommes d'action, de foi et de talent. A côté des égoïstes comme Pierre Lambhn ou des inutiles comme Marcel, il y a les vaillants

comme Martial Métivier, qui infusent un sang jeune au corps social. — Croyez-le bien, tant que la terre et l'humanité dureront, il y aura toujours de nouvelles poussées de jeunesse, comme il y aura toujours du soleil et du printemps...

Dans le jardin baigné de clarté, pour confirmer les paroles d'Armand, les arbres fruitiers étalaient leurs floraisons plantureuses, le ciel bleu souriait et, de même que le vieux vin bouillonne dans les fûts lorsque la vigne fleurit, les tièdes souffles d'avril réveillaient un reste de jeunesse au cœur de ces trois hommes qui avaient doublé le cap de la cinquantaine.

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