DEUXIÈME PARTIE
Jacques souleva le store de dentelle. A travers^ la vitre froide, le Palais de Justice érigeait seâimposantes façades, la flèche fleuronnée et légère de la Sainte-Chapelle, sous un ciel de brume* L'aigre bise de novembre agitait, au bout du sec squelette des arbres, les dernières feuilles^ bien mortes. Il guetta, sur le trottoir opposé, si la familière-silhouette surgissait, l'alerte marchede Jacqueline.
Bien que depuis quelques semaines il ne goûtât plus que par habitude l'agrément de ces rendez-vous — on se lasse des meilleures choses, à la longue — Jacques aimait encore, à la ma- Tiière d'un animal familier, ou d'un bibelot^ Mme Lanfray. Elle était si jolie, avec son bout
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de nez rose et ses joues fraîches, dans l'emmitouflement de la zibeKne. Les yeux humides luisaient, comme des escarboucles, sous les cheveux fous crânement coiffés du toquet sombre. Ils se mêlaient à la souple fourrure dont ils avaient la nuance.
— Elles sont en retard, murmura-t-iL
Il se retourna vers la petite pièce. Elle avait bon air : avec ses murs unis où des gravures anglaises mettaient, sur la tenture d'un vert amande, de jolies taches de couleur; avec sa méridienne et ses deux fauteuils Empire, au satin vert myrthe broché de palmettes jaunes, et l'imposant bureau, vierge de paperasses... Un phrysanthème de rouille y échevelait sa toison sur le col opalin d'une ancienne verrerie. Des 3tatuettes amusantes voisinaient avec une carafe de porto, des coupes, et, sur deux plats de cuivre, des friandises du bon faiseur.
— Viendront-elles? ^
Il ferma les rideaux, tourna un bouton. Une lumière douce tomba des fleurs voilées du lustre. JLe feu de braise rougeoyait, velouté de cendre, dans la cheminée f suencée. Il s'étira, comme font les chats engourdis de chaleur, puis s'alla repe* Jotonner dans le coin du divan.
A de brusques périodes d'activité physique, succédaient volontiers chez lui ces détentes paresseuses, où il évitait jusqu'à la fatigue du plus petit mouvement. Son esprit, d'ailleurs, ne travaillait pas alors davantage. Il suspendait, au contraire, toute velléité de pensée. Des rêvasse^ ries, de vagues imaginations de vie à venir l'envahissaient jusqu'à la somnolence, ou bien il récapitulait les plaisirs pris, une aventure ou une autre... Il flottait, le plus souvent, entre la vision de la dernière et le mirage de la prochaine. " L'une et l'autre, précisément, semblaient s'être aujourd'hui concertées pour le plus aimable des rendez-vous. Cette idée le fouetta d'une impatience, le remit debout. De long en large, il se mit à marcher, évoquant, à côté du minois souriant de Jacqueline, le spirituel visage de Marthe, où se reflétait une personnalité, ces yeux noisette, qui avaient l'air de promettre et de rire, et qui toujours disaient, si clairement ciussi : « Je veuxl »
Il n'y avait, au fond de ceux de Jacqueline qu'un perpétuel : « Je veux bien... » C'était las* sant, en somme, cette docilité de poupéel On jn'aime, — si l'on peut rabaisser ce grand nom d'amour à ce qu'éprouvait Jacques, — que tant
que ron désire. Et Ton ne désire que tant que l'on croit avoir à conquérir encore. Mme Lanfray avait cessé d'être la proie mystérieuse. Il la connaissait trop !
Une gentille amie, tout de même, puisqu'elle avait consenti à amener Marthe, ce soir. Partie depuis longtemps souhaitée, concertée... Un beau jour, sans prévenir Jacqueline, ni songer à mal, il avait parlé, devant Mlle Dangé, de sa rare collection d'estampes, et Jacqueline, saisie au dépourvu, avait fait chorus à la boutade de Marthe:» Oh! que ce doit être joli!... Vous devriez nous montrer ça... — Chez moi? — Chez vous, ce sera très amusant!... — Certainement! avait ajouté Mme Lanfray, avec une petite gêne^ vite dissipée. Moi aussi, je serais enchantée de les connaître! J'aime tant cet art des petits maîtres, si féminin... — Alors, venez! — Nous viendrons, tranchait Marthe. A deux, ce sera très convenable... Et puis, n'est-ce pas, nous pouvons être des clientes qui viennent vous demander une consultation!... »
' Jacqueline en avait, le soir même, ri avec Jacques : « Hein, j'ai été prise!... Mais, tu sais^ une visita tout ce qu'il y a de plus correcte... Tu promets?... C'est déjà bien assez compro*-
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mettant comme ça... » Il avait promis, et, naturellement, il tiendrait.
- Cette bonne Jacqueline! Qu'est-ce qu'elle pouvait penser, au fond?... Car enfin, depuis, le flirt avec Marthe s'était précisé, au point d'exciter la jalousie d'une aveugle. Et l'on ne pouvait supposer que Jacqueline le fût. Alors ?..• Cette totale absence de jalousie, à quoi l'attribuer, sinon à une singulière indifférence vis-à-vis de lui-même ?Et comment la concilier avec le manifeste plaisir qu'ils goûtaient ensemble?
De tels sentiments l'étonnaient, le choquaient un peu. Cela n'allait point jusqu'à la peine, mais jusqu'à une surprise vexée... Qu'un homme, à la. rigueur, alliât ces contrastes, soit!... Il ne se comportait pas autrement vis-à-vis de Jacqueline. Mais une femme... Et vis-à-vis de lui!... Il y avait là quelque chose d'inaccoutumé, un compromis qui touchait à l'immoralité, privilège masculin. Il estimait certaines façons de sentir réservées au seul usage du sexe fort. Une femme ne devait point sortir de son rôle : épouse ou amante, c'était de se donner, toute. Il lui voulait, ainsi logique avec son âme de propriétaire invétéré, une espèce de fidélité, de soumission, unetvertu, jusque dans le vice...
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* Soudain, il se prit à rire. Allons ! il aurait mauvaise grâce à reprocher à Jacqueline sa légèreté. Sans elle, eût-il pu mener de front la triple poursuite? Car, il fallait bien se l'avouer, tout à tour, quand ce n'était pas simultanément, le désir de Marthe se superposait à celui de Jacqueline, et 'Celui d'Hélène aux deux autres. Mme Lanfray, dans cette lutte, avait au reste toujours tort. Quand elle était là, Jacques, à vrai dire, était sensible encore à ses charmes, dont il gardait aux mains, aux lèvres, une habitude de caresses. Absente, son image s'évanouissait toute devant celle de Marthe.
Quelle déUcieuse petite compagne ferait Mlle Dangé! Peut-être pas- commode tous les jours... Jacques, parfois, s'inquiétait de ces regards où, sous la malice et l'attendrissement, quelque chose de sec et d'autoritaire se révélait, — brefs éclairs sur le vrai caractère, sur l'âme secrète, toute prête à naître demain, sinon déjà née, quand, en Marthe, s'effacerait la jeune fille, s'épanouirait la femme... Mais si gaie, si vivante! A l'idée d'avoir à lui, de serrer dans ses bras cette souple taille, ce corps menu et parfait, il oubliait tout...
Tout, hormis la haute et douce figure qui,
depuis Tété, avait encore grandi en lui, dominait les autres de sa beauté si pure, de son apaisante douceur. Hélène, dès qu'il y pensait, — et il y pensait de plus en plus, — régnait alors, absolue.
Souvent, Jacques était retourné chez les Savenay, depuis le goûter où avaient été échangées entre Hélène et lui les paroles qui les avaient liés de fils invisibles, chaque jour accrus. Ensemble, ils avaient causé de longues heures. Affectueusement, tranquillement, profondément. Jacques sortait de ces visites réconforté, changé, jusqu'à ce que d'autres heures, bien vite, eurent emporté, dispersé l'influence... Le lendemain, il était redevenu ce qu'il était la veille, le cœur léger, tournant au premier souffle. Il se consolait, avec Jacqueline, de n'avoir point encore Marthe.
Pourtant, de réels élans l'avaient soulevé vers une conception de vie plus courageuse, meilleure, n s'était, certains soirs, mis au travail avec de courtes frénésies, décidé à l'effort tenace, quotidien, qui lui permettrait de se faire une situation, de gagner le pain nécessaire, pour deux, et avec le pain, .toutes les bonnes choses, non moins nécessaires, au mérite d'Hélène, et,
mon Dieu, à ses propres goûts... La nuit passait là-dessus. Au réveil, plus personne.
Alors, il tombait dans de mornes accès de découragement. Jamais il n'aurait l'énergie suffisante... On n'imaginait pas ce que c'était dur de faire son chemin, tout seul, de se créer, avec rien, des ressources... Ses études de droit, trop p«u poussées, son éducation superficielle le laissaient désarmé devant la rude bataille. Et sa veulerie achevait de gâcher en lui les dons natifs : de souplesse et de facilité. Il ne se sentait, décidément, aucune aptitude spéciale. Une seule issue : quelque bonne place appointée par l'État, toutes les fonctions que l'on voudrait! , ; Peut-être que par M. Savenay?... Si ce mariage se décidait, nul doute que le conseiller d'État ne parvînt, grâce à son ami Perratin ou quelque autre relation politique, à le bien caser. Et avec de l'ordre, pour peu que les appointements fussent convenables, et le poste plaisant, cela irait...
La question matérielle était la seule qui assombrit l'avenir, chaque fois que Jacques l'envisageait sous les traits d'Hélène... Elle avait pris sur lui, et si finement, tant d'ascendant, qu'il ne songeait pas à s'en rebeller. Cette supériorité
de caractère, cette fermeté virile à côté de sa propre nonchalance ne l'effrayaient pltis, l'inquiétaient moins, aujourd'hui, que la volonté plus cassante de Marthe... Mais, en revanche, avec celle-ci, évidemment, riche pour deux, (juelle existence simplifiée L.. Ne se préoccuper de rien, jouir de tout... C'était inappréciable.
La sonnerie tinta. Il était à la porte, d'un bond, ouvrit large, avec un grand salut, à l'adresse des deux amies... Il ne l'acheva point. Jacqueline seule était là.
— Et Marthe?
Mme Lanfray hésita si elle se piquerait du ton déçu et de la mine longue. Elle prit le parti d'éclater de rire :
— Là! Làl Console-toi!... Elle va venir...
Tout de même, tu es bien gentil... Ça va très bien. Je te remercie.
— Pardon.
Il l'attira, baisa la rondeur du cou, si douce, sous l'oreille. Il aimait ce parfum de la chair, avivé de verveine, dans l'odeur âpre de la fourrure. Les moustaches la chatouillèrent. Elle continua de rire, de bon cœur, cette fois :
— Jacques, Jacques, tu ne l'aimes plus, ta Line...
— Tu crois?
— Plus comme iavant.
Elle agita lentement la tête, sans tristesse. Jacques se tut, amical. A quoi bon s'en défendre, puisqu'elle avait raison, et semblait n'en point ressentir d'émotion. Elle se défaisait de son troîs-quarts de loutre. Machinalement, Jacques lui tendit la coupe où elle déposait, d'habitude, ses épingles à chapeau.
— Tu es fou! dit-elle.
Et la vision de tant de rapides ou lents déshabillages se leva entre eux, si nette, qu'ils se sourirent, avec une tendresse complice.
— Marthe! c'est vrai, dit Jacques. Quelle tête ferait-elle, si elle retrouvait son amie dans ce costume-là?
Il avait ouvert à demi le dernier tiroir du cartonnier, en tirait les satins cassants d'une longue robe japonaise, d'un violet brodé de papillons et de roses multicolores.
Elle la prit, s'en drapa, puis, par une brusque fantaisie, la jeta sur les épaules de Jacques, lui en passa de force les manches.
— Ça te va très bien aussi !
Elle regardait, sur le large torse, les pans doublés d'un rose éteint se croiser, et il lui sem-
blait que cette robe, où si souvent sa nudité s'était blottie, c'était comme un habit de théâtre, l'habit d'un rôle où elle ne se revoyait pas, et qu'elle ne jouerait jamais plus, avec le plaisir de naguère. Elle se laissa pourtant prendre dans les bras nerveux, tête renversée sous le baiser. Mais son chapeau l'incommodait.
— Laisse ! dit-elle.
Elle rendit pourtant le baiser, par habitude...
— Sais-tu que tu serais très bien, en femme?
Il posa, par plaisanterie, croupe tendue, et
les mains derrière la nuque. Elle fut frappée de l'analogie.
— Au fond, c'est vrai, tu sais! Tu as une âme de femme.
Il cessa net ses torsions, lui jeta un regard sans amitié...
— Et toi d'homme, peut-être?
— Oh! moi!
Elle dit cela simplement, gentiment. Sa modestie était sincère. Elle se savait incapable d'attachement sérieux. La seule personne au monde qu'elle aimât, mais celle-là avec constance, c'était elle.
Ils se turent, pour la première fois ne trouvant rien à se dire. Un moment de gêne les sépara.
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Ils étaient surpris de se découvrir l'un l'autre nouveaux, presque étrangers, comme si le seul lien qui les unît fût celui de leurs caresses. En cessant de s'embrasser, il leur semblait cesser de se comprendre.
— Et où est Marthe? dit enfin Jacques, après avoir couché la robe des amours, pli à pli, dans le tiroir, comme dans un cercueil.
— Elle doit être ici à cinq heures. EUe avait une visite, boulevard Saint-Germain.
Les yeux de Jacques allèrent à la pendule.
Cinq heures et quart.
— Oh! qu'elle est vilaine, cette pendule!
s'écria Jacqueline, en désignant Minerve et le hibou.
— Comme si tu ne l'avais pas vue cinquante fois!
— Ma foi non! j'y accrochais mon chapeau.
Elle se contempla dans la glace. Elle avait un
air bien sage, d'une personne en visite. Sensation obscure, que le miroir lui renvoya, très nette.
— Prépare tes estampes, dit-elle.
Jacques la sonda, d'un vif regard... De l'ironie, pourquoi?... Et, tandis qu'il extrayait, par petits paquets, les gravures à la manière noire
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du tiroir : Diçorce^ et les caloriées du tiroir : Successions^ Jacqudine revoyait l'après-midi printanier, où, sous prétexte d'examiner la collection, avait commencé d'une estampe à l'autre, d'un baiser au suivant, cette liaison dont si brusqi>ement, et sans le moindre motif apparent, elle percevait que la fin était proche. On s'était pris, on se quittait. C'était la vie...
■Un rapprochement lui traversa l'esprit. Cette visite, les estampes, Marthe... Mais die n'y trouva matière qu'à sourire. Jamais son amie ne consentirait, quel que fût son penchant pour Jacques, à devenir sa maîtresse. Marthe ne se donnerait qu'à son maril... Et de cela, qui peutêtre arriverait un jour, Jacqueline ne se tourmentait pas. Elle n'était pas jalouse de l'affection que, depuis des semaines, elle voyait grandir, surtout en Marthe. Autant elle eût souffert que celle-ci, casée, cherchât à lui souffler une affection, même chancelante, autant, ici, elle demeurait calme. Que Marthe lui enlevât Jacques, loyalement, le décidât à demander sa main, elle y consentait volontiers, elle s'éprouvait prête à s'en réjouir... Les uns se quittaient, les autres se prenaient... C'était la vie!... Marthe avait le droit de faire la sienne.
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\ — Ah! cette foîsl...
Jacques allait ouvrir. Les voix claires s'unissaient, joyeuses. Mlle Dangé entra, précédée d'un minuscule chien havane, gros comme le poing, et qui semblait une pelote de soie ébouriffée, d'où sortaient des yeux en boules de loto.
— Le voilà bien, le chien d'estampe 1 s'écria Jacqueline. Il est affreux.
— Ça vaut des prix fous, affirma Jacques, respectueux.
Marthe relevait lestement sa voilette, embrassait son amie. Son mignon chapeau de chinchilla mettait comme une neige grise sur le large bandeau de la coiffure ondée, les cheveux d'or sombre, qui donnaient au teint l'éclat nacré d'un camélia. Un bouquet de violettes exhalait son odeur fine, au corsage moulé dans un tailleur noir.
— C'est joli, chez vous! déclara-t-elle. Vous recevez beaucoup de clients...? Ça n'a pas l'air.
Il protesta, modeste :
— Mais si ! Mais si !
— Ça ne ressemble guère à un cabinet d'avocat!... Une garçonnière, à la bonne heure!
— On dirait que tu en as tant vues ! plaisanta Jacqueline.
Marthe ripostait, en se dégantant, pour choisir une cerise glacée :
— Et/pourquoi pas?... En tout bien tout honneur!
Jacques l'observa, à la dérobée. C'est qu'elle avait l'air de parler sérieusement! Elle en était peut-être capable, après tout? Avec elle, on ne savait jamais... Un baiser ne laisse point de traces... Elle était si délurée, si libre... Et puis elle n'eût pas été la première de son monde, qui... Cette perspective lui fut à la fois agréable, et pénible.
Il eût souhaité, également, qu'elle fût de la plus facile, ou de là plus difficile conquête.
— Du porto?
— Un doigt.
— Et vous, Jacqueline?
— Plein.
— Ohl dit Marthe, en feuilletant quelquesunes des gravures où les sujets galants s'encadraient, à grandes marges, dans leurs motifs ornementaux, — est-ce exquis!...
Boucher, Fragonard, Baudouin alternaient leurs grâces, dans ces spirituels tableautins où revit, avec sa vivacité libertine, le temps des amours légères. Indiscrets au visage fripon.
beautés nues, nonchalantes et grasses, soubrettes accortes, toute la guirlande du plaisir, à travers les frivolités de l'esprit, et les mille surprises des sens...
— Le Matin^ annonça Jacques, gravé par de <jhendt. Ou la bonne manière de commencer sa journée... et son éducation!
— Fil dit Marthe. Vous êtes rancunier.
Un gouverneur, avec son élève, entrait dans une chambre à coucher, où se voyait, sur un lit, une femme endormie, et peu vêtue... Elle tourna le feuillet.
— Boucher. Le Bain de la bergère !
Elle tourna encore :
— Qiarmant, celui-ci!
— Fragonard, gravé par Saint-Non.
Sur le pied d'une couche en désordre, où se trouvaient deux oreillers, une jeune personne ;en chemise était assise. Une jambe repliée sous elle, mains jointes, elle rêvait, la tête appuyée au mur. Et, près d'elle, juché sur l'escabeau, son -chien la regardait tristement.
Marthe lut le titre :
« S'il nC était aussi fidèle, »
— Et celui-là?
Jacques tendit le fameux Lawrence.
— Ah! ouï, dit Jacqueline, La Comparaison.
Corsage ouvert, deux amies opposaient les
rondeurs de leurs gorges. Une tacite pensée fit se regarder gaiement Marthe et Mme Lanfray.
Elles avaient, plus d'une fois déjà, disputé entre elles, à qui, sur ce point, l'emportait. Ce souvenir, devant Jacques, les amusa. Il devinait :
— Eht mesdames L.. C'est une habitude fort louable, dont les déesses donnèrent l'exemple. Un exemple beaucoup plus complet même, si l'on en croit l'histoire. Heureux Paris!... Ça ne vous tente pas?
Il soupira, à l'adresse de Marthe, tout en songeant aux fermes seins de Jacqueline :
— Le prix de la pomme!... Ce ne doit pas être d'une distribution désagréable.
Mais, sèchement, Marthe répliqua :
— Merci.
Elle venait d'évoquer le licencieux spectacle. Et l'idée que Jacqueline, dans l'esprit de Jacques, y pouvait être mêlée, l'irrita beaucoup plus que s'il ne se fût agi que d'elle-même. Et puis, à ces images inventées par la corruption du siècle le plus galant, mais aussi le plus sec, elle éprouvait une sensation d'instinctif ma-
laise, une pudeur née du manque de tout sentiment, dans ce grossier désordre des sens. La pÊlssion seule lui semblait pouvoir causer et excuser tout.
Elle tenta de s'expliquer :
— C'est charmant, sans doute, tout cela.
Mais charmant peut-être surtout à cause de l'intimité des intérieurs, des bibelots, de la vie du temps... La galanterie toute sèche paraît triste. On ne voit ici que les masques du plaisir. Jamais le visage de l'amour! Toutes ces ardeurs sont glacées.
Vivement, Jacques protesta :
— Il n'y eut pas d'époque où les passions aient été plus complètes, et plus libres. C'est l'excès seul de cette franchise qui vous heurte, parce qu'on est très rarement tout à fait franc vis-à-vis de soi-même, et presque jamais vis-àvis des autres.
— Il est gai I s'exclama Mme Lanfray. .
Mais, au fond d'elle-même, elle l'approuvait,
tout en pensant qu'on est encore plus franc d'habitude vis-à-vis des autres, que de soi. Ce qui ne l'empêcherait point, elle, à la première occasion, d'être franche, envers lui, de cette amorale franchise dont le dix-huitième siècle
usait... Puisqu'on ne s'aimait plus et qu'on n'en éprouverait... Elle fredonna :
Nulle peine même légère.,.
— Vous dites? fit Jacques.
— Que l'heure passe, et que si Marthe veut bien...
— Déjà?
Il avait la sensation d'une partie manquée.
Partie de plaisir, d'intérêt plus grave aussi. Son humeur s'en ressentit. Et, tandis que Jacqueline endossait, seule, son trois-quarts de loutre, il prit les mains de Marthe, à travers son manchon. Il la sentait en proie à un indéfinissable recul, de suspicion, de jalousie peut-être? Le visage de Marthe se ferma. Elle était dans une de ces minutes de solitude d'âme, d'autant plus douloureuses qu'on est près, à le toucher, de l'être ain^é. Il voulut plaisanter encore :
— Alors, pas dix-huitième siècle pour un sou, la petite dame? Tant pis!
Il se pencha pour respirer le bouquet de violettes, il murmura :
• — Je vous aime.
Elle désigna Jacquehne, d'un bref regard, qui
disait : « Vous êtes fou. » Mais Jacques ajoutait^ plus bas encore :
— J'ai tant de choses à vous dire! Pourquoi ne reviendriez-vous pas ici, un soir, seule?
Il la fascina d'un long, violent désir. Un flux de sang lui battait aux tempes. D^ visions voluptueuses l'assaillaient. Mais elle ripostait, de haut :
— Ça, mon petit, jamais I
Ce fut dit, entre les dents, si net, que Jacques eut rimpression d'un humiliant soufflet. Il se ressaisit, quêta un pardon :
— Ne m'en veuillez pas! Vous me bouleversez !
Elle dédaigna de répondre, apaisée, et, à la réflexion, flattée au fond. C'était vrai, tout de même, qu'il l'aimait...
Jacqueline, philosophe, n'avait rien perdu du manège...
— En route! dit Marthe.
La porte de l'appartement paisiblement claqua. Mme Lanfray songeait, à chaque marche :
« Pour toujours! » Mots légers qui terminaient, sagement, son aventure, et par laquelle tant d'autres, follement, commencent!
Jacques, le col de la peUsse relevé, les escor-
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tait tout^ deux jusqu'au plus proche taxi-auto. On passait, rapidement, devant la loge des conciex^es où un homme somnolait, sur La Patrie.
— Hep!
La rouge voiture rasa le trottoir, dans une trépidation d'attente. Il les aidait à monter, jetait l'adresse. Les deux formes s'effaçaient derrière la vitre qui brusquement fila, avec une vélocité de flèche, dans un ronflement doux.
Jacques, pour s'aérer, gagnait à pied la gare Montparnasse. Il allumait une cigarette, dispersait, avec la première bouffée, ses impressions confuses,
Jacqueline? C'était curieux comme elle lui semblait loin de lui, presque abolie. Marthe? A nouveau il ressentit l'humiliation d'une défaite. Il ne lui en voulait pas, néanmoins... Il s'était mépris. Elle valait mieux ! Il se promit de réparer sa gaffe, imagina des attentions, du respect tendre.
Mais, comme il débouchait sur le quai où stationnait le train de Bellevue, il aperçut Hélène. Ce fut comme si une rafale soufflait, balayait tout. Il respira, à larges gorgées, un air pur. Il était plein de courage et de joie.
— Vous! dit-il. Quelle bonne surprise I
Elle était debout, près du marchepied du wagon.
— Nous ferons route ensemble, jeta-t-elle gaiement.
— C'est dit.
Et il lui sembla que ces mots étaient symboliques, aiguillaient, définitivement, sur une voie droite, le train commun de leurs vies.
Aigrettée de blanc, Mme Dangé, debout, en grand décolleté, au centre du petit salon, ouvert à droite sur le grand salon, au fond sur la galerie, inspectait, d'un œil satisfait, le décor. Cela jouait, à s'y méprendre, le luxe ordinaire aux grands appartements de confection, dans les maisons neuves des quartiers chics. Miu's blancs où de loin en loin se détache un pastel, lustres électriques, plantes vertes...
— Il est très bien, Marthe, tu sais, cet immeuble. La rue Mozart est un peu loin, je le reconnais. Mais aussi 2.995... et quel escalier! Seigneurial.
Marthe en convint. Les chambres étaient, en dépit de leur ripolin, des boîtes obscures, et si
étroites qu'on s'y cognait à chaque geste... Mais l'escalier! A la bonne heure, c'était calé, ça donnait une rude idée de vous...
Mme Dangé, immobile, dans sa robe héliotrope d'où émergeaient les épaules anguleuses et le chef moutonnier, sembla mue par un ressort.
Elle se précipita vers un fauteuil dont la soie bâillait,, à l'appui-tête.
— Làl avec ce coussin...
Puis elle vint se rasseoir, près de Marthe.
Enfoncée dans une vaste bergère à oreilles, Mlle Dangé méditait... Décembre, janvier, février, près de trois mois depuis sa visite à certaine maison du boulevard Saint-Michel.
Et, depuis lors, rien d'assez précis, d'assez définitif, dans les compliments, les demi-déclarations de Jacques, pour espérer que l'on touchât au dénouement... Elle comptait, il est vrai, sur cette soirée... Se déciderait-il enfin? Plus elle y songeait, plus il lui semblait que Jacques se détachait d'Hélène, pour revenir à elle. Cette perspective l'emplissait d'impatience et de joie.
Une lumière jaillit de ses beaux yeux noisette, anima tout le mutin visage. La poitrine haussa ses rondeurs, sous la dentelle, au rythme d'un souffle plus vif, tandis qu'un petit pied agitait,
au bas de la jupe, le frétillement du mince soulier doré.
— Tu es en beauté, aujourd'hui, Marthe, constata Mme Dangé avec tendresse.
Bien qu'elle-même n'eût pas absolument renoncé à plaire, elle était assez bonne femme et trop mère, pour qu'une pensée personnelle...
— Qu'est-ce que c'est?
La femme de chambre venait d'entrer, tendait, sur un plateau d'argent, une enveloppe close. Avec importance, Mme Dangé l'examina...
Vilain papier... Elle décachetait. Et si maîtresse d'elle qu'elle fût en présence d'un tiers, elle ne put retenir un geste d'ennui. Marthe, devant ce visage contrarié, s'enquit :
— Eh bien?
— Rien, dit Mme Dangé.
Elle se dominait. Pas d'imprudence... C'était l'habituelle tuile. Il fallait jouer serré. Sinon, que de ragots à l'office!... Et du ton le plus tranquille :
— La note du pâtissier. Une misère.
Elle se tourna vers la femme de chambre, qui attendait, sans broncher, avec un de ces visages inexpressifs, où l'on devine, sous le masque impassible, toutes les ironies frémir.
— Dites qu'on repasse demain matin.
Sitôt seules, elle éclata :
— On n'a pas idée d'une insolence pareille!
Réclamer tout l'arriéré, d'un coup... Pour sept cent trente-sept malheureux francs de petits fours, la belle affaire!... Et choisir un moment pareil. Je ne payerai pas. J'ai dû laisser avancer cent francs ce matin à la cuisinière... pour les notes des Quatre Saisons.,.
— Ah! oui, mon éventail!
— Et mes bas de soie...
— Pardon, madame...
C'était la femme de chambre qui rentrait doucement, annonçait, d'une voix blanche :
— Madame, le pâtissier a dit que si l'on ne paye pas, il remporte tout!
— Hein?
Mme Dangé, foudroyée, attesta Marthe :
— Tu entends!... C'est du chantage, un acte de brigand... Il aura de mes nouvelles. Jele quitte.
— Il vaudrait mieux le payer.
— Et moi qui le croyais honnête!
La femme de chambre s'informa, placide :
— Que dois-je dire, madame?
Mme Dangé réfléchit. Et, solennelle :
— Rien. J'y vais...
JEUKES FILLES 129
— Bien, madame.
Mme Dangé attendit que la porte de la galerie fût refermée. Et, levant les bras au ciel :
— Il oserait!... Emporter tout...
Marthe s'éventait, nonchalamment :
— Tout, on te dit... glaces, Champagne, thé, petits fours... Et les tasses.
— Nous serions propres . . . Sept cent trente-sept francs!... Où veut-il que je les prenne?
— Pas dans sa poche.
— Dieu que tu m'agaces avec ton sang-froid l On dirait que ce n'est pas pour toi, plus encore que pour moi, toutes ces dépenses... Ça coûte cher, de vouloir se bien marier.
— Encore un peu de patience.
— Va dire ça aux fournisseurs !
— Puisque tout s'arrange...
— Alors arrange-toi bien vite pour dénicher...
— L'oiseau bleu?
— Bleu, vert, jaune... Un mari enfin! Sinon, je ne sais plus de quel bois nous ferons flèche.
Avec regret elle se dirigea vers un grand cabinet Louis XIII, monté sur des colonnes torses, et qui étalait ses innombrables tiroirs, plaqués d'ébène, avec de petits bustes dorés en guise de
boutons. Elle fit jouer le ressort du panneau central, qui s'ouvrit, entre ses colonnettes.
— Dis donc? Et Pierre Savenay ?
— Rien à faire. Chasse réservée... Et puis, j'aimerais bien mieux...
— Jacques?
— Eh! eh!
— Il est certain que depuis l'été tu l'as assez vu pour l'avoir conquis... Sans compter qu'au point de vue fortune... Celle de Mme Dorly est des plus solides... Terre, rentes...
— Ce serait très bien.
Elte soupira :
— En attendant...
— Oui, je crois qu'il faut sacrifier la garde. Et, prenant son parti, Mme D ange sortit,d'une
caissette secrète, un coffret d'acier, et du coffret un large billet bleu. Marthe se mit à rire, tandis que Mme Dangé refermait sa cachette, en grommelant :
— Allons! je vais lui régler son compte, à ce marmiton!
— En douceur, maman.
Et, de sa place, elle étendit le bras, sonna...
— Donne. Tu acquittes, faisons bien les choses...
JEUNES FILLES lai
La femme de chambre apparut. On la sentait narquoise.
— Qu'on paye! dit Marthe. Vous direz qu'on est très mécontent.
— Bien, mademoiselle.
Mais Mlle Dangé perçut, sous le respectueux sourire, un cordial mépris. Et cette impression lui fut amère.
— Enfin 1 soupira-t-elle. Voilà le crédit rouvert.
Elle s'enquérait :
— D'où l'as-tu tiré, maman, celui-là?
Mme Dangé la regarda, surprise :
— Et d'où veux-tu?...
Brusquement, l'air de gaieté de Marthe se dissipait. Elle murmura :
— Évidemment!
Une présence plaua, entre elles, et en même temps un poids^
— J'avais oublié le loyer, dit Mme Dangé. Et avec toutes ces notes. . . A prop os, il viendra ce soir.
Marthe eut un sourire amer :
— Surveiller le placement?
— Tu es injuste, Marthe. Nous sommes encore bien heureuses de trouver M. Meyerlein, quand nous ne pouvons faire autrement.
— Bah ! Il a assez gagné sur nous, au règlement de la succession. C'est autant de repris.
. — Tu sais bien que non, protesta Mme Dangé, avec vivacité. S'il n'avait pas, généreusement, mis ordre aux afîaires de ton père...
— Oh! généreusement...
. — Racheté les quelques actions qui nous restaient, nous n'aurions même pas sauvé le fonds précaire sur lequel nous vivons...
Un pli têtu barrait le front de Marthe.
— Je me méfie de son abnégation.
Mme Dangé réfléchit. D'où provenait cette irritation, qu'elle avait, avec étonnement, senti naître et grandir? Les souvenirs qui l'avaient liée, la liaient encore, d'un fil chaque jour plus lâche, mettaient, entre le baron et elle, un trait d'union si lointain, si peu gênant... Tout cela n'était-il pas, depuis deux ou trois ans, presque aboli?... Du passé? Elle observa, avec une douceur et quelque mélancolie :
— Un si vieil ami, maintenant. Songe donc Quinze ans que nous nous connaissons!
— Sois tranquille! Son intérêt court. Il n'y a jamais prescription, avec le baron.
— Quel intérêt veux-tu?
— Oh! c'est bien simple, petite mère... Puis-
que c'est toi qui a mis la conversation sur ce chapitre...
Elle hésita, eut un geste d'insouciance : un peu plus tôt, un peu plus tard, il fallait bien que ces choses-là fussent dites. Et puis, sa mère pouvaitelle supposer qu'un tel secret, parce qu'il était depuis longtemps, depuis toujours, entre elles enseveli, — elle, Marthe, ne l'eût point découvert, ou du moins pressenti, n'en eût jamais souffert?... Un tel aveuglement était-il possible, dans le quotidien d'une vie si mêlée?... Et se pouvaitil encore que Mme Dangé n'eût rien vu du changement des sentiments du baron, de leur orientation nouvelle? Alors mieux valait lui ouvrir les yeux, si brutale que fût l'opération, et si mal choisi le moment même.
— Eh bien, l'intérêt du baron, en affaires, ça s'appelle un report. Voilà.
— Explique-toi, dit Mme Dangé qui sentit subitement lumières, murs, tout autour d'elle chanceler...
— Je m'entends. Puisqu'il vient ce soir, regarde. Tu comprendras.
Un jour brusque se fevait dans l'âme maternelle... Et en même temps un acre flot lui noyait le cœur : rage de n'avoir rien deviné, humiliation
de rougir devant sa fille, jalousie obscure vite fondue en \me sourde colère contre le trompeur... Elle eût voulu pleurer, se justifier, s'informer. Ses plaintes lui montaient aux lèvres... Mais Marthe la prévint, d'un geste :
— Du monde 1
Elles se tournaient, du même mouvement, e rs la galerie d'entrée :
— Il était temp&! murmura Mme Dangé.
L'intérieure tourmente s'efTaçait, instantanément, sur leurs visages rassérénés, leurs yeux souriants, leurs minaudantes bouches... Et toutes deux ravalaient leur lie, savouraient âprement, en silence, le mensonge mondain, le tragicomîque des choses.
— C'est toi, Jacqueline! s'écria Marthe, contente.
— En avance, pour te voir un peu!
Mme Lanfray avançait, comme nue, dans l'ondulation de sa collante robe de crêpe rose.
Mme Dangé lui avait serré la main au passage, regagnant en hâte sa chambre, pour se rafraîchir les yeux et mettre un peu de rouge à ses joues blêmes.
— Sous les armes? interrogea Jacqueline. ' Marthe pinça sa jupe pour une révérence, qui
arrondit le bombant corsage, la chair rosée, sous la dentelle :
— Tous voiles dehors 1
— Fichtre! Tenue de conquête...
— Dame ! On a sa vie à gagner, belle madame.
Tout le monde ne peut pas être retiré des affaires...
— Comme moi, pas?
— Bien sûr. Tu es étonnante!... Ah! tu en as de la chance! A vingt-cinq ans, indépendante, divorcée, c'est-à-dire presque veuve...
Jacqueline essaya une moue attristée, un silence gros de chagrins. Mais son regard n'avait rien de la femme incomprise...
' — Plains-toi!... fit Marthe. Un homme sans aucune valeur... Je veux dire sans qualités, car pour des valeurs, il en avait, heureusement!.,. Tu as une bonne petite pension. Ta grand'mère élève le bébé...
— Oh! je ne me plains pas. Et, pourtant, après une expérience pareille...
— Qu'est-ce qu'il te faut de plus? Tu es à l'aise, jeune, jolie. Et tu es libre! Tu peux voir venir...
— Eh bien, et toi, chérie? C'est ton portrait, ça.
136 JEUiNES FILLES
— Oh! moi...
— Toi?
— Rien, toujours la même chose. Tu connais l'antienne...
— L'argent?
Marthe donna un léger coup d'éventail, sur le bras potelé de Jacqueline.
— Et puis, ce n'est pas le moment !
— C'est toujours le moment de se confier à son amie, quand on a de la peine... ou des en* nuis... Est-ce que le baron vous aurait refusé?... Je suis là.
— Tu es gentille. Non, il n'a pas refusé. Au contraire.
— Alors?
— Oui, nous sommes tranquilles, pour quinze . jours... Vois quelle drôle de fille je suis. J'ai l'air de ne me soucier de rien, et au fond je crois que je ne m'émeus pas de grand'chose... Eh bien, à la longue, cette vie de désordres, de hauts et de bas, de lutte quotidienne m'est devenue odieuse. Cette chasse au mari me dégoûte...
— Délicieuse comme tu es, et intelligente, je suis sûre que tu trouveras quelque brave cœur...
— Quand ils ont de l'argent, ils ont rarement
du cœur. Et quand ils n'ont pas d'argent, ils font comme moi, ils en cherchent. Voilà. Je suis lasse de ce mensonge perpétuel, de cette comédie avilissante... On nous croit riches. L'ancienne renommée... Et puis la raison sociale qui subsiste sur le fronton de la banque, rue du Helder... Dangé-Meyerlein... Mais tous, quand ils apprennent que la banque, c'est le baron tout seul, et que nos rentes, ce sont de pauvres épaves d'un capital... évanoui... Non, il faut voir leur tête. Ça fait le troisième.
— Mets-toi à leur placel...
— Évidemment. Je suis mal venue à les juger.
Puisque je ne fais pas autre chose. Il est vrai que j'ai cette excuse : je ne suis pas un homme. Je n'ai ni bras musclés, ni éducation virile. Mes seules armes, pour me faire ma place dans cette société jalouse, où la femme est tenue pour rien, tant qu'elle ne dispose pas de tout, c'est ma coquetterie, ma légèreté, mon infériorité de femme. J'en use, qu'est-ce que tu veux!... J'en abuserais que ce serait encore justice.
— Je suis tranquille. Tu finiras par là.
— Dieu t'entende!... Et ce qu'il y a de plus comique, ou de plus navrant, dans tout ça, c'est que je suis faite, comme toutes les autres, pour
138 JËUINËS nULES
une existence bien unie, bien droite.-, foncièrement honnête...
— MaiB tu l'es, Marthe, beaucoup plus que tu,. .
— Que je ne parais!... Tu vois. Toi aussi, tu me condamnes... à l'apparence, — à perpétuité. Eh bien, chérie, c'est ce qui m« chagrine, c[uand j'y pense... Oh! je n'y pense pas souvent, c'est vrai.... Et puis, qu'y faire? c'est comme ça.
Affectueusement, elles se regardèrent. Un élan les jetait aux bras l'une de l'autre. Elles échangèrent un long baiser. Elles s'aimaient bien, et pourtant elles n'avaient pas été tentées, ni l'une ni l'autre, dans cette confession imprévue, d'aller jusqu'aux confidences dernières... L'image et le nom de Jacques était au fond de leurs pensées. Pour Jacqueline, c'était comme une jolie fleur sèche, au coin poudreux d'un herbier. Et pour Marthe, c'était sa vie même, épanouie en secret et lumineux espoir... Mais à aucune des deux l'idée d'en parler n'était venue. Jacqueline par une sorte de pudeur, puisqu'elle estimait que Jacques, dorénavant, n'appartenait plus qu'à Marthe. Et Marthe par un obscur besoin, irraisonné, de ne se confier à personne, surtout à Jacqueline... Le timbre électrique, d'une vibration impérieuse, les sépara.
Meyerlein, presque aussitôt, parut.
A là vue de Marthe, il s'empressa. Il avait belle mine, avec ses perles sur sa chemise molle et ses escarpins d'un vernis neuf, comme ses moustaches et sa mèche soigneusement ratissée.
Marthe ne vit plus qu'elle, sur le crâne luisant.
— Bonsoir, baron... dit-elle, en retirant au baisemain ses doigts nerveux. Il y avait des éternités...
— C'est ce que je mereproche,en vous voyant si belle!
— Gomme vous êtes devenu galant !
— Devenu est dur.
Ses yeux papillotèrent. Le cou long et frais, les épaules rondes...
— Quel joli décolleté! Savez-vous que vous êtes à ravir, ce soir, et que si j'étais un jeune homme...
— Eh! mais!... s'exclama Jacqueline.
Et Marthe :
— Une déclaration, alors?... Heureusement, voilà maman...
Insolente, elle tournait le dos, allait au-devant de Mme Dangé :
— Qu'est-ce que tu fais donc, Marthe? On te réclame.
— J'écoutais le baron.
— Il est en voixl railla Mme Lanfray. Et toutes deux se sauvèrent en riant.
Mme Dangé déclara :
— Elles sont folles !
Elle désignait un siège :
— Voulez-vous?
Meyerlein, docilement, s'assit.
— La folie est de tous les âges!... Mais elle a le leur. Ah! la jeunesse!... C'est charmant, ça réchauffe!
— Oh! oh! Gare aux mineures, baron!... Ce ton-là peut mener loin...
Meyerlein sourit mélancoliquement :
— Heureusement que vous êtes là, chère amie, et moi surtout... avec mes cheveux... trop noirs. Comment ne point se souvenir que Marthe est tout à fait majeure... Vingt-trois ans, n'est-ce pas?
— Quelque chose comme cela... Les dates, tout ce qui est chiffres, moi, vous savez... Je suis brouillée avec le calcul...
— Bah! je compte pour vous...
Elle dressa un panache interrogateur :
— Eh! oui, puisque vous me faites l'amitié de compter sur moi... Et, à ce propos, chère amie,
laissez-moi vous remercier d'avoir fait fonds, aujourd'hui encore, sur l'affectueux dévouement, sur le fidèle souvenir de votre vieil ami...
— Baron, murmura Mme Dangé, gênée...
Elle sentait sa rancune ramollie, c'était un
brave homme, au fond. Et qui sait, peut-être Marthe s'était-elle alarmée unpeu vite?... Meyerlein avait eu trop d'affection pour elle-même, et lui marquait encore trop de sympathie, pour qu'à l'insu de la mère, il prétendît retrouver dans la fille...
— • J'avais un remords, après votre départ, continuait Meyerlein. Celui de ne pas vous avoir assez remerciée de votre confiance... Oui, j'aurais dû vous reprocher de faire si rarement appel à la mienne. J'espère que vous voudrez bien vous • le rappeler toujours, à l'occasion...
Il baissa la voix, avec une nuance de galanterie très tendre :
— ... comme autrefois.
Mme Dangé, rassurée, résolut néanmoins d'achever l'épreuve. Ne servît-elle qu'à dissiper, complètement, ses doutes...
— . J'espère, au contraire, mon cher ami, confia-t-elle gravement, n'y être plus obligée, jamais...
m JEUJSES FILLES
— Vraiment? concéda Meyerlrin, incrédule.
— Eh! oui. Nous touchons au port. Vous voyez Marthe?
Elle le surveillait, attentivement, ne put se méprendre à un tic soudain, qu'elle connaissait bien. Meyerlein, aux minutes d'émotion, avait un petit tremblotement de la lèvre inférieure. C'était la brèche de ce visage durci, impénétrable comme un mur, où les yeux mêmes semblaient de pierre.
Ils s'étaient levés. A travers la baie du grand salon, Meyerlein aperçut Marthe entourée de jeunes hommes. Il constata, avec un faux calme :
— Je la vois. Elle embellit beaucoup.
— N'est-ce pas? C'est un épanouissement. Et je suis sûre que dès qu'elle sera mariée...
La lèvre tremblota plus fort, dans la face im- • passible :
— Mariée? Qui vous presse?
— Vous ne voulez pas que je la marie?
Il y eut quelques longues secondes de silence. Elles se creusaient, entre eux, comme un fossé. Leurs pensées se pénétraient, sans se répondre : « Pourquoi dissimulerais-je, puisque vous avez lu en moi plus clair que je ne faisais moi-même? disait le regard perplexe de Meyerlein... Et pour-
JEUNES FÏLLES Ui
quoi semblez-vous m'en vouloir de cette inconsciente évolution?... En reportant sur Marthe un peu de la tendresse et de Padoratîon que j'eus pour vous, n'est-ce pas encore un culte que je rends à celle que j'ai aimée... Votre fille n'estelle pas un peu de vous-même, de votre pensée, de votre âme?... Ce n'est pas une cessation, c'est un prolongement d'hommage. Et puis, qu'y faire?... Je subis, je suis emporté..- Qui résiste à la force du destin. »
Et les yeux de Mme Dangé disaient : a Ingrat, arez-vous si vite oublié?... Faut-fl que je me voie signifier, si brutalement, que tout sentiment profond est mort entre nous?... Nous avions, d'un commun accord, renoncé à le vivre, mai»
je croyais à sa latente puissance et à sa survie... Et pourquoi avez-vous manqué de confiance? pourquoi ne m'avez-vous pas donné cette preuve d'amitié suprême, de me découvrir votre âme, de m'avouer votre secret?... Qui sait, je vous aurais aidé à vous convaincre de votre erreur, à vous montrer l'impossible... »
Mais le muet colloque les laissait incertains, gênés, face à face.
Le baron dit enfin, d'une voix altérée :
— Vous avez quelqu'un?
iU JEUNES FILLES
S'ils avaient pu se parler longuement, peutêtre, sans doute même, le malentendu se fût-il dissipé? Ils se seraient pris par la main, se seraient attendris, sur Marthe, et surtout sur euxmêmes. Mais trop de pensées s'embrouillaient, s'exaltaient en eux, qu'il eût fallu calmer, démêler, une à une... Ne pouvant s'entendre, comme ils y étaient prêts, ils se sentirent d'autant plus séparés, presque haineux.
— Quelqu'un ? s'écria méchamment Mme Dangé... Mais regardez donc!
Le baron, maussade, assura son monocle :
— Qu'est-ce que c'est que tout ça?
— Attendez donc?... D'abord, ce vieux, qui arrive, et qui salue...
Elle montra un monsieur, de quinze ans plus jeune que Meyerlein... Attrape!... Homme corpulent et chevelu, et dont la boutonnière s'ornait d'une brochette décorative.
— Un diplomate d'avenir... Très riche... Un nom en oie... D'Ormoie!
— Après?
— Le comte Cœuret... Jean Lafaille, le fils du notaire...
— Après?
— Le prince Orionsky. Une grande maison...
— A vendre?
— Le docteur Savenay...
— Je connais!
Meyerlein se mordit la lèvre... Lafaille, Savenay. Vraiment? Cela devenait plus sérieux...
Est-ce que Marthe lui échapperait, au moment même où il croyait voir se rétrécir le cercle?... Mme Dorly, à ce moment, parût. Il eut un rapide serrement de cœur... Le visage de Mlle Dangé s'éclairait d'un rayonnement brusque. Elle laissait en plan ses prétendus admirateurs, allait au-devant d'un arrivant invisible, que, du seuil, Meyerlein nomma :
— Jacques, n'est-ce pas?
Et il songea : « J'en étais sûr! »
— Vous permettez, cher baron. Je vais serrer la main de mon amie.
Derrière Mme Dorly, Jacques, très en beauté, parut. Meyerlein demeurait seul, désemparé.
Par la démarche quelque peu ostentatoire de Mme Dangé, comme par l'élan irréfléchi de Marthe, il connaissait, amèrement, que le péril était là, si une instinctive douleur, trop violemment déjà, ne l'en eût averti.