PREMIÈRE PARTIE
Mme Doriy parut, sur le large seuil de pierre.
Sa courte masse imposante se détacha de la porte-fenêtre du salon, comme d'un cadre, domina le triple degré cpii, de la vieille petite maison Louis XVI, descendait vers un étroit parterre à Tancienne.
Elle regarda, sans les voir, les gais rectangles de géraniums roses, pourpre, saumon, qiie bordaient, au bout d'une trentaine de mètres, les balustres verdis de la terrasse.
A peine donna-t-elle un coup d'œil inquisiteur, à sa droite, vers le massif des marronniers, où s'empressait une jolie femme de chambre.
Mariette préparait le thé, disposait le service bleu (des grands jours) sur une nappe damassée.
A JEUNES Fir.LES
• Son tablier de fine batiste, épingle sur l'élégante rondeur d'un jeune buste, faisait valoir une taille svelte, le cou blanc au contraste de la robe noire, la torsade du chignon doré.
Mme Dorly, accoudée à la rampe, où des mousses collaient leurs lèpres rousses et roses, contempla un moment le paysage étalé à perte de vue, dans la rayonnante lumière du bel aprèsmidi. Août planait, à travers l'azur sans nuages, sur la courbe -du fleuve, sur les coteaux verdoyants de bois et de parcs où les villas semaient leurs taches claires, sur l'étendue suburbaine, diaprée de cultures maraîchères, hérissée d'usines. L'entassement confus de la grande ville dressait, en toile de fond gigantesque, sa vaporeuse féerie.
Comme des êtres si famiUers qu'on ne les observe plus, ni le jet de fer de la tour Eiffel, ni la coupole étincelante des Invalides, ni l'inoffdnsif Mont-Valérien, ni le minuscule jouet du bateau-mouche, crachant son filet de fumée, là, tout en bas, sur la Seine d'immobile argent, rien n'attirait l'attention de Mme Dorly. Elle enveloppait l'horizon de sa rêverie confuse.
— Ah! ce Paris!... soupira-t-elle.
/ L'énorme cité ondulait, comme une marée de
pierre, jusqu'à la limite du ciel où la vie et Tété flottaient dans une brume légère. Halo de poussière et de fumée, souffle de la foule humaine qui se débattait, aimait, souffrait, travaillait là... De toute l'immense étendue, un seul point, aux yeux de la grosse bourgeoise, émergeait, vivait.
C'était le Palais, de Justice où de temps à autre — rarement sans .doute, mais avec quelle distinction! — son Jacques plaidait. C'était, boulevard Saint-Michel, en face du joyau dentelé de la Sainte-Chapelle, le cabinet modeste — deux pièces, style Empire, quelque chose de simple, et de soigné (Aïe ! ces notes !) — où son fils s'essayait à ses triomphes futurs, par un apprentissage d'avocat consultant.
Elle sourit, avec une indulgence passionnée, un tenace espoir, à cette idée. Son fils! N'était-ce pas toute sa vie?... Puis, tapotant, sur le devant de sa jupe de soie violette, les sombres volants de chantilly qui lui venaient du trousseau familial, elle songea, au bondissement de son cœur : « Il a promis d'être là, pour l'heure du thé... Il va venir... Il est dans ce train-ci, peut-être... »
Elle sursauta, au sifflet lointain d'une locomotive. Entre les arbres des jardins voisins, on apercevait, dans la direction (Je la gare de Bellevue,
6 lEUlSES IULES
d^épais floconneménts blaacs, aussitôt efâlochés, dans le blea.
— Voyons, tout est-il prêt? s'inquiéta-t-elle. Vivement, elle gagnait l'ombre dc& marroi^-
niers, inspectait la table. Elle appela :
— Mariette!
La servante accourut, accorte ;
— Madame?
— Apportez encore une assiette de gâteaux secs.
« La grande noce, alors! » se dit Mariette^ narquoise. Et, du bout des lèvres, au coin desquelles frétillaient, au moindre mot, d'aguichantes fossettes :
— Les pralinés, madame?
Mme Dorly réfléchit :
— Non, les macarons. Ils se conservent moins. Avec le zucco, c'est très suffisant... L'orangeade rafraîchit? Bien... Qu'est-ce que vous atteiîdea?
— La clef. Si madame veut bien me la donner ?
Mme Dorly fouilla sous sa jupe, tira d'une poche un anneau cliquetant, d'où elle détacha la clef de l'armoire à provisions :
— Voilà. Rapportez-la-moi.
— Oui, madame... Et elle pensait : a Qu'est-ce
qu'il y a d« cassé?... Cest à&aaff des princesses qu'on attend... Le zucco, l'orangeade?-. Y a quelque chose là-dessous... »
Elle s'éloignait, légère. Mme Dwly la suivit d^un regard ind^^^ent. Dépensière, cette fille, et trop indépendante!... Mais si jolie I Son minois était agréable à voir. Et du moment qu'elle plaisait à Jacques...
Bien qu'elle fût d'une morale intransigeante, en ses discours, et chaque fois qu'elle le pouvait, au demeurant, en ses actes, Mme Dorly s'accommodait d^ducemient, dès que l'amour maternel entrait en jeu. Un inconscient bandeau M fermait les yeux.
Elle s'allongea, la nuque appuyée au dossier canné d'un fauteuil pliant. L'ombre des marronniers s'agitait, en jeux d'or, sur la nappe rose, les serviettes à thé, les porcelaines peintes. Un vol d'^éphémères, ivres de clarté, tourbillonnait, dans Tair tiède. Mme Dorly s'abandonnait à la douceur de l'heure, s'enfonçait, dans une somnolence béate. Projet» d'avenir, visages féminins souriant au clvgtrme irrésistible de son Jacques, dots fantastiques, toute une sarabande dansait dans sa cervelle. Elle s'assoupit.
Un pas SUT le gravier, un baiser rapide qui lui
effleurait le front... Elle était debout, étendait les bras :
— Jacques!
— Bonjour, m'mani
Elle enveloppa son fils d'une œillade attendrie. Était-il gentil, le garnement, avec son teint frais, sa moustache fine, et cette mèche, barrant le front, qui lui donnait l'air artiste!
— Te voUà!
— Bien sûr. Tu m'accueilles toujours comme s'il y avait un an que j'étais parti!
— C'est que je t'ai à peine vu, oe matin... Ah! ce Palais!...
— Les affaires... c'est sacré!
Il posa, sur une des chaises de rotin, sa serviette de cuir gros vert. Initiales d'or, dans l'angle. Heureuse, Mme Dorly contemplait son fils, cette élégance souple, cette distinction dans le laisser aller. Parfaits, l'œillet à la boutonnière, et ce pli net du pantalon, retroussé sur les bottines jaunes.
Jacques, sous le panama négligemment cabossé, le déluré d'un complet gris, apparaissait, — avec sa jolie tête où brillaient des yeux de malice, avec sa taille petite, mais bien prise, — un bel animal humain. Cette intelligence, dirigée, eût
été capable d'énergies, comme ce corps, façonné par les soins, le sport, était plein de robustesse et de grâce. Il y avait en lui du chat, paresse et , charme, et le ressort aussi de plus rudes félins. La mère sourit, à Taffirmation de son fils.
— Tu as raison L.. Les affaires d'abord. Les pauvres mamans après. Quand on a le temps...
Va, val... C'est très bien, je ne me plains pas... Pourvu que tu reviennes...
— Et que j'arrive!
Elle lui lança un coup d'œil admirateur :
. — Oh! je suis tranquille... Avec tes qualités,
ton don de parole...
Jacques acquiesça, supérieur. Sans doute!...
Et enfourchant un de ses dadas favoris :
— Vois-tu, petite mère, ce n'est pas juste!... Les pauvres, ça doit se donner trois fois plus de mal. Ah! la fortune, il n'y a que çal... Ce que ça vous arrange une carrière !... Et le mieux, je veux dire le pire, c'est que de votre faux départ, et de tous les efforts qu'il faut fournir, pour arriver au poteau,personne ne vous tientcomptel... C'est rageant, tout de même, de s'essouffler derrière des tas de gens... parvenus d'avance!... Tiens, j'ai voyagé tout à l'heure avec Pierre Savenay...
— Ah! s'exclama Mme Dorly... Il va sans
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doute venir avec son père et sa soeor... Car, tu sais, j'attends Geneviève... Elle est délicieuse, cette petite.
Jacques éluda : air connu. Il pensait : « Déli^ cieusement laide, c'est entendu. Quelle drôle d'idée maman a-t-elle?... Ça, une femme?... Une pensionnaire, tout au plus... » Et il dit :
— Eh bien, Pierre Savenay... qui n'a ni personnalité, ni brillant, ni...
Mme Dorly renchérit :
— Un médecin amateur!... Et sa thèse, qui a fait un certain bruit, sa fameuse thèse, sur?... sur?..
— La tuberculose miliaire.
— La belle malice!... Avec un laboratcÂre comme celui que son père lui a installé! On voit la cheminée d'ici...
EHle désigna, sur la pente du coteau, le vaste parc des Savenay, où des constructions neuves s'étageaient, au-dessous des grands toits ardoisés d'un château Louis XIII.
— Ça fume ! Ça fume ! On voit que le charbon ne leur coûte rien, à ceux-là I...
— Eh! eh! petite mère, il vaut mieux être propriétaires des Mines de Ferneilles que dB notre bicoque... Eh bien, Savenay, tu le verras à
rAcadémie de médecine, avant que j'aie seulement pu me faire une toute petite place au Palais... L'argent mène à tout, vois-tu, à condition d'en sortir... beaucoup de sa poche!
Un soupir gonfla l'opulente poitrine, où le jais scintilia.,
— Si Dieu était juste, tu en aurais autant.
Ah! Jacques, quand je pense que sans ce krach du Crédit Marseillais, nous posséderions encore cinquante mille livres de rente!... Si ton pauvre père m'avait écouté...
Jacques toussota. Elle se tut. Mariette approchait, l'oreille tendue. Elle tenait, à bout de bras, le samovar. Elle disposa, près des macarons, la lourde argenterie. Digne, d'un air absent, elle préparait le réchaud, haussait la mèche...
— C'est bien, je n'ai plus besoin de vous, fit Mme Dorly, impatientée.
— Voici la clef, madame... Et elle pirouetta : « Qu'est-ce qu'ils racontent? »
Quand elle fut loin :
— Croifi-tu qu'elle ait entendu?... Ah! quelle existence 1... Toujours vivre dans le regret, les préoccupations, le besoin... N'être jamais certaine du lendemain... Rogner un sou ici, un autre là, combiner, truquer sans cesse!... Et dire qu'on
a possédé hôtel, domaine, fermes, pour en être réduit à cette vie précaire, à'cette villa de banlieue...
— Elle fait bonne figure, tu sais. L'hypothèque n'est pas inscrite sur la porte.
— Heureusement!... Sans cela, comment garder la façade, attendre la minute qui nous sauvera, réparera le désastre!... Gagner du temps, tout est là.
— Non! Nous sommes si bas?
— Je te l'ai dit vingt fois. Dépêche-toi de réussir...
Jacques se gratta la tempe machinalement.
— Hum! Si tu ne comptes que là-dessus...
Plutôt encombré, le barreau.
Elle prit un temps, insinua :
— Il y aurait bien un moyen... Eh ! oui, tourné comme tu l'es, voyons... C'est bien le diable si tu ne tournes pas quelque jolie tête...
Il se renfrogna, brusquement. Non que l'idée lui parût absurde en soi, — au contraire. Mais la perspective de sa vie stricte, l'inconnu du lendemain, l'appréhension d'un effort quelconque, tout le contraignait à l'un des actes dont il avait le plus horreur : réfléchir.
— Le diable! en effet, murmura-t-il... Alors,
c'est sérieux?... Èh bien, causons net. Jusqu'ici, je n'avais pas fait très attention à ces petites scènes... Comme après chaque explication tu sortais toujours un billet de mille...
— Mais, malheureux 1 ce sont les derniers.
Assieds-toi là. Plus près... Tu vas comprendre. Après le suicide de ton père, il ne nous est resté, liquidation faite, que ces quatre murs et trois cent mille francs... Neuf mille de rente, tout juste.
— De quoi payer le boucher!
— Et tes cravates.
— L'indispensable. Être et paraître 1 Mme Dorly soupira :
-^ Tiens! Tu n'as pas de cœur. Tu ne penses seulement pas à mes vieilles robes. Elle a trois ans, cette soie-là.
— Elle était bonne!
— Il n'y a pas moyen de raisonner! Note que sans la villa, et les cinquante mille francs dont nous l'avons grevée, je ne sais comment nous aurions pu continuer à faire figure... On nous croit plus riches que nous ne sommes... Le terrible est que ça fond, grand train.
— Réemprunte sur la villa. Elle vaut le triple.
— On s'imagine... Et si l'on voulait vendre!
— Mais nous ne vendrons jamais, maman...
Tu finiras tes jours ici... Tu es habituée à ce cadre... Je me vendrais plutôt 1
Elle lui saisit la tête, lui baisa le front :
— Çal c'est un beau cri... Et pourtant, tu ne vaux pas cher...
— Oh! tu dis ça!...
-^ Et je ne le pens<e pas?... Comme tu connais ta vieille bête de maman... Dis donc, Jacques.., puisque je te voi^ si raisonnable, j'ai bien envie de te faire un peu de morale... Tes dix louis, au cercle, l'autre jour...
Il se leva vivement.
— Tout à l'heure!... Il faut que je m'habille... EUe lui prit la main, le retint.
— Parce que les Savenay vont venir?
— Juste!
— Écoute, ce n'est pas pour Geneviève que tu vas changer de cravate !
— Non.
— Et tu as bien tort. Elle est exquise, je te dis, cette petite!... Les Mines de FerneilIes!...Et puis, le père peut te pousser. Il est conseiller d*État. C'est un très beau parti.
— Lui, ou elle?
— Elle!
— Vue de dot, alors. Tu ne l'as donc pas re- " gardée... Une planche!...
Mme Dorly le sonda, d'un brusque regard, inquisiteur et sournois :
— Il est certain que le voisinage d'Hélène Nayrtal lui fait du tort.
Une lueur ardente passa dans les yeux de Jacques.
— Hélène Nayrtal, à la bonne heure !
Mme Dorly haussa les épaules.
— Geneviève a bien mal choisi sa demoiselle de compagnie. Cette idée, aussi, de recueillir une amie pauvre !
—7- Elle est richement bien.
— Ah! les hommes, tous les mêmes!... Parce qu'une fille a de beaux yeux, et qu'elle sait en jouer... on se croit un conquérant, on n'est qu'un nigaud!... Mais ton Hélène...
— Eh! eh! Je voudrais bien.
Mme Dorly murmura :
— Bêtal... tu n'as qu'à vouloir.
— Tu crois?
— Qu'est-ce qui résisterait à cette mine-là? Jacques, prêt à rompre, s'arrêta court. Et,
nettement :
— C'est ce qui te trompe. Mlle Nayrtal est
la plus vertueuse et la plus droite des femmes.
— Oui, elle est très forte.
Mme Dorly se consulta une seconde. Le mal serait-il plus grave qu'elle n'avait pensé? Ce qu'elle avait pris jusqu'ici pour un penchant de fantaisie, un flirt, — comme elle en avait vu naître, et mourir, tant d'autres 1 — aurait donc quelque consistance?... Ce serait trop bétel II fallait jouer serré. Jacques, justement, reprenait, d'un ton catégorique :
— Et j'ai pour elle autant de respect sincère que d'amitié profonde.
Elle affecta de rire, affectueusement :
— Là! làl Et quoi encore?... Ne dirait-on pas, un peu plus, que tu vas lui jurer un amour éternel?...
— Ce ne serait pas si sot. Jamais je ne trouverai de compagne meilleure.
Elle trancha, péremptoire :
— Et vivre?... Où trouverais-tu l'argent?
Il eut un geste noble :
— L'argent! L'argent!... Mais... mon travail.
— Ça!
— Quoi?...
— Tu sais bien — biaisa-t-elle, avec prudence — qu'avec la meilleure bonne volonté... Mais tu
me l'avouais toi-même, tout à l'heure... Non, mon petit,, un mariage comme celui-là, ce serait une folie, la corde au cou... Et puis, est-ce qu'on épouse des demoiselles de compagnie? Et sans le sou!... Et quand elles ont un caractère comme le sien, intransigeant, prétentieux, entier... Mais dans un an votre vie serait un enfer. Et la misère tout de suite!... Non, non... Tu vois bien. Après tout, je ne t'empêche pas de l'avoir, moi, si le cœur t'en dit... Ça, c'est autre chose... Mais l'épouser!... Voyons, Jacques, tu es trop malin pour t'enf errer sur cet hameçon-là.
Il prit une attitude digne :
— Tu ne connais pas du tout Mlle Nayrtal, je t'assure.
-r- Je ne tiens pas à la connaître davantage.
— Mais pourquoi prends-tu la mouche comme ça? Tu t'excites, tu dramatises...
— C'est que l'affaire en vaut la peine. En te mariant, tu joues ton avenir. La partie est si grave, mon cher enfant, qu'il faut avoir en main tous les atouts.
Côte à côte, dans l'allée large, à petits pas, ils se dirigeaient vers la terrasse.
— Il est certain... avoua Jacques ébranlé.
— Mais songe donc!... Avec ton nom, avec
iS JEUNES FILLES
notre situation sociale, avec le rang que, grâce à mes sacrifices, à mes calculs quotidiens, nous conservons, tu es de ceux qui ont le droit de beaucoup demander à la vie.Tu es certain.. .certain!... de faire un beau mariage!... Joli garçon, intelligent, distingué, — mais c'est un capital, ça!... Geneviève Savenay ne te plaît pas, soit. Il est impossible qu'en étendant nos relations, tu ne trouves pas une héritière capable de t'apprécier à ta valeur. Réfléchis, tu es une force.
Il eut un sourire gamin :
— Je suis ton faible!
Ils étaient parvenus aux balustres verdis. Ils s'accoudèrent. Le soleil déclinant enveloppait l'horizon, Paris lointain, l'azur vaste, d'un tiède resplendissement.
Le cœur maternel s'émut :
— Tu es mon faible, c'est vrai !... Va, j'ai été assez malheureuse, toute ma vie, pour que tu sois heureux. Humiliée, ruinée, je ne vis qu'en toi. Tu seras mon bonheur, ma fortune. Tous les rêves qu'il m'a fallu semer en route, tu les incarneras. Et cela est juste... Nos fils, c'est toute notre consolation, c'est toute la peine et toute la joie, toute la raison d'être des mamans.
Il blagua :
— Tais-toi! Ou je m'attendris.
— Ah! mon Jacques, comme tu me comprends... Tu m'aimes, n'est-ce pas, tu m'aimes un peu?
Il se pencha, mit sur les cheveux gris un baiser détaché :
— Mais oui I
— Il ne te fatiguera pas, celui-là!... Voyons, est-ce que je n'ai pas raison?
De guerre lasse, et puis parce qu'il pensait, an fond, comme elle, il concéda :
— Peut-être.
La mère, mentalement, marqua le point. Plus tard, elle reprendrait le combat. Et, satisfaite, elle s'écria par diversion :
— Regarde!. ..Non,là,à droite.. .sur laroute... la Victoria des Savenay.
— Je file, dit Jacques... Qui attends-tu, décidément?
— Je ne sais pas... le baron Meyerlein, peutêtre... Et... les Dangé, naturellement!
Elle sourit, avec philosophie. Oui, l'on disait... Mais l'on dit tant de choses !
Jacques eut un clappement de langue appréciateur.
— J olie, Marthe D ange. Et ce qui ne gâte rien. . . Du pouce et de l'index, il fit mine de compter
de l'or. Mme Dorly approuva :
— Oui, M. Dangé était très riche... Et la belle Mme Dangé est encore intéressée, je crois, dans la banque de l'ancien associé, Meyerlein...
— Du successeur!.... Car c'est trop évident, il a pris...
— ... la.suite? On prétend même... l'avance... Elle soupira : — Le monde est méchant. Moi, je ne crois qu'au mal que je vois...
— Et moi, dit Jacques, je n'y verrais aucun mal. Ces gens sont libres, après tout. Ils ne gênent personne.
, . — Oh! leur tenue, observa Mme Dorly, est parfaite... Les apparences sont plus que sauves. Elle ajouta, convaincue :
— C'est l'essentiel.
Jacques s'éloignait. Il fit demi-tour, revint en riant:
— Dis donc, petite mère... Elle serait très bien, Marthe Dangé...
— Très bien, constata Mme Dorly.
— Allons, jeta-t-il, ne te désole pas!... Tout s'arrangera... A la fortune du choix!
— Il serait peut-être plus sage de dire : Au
choix de la fortune!... Enfin! Tu n'as jamais été qu'un sentimental, tiens!... Ah! si je n'étais pas là!...
Mais il n'entendait plus. Il avait gagné le degré de pierre, l'enjambait, en deux bonds. Et d'une VOIX moqueuse, où s'exhalait toute l'insouciance de sa jeunesse, il nîodulait, déjà disparu :
Ouvre tes yeux bleus, ma mignonne,
Voici le jour !
Déjà la fauvette fredonne
Un chant d'amour...
Les paroles légèress'espaçaient, le son mourut. Mme Dorly l'écoutait encore.
Son Jacques! Non, il n'était pas né pour une vie médiocre... Elle l'embrassa dans une vision ardente, de toute sa tendresse éperdue. Vision à demi aveuglée, à demi consciente. Certes, comment se dissimuler certains défauts du cher enfant : caractère mobile, sans grande énergie, sans application au travail... Mais de si rares dons d'intelligence,un esprit et un cœur! Jacques avait de vrais goûts d'aristocrate. La bourgeoise en était fière.
En cet unique rejeton, la famille Dorly finissait, s'épanouissait, comme en une fleur de luxe.
Tl JEUNES FILLES
Adélaïde-Sophie-Emma Dorly, — femme d'industriel et fille de commerçant, petite-fille d'un riche fermier dont le père, humble paysan d'Auvergne, grattait la terre, — Emma Dorly adorait en son Jacques, — avec l'héritier, le représentant suprême de la lignée, — sa propre chair» son existence idéale réalisée. Dès le berceau, elle l'avait couvé. Toutes les ambitions des vieux, avec ses désillusions à elle, reposaient sur cette petite tête blonde, dans ces menottes aux ongles roses. C'était leur espoir, — et sa revanche. Trompée, battue, par un coureur qui l'avait jetée à la solitude et à la demi-pauvreté finales, elle s'était raccrochée à son petit, de toute son âme.
Égoïstement, naïvement, elle l'avait élevé en serre chaude, avec la peur du risque.. Elle ne croyait pas qu'on pût mieux faire. Elle avait tremblé à ses premières sorties, à ses goûts sportifs. Elle s'était enorgueillie à ses succès scolaires, un accessit ou deux, tous les trois ans. Les belleslettres, latin, grec, un peu de sciences, avec cela, un homme doué comme lui pouvait se débrouiller dans le monde.
Un tout petit monde, mais elle n'avait jamais vu plus loin.
La Victoria roulait au trot doux des alezans. Des mouches taquinaient leur poil lustré, se posaient sur leurs fines oreilles, qu'ils abaissaient et levaient. Ils stoppaient en cadence, rouant l'encolure et mâchant le mors, tout cliquetants de cuirs et de nickels, où étincelait le soleil. Ils semblaient, — non moins que le cocher et le valet de pied, érigeant des faces glabres et d'immobiles torses sanglés de drap prune, — conscients de leur importance sociale. Leur allure relevée affirmait, aussi clairement que la morgue de leurs conducteurs : « Nous sommes les serviteurs de riches. Nous sommes des riches. Place! »
Geneviève Savenay, au tournant de la route, changea de côté son ombrelle pour protéger
mieux, dans le bleu demi-jour de dentelles et de soie, le grave et souriant visage d'Hélène Nayrtal, en même temps que sa maigriotte frimousse.
M. Savenay, les mains et le menton appuyés sur la pomme d'or d'un vieux jonc, contemplait, avec une expression de malice affectueuse, les deux amies. Dix-neuf ans et vingt-trois ans.
Elles lui faisaient face, enfoncées dans les hauts coussins de cuir. Comme elles étaient différentes, et, dans l'harmonie même de leur entente, quel contraste I II n'y avait pas à dire. Si bon père qu'il fût, — et il n'y en pouvait avoir de meilleur, car, depuis la mort de sa femme (Geneviève avait alors neuf ans, .et Pierre dixsept), M. Savenay s'était montré le plus sûr des guides et le plus tendre des compagnons, — il fallait bien pourtant que son amour-propre se l'avouât : Geneviève, près d'Hélène, était comme une pâle églantine à côté d'une rose.
Elle avait la fragilité, une grâce pauvre et pure, une fraîcheur non point étiolée, mais si délicate qu'elle semblait, au premier souffle, devoir tomber, pétale à pétale.,. Tandis qu'Hélène, dans la plénitude de sa jeune beauté, rayonnait de tout le vif éclat d'une robuste fleur.
JEUiNES FILLES 25
Geneviève, les yeux gris, et le front haut, bombé sous les cheveux d'un blond pâle, bouffant en mousse légère, regardait Hélène, tendrement. Elle pencha l'ombrelle, un rayon dorait la nuque brune, qui soudain s'ombra, plus mate.
— Tu es gentille, dit Hélène. Merci 1
De toute sa reconnaissante affection, elle enveloppa la jeune fiUe comme elle eût fait d'une sœur moins âgée et plus frêle. Un peu de sa gratitude allait aussi à l'excellent homme, dont le visage incliné réfléchissait, voilé à demi par le bord du panama rabattu. Les livrées prune étalaient, au-dessus, orgueilleusement, leur quadruple rangée de boutons de vermeil.
Hélène songea que sans la bonté de ces deux êtres, elle aussi n'eût été peut-être qu'une domestique, — d^ qualité plus haute sans doute, puisque l'institutrice, toujours, partage l'existence familiale, mais, en somme, une inférieure, — une salariée, une machine à obéir et à souffrir 1
Après la mort de sa tante, n'avait-eUe pas connu, deux mois, chez les Wiedelmayer, le quotidien supplice 1 Être en butte aux blessantes attentions des maîtres, aux sournois et brutaux outrages de l'office, d'autant plus enragé à sa
méchanceté qu'il hait en vous une transfuge, privilégiée... Ah! sans cette gentille Geneviève, 4|tti, un beau jour, en venant voir les petites Wiedelmayer, l'avait rencontrée là, s'était jetée à son cou...
— Toi, icil Toi, ma granéeL-.
A la stupeur de ses richissimes et papétentieuses ^mies, — une gouvemaaate, fi donc! Geneviève ne se lassait pas de l'embrasser :
— Commerït! c'est ici que je te retrouve!...
En voilà une aventure!... Que s'est-il passé?... Depuis trois ans qu'on ne s'est vues...Raoonte]... Tu te souviens? Le cours de Mlle Proche?... Et le ^and cèdre, dans le jardin?... Et nos caufeeries, et...
Un déluge de souvenirs ! Hélène, mentalement, sourit en se rappelant la tête des deux Wiedelmayer, pendant que Geneviève leur expliquait :
— Mais oui, nous avons été élevées à la même pension... Hélène était mon amie, ma grande amie... Comme j'ai pleuré, tu te souviens, le jour de ton départ!... Tuavaispromisdem'écrire, <ie me revoir... Et puis... plus rien!... C'est très mal, tu sais, tu avais tant promis, tu te souviens?...
Si elle se souvenait!... C'est vrai, comme on
JEUNES FILIJES 21
peut avoir été liées, et soiidaiu devenir étrangères, séparées jusqu'à Tïieure où l'on se redécouvre, à un rapprochement de la vie, toutes pareilles, au moins d'amitié.
Au roulement berceur de la Victoria Hélène- Nayrtal revivait ces années, déjà lointaines, de^ san adolescence.
C'était le bon temps, lorsque, près de la chèretairte Anna, qui, à huit ans. Pavait recueillie orpheline, eUe avait un staMe et tiède îoyer, tout ouaté d'affection câline, de confiance heureuse.
Son père, sa mère, Hélène les distinguait mal,, à travers la brume du passé, de l'oubli. Les parents, ïes vrais, ce ne sont pas toujours ceux qui vous jettent au monde, petite graine perdue, ce sont ceux qui vous élèvent et vous façonnent^ V0U& aident à grandir, comme avait fait pour eUe tante Anna.
Quelques raresréminiscences, mais qui avaient toufte la précision d'un instantané photographia (juelui évo quaient cep endant les siens. Fugacesclichés, seul» fixés entre tant d'autre», sur la mystérieuse plaque sensible... Son père courbé sous la lampe, compas en main... Hâve et douloureuse figure aux pommettes saillantes, aux yeux ardents..: Son pèi*e encore, forme rigide, couchée^
28 JEUNKS FILÎ.ES
dans l'étroit lit de pitchpin, les paupières closes sur le regard éteint... Sa mère, douce silhouette, fantpme à demi effacé, q[ui ressemblait, si étrangement, en blond, au brun visage de la tante, sœur aînée, et providence I
Après la disparition, presque simultanée, de l'ingénieur ruiné à la recherche d'impossibles découvertes, et de Mme Nayrtal, succombant d'anémie et de chagrins, tante Anna l'avait emmenée, hors de la maison noire, où déjà les tapissiers déclouaient et emballaient pour la dispersion à l'Hôtel des Ventes.
Chez la vaillante femme, Hélène avait retrouvé une maman, sinon plus aimante, du moins plus virile ; car la tante Anna avait beau être d'une frémissante sensibilité, — artiste, musicienne fée dont les doigts gagnaient, bon an mal an, en concerts et en leçons, une trentaine de mille francs, — elle ava,it aussi une remarquable philosophie, de saines et libres idées, sur l'éducation et la vie. C'est d'elle qu'Hélène tenait ce goût de l'indépendance, ce besoin de franchise et de droiture, qui, plus d'une fois, depuis qu'elle s'était meurtrie aux êtres et aux choses, avaient saigné en elle, et qui se rebellaient, la redressaient, pleine d'énergie, d'espoir vivaces.
Oui, le bon temps passé là, leur vie solitaire, avec les partitions et les livres, dans ce petit hôtel de la rue Raynouard 1 Une maisonnette de l'ancien Passy, aux jardins de verdure et d'oiseaux... Maintenant une rue neuve étendait ses palissades et ses trottoirs nus, sur le sol éveritré, à travers l'adolescence évanouie, le bonheur au saccage... Le cours de Mlle Proche était voisin, une grande vieille demeure provinciale, dont les charmilles surplombaient le boulevard Delessert, la berge basse aux masures d'autrefois, et par delà le fleuve. Grenelle et son grisâtre horizon de toits, jusqu'à la ligne bleue des coteaux, jusqu'au ciel vaste comme la mer.
Que de fois, avec Geneviève, assises toutes deux sous le grand cèdre, elle l'avait interrogé, ce vivant paysage où leur avenir flottait, aube incertaine!... Tante Anna, qui deux fois la semaine allait enseigner le piano, chez les Savenay, l'avait vue, avec plaisir, prendre en amitié cette fine petite personne qu'était Geneviève, enfant un peu chétive, nature renfermée, mais qu'on devinait, tout de suite, délicate et fière.
Hélène, au cours, avait été une exquise amie, protectrice sans le paraître, et de si sûr et tendre conseil, que Geneviève lui vouait une de ces ado-
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rations presque mystiqiies, où se révèlent et s'abandonnent, dès leur naissance au sentiment, certaineft natures féminines, spécialement vibrantes. Ces. premières amitiés ont parfois toute la violence de Famour. Geneviève, en qui bouillocmait une de ces sources secrètes, d^autant pl?tts tumultueuses qu'elles se dissimulent avec pkis de timide orgueil, connut la douceur de s'épancher à plein, dans un cœur égal et profond-
Bientôt, le plaisir de rencontrer Hélène au cours ne lui suffisant plus, elle l'invitait avenue Henri-Martin. Son père voulait connaître cette fameuse amie... Toute la maison l'aimait déjà... On prenait jour enfin. Mais le dieu Hasard, au même moment, raturait le rendez-vous. La tante Anna tombait malade. Hélène, le lendemain, quitta la pension de MUe Proche; ce fut pour n'y plus revenir.
Geneviève avait éprouvé un chagrin sincère, viterminé en jaloux ressentiments^ puis en tacite et teiaace rancœur, devant le silence et la disparition de celle qui, dans son éveil d'âme, était tout, et pour qui elle-même croyait être quelque chose.
Elle ne devait apprendre (jue trois ans après^
le jour delà visite aux Wiiedelmayer, à quelpoint ses suppositions — et elle en avait pourtant fait d'incroyabi«s, et de toutes sortes! — étaient moins tristes que la réalité.
Hélène la revoyait encore, assise à ses genoux,, dans la ehaml^re glaciale où elle couchait, au fond du vaste appartement des Wiedelmayer.
Bien sûr, les deux pimbêches les avaient suivies,, étaient là, l'oreille collée contre la draperie,^ derrière la porte, dans la chambre contiguë, leur chambre chauffée à migraine, celle-là L.. Qu'importe!
Aux pressantes questions de Geneviève, en qui l'apitoiement et la curiosité étaient plus forts que la tendresse blessée, Hélène dégonflait sa douleur, avouait sa solitude affreuse, tout le dur calvaire gravi depuis...
Tante Anna était morte en quelques heures, d'un accident cardiaque. C'était à la veille du concert annuel, qui devait remplir les tiroirs, toujours vides aux fins d'année, la musicienne dépensant sans compter... Hélène, les funèbres frais payés, s'était trouvée bientôt à la rue, le mobilier dispersé pièce à pièce... Comment vivre?... Les petites sommes des leçons à recouvrer, ah bien, oui!... Elle s'était heurtée à d'hu-
miliants refus, à de durs dénis. Elle s'en était tenue là.
Alors elle avait connu, dans toute son horreur, le problème qui se pose à tant de misères, et devant, lequel la plupart des femmes, livrées à elles-mêmes, succombent désarmées. Gagner le pain quotidien!... les trois francs nécessaires aux besoins de la bête... Ce qu'il faut pour ne pas mourir de faim ou de froid, sous quelque pont.
Trop fière pour harceler d'indifférentes ou dédaigneuses pitiés, vite lâchée par les rares personnes qu'elle voyait du vivant de sa tante, elle passait quelques semaines affolées à la recherche d'une situation, d'une place. Enseigner, mais quels titres réels lui créaient ses diplômes? C'étaient des feuilles sèches, néant, sans une recommandation qui la signalât, l'imposât. Un poste de gouvernante? Elle en avait essayé plusieurs, en province, dans de mornes petites villes où l'on respirait un air d'asphyxie, à l'étranger où sa beauté et son abandon l'exposaient aux pires inconvénients. Elle revenait à Paris, s'essayait aux plus décevantes besognes.
Elle connut la course au cachet, l'incertain des travaux de broderie et de couture, le désert de^la rue, et cette fois le joug définitif, l'impérieuse
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nécessité de se louer à nouveau, — ou de se vendre. Elle avait, certains mortels soirs, connu l'attirance du fleuve, l'aimantation des brusques lumières de l'autobus ou du tram, — des roues qui écrasent... Le hasard d'une annonce l'amenait enfin chez les Wiedelmayer, où son nom, ses titres, sa distinction — surtout la modicité du gage, — la faisaient prendre. C'est ainsi que Geneviève l'avait retrouvée, maigrie, changée, — et la même.
— Mais pourquoi n'es-tu pas venue me voir?
Ne m'as-tu pas écrit?... Tu as manqué d'amitié, je ne te le pardonnerai jamais!...
Pourquoi?... Hélène cherchait en vain à l'expliquer : le coup avait été si brutal, la tourm nte si affreuse. Une pudeur, un orgueil l'avaient retenue... La crainte d'être importune, de paraître intéressée... Le désir aussi de garder intacts ce refuge de souvenirs, cette oasis du passé...
Comme Geneviève avait gentiment protesté, comme elle l'avait grondé délicatement!... Avec quelle affection de sœur elle avait exigé l'immédiat adieu aux Wiedelmayer, et l'installation avenue Henri-Martin. Hélène ne voulait pas être à charge? Mademoiselle entendait payer de retour?...» C'est bon, tu serviras de secrétaire à
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papa. Tu auras d«s rapports à dactylographier, tant que tu voudras!... Et pour ne pas être en reste, et que ce soit moi ton obligée, tu îeras une heure de musique avec moi, tous les matins!... C'est dit?... Là! on s'embrasse pour sceller le pacte... »
U.:e voix affectueuse la tirait de sa rêverie :
— A quoi pensez-vous, miss Hélène?
Geneviève l'avait sentie préoccupée. M. Save-
nay, à qui les nuancés n'échappaient point, tapota, d'une main paternelle, la main abandonnée de MUe Nayrtal, les doigts fm& et longs, nus sous la mitaine de soie.
— A mon dernier rapport, je parie?
Elle sourit, avec un peu de mélancolie. Une grâce adoucit la bouche au pur dessin, les yeux songeurs, dont le beau regard marron se mouilla.
— Je pense, dit-elle simplement, que je ne pourrai jamais vous rendre tout le bonheur que vous m'avez donné.
— Tu es folle l déclara Geneviève.
M. Savenay toussota. Ses favoris blancs, qui lui donnaient un air grave de magistrat, tremblèrent un peu. Une buée voilà ses yeux gris, d'ordinaire luisants et froids.
— N'aim^z-vous pas ma fille? murmura-t-il avec reconnaissante...
Il ajouta :
— Je n'ose p^jrler de moi... Eh bien? Est-ce qu'on n'est pas quitte, quand on s'aime?
Elle le regarda, profondément, sans rien dire. Elle rassociait,le délicat,le bon vieillard, à l'élan de sa gratitude attendrie, et sans qu'elle s'en doutât, elle y mêlait encore un absent... Celui qui complétait leur vie... Le docteur, ce discret, ce sauvage Pierre Savenay, pour qui elle éprouvait une franche sympathie, à vrai dire, lui semblait-il, assez peu payée de retour.
— Nous y sommes 1 fit Geneviève, vivement.
On venait d'atteindre la villa des Dorly. La
Victoria longeait le pied de la terrasse. Hélène leva la tête. Un plafonnant visage, penché audessus des balustres, et qui se confondait en signes amicaux, se rembrunit soudain, à sa vue, s'éclaircit à nouveau pour saluer les Savenay, prévenus par le geste d'Hélène.
Était-ce, vu d'en bas, le raccourci de cette face grimaçante? Hélène la trouva plus laide encoro que de coutume. Comment une femme si commune pouvait-elle avoir un fils si chai*mant?
Mais on tournait au coin d'une grille. Les alezans piaffèrent, sous l'arrêt du mors. M. Savenay, descendu lestement, tendit le poing aux jeunes filles. Hélène, la dernière, sauta légèrement, et faillit trébucher, le nez à terre. Geneviève la retint :
— Eh! eh! c'est l'entrée du conquérant. Un peu plus, tu prenais possession.
L'inflexion eut une nuance imperceptiblement agressive... « Tiens, se dit Hélène. Elle est de mauvaise humeur, pourquoi? » Mais déjà Mme Dorly, contournant la pelouse, apparaissait.
Et du plus loin, les bras au ciel, piquant sur Geneviève :
— Bonjour, mademoiselle, comme vous êtes jolie! Cette capeline vous sied à ravir.
Elle lui baisa les joues, enfouies à demi sous les dentelles, puis serra, avec considération, la main de M. Savenay.
— Comme c'est aimable, à vous!
Elle allait se remettre en marche, quand elle fit mine d'apercevoir Hélène.
— Tiens! bonjour, mademoiselle. Je ne savais si vous viendriez...
— C'est vrai, fit Hélène, je compte si peu.
Mme Dorly se récria, et faisant d'une pierre deux coups :
— Comriient pouvez-vous dire? On ne remarque que vous, quand vous êtes là.
Attrape! Ainsi elle blessait l'une, en atteignant l'autre... Est-ce que cette intrigante allait se trouver toujours sur son chemin?... A grands frais, Mme Dorly réparait auprès de Geneviève sa méchanceté. Elle cueillit, en passant devant une corbeille, une rose de France, l'approcha du maigre corsage, échancré sur la peau fine : « Tout à fait votre teint! » Puis, comme on arrivait aux marronniers, elle changea de batteries, mitrailla M. Savenay :
— N'aurons-nous pas le plaisir de voir monsieur votre fils?... Il vous rejoindra? Ah! tant mieux!... Jacques, qui aura l'honneur de vous présenter ses hommages — il arrive du Palais tout exprès, — me confiait tout à l'heure encore son admiration pour le noble talent de M. Pierre.
— Penh! dit le père... Comme guérisseur! Un théoricien plutôt... En tout cas, sa manie n'est pas dangereuse. Il n'a encore tué personne.
Mme Dorly minauda :
— Quel éloge, pour un médecin!
— Tu as tort de plaisanter, papa! protesta Geneviève, avec le combatif enthousiasme de son âge. C'est un très beau métier que celuilàl... Si j'avais été homme...
Elle s'arrêta court et rougit, à cette perspective imprévue et gênante.
— Et vous, mademoiselle, s'enquit Mme Dorly, tournée vers Hélène... Si vous aviez été homme?
— Je ne connais pas de plus noble but que de chercher à soulager la souffrance... Et pour moi, bien que femme, si, grâce à une sœur comme Geneviève, je n'avais pas trouvé sur ma route le facile emploi de ma vie, j'eusse aimé me donner toute à quelque métier fatigant, viril, comme celui-là... Un état où il faut sans cesse apprendre, réfléchir... où il faut aussi, pour les soins pénibles, des mains douces... Et, pour les maux profonds, ce que toutes les femmes savent, — se dévouer.
— Sans doute, concéda Mme Dorly. Mais de mon temps, voyez-vous, on se dévouait de façon moins voyante. La femme était faite pour le foyer. Aujourd'hui!... La femme médecin, la femme avocat... Et que ferez-vous alors de vos maris, mademoiselle?
— Vous résolvez le problème en même temps que vous le posez, madame... Toutes les jeune» filles ne se marient pas.
— Ce n'est pas l'envie qui leur en manque! .
. — Évidemment! reprit Hélène. Alors celles:
là... toutes celles-là, à qui les hasards de l'exis* tence, le manque de chance... ou d'argent fait rentrer leur envie... est-il bien juste de leur reprocher le loyal effort qu'elles tentent pour se créer, seules, les ressources d'une vie qu'elles ne demanderaient pas mieux de réaliser, à deux?
— Mlle Nayrtal a raison, conclut M. Savenay; Les mœurs évoluent, et avec elles la morale sociale, parce que les lois économiques changent. C'est un triste fait que l'industrialisation de la femme. Mais c'est un fait.Nous aurions mauvaise grâce à le lui reprocher, puisque, en somme, c'est de nous, les hommes, que vient le mal... Si tous nous nous marions, jeunes, avec la volonté de lutter, de travailler pour notre compagne, poui les chers petits...
— Voilà Jacques ! dit brusquement Mme Dorly, heureuse d'échapper à ce discours.
Il semblait que du revers de la main, en désignant son fils, elle balayât tous les sous-enteh-
AO JEUiNES FILLES
dus .. Il déraillait, M. Savenayl En quoi son Jacques pouvait-il être responsable de l'âpre concurrence féminine, dans cette quotidienne bataille de l'existence? Pourquoi pas le condamner à épouser toutes les pauvresses, et toutes les vieilles filles! Vraiment il n'y avait que les millionnaires pour vous conter, froidement, de pareilles énormités!...
Nu-tête, la chemise et la cravate ton sur ton, — - un de ces bleus lavande, — Jacques s'empressait :
— Je ne me pardonne pas d'avoir perdu quelques moments de votre présence.
— Vous avez manqué une belle joute, dit M. Savenay... Mlle Nayrtal a rompu des lances en faveur du féminisme...
— Forcé! observa Hélène.
— Je retiens l'aveu, lui murmura Jacques.
Il prononça ces mots d'un ton de confidence, presque de déclaration. Une de ses manières d'être, — qu'il croyait un de ses moyens de plaire, — était cette familiarité galante auprès des femmes. Il les serrait de près, de trop près, confiant dans l'infaillible action d'une voix prenante et chaude, de regards caressants, comme pâmés d'admiration.
JEUNES FILLES il
Mais le bruit trépidant d'une auto, des appels de trompe retentissaient, au bas dé la terrasse. Mme Dorly dressa l'oreille :
— Les Dangé, probablement!
— Ils viennent de Versailles? demanda Geneviève.
Jacques prononça, d'un ton d'arbitre des élégances :
— L'été, c'est très à la mode.
Puis il souffla à l'oreille d'Hélène :
— Villégiature pratique. Clagny touche Marnes.
— Eh bien? fit-elle.
Mais un large phaéton, au moteur rutilant de cuivres, et dont la carrosserie grenat disparaissait sous une couche grisâtre, s'arrêta court devant la grille ouverte. Des femmes encapuchonnées de mousselines claires faisaient de grands gestes, en agitant les manches de leurs cache-poussière. Un monsieur, coiffé d'une casquette aux yeux de verre, se levait, à côté du chauffeur immobile.
Le baron Meyerlein!... s'exclama Jacques.
Et, sans avoir l'air d'y toucher : — Ces dames auront déjeuné à Marnes.
Hélène parut ne point entendre. Elle avait horreur des médisances. Mais Jacques était déjà près de la grille, empressé au-devant desi arrivantes.
Hélène et les Savenay, debout sous les maiv ronniers, regardaient venir le groupe bruyant;, Mme Dorly se précipitait à la rencontre, agitant dans sa hâte, un noir remous de soie et de dentelles.
L'abordage les immobilisait un instant, en piétinants saluts, en embrassades et poignées de^ mains; des voiles se relevaient sur des visagestrop roses, où l'animation de la course rehaussaitla poudre, d'un insolite éclat. Le baron, sa casquette de scaphandrier à la main, épongeait un crâne de bel ivoire jauni, où la pommade pla* quait un savant ramenage.
Les couples, remis en marche, s'échelonnèrent y Mme Dorly en tête, faisant les honneurs. Elle se
hâtait majestueusement, afin de suivre les pas allongés de la grande et sèche Mme Dangé.
Chaperonnée d'un turban gris, celle-ci hochait, aux amabilités de l'hôtesse, une anguleuse tête de mouton, dont la solennité s'éclairait — contraste inattendu — det petits yeux quêteurs et malins. Il semblait qu'il y eût en elle deux âmes, comme il y avait deux visages, l'un noble et béat, l'autre d'inquiétude et de lutte. Elle allait d'un pas décidé, avec de satisfaits coups d'œil sur les bégonias fleuris des larges corbeilles, et le velours frais de la pelouse. Mme Dangé était si maigre qu'autour d'elle son imperméable flottait, comme suspendu à un bâton. Elle avait été belle.
Puis venaient, avec un brouhaha de plaisanteries et de rires, deux joUes femmes, escortées du baron. L'une, dans tout l'éclat d'une triomphante jeunesse, fortifiée de voyages et de sports, avec ce quelque chose de vif, de léger, de non épanoui encore où se reconnaît la jeune fille.
C'était miss Annie Ferrus, une de ces conquérantes américaines, aux traits nets et purs, aux teints de fleur, aux drus cheveux d'or, dont le corps découplé, le geste hardi témoignent du libre mélange de vingt races, en un beau type
d'humanité nouvelle. Elle était, en millionnaire avisée, vêtue simplement de toile, sous l'envol du cache-poussière beige.
L'autre, dont la savoureuse trentaine faisait songer à une de ces pêches solides et juteuses, dont la rondeur éclate, ambrée et rose, aux espaliers de juin, était « la charmante Mme Lanfray », ou, plus familièrement, Jacqueline. Une divorcée, avec tous les honneurs de la guerre. Toutes deux amies de Marthe Dangé, qui, derrière elles, à distance suivait.
Elle souriait, d'un air gamin, aux galanteries de Jacques. Car Hélène n'en pouvait douter : à ce penchement du corps, à ces mines charmées, à ces yeux mouillés du désir de plaire — elle s'y laissait si souvent prendre, elle aussi 1 — c'étaient bien des galanteries que débitait Jacques.
Elle eut une brusque petite souffrance au cœur, comme si une griffe invisible venait de la déchirer là. La vivacité de l'impression l'étonna. Hélène n'eût pas cru que son penchant l'avait entraînée si loin, ni si vite. La façon dont Jacques se comportait vis-à-vis d'elle, ces attentions délicates, cette sympathie qu'elle se plaisait à démêler sous la séduction subie, tout ce chemin parcouru en elle-même, elle ne l'avait pas me-
sure, elle évitait même d'y songer jamais. Elle se laissait aller à la douceur de ses sentiments en se disant : « Je peux, ce n'est pas sérieux... »
Et brusquement, à voir le doux manège s'essayer sur une autre, elle apercevait tout l'im* prévu et tout l'accompli de sa propre étape. La jalousie est la pierre de touche du désir.
Hélène, qui, intellectuellement, savait tant de choses, ne différenciait point, en novice qu'elle était, les nuances de l'amour. Cette jalousie, qu'elle éprouvait, lui parut révélatrice d'un sen-. timent plus fort, dont la violence soudain l'étourdit. « L'amour? se dit-elle... Je l'aimerais doncy puisque je suis jalouse 1 On n'est jaloux que quand on aime... » Et naïvement, elle se prenait à cette glu, elle prenait, pour le premier amour, le premier désir, l'éternel mirage, l'amour de l'amour.
Elle détourna les yeux. Elle savait par expérience que fixer un point douloureux, l'irrite. « Qu'est-ce que cela me fait? » se persuadaitelle. Et, malgré elle, ses regards en revenaient aa couple délicieux de Marthe et de Jacques, sans avoir rencontré ceux dont furtivement, et avec un indéfinissable reflet d'amertume, Geneviève les enveloppait tous trois.
Marthe, d'un geste prompt, venait d'enlever son manteau, l'abandonnait aux mains de Jacques. Moulée dans un corsage et une jupe de broderies écrues, tombant court sur les chevilles fines, elle cambrait sa taille ronde,les bras relevés vers son toquet de roses. Elle rejeta, détortilla les pans de son écharpe. Le buste haussé érigeait la jeune poitrine, qui pointait, sous l'étoffe souple. Elle était de petite grandeur, mais si bien prise, dans l'élancement d'un corps parfait, qu'elle évoquait, impérieusement, les statuettes jbanagréennes. Elle en avait la grâce dansante et le visage mutin. Coiffés de côté, de lourds cheveux châtains, aux reflets de cuivre, bouffaient sur un front volontaire. Des yeux noisette, un peu gros, éclairaient toute la frimousse, d'une spirituelle lueur.
— Vous ne ressemblez guère à Mme votre mère, constata Jacques, réjoui par son examen. . Il se méfiait, d'ordinaire, de ces filles qui sont tout le portrait maternel, répliques évidemment jajeunies, mais où apparaît néanmoins, comme à livre ouvert, toute une prochaine certitude de tares.
— On dit que je tiens de mon père. Étonjiamment mêmel M. Meyerlein l'affirmait hier
encore à maman, mais elle prétend que je suis le second exemplaire d'une arrière-grand'tante, dont nous avons la miniature. Jolie, ma foi! Des yeux comme les miens, le même pli au front, une torsade de ruban feu dans ses boucles châtain... et un cou délicieux, un cou rond et long, si blanc!... On le lui a coupé, tout de même.
— Ah! cette Révolution!... Hein, dit Jacques. Est-ce curieux, l'hérédité?.... Dire que d'autres êtres, des morts, renaissent en nous, avec leurs visages, leurs goûts, leurs vertus, leurs vices... La famille, tout de même, ça n'est pas une blague! Je trouve cela émouvant, moi, de penser qu'on forme une longue chaîne, qu'on tient, par des liens de chair et d'âme, au passé, à un fonds personnel et stable.
Elle eut sa moue familière, qui semblait offrir les lèvres, comme un fruit trop rouge.
— Et moi, je trouve cela inquiétant. On dépend déjà de tant de choses, ici-bas! S'il faut encore se sentir ligoté par toutes sortes d'entraves, merci ! On n'a pas trop de liberté, voyons. J'aime mieux croire que je suis indépendante, que je suis moi, et rien que moi... D'abord — elle baissa la voix — '■ il parait que c'était une pep-
sonne très dissipée, cette grand'tante. Elle en a eu, des aventures 1
— Bahl remarqua Jacques obligeamment.
C'était si naturel, dans ce temps-là 1 Et c'était charmant. On compliquait l'amour moins qu'aujourd'hui. Ce que nous appelons la vertu, voyezvous, c'est affaire de circonstance : le climat, l'époque, que sais-je?... Tout est si relatif 1
Elle s'exclama , convaincue, au fond :
— Taisez-vous 1 c'est abominable! Vous êtes un monstre...
— Un polisson, tout au plus, comme eût dit votre grand'tante...
— Jfe ne vous écoute plus.
Elle avait coupé net. Bien qu'elle fût d'allures gaies, presque un peu trop flirt même, Mlle Marthe Dangé avait le sentiment très fin de la mesure. Jacques venait de la dépasser. Comme beaucoup de ses amies, Marthe, élevée dans une pension chic^ et laite à toutes les compromissions et les sous-entendus du monde, n'était point de ces Agnès dont le modèle se chercherait assez difficilement aujourd'hui, même dans de reculées provinces.
Avertie autant qu'on peut l'être avant d'être femme, elle avait, par une éducation des plus
libérales en sciences comme en arts d'agrément, acquis ce déluré qui était un des charmes d'Hélène Nayrtal. Mais, — étaient-ce les sports élégants auxquels Mme Dangé l'avaient rompue :
tennis, patinage, gymkanas, footing? était-ce l'habitude mondaine : sauteries où l'on valse et où l'on cause? — Marthe y ajoutait une nuance de charme provocant, qu'ignorait la grâce un peu sévère d'Hélène.
On fusionnait. Saints, baisemains, présentation : le baron Meyerlein n'avait pas encore rencontré Hélène. Tandis qu'après un sec déclanchement de son chef ivoirin, le financier tournait le dos, Marthe à son tour serrait, non sans quelque froideur, la main de la « demoiselle de compagnie ».
Où Meyerlein n'avait vu qu'une personne négligeable, et pour cause — il n'y avait ici de femmes à ses yeux que Mmes Dangé, mère et fille, et d'hommes que le conseiller d'État (ami de Perratin, ministre des Finances, s'il vous plaît!) — Marthe apercevait, inconsciemment, une adversaire.
Jacques ne serait-il pas un mari à souhait?
Séduisant, riche, et du talent, donc de l'avenir 1... Elle était trop féminimement en garde, pour ne
pas redouter toute concurrence. Non qu'elle soupçonnât le secret penchant de Mlle NayrtaL Mais toute jeune fille qui par sa beauté, ou ôen caractère, pouvait à la rigueur être une rivale» lui devenait, fatalement, une ennemie.
De Geneviève, si frêle, si fade, toute jeunette^ Marthe, au contraire, ne se souciait guère.
Mlle Savenay, poliment, s'enquérait auprès de Mme Laïifray :
-^ Comment se porte votre charmant bébé, madame?
Un regard noir et un pâle sourire accompagnèrent la brève réponse :
— Bien, je suppose. Il est chez son père, depuis troi^ semaines.
Et déjà Mme Lanfray s'échappait, profitait de ce que Jacques, seul près de la table, croquait négligemment un macaron, tout en commençant à verser l'orangeade. Elle fit mine de l'aider, murmura :
— Bonjour, toi. Bien, depuis hier?
Il eut un battement de cils, lent comme un baiser :
— Bien. Et toi, Line?
- Elle répondait, à voix basse, très vite :
— Je t'adore. A après-demain, même heure.
52 JEUiNES FILLES
. Et tous deux revoyaient, dans une griserie de souvenirs, l'entresol aux meubles Empire, si raides, — ah! sans le divan!... La pendule de bronze où une Minerve casquée conversait avec un hibou; porte-chapeau rudement commode!
Et le cartonnier, aux bronzes belliqueux et aux tiroirs étiquetés de mots austères : contentieux, divorces, successions, à l'abri desquels dormaient des estampes du dix-huitième siècle!...
Jacques prisait fort cette époque. Mme Lanfray, avec ses rondeurs potelées et son minois sensuel, semblait sortie, toute pimpante, d'une gouache de Fragonard ou de Baudouin. Elle en avait le frivole et le 'doux, et, sans doute, était-ce pour son air de perverse innocence — si dix-huitième! — que dès la première rencontre, quelques semaines avant, Jacques n'avait pu résister au facile plaisir de la réduire à s'avouer conquise. C'avait été une de ses jolies passionnettes, où il apportait la fougue de sa jeunesse et la nonchalance de sa précoce sénilité d'âme. Deux ou trois fois par semaine, à l'heure des essayages propices et des thés amicaux, Mme Lanfray grimpait, d'un pied leste, les trois étages, s'abattait, toute rose et parfumée, un peu haletante de la course, sur le divan moelleux. Il n'y. avait, entre ces deux
êtres légers, que le souple lien de leur plaisir, une fantaisie née dans un sourire et qui, un jour, ils le savaient, mourrait de même.
Marthe, heureusement, n'avait rien perçu du colloque de son amie. Elle était toute au soin d'engrener l'amabilité de Mme Dorly à la primesautière indifférence de l'Américaine. C'est à peine si elle daigna s'apercevoir du départ de Meyerlein. Il n'avait fait qu'entrer afin de saluer Mme Dorly et les Savenay, mais une course pressée, un rendez-vous aux bureaux de sa baùque l'obligeaient à filer sur Paris. Aller et revenir, deux tours de roue, il était là. 11 aurait l'honneur de les ramener à Versailles, si elles voulaientbien,puisque Mme Lanfrayet Mlle Ferrus lui avaient fait l'honneur d'accepter à dîner, aux Réservoirs...
Marthe incUna la tête, sans répondre, d'un air sec. Meyerlein partait, dos plongeant, comme sous une giboulée.
' — Jacques vous reconduit, cher monsieur, susurra Mme Dorly, vous m'excusez?
Mais Meyerlein, déjà loin, protestait I NonI Non! Il ne voulait pas arracher Jacques à ses devoirs. Mme Dorly chercha son fils du regard, et frpnça le sourcil : « Bon! il était encore avec
cette Mlle Nayrtal !... » Ce qui ne l'empêcha point de minauder, sans lâcher d'un pouce la belle Annie :
— Je suis charmée de vous connaître, mademoiselle. J'avais beaucoup entendu parler dé vous... Une tasse de thé?... Non? Un peti d'orangeade? Jacques, veux-tu se vir mademoiselle?
Docile, Jacques s'empressa. Elle était très bien aussi, l'Américaine! Mme Dorly lui signala cette magnifique proie, d'un cUn d'œil, tout en pour^ suivant : r
— Et y a-t-il longtemps, mademoiselle, que vous êtes arrivée à Paris?... Pouvons-nous espérer que votre séjour s'y prolongera?... asser du moins pour que nous ayons la bonr*^ fortune de vous y rencontrer cet automne?
— Cela dépend, dit Annie Ferrus, de sa voix' nette, qui martelait les mots, comme un métal chantant. '
— De quoi? s'enquit Jaôques, vivement,^ comme si cet événement eût pu dépendre "de quelque acte sensationnel, auquel il était prêt;
Marthe plaça, moqueuse :
— De qui. plutôt?
• — Toi, tu sais! ^
Annie la menaçait du doigt. Jacques aima sari
accent guttural, dont l'âpreté avait une douceur. Mais Marthe déclarait, simplement :
— Pourquoi ne pas dire les choses, quand on les pense?
— Cela pourrait mener loin! remarquai Mme Lanfray.
Elle rougit, surprise elle-même de la portée de sa remarque. Mais Jacques lui décocha, à mi-voix, assez bas pour que le compliment, eii ne s'adressant qu'à elle, pût piquer les autres — assez haut pour que tout le monde entendît — (de la sorte, point de soupçon possible 1) : " ^
— Si c'était ensemble...
Il jugea la tactique savante. Allez donc -vous douter, après cela,'qu'ils avaient été, Mme Lanfray et lui, jusqu'au bout du chemin!
Mais Marthe soupirait, avec plus de conviction que ne semblaient exiger ses paroles :
— Bah! Annie peut se permettre aussi cette originalité-là... Elle peut se payer tous lès luxes... même celui de la franchise 1
— Il est vrai, dit Annie, que ce n'est nulle part une monnaie courante.
— Si on n'appelle pas ça de la franchise! dit en riant Mme Lanfray.
■" — Voyons, monsieur Dorly,demandaMarthe,
56 JEUI^ES FILLES
qu'est-ce que vous pensez que miss Ferrus peut bien faire en France?
—, Mais... de grands ravages!..,*
— Ça va de soi I Trouvez mieux... Miss Ferrus a un but, très raisonné...
— Très raisonnable?
— Peut-être... En tout cas, très précis. Elle fait... comme ce philosophe de l'antiquité, vous savez bien...
— Non.
— Comme nous faisons toutes...
— ^ Ma foi...
— Allumez votre lanterne!
— Diogène?
— Voilà, conclut Marthe. Elle cherche....
Un petit rire clair perla :
— Un homme!
C'était Mme Lanfray qui venait de comprendre. Mais la voix de Mme Dangé, choquée, observa ;.
— Marthe!
— Maman!... Voyons, quelle honte peut-il y avoir à avouer que toutes, tant que nous sommes — pas Jacqueline, c'est vrai, elle est hors concours — nous cherchons... un mari,. le plus beau, le meilleur des hommes! Seulement,
comme Annie est intelligente, riche, libre, elle ne se dépêche pas. Elle a visité Prague, Londres, Berlin. Elle promène sa lanterne, elle cherche...
— Elle trouvera! affirma Jacques.
Il appuya le propos d'une. œillade bien sentie... Ehl ehl Ce n'eût pas été le plus mauvais parti, cette fille de marchands de porcs... Johe dot, quelque chose comme un million de dollars, disait-on... Mais Annie brisait le sous-entendu d'un tranchant :
— J'espère!
Et elle alla à Geneviève et à Hélène, dont l'air de réserve et d'intelligence lui plaisait. Mme Dorly la contempla, de dos, avec admiration :
— Oui, elle trouvera, sans peine, soupirat-elle en confidence à Marthe.
— C'est ce qui vous trompe! Elle est très difficile, et elle abien raison. C'est dans ses moyens— D'abord, elle veut un titre.
— Ah! fit Mme Dorly, déçue.
Jacques laissa tomber, soudain désintéressé :
— C'est bien yankee, ça!... Elles viennent toutes acheter, dans l'armoriai européen, leur prince ou leur marquis... Pauvres petites !..• Comme elles ont tort !
— Pourquoi? demanda Marthe.
Il la regarda dans les yeux. >
— Et l'amour?... Possession vaut titre.
— Risqué! - Il pirouetta.-
— C'est curieux, intervint M. Savenay, ce goût des races neuves pour la friperie nobiliaire.-
— Avec ça que les races anciennes en font> fi!... >
Marthe jetait ces mots, rapidement, comme' pour se débarrasser du gêneur, revenir vite atf ^ tête-à-tête avec Jacques. Mais il avait déjà repris son aparté avec Hélène. Ils s'en allaient ôôte à côte, amicalement, vers la terrasse. ^
Une ombre passa, sur la gaieté de Marthe. Elle^ S'assit, maussade, résignée à écoute' les phrases nourries du conseiller d'État. Après tout, M. Sa^ Venay ferait un beau-père présentable. Pierre &avenay avait autrement de fortune que Jac-^ ques... Quel dommage qu'il n'eût pas son f'iégance, ni sa séduction... Elle compara M. Dorly à tous les hommes qui fréquentaient chez elle, à ceux qu'elle rencontrait dans le monde, jeunes et vieux. Et elle s'avoua qu'elle n'en avai^ jamais distingué encore qui correspondît mieux à ce qu'elle rêvait. '
Jacques devait être le gai et vivant compa-
' gnon — pas très sûr, peut-être, mais si délicieux, — aicec lequel il serait doux de vivre sa vie, cou-
-rageusement, de la gagner! Car les Dorly avaient
,beau n'être point désargentés, elle l'était tellement, elle... Et l'existence qu'il faut mener, dès
. qu'on est du monde, est si chère!... Elles en sa-
• vaient quelque chose, sa mère et elle.
Une amertume lui noya le cœur, tandis qu'elle « faisait face, l'air joyeux, sous sa robe trop riche, •dans ce milieu d'apparente opulence. Ah! misère de toujours mentir... misère de traîner, comme un boulet, cette existence dorée, ce
• faux luxe, au-dessus de leurs moyens!...
^ - Et à quel prix fallait-il encore l'acheter? Cela, -elle ne voulait point l'approfondir. C'était un 'secret entre la conscience, de sa mère et une «autre conscience, où elle redoutait de descendre. Les familles ont de ces drames cachés, sous l'air •d'entente et de bonheur. La façade reluit, quotidiennement rebouchée, repeinte. On ne voit ni la profondeur, ni l'étendue des lézardes. Elles sont pourtant là, douloureuses.
, Toute petite, Marthe Dangé avait été Jiabituée à cette situation si fréquente : le ménage •en tiers. Elle avait toujours connu le baron 'Meyertein. Il avait été invariablement bon et
eO JEUNES FILLES
prévenant, aux temps heureux, quand le père vivait. II s'était, depuis, montré meilleur.
Il avait, à la ruine de M. Dangé, sauvé, disaitil — reconstitué plutôt sur sa propre fortune, avait souvent songé Marthe — les bribes dont elles subsistaient. L'aisance pour d'autres, la pauvreté en dentelles pour l'appétit de leurs besoins et leur ignorance d'une vie simple.
Non que rien jamais leur fit défaut, mais elles étaient toujours à la veille de manquer de tout. Et c'était de cette crainte du lendemain, de cette sensation du précaire, — dont ne se soucient nullement tant de vies parisiennes, posées sur l'incertain comme l'oiseau sur la branche, — qu'était empoisonnée, trop souvent, l'insouciance de Marthe... Gela la tourmentait par crises. Alors, elle ressentait, à chaque envolée, le heurt brutal. Parfois l'oublieuse énergie de son âge l'emportait. Brisé, le fil à la patte !..• Elle étonnait à ces moments, par sa philosophie, Mme Dangé elle-même, pourtant rompue à force de nécessités. Elle devenait d'une gaieté folle. (( Tout s'arrangera, déclarait-elle, tu verras, petite mère!... »
Puis elle retombait à de longs marasmes.
C'est à ces minutes-là qu'elle souhaitait, ardem-
ment, le mariage qui lui permettrait, enfin, de s'évader, de fuir ce foyer, qu'elle ne sentait sien qu'à demi. Une rancœur, à cette idée, se levait au fond d'elle, d'autant plus amère qu'elle était impuissante, imprécise aussi. Qui accuser? Sa mère?... Mais la pauvre femme, comment la juger? Sur quelles erreurs, et de quel droit?
Pouvait-elle lui reprocher une trahison dont rien ne témoignait, puisque, du vivant du père, -une harmonie parfaite n'avait cessé de les unir tous? Elle revoyait la cordiale amitié de Meyerlein et de M. Dangé, le dévouement du baron aux heures funèbres de solitude et d'angoisse. Depuis, s'il avait apporté à la maison une tendresse qui ne s'était jamais départie de son mystère, comment en vouloir à l'excellente femme qui, pas une fois, ne l'avait privée d'une attention, d'un soîn, d'une pensée, d'un geste d'affection? Sa mère aussi pouvait souhaiter un appui. N'était-elle pas belle et jeune encore quand avait sonné l'instant de son veuvage?.- Et puis, qui sait si, avant de songer à elle-même^ en acceptant l'amitié et l'aide du bsiron, ce n'était pas à sa fille aussi, à son avenir, qu'elle avait pensé?...
Pourtant, Marthe avait beau se raisonner :
Meyerlein... Plus elle y pensait, sans doute, moins elle trouvait à le charger, d'un grief absolu. Il était trop aimable, voilà tout. De cet homme, si complaisant, toujours à leurs ordres, tout lui déplaisait, au fond. Elle ressentait, à sa présence, à son approche, une impression qu'elle n'arrivait pas à formuler, un peu de gêne, un peu de haine. Et puis, est-ce qu'on pouvait ainsi abuser du droit d'être laid?
Ses yeux, à ce moment, tombèrent sur Jacques, en train de courtiser Hélène. Vraiment, il était beau l
« C'est à cause de lui que je suis injuste », se dit-elle.
Jacques, accoudé aux balustres, admirait dan» le rayonnement du soir la haute figure d'Hélène. Un reflet d'or rose animait le visage mat, les lourds cheveux bruns, les yeux profonds qui s'emplissaient d'espace et de soleil.
Nulle, parmi ces êtres charmants et jeunes^ dont les robes claires égayaient le jardin d'été, n'avait cette singularité de séduction. Il émanait, de cette droiture, de cette simplicité, une grâce profonde, qui pénétrait Jacques, et aussi une énergie, qui l'effrayait un peu.
Pas de femme plus féminine qu'Hélène, non, aucune,même cette ravissante poupéede Line!.^ Jacques, une fois parvenu à ses fins, ne gardait jamais de reconnaissance sentimentale, même
aux amies qu'il avait aimées le mieux. Méchanceté native? Pas même; plutôt cette ingratitude foncière des perpétuels amoureux, c'est-à-dire des plus égoïstes de tous les hommes.
Il avait encore aux lèvres le goût savoureux des baisers d'hier. Il se préparait à goûter ceux de demain. N'importe! Hélèn^alait cent Jacqueiines... Il n'y avait guère que cette petite Marthe Dangé qu'on pût mettre en parallèle! Oui, ce fierait même la sagesse, au fond, cette combinaison-là. Moins riche que Geneviève Savenay, évidemment... Mais certainement assez riche pour deux. Et autrement agréable que cette princesse d'Amérique!...
Pourtant, un attrait impérieux le rejetait vers Hélène. Elle était pauvre, sans doute... Jl faudrait qu'il travaillât, d'arrache-pied, pour entretenir le lourd ménage... Car les conseils maternels, c'était très joli. Parbleu, si Hélène avait eu la facilité de Mme Lanfray 1... Mais inutile de se leurrer d'un vain espoir. Hélène, si elle se donnait, ne se donnerait que pour la vie, une seule vie. Et encore était-il sûr qu'elle se donnât? C'était bien cet inconnu qui stimulait son amour-propre, aiguillonnait son désir.
Le silence qui se prolongeait entre eux, le
gêna.' Il avait, comme la plupart des âmes légères, horreur du silence. Les sentiments pour lui n'existaient qu'à travers la transposition des mots* Un rire de miss Ferrus à ce moment sonna. Il haussa les épaules :
— Je la retiens, l'Américaine, avec son achat de maris 1... Ma parole, elle a l'air de nous prendre pour les animaux dont son père est marchand.
— Le sens du commerce!... Que voulez-vous, c'est une force que l'or. La plus grande des forces, et la plus féconde, en biens comme en maux... L'or, cela autorise et excuse tout. G^est le pavillon!...
— Qui couvre la marchandise, pouah!
— Vous êtes bien dégoûté. De semblables mariages, mais ce sont des marchés, naturels, comme tous les marchés. Et plus fréquents que vous ne pensez...
— Vous plaisantez?
— Ma foi non!... Miss Ferrus a du moins le mérite de sa loyauté... Et je l'en estime. Elle apporte au contrat sa fortune, son intelligence nette, sa beisiuté, sa pureté...
— Moins nette, peut-être?
— Fi! pourquoi supposer le mal, sans preuves., sans raisons?... Elle achète, en échange,
ce que n'ont pu lui donner tous ses millions. J un peu de cette distinction, de ce prestige, qu'à ses yeux le passé seul confère...
• — Vous n'y croyez pas, vous, mademoiselle Hélène, au sang bleu? •
— Ohl moi, je ne suis pas une sauvage, comme Mlle Ferras, ou une... civilisée, comme Mlle Dangé. Je navigue, modestement, entre ces extrêmes.
— Eh 1 eh ! ne dit pas qui veut : « Meà aïeux!... » Vous souriez! Oui, oui, vous êtes une révolutionnaire, je sais...
— Parce que je crois qu'il n'y a de noblesse que dans le mérite individuel, dans le travail, dans tout ce qui est bon, franc, juste?... Alors, soit! Va, pour révolutionnaire.
— Non! Cela, ce n'est pas delà révolution du tout. C'est de la fierté, du courage... c'est... ce que toutes les femmes seraient, si elles vous ressemblaient. C'est de l'Hélène, toute pure* Quand je àis que vous êtes révolutionnaire, c'est... parce qu'on dit que vous l'êtes... parce que vous vous moquez des opinions reçues...
parce que, parce que... vous ne ressemblez à personne, enfin!
. — Un blâme?
JEUNES FILLES m
— Vous ne voudriez pas! Une constatation, seulement. C'est vrai que des jeunes filles comme vous, de vraies jeunes filles, à qui on peut tout dire^-
— Oh! tout! Essayez.
— Non, pas tout ce qui vous passe par la tête, comme avec Marthe, mais tout ce qu^on a sur le cœur... Eh bien, des femmes comme ça, on h'en rencontre pas souvent. Pour moi, vous êtes la première, parole!
— Pas flatteur pour celles que vous rencontrez d'habitude. ' ^ — • Mais sincère. Avec vous je suis en confiance, j'aime causer. Quelque chose me dit que je puis espérer... oui, beaucoup.;, dans votre sympathie, votre... amitié. Vous avez une façoii à vous de juger, de voir les choses. Quand je vous écoute, je me sens meilleur, je voudrais..;
— Quoi?
Elle le regarda, de ses beaux yeux francs.* Il en ressentit comme un choc, éprouva le délice d'être souleva, entraîné. Il hésita :
— Je ne sais pas. Mais je me sens capable de grandes choses... Vous riez, cette fois?... Tenez, de travail assidu, de tendresse fidèle... Je ne suîii pas mauvais pour un isou, moi, ni volage. '
— Vrai? Vous avez raison.
— Ni ambitieux!
— Vous avez tort.
— Est-ce que l'ambition fait le bonheur? Au fond, tous les hommes sont nés pour la vie simple... Oui, épouser une femme qu'on aime, envisager gaiement, vaillamment les charges de l'existence... les enfants qui viendraient... .
Elle posa sa main sur le bras étendu de Jacques. Il eût voulu serrer les doigts fins et longs, baiser les ongles luisants comme de petites agates.
— Il me semble, dit-elle, qu'en fait décharge..* Elle est partagée, celle-là!
— Hein?... Ah! oui, pardon... je ne me suis pas habitué encore à votre franc-parler... Mais j'ai compris : vous me faites toucher du doigt mon égoïsme, ma légèreté. Merci.
Elle murmura affectueusement.
— Oh! avec vous, il y a de la ressource. Vous n'êtes pas méchant, comme vous dites.
— Je suis bon, je vous assure...
— Jacques, Jacques!
Ils tressaillirent. C'était la voix de Mme Dorlj% un rappel à l'ordre :
— Ton ami le docteur I
Pierre Savenay venait d'arriver. Il avait assez froidement salué Mme Lanfray et Mlle Ferrus à qui Geneviève l'avait amené, et cherchait autour de lui, avec une gaucherie de myope, s'il n'oubliait personne. Il tira son binocle. Son regard, jusque-là terne, s'aviva, d'un luisant aigu : Il apercevait Hélène et Jacques. Il hésita s'il les éviterait, mais la sommation maternelle détachait Jacques, qui fit uii pas en avant. Pierre l'imita.
— Bonjour, Jacques.
— Bonjour, cher ami !
Jacques était prodigue de cette appellation.
Monsieur, cher monsieur, cher ami, son sansfaçon brûlait, en trois rencontres, l'étape. Pierre s'inclinait devant Hélène, serrait sans bonne grâce la main offerte :
— Mademoiselle...
Elle le regarda, avec une nuance de reproche muet : « Qu'avez-vous? Que vous ai-je fait?... »
Il reprit :
— Je vous interromps?
— Mais non! dit simplement Hélène.
— Monsieur Savenay! monsieur Savenay!
Une voix moqueuse le hélait. C'était Marthe,
qui fondait sur lui, escortée de Geneviève et d'Annie...
— Il est sympathique, votre frère! venait de confier l'Américaine à Mlle Savenay. Il est modeste, pour un savant. J'aime cela. J'avais aimé^ t)eaucoup, son livre...
— Vous ne me dites pas bonjour, inonsieur Savenay?
Pierre se confondit en excuses. Marthe, furieuse de voir faire défaut l'unique soupirantpossible, — il n'y en avait quepourMlle NayrtaU décidément! — essaya le plus suave de ses sourires. Elle lançait en même temps à Jacques une œillade narquoise.
— Laissez donc M. Dorly! Vous voyez bien que Mlle Nayrtal le monopolise!
— Vous êtes jalouse? dit Hélène.
— Je ne le suis plus, puisque voilà M. Savenay. Et vous, Geneviève?
Elle réprima un tressaillement, comme à une désagréable piqûre. Et, levant ses yeux gris, qui, involontairement, revenaient à Hélène et à Jacques, elle demanda :
— Pourquoi le serais-je?
— Au fait! railla Marthe... Venez, docteuri Nous allons montrer à Annie et à Mme Lanfray
la vue, du kiosque. C'est encore plus beau qu'ici.
— Allons, petite fleur! dit Annie, en prenant .Geneviève par la taille.
Elle se sentait une naissante amitié, pour cette r nature si différente d'elle, et qu'elle devinait fîère dans sa réserve.
— Savez-vous, dit Hélène à Jacques au bout d'un instant de réflexion, lorsqu'ils se retrouvèrent de nouveau seuls, que c'est très compromettant, de faire ainsi b,ande à part? Regardez, votre mère a l'air scandalisé.
, Elle montra, sous le dôme des marronniers, JVIme Dorly, inquiète. M. Savenay était en train de courtiser Jacqueline, en conteur disert qu'il était, avec la vieille galanterie, un peu cérémonieuse, d'autrefois. Mme Lanfray l'écoutait avec plaisir. Elle semblait ne point se soucier .des divertissements de ces jeunesses, ni de la présence ou de l'absence de Jacqueis. N'étaitdle point certaine de la meilleure part?... Près d'eux, les deux mères bavardaient avec aménité, non sans de brefs coups d'oeil dérobés au détail des opérations.
. Pour elles, qui continuaient à mener, en leur fille et en leur fils, l'éternel combat de la vie,
de semblables réunions étaient des champs de bataille, où elles manœuvraient en poursuivant chacune leur avantage. C'était un de ces regards, chargés de blâme, qu'Hélène venait de surprendre, à son adresse.
— Mme Dorly s'offusque de vous voir négliger vos hôtes.
Jacques les balaya, d'un geste expressif. Et, vivement ;
— Il y a quelque chose qui me chiffonne dans ce que vous m'avez dit.
— Quoi? dit Hélène.
Elle était plus émue qu'elle ne voulait le paraître. Jacques, tout à l'heure, lui avait, lui semblait-il, parlé si net, sous le couvert dès politesses, qu'elle en gardait un trouble. Son cœur battait, à coups plus rapides et plus sourds. Elle en ressentait, tout en la contenant, une joie mal définie. Souvent, elle avait, en imaginant l'avenir, donné à la forme de son rêve la figure de Jacques. Elle s'était dit qu'il serait doux de faire la route ensemble, la main dans la main. Et voilà que si vite le destin se précisait, le rêve devenait réalité...
— Comment, disait Jacques, avec la délicatesse que je vous connais, pouvez-vous estimer
les idées de miss Ferrus sur le mariage?... Cette conception-là doit jurer, j'imagine, avec la vôtre?
— Oh! je voulais dire, seulement, que nous assistions, tous les jours, à des unions comme celles dont oi^ parlait, à des espèces de marchés où l'on vend de tout, ce qu'on a, et parfois ce qu'on n'a pas, où ce dont on se soucie le moins, c'est de se tromper, réciproquement, sur la qualité de ce qu'on met en commun, sur ce que chacun apporte dans l'association... Et comme je vois entourer ce commerce-là d'une complaisance et d'une hypocrisie parfaites, comme non seulement c'est admis, mais encouragé par les mœurs, et béni par la loi, — ma foi, je trouve à l'aveu de Mlle Ferrus quelque bravoure, et je . préfère au mensonge de l'autre manière, le sansfaçon de sa franchise, voilà tout.
— A la bonne heure! Savez-vous que l'indignation vous va très bien?
— Ce n'était pas une coquetterie.
— Inutile de me le dire. Je sais trop que vous n'êtes pas coquette...
— On dirait que vous vous en plaignez?
— Si j'osais...
— N'osez pas. Dites-moi plutôt pourquoi
VOUS voudriez que je sois coquette avec vous?
— Mais... cela me prouverait que j'existe, à vos yeux,
— Et moi, je croirais me diminuer aux vôtres. Réfléchissez. Pourquoi serais-je coquette? Me faites-vous l'injure de supposer que je pourrais avoir des raisons de l'être?;.. Mais, mon cher Jacques, je puis bien vous appeler ainsi, car moi aussi j'ai de la sympathie pour vous, je suis très heureuse, comme je suis. Je n'attends rien de personne. Je suis pauvre, c'est vrai, mais je suis indépendante. J'aime ma libre pauvreté. Le pain que je gagne me semble très bon, parce que je le gagne. Je n'oublie pas que si je l'ai trouvé, dans des jours pénibles, c'est à la gentille tendresse d'une amie que je le dois. Cela me le rend meilleur. Je tâche de donner en intelligence, en dévouement, ce que j'ai reçu. Et je pense que la vie pourrait être pire. Vous comprenez?
Sous l'interrogation du hmpide regard, Jacques, un instant, flotta. Tant de droiture l'émouvait, comme aussi l'impressionnait le sentiment d'une énergie qu'il percevait supérieure à la sienne. Un élan le précipitait vers les mots définitifs, qui engagent; une instinctive prudence en
même temps refrénait l'agitation violente de son désir.
— Je comprends, dit-il, en laissant ses .yeux parler pour lui lem* habituel langage.
Un bref silence entre eux pesa. Elle ne regrettait pas la fierté de sa petite profession^de foi. Elle la devait à elle-même, et à ce qu'elle aimait en lui, malgré la différence de leurs caractères. Car ce qui, en Hélène, inquiétait Jacques, en Jacques, au contraire, attendrissait Hélène. Elle le savait changeant et faible, elle l'épaulerait de sa constance et de sa force. L'instinct du dévouement, la profonde âme féminine, faite de maternité, s'élevaient en elle, plus haut encore que la voix sensuelle, avertie, presque résignée d'avance. Elle le relança :
— A quoi pensez-vous?
— Je...
— Eh bten?
— C'est bête, voilà... je suis très ému.. Cette heure a beaucoup d'importance. Je ne pensais pas que vous me parleriez ainsi. Je vous en remercie, je vous prouverai que je suis digne de votre confiance... Ah!
Il eut un geste d'impatience, jouée plus que sincère. Geneviève Savenay venait à eux, Jac-
' ques, pas fâché d'interrompre l'entretien, murmura :
— Il faut que je vous revoie...
— Quand vous voudrez! fit-elle, simplement.
Jacques s'écarta, autant pour faire place à
Geneviève, que pour mettre un point suspensif
à des déclarations dont il n'était plus maître, — -ça allait un peu vite, tout de mêmel ' — Je vous fais fuir, monsieur? s'enquit
Mlle Savenay, d'un ton qu'elle voulait plaisant,
et qui était pointu.
— Au contraire, j'allais vous rejoindre, made- ] loiselle.
— Vrai! s'exclama-t-elle.
Le mot avait jailli, spontané. Compliment banal, ou sincère? elle n'approfondissait pas, se réjouissait naïvement. Jacques enregistra l'écho, — tac! une légère secousse, ainsi la main du pêcheur tressaille sur la ligne, au coup d'amorce du poisson.
Profitant de ce que Jacqueline, Annie et Marthe amenaient bruyamment Pierre Savenay qui faisait mine de se défendre, il jeta à Hélène un dernier regard, d'adoration et de désarroi, et, sans transition, un autre à Geneviève, respec- -tueux et charmé.
. — Vous nous rendez M. Dorly? plaisanta Marthe. Tenez 1 On vivons donner le docteur en échange, voulez- vous? Il est triste comme un bonnçt de nuit.
Mme Lanfray souligna :
— Impossible d'en tirer la plus petite consultation.
— Vous serez plus heureuse !
Marthe et son escorte s'enfuyaient, avec des éclats de rire.
— Sont-elles bêtes, dit Hélène, amusée, -N'est-ce pas, Pierre? Je...
Mais devant le visage du docteur, plus renfrogné encore que de coutume, elle s'arrêta court.
Pierre Savenay la contemplait, de ses grands yeux ironiques, dardant une flamme, à l'abri du lorgnon. Elle songea que cette -ardeur glacée, ce feu sous verre, c'était assez l'image de cette intelligence et de ce cœur d'élite dans une enveloppe maussade et bougonne. Elle appréciait -si vivement ses qualités, qu'elle ne voyait même plus ses défauts. Elle trouvait même, à sa laideur, ou plutôt à son absence de beauté, un charme. Petit, les épaules voûtées à peine, un spirituel visage aux traits nets, creusé d'un pli
amer, la barbe en pointe, déjà striée de fils gris, bien qu'il atteignît à peine la trentaine, Pierre Savenay avait une distinction, et sur toute sa personne modeste, la fière empreinte de la pensée. Hélène aimait en lui le camarade loyal et sûr, le savant si simple, dont les causeries lui avaient tant de fois profité, et dont elle suivait quotidiennement le travail.
— Qu'est-ce qu'il y a? reprit-elle... Ça ne vous amuse pas follement, hein, ce milieu?
— Moins que vous, certes.
Elle perçut de l'acrimonie, s'étonna. Il continuait :
— J'espère que vous en aviez, des secrets!
Elle chercha son regard qui se détournait. Et
affectueusement :
— Je n'ai de secrets pour personne.
Il protesta :
— Ce serait votre droit.
— Assurément. Comme ce serait le vôtre de ne pas me croire.
— Eh! eh! En science, il n'y a pas de certitude.
— Il pourrait y en avoir en galanterie.
— Alors, ce serait de la crédulité!
Ils revenaient à pas lents, échangeant leurs
ripostes du tac au tac, et d'un air si absorbé que Marthe les salua, de loin, d'un :
— Qu'est-ce que je disais 1 Voilà le docteur parti. Bravo, mademoiselle Nayrtal!
Hélène, surprise encore de la brusquerie imprévue de l'escarmouche, se mit à rire :
— Oh! ça ne compte pas! Nous nous disputons.
— C'est comme ça que toutes les déclarÊ^tionscommencent, dit Marthe.
Hélène se mêlait aux groupes, dispersés sous les marronniers. Pierre, debout, les bras croisés derrière le dos, réfléchissait, d'un air penaud. Jacques, prenant à partie Mlle Dangé, lui renvoyait la balle :
— Vous paraissez bien ferrée sur les déclarations, mademoiselle, vous en avez entendu beaucoup ?
— Jamais de vous, cher monsieur, si je ne me trompe.
Ils échangèrent un bref regard, comme se mesurent des adversaires. Le jeu, visiblement, leur plaisait. Jacques releva le défi :
— Jamais! C'est un des seuls mots qui n'aient plus de sens, dès qu'il peut être question d'amour ! Il est rayé du vocabulaire.
Satisfaite, Mme Dorly approuva d'un hoche-
^0 JEUIJÎES FILLES
■ment de tête; à la borme heure! De ce côté tant qu'il voudrait... Et, rassurée, elle se leva. Si elle
'profitait de ce que Jacques rentrait dans la bonne voie et de ce que le docteur, un peu à
'l'écart, offrait une occasion propice I... Elle s'approcha, engageante :
— Docteur l
— Madame...
— Docteur, il faut que je vous demande...
ohl un tout petit renseignement. .
— Mais comment donc!...
' Elle le prenait par le bras, l'emmenait vers ie kiosque et, à mi-voix :
— Mes rougeurs, depuis l'autre jour...
, Le3 Savenay venaient de partir, reconduits jusqu'au seuil par Jacques.
Dans un adieu de chapeaux et de mains, la Victoria s'ébranlait. Hélène et Geneviève, tournées à demi, jetaient un dernier sourire. Jacques 4'encaissa, tranquillement. Et comme la voiture tournait court, à l'angle du mur, il ne prolongea point sa rêverie.
Il n'aimait vivre que dans la minute. Il ne se souciait jamais de l'avenir, pourvu que le pré- -sent fût agréable. Et, quant au passé, se pouvaitil que cela existât?... C'est pour lui que semblait inventé le proverbe : « Loin des yeux, loin du cœur. » Les Savenay, Hélène, à qui un instant avant il avait failli engager sa foi, n'étaient plus
qu'un aimable souvenir, quittes, au premier contact, à redevenir son existence même.
Il embrassa, d'un coup d'œil, le trio des robes claires, sous les marronniers. Un vrai tableau : Marthe, Annie, Jacqueline, avec leurs toilettes moins fraîches que leurs visages. Et près d'elles, devisant dans leurs rockings-chair, les vieilles dames apaisées. Au loin, le plongeant paysage de verdure, de ville vaporeuse... Et le soleil couchant sur tout cela. Des vitres rouges, çà et là, flamboyaient comme des incendies. Jolil... Il regretta de ne pas être peintre... Les paysagistes, avec un rien, faisaient des fortunes
Il s'apprêtait à rejoindre le double aimant qui l'attirait : cette bonne petite rouée de Jacqueline, et cette aguichante Marthe, quand le ronflement d'une auto, un coup de trompe au tournant, le firent se raviser : Meyerlein!
Le baron, avant même que la trépidation du moteur fût calmée, était à terre, se débarrassait de son waterproof de tussor. La casquette seule, dont il releva les oculaires poussiéreux, dénotait le voyageur. Mais il la troqua prestement contre un chapeau de fine manille, aux bords relevés et à la coiffe fendue, que lui tendait le ^chauffeur. Ainsi métamorphosé, et le ventre
sanglé dans un veston d'un vert bouteille, fort à la mode, il semblait sortir de sa banque.
Il soupira :
— Ah! mon amil... Je n'ai plus vos beaux vingt ans, moi.
— Vingt-neuf, s'il vous plaît.
— Ils me plairaient fort, croyez-le! Mais j'en ai soixante. Il faut bien suppléer, par le secours d'artifices, aux ressources de la nature!
Jacques acquiesça, d'un silence poli.Meyerlein le faisait toujours songer à ces bustes soigneusement épingles et cosmétiques, dont se voient, dans les vitrines de grands coiffeurs, les épaules rembourrées et la figure de cire. C'était un petit vieux bien propre, évidemment. Mais lorsqu'on a passé l'âge de plaire, quel besoin de s'acharner, et à qui une semblable ruine pouvait-elle bien, au reste, essayer de plaire?
Le baron tira, tout en marchant, un petit peigne de sa poche, et rapidement hssa ses moustaches. Il les avait d'un roux trop clair, €omme les cheveux, ramenés en quelques mèches, d'un noir trop sombre. Mme Dorly s'était levée, venait à sa rencontre. Des éclats de rire tintèrent. Les trois amies se renversaient sur le dossier de leurs sièges d'osier, en pouffant.
Si: JEUNES FILLES ^
— Comme elles sont gaies! dit le baron, Marthe les amuse.
Et dans cette remarque, il y eut comme une brève mélancolie dont Jacques fut surpris. Qu'y avait-il d'attristant là dedans? .
— Ahl baron, dit Mme Dangé, vous arrivez bienf... Pas moyen de faire taire Marthe... Elle raconte des histoires...
— Pimentées 1 s'esclaffa Mme Lanfray, pourtant blasée.
— Je serais bien étonné que Marthe passât les bornes de la convenance, chère amie! dit le baron en baisant la main de Mme Dangé. Et, en tout cas, je n'ai pas encore appris, je crois^ le moyen d'exercer une influence quelconque sur son esprit...
Il eut sur les lèvres, mais son cœur retint le reproche, que personne n'eût compris. Lui seul lui donnait un sens profond. Cette petite, qu'il avait vue grandir et en qui il sentait en même temps croître une hostilité imméritée, cette enfant si vite devenue femme, il la regardait avec des yeux émerveillés et craintifs^, comme si chaque jour il découvrait en elle une personne redoutable et nouvelle... Pourquoi, oui, pourquoi Marthe lui en voulait-elle? Et de quoi?
Il ne lui avait jamais donné que des preuves de dévouement, de tendresse, il l'avait entourée, il l'entourait d'une affection quasi paternelle, désintéressée... Du moins l'imaginait-il telle. Car c'est dans son propre cœur, souvent, que l'on voit le moins, ou qu'on s'aveugle le plus. En cherchant à se tromper sur ses propres mobiles, ou en se trompant de bonne foi, le baron n'en discernait pas moins, chez Marthe, une sorte d'antagonisme secret, de rébellion intime. Il ne se l'expliquait pas. Mais il en souffrait.
Il écoutait pourtant, ravi, cette voix dont les modulations faisaient passer en lui, alternativement, l'ardeur ou la glace de longs frissons.
— A-t-on idée d'une ignorance pareille 1 reprenait Marthe. C'est comme la nuit de noces de mon amie Louise... Elle se tourna vers Mme Lanfray : — Tu sais, Louise Lapierre?
— Racontez, pria Jacques.
— Difficile!
Jacqueline conseilla :
— Gaze!
Mais Mme Dangé levait les bras au ciel :
— Marthe, je t'en prie, ces histoires-là, ça ne peut se dire qu'entre femmes.
Jacques proposa au baron :
— Nous sortons?
Mais Marthe dit simplement :
— Au fond, c'est beaucoup plus triste que drôle... Louise Lapierre, je dois vous prévenir, est une petite bécasse, élevée dans une niaiserie... insoupçonnable! On lui a toujours tout caché, ou défiguré, de la vie... Ma parole, elle croyait encore, la veille de son mariage, qu'on l'avait trouvée, toute petite, sous un chou... Vous ne connaissez pas son mari? Une brute 1 On en voit encore... Un gros rougeaud, rentier campagnard, chasseur, buveur, etc.. Une de ces unions bâclées par relations, convenances de famille... Bref, le lendemain, au petit matin, Louise est, paraît-il, arrivée chez sa mère, en larmes, bouleversée de souffrance, de dégoût, de stupeur...
7— Morale? dit Jacques.
Marthe, emportée par sa conviction, jeta :
— Une éducation comme celle qu'on a donnée à mon amie Louise est immorale!
— Il y aurait bien à dire, observa Mme Dorly. Un silence tomba. Chacun réfléchissait.
Mme Dangé craignait que la franchise de Marthe ne lui pût faire du tort. Jacques souriait, un peu choqué au fond, dans sa conception des
convenances : « Il y a des choses qu'une jeune fille doit sembler ignorer. » Meyerlein regardait Marthe, à la dérobée, avec cette arrière-pensée : « Elle en sait trop pour être d'une vertu toujour» intransigeante! »
— Marthe a raison. La candeur, à ce point-là^ c'est un vicel conclut Mme Lanfray. .-
' Mais Annie, après avoir ri, s'indignait :
— Et cette mère, voyons!... Avec son soidisant respect de la pudeur, c'est... c'est criminel! On se demande comment peuvent exister dans un pays qui s'honore d'être un des plus civilisés du monde, de pareils systèmes^d'éducationl
Jacques, — décidément l'Anîérique lui portait sur les nerfs, — considéra Marthe; non sans malice.
— - Consolez-vous, miss!... Ça devient rare!
Demandez plutôt à Mlle Marthe.
— Il est certain, fit Meyerlein, que son amie Louise n'était pas dans le train!
- Dans l'auto!
marthe regarda Jacques, légèrement vexée :
— Voyez! vousme faitesraconterdeschoses..* Et puis vous me le reprochez... Mais, au fond, mon cher, c'est vous qui avez tort! Les hommes.
ça a toujours peur que les femmes se libèrent de
leur soumission avec leur ignorance!
: — Cette fois on croirait entendre Mlle Nayr-
tall.;.
— Prenez garde, monsieur Dorly! fit Annie.
Le coq chanta... C'est très mal de renier ses admirations..^ .
— 'Ehl fit vivement Jacques. Je puis admirer certaines qualités de Mlle Narytal sans être aveuglé au.point de ne plus juger... L'exagération de certaines qualitéspeut devenir un défaut.
— Mais, observa Marthe posément, expliquezinoi donc pourquoi une cducation que vous estimez excellente pour vous, serait nuisible ;poûr nous? Et qu'esl-ce que nous pouvons perdre à lever franchement un coin du voile, où notre curiosité, autrement, ne voit que mystère... Le jnystère! rien d'alléchant et de redoutable comme ça!... .C'est l'ombre qui trop souvent crée le péché. L'ignorance, en de telles matières, est pernicieuse.; Une franche lumière convient mieux. Quand un acte va décider d'une vie .entière, quel inconvénient à ce qu'on y soit préparé? Et en quoi pourrions-nous être diminuées à vos yeux,, parce que, dans nos lycées, des femmes supérieures nous auront initiées, comme
l'ont fait pour vous vos professeurs, à l'étude de phénomènes plutôt... naturels, oui, à la connaissance de toutes nos fonctions, de tous nos devoirs!... Qu'est-ce qui vous fait rire?
. — L'idée de la... préparation.
Mme Dangé se leva :
— Vous n'êtes pas sérieux, monsieur Jacques»
Et c'est nous qui avons raison, au fond.
Marthe le regarda droit, comme avait fait tout à l'heure Hélène.
— Hein? je vous choque, avouez.
Il se remit à rire, de bon cœur. Son impression désagréable se dissipait. Elle était farce, cette petite l... Et pourquoi diable lui avait-il comparé Hélène? Elles pouvaient avoir quelques idées communes. Rien de plus. Les femmes, aujourd'hui!... Mlle Nayrtal, qui pourtant, un instant, ne l'avait pas moins étonné, gardait un autre prestige! Une noblesse, une pudeur... Elle, «'était une femme, une vraie! Elle pouvait vraiment- faire une amie... Marthe aurait beau devenir Mme Jacques Dorly, ou, à défaut, une maîtresse plus séduisante encore que JacqueUne, ce ne serait jamais qu'une camarade... Aussi çoncéda-t-il gentiment.
— Non, il faut s'habituer. Au fond, vous avez
peut-être raison, en effet. C'est une théorie...
— Moderne, dit Meyerlein.
. — Seulement, trancha Annie, en France, comme dit M. Dorly, vous avez là-dessus de vieilles idées. Vous avez tous des âmes de...
— Propriétaires? proposa Jacques, railleur.
. — C'est ça!
Mme . ÏDangé donnait le signal du départ, redoublait, avec Mme Dorly, d'affectueuses étreintes, qui évoquaient,. par le successif joue à joue, une .embrassade de théâtre.
— Mais je vous reconduis!
Marthe soupira, tout en gagnant l'auto :
— On était si bien ici.
— Restez, offrit Jacques. Le temps de con cure un petit bail.
— Dites donc !
— Dame, un propriétaire...
— .Chacun pour soi, mon cher!
* Et elle retira lentement sa main, qu'il emprisonnait dans les siennes, sans se décider à la lâcher. Ce fut pour prendre celle de Mme Lanfray, dont il baisa le grain satiné, neige tiède au réseau bleu.'^
— A bientôt ! dit-il, en lui glissant un regard complice. .
JEUNES FILLES hi
Un shake-hand, si brusque qu'il semblait plutôt le geste cassant d'Une séparation, l'unissait une seconde à Annie. Une belle fille, tout de même! Quel dommage qu'elle ne pût se contenter d'un homme, tout simplement... Un homme comme lui... Des princes, si cane faisait pas pitié!
Tous deux, la mère et le fils, assistaient avec un immuable sourire aux préparatifs du départ, manteaux qu'on referme, écharpes qu'on enroule et qu'on assure. L'auto, enfin chargée, s'élança, docile, à l'abaissement d'un levier, disparut dans un prestigieux virage, où des bras s'agitaient. Et, subitement, le sourire des Dorly, mère et. fils, tomba comme un masque se dénoue.
Ils s'en revenaient silencieux, vers les marronniers assombris, dans le crépuscule où de l'ombre lumineuse flottait.
Seule, devant la table saccagée, Mariette rangeait les tasses et les assiettes vides. Son tablier blanc attira l'attention de Jacques. Elle n'était pas non mal plus, celle-là, à défaut d'autres... Et Mariette, de son côté:, songeait : « Ce qu'elles. en faisaient, des magnes!... L'a-t-il assez regardée, la grande brune, et la petite,, avec sa
9i JEUNES FILLES
robe écrue... Trop polie pour être honnête, cellelà!-. Ahl ce qu'il est gentil, tout de même, ce qu'on le gobe! » Et empilant, sur le tas de por- -celaines en équilibre, une dernière soucoupe, elle s'éloigna, en balançant ses hanches, qu'elle avait souples.
— Ouf! fit Mme Dorly*
Elle se laissa choir sur le fauteuil où Marthe tout à l'heure allongeait un pied mignon* Jac- ■qaes en revoyait, avec plaisir, le balancement rythmique, un brodequin jaune qui collait -comme un gant, et la naissance du bas de soie, où la peau transparait rosée, sous les mailles fines...
- — Quelle réception, dis donc!... souffla Mme Dorly, orgueilleuse.
— Oui, pas mal.
Il laissa tomber son bras, avec lassitude, sur l'accotoir. Et, la nuque au dossier recourbé, paisiblement, il alluma une cigarette. Mme Dorly Tegardait, dans le clair-obscur, la petite étoile de feu scintiller, rouge, à chaque aspiration.
— La nuit tombe, murmura-t-elle.
Et presque aussitôt :
— Elle me plaît beaucoup, Geneviève Savenay...
— Pour ce que -tu veux en faire I
• Elle se redressa, à demi irritée :
' • — Tu n'es pas raisonnable 1 Mais, Jacques, il ne faut pas demander au mariage ce qu'il n'est pas fait pour donner. Le mariage et l'amour; ce n'est pas la même chose. C'est tout le contraire, souvent. Le mariage, ce n'est pas une faribole I C'est une affairé importante. La grande affaire, entre les familles!... On doit, pour la conclure, tenir compte de toutes sortes d'intérêts, de convenances...' Ce jour-là, on se range, on de* vient quelqu^un de sérieux. Chez soi, tout au moins...
Elle nuança :
• — Ehl ouil... Je ne vois pas du tout la nécessité de traiter sa fenfime légitime comme une maîtresse. Elle n'est pas faite pour ça... Elle est faite pour garder, pour orner le foyer, pour élever les enfants... Et s'il te faut de la passion, mon Dieu, rien ne t'empêchera, mauvais sujet, de chercher ailleurs d'autres... objets!..*
. — Si tu me les concèdes...
. — Avec cela que tu me demanderais la permission!
• Il eut un petit rire :
— Non, je ne vois pas...
Elle soupira, bienveillante :
— Ah! chenapan!.- C'est comme tout à l'heure, avec Mlle Nayrtal— Tu peux te vanter de la compromettre, celle-là!
Il questionna, flatté :
— Tu as remarqué? .
- — Il n'y a pas que moi.
— Ahl...
Il se tut, réfléchit un moment, et prononça :
- ^— Eh bien, c'est ce qui te trompe, petite mère, nous parUons très sagement, gravement même, avec Mlle NayrtaL
— D'un peu près!
- — C'est un noble cœur, une nature élevée I Au-dessus du commun!
— Elle n'a pas les scrupules de tout le monde.
— Tu la calomnies ! Je ne souffrirai pas qu'elle soit méconnue de la sorte.
Mme Dorly donna un brusque coup de barre :
elle faisait fausse route. Et soudain tout miel, elle tenta de l'amadouer, de le reprendre.
Jacques était ombrageux, se cabrait volontiers... La contradiction l'eût poussé aux pires extravagances, au moins en paroles... Elle se repentit
de sa vivacité, il fallait plus de doigté,^ de la douceur :
— Là! Là! c'est toi qui prends la mouche, à ton tour... monsieur le défenseur des opprimés!... Ce que j'en disais, moi, c'est dans ton intérêt...
Et le sentant remis en main, elle porta le coup droit :
— Comme tu ne peux pas l'épouser, n'est-ce pas?...
— Et pourquoi ça? *
— Oh! tu es libre, évidemment. Je ne contrarierai jamais ta volonté, le penchant de ton cœur. Non, je voulais dire : l'épouser maintenant, tout de suite...
' — Tout de suite, qui te parle de cela?
— Naturellement. C'est comme dans la fable.
Ce sOnt les fonds qui manquent le plus... On en causera. Nous avons le temps. Et sois sûr que si -tu me dis un jcmr : « Maman, pour moi le bonheur est là, et rien que là... » Je serai avec toi, le cœur ndvïé. Je te dirai : « Tu choisis cette vie -d'abnégation, de sacrifice, de dur labeur. C'est bien. Courage! » Mais nous n'en' sommes pas •encore là, j'en suis sûre... Alors?
Elle se-.ftt plus insinuante encore :
— Alors, comme tu ne penses pas l'épouser
demain, libre à toi de la compromettre, dès aujourd'hui... Tu es ton maître... C'est ton affaire... Dans tout ceci, moi, je ne songeais qu'à toi, à ton avenir... Je me disais ; « Il y a là des jeunes filles charmantes, qui feraient des femmes accomplies... Geneviève...
La cigarette s'agita, le point de f^eu allait et venait, en signe de dénégation.
— Non?... En tout cas, cette jolie Marthe.
Et il ne se soucie pas plus d'elles... Il ne fait que tourner autour dç l'institutrice... C'est un jeu de dupe, à moins que...
— A moins?
— ...Que ce ne soit, au contraire, une tactique. A moins qu'il ne veuille éveiller leur curiosité, exciter leur amour-propre. Ce serait assez malin. J'ai même cru m'apercevoir que Marthe..*
Il respira, lentement, aspira une autre bouffée. Le tison avivé éclaira son sourire fat :
— Marthe? tu crois?... Ma foi, je n'ai pas réfléchi. Je suis l'homme du premier mouvement.
Mme Dorly, rassurée, se leva :
— Méfie-toi, ce n'est pas toujours le bon...
Et sur ce, si je veux que ma robe dure... Je vais l'enlever.. Au revoir, mon chéri 1
Elle se pencha vers le front blanc, où nulle ride n'avait marqué encore. Elle écarta les che-* veux soyeux, posa sur la peau si douce un baiser tendre :
— Tu ne m'en veux pas, au moins?
— • Nonl Quelle plaisanterie... Ah! que la vie est compliquée, mon Dieu! Ce serait si simple d'avoir des rentes,
— - Trop simple.
Elle recula les fauteuils, au pied des marronniers, sous le couvert plus dense :
— La rosée les abîme... Tu ne rentres pas?
C'est l'heure du dîner,
— Non. J'ai besoin d'être seul, de réfléchir. J'attends la cloche.
— Comme tu voudras.
Et avisant sur la table le pied du samovar, oublié avec deux cuillers d'argent :
— Ah! cette Mariette! Elle me fera mourir...
Jacques, seul, poussa un plaintif soupir :
— Dieu, que c'est embêtaht de réfléchir...
Et voluptueusement, il allongea ses jambes,
sur un rebord de la table, en faisant bascider son fauteuil.
— Il fait délicieux, ce soir!
n JEUNES FILLES
L'odeur de la terre chaude se mêlsdt à la fragance des fleurs pâmées, au parfum subtil des verdures, rafraîchies par la nuit. Très loin, par •delà la terrasse, l'immense horizon, d'un bleu •devenu noir, se piquait de feux. Des milliers de lumières et de lampes étincelaient, trouant l'ombre de leurs innombrables petits points d'or, dont la réverbération flottait, dans un grand halo roux, au-dessus de Paris formidable et confus. Les projections électriques dardaient, du haut de la tour Eiffel, le tournoiement de leurs traînées blafardes, à travers lesquelles apparaissaient et disparaissaient de profonds pans de -ciel, criblés d'étoiles.
Jacques hésitait, perdu au carrefour de ses -désirs. Hélène et Marthe, tour à tour, surgisrsaient, s'effaçaient, dans la grande iueur mouvante, comme des fées aux robes lunaires.
, — Laquelle? songeait-il, sans fièvre.
Soudain des mains fraîches se nouèrent sur ses:yeux. Un buste frémissant le frôla. Une voix basse murmurait :
. — Coucou 1 i
. — C'est toi, Mariette?
Elle le bécotait à petits baisers rapides :
— 11 y avait longtemps I
— Bête! Et l'autre matin?
Elle dénoua ses mains et, tendrement, avecune soumission admirative :
— Toil les femmes t'aimeront toujoursl