QUATRIÈME PARTIE
Le soleil de mai illuminait, d'une lumière oblique, la vaste pelouse bordée de massifs d'arbres. Çà et là, des blancheurs de statues s'y dressaient, à côté des corbeilles fleuries, roses, jaunes et rouges. Par ses quatre grandes portesfenêtres ouvertes, le salon baignait dans la splendeur de l'après-midi finissant. A la chaleur* de l'été proche, se mêlait encore un peu.de la limpidité printanière, sensible à la fraîcheur dès feuillages, à la subtilité de l'azur.
Une porte, du côté des appartements, s'ouvrit. Un valet de chambre, en sobre livrée, parut, précédant Jacques et Mme Dorly.
— Ni monsieur, ni M. Pierre ne sont encore là, mais ces demoiselles sont au fond du parc. J'ai
Tordre de les prévenir. Si madame et monsieur veulent bien se donner la peine d'attendre.
Mme Dorly condescendit, d'un signe de tête important. Tous deux regardaient le domestique «'éloigner, en hâte. Le gravier criait, sous les «emelles larges.
— Tu vois, nous sommes les premiers, reprocha Jacques.
Elle eut un clin d'œil.
— Tu vois bien qu'on nous attendait?...
J'aime mieux ça, d'abord 1 Tu pourras parler à Mlle Savenay, seule...
Quatre heures sonnèrent, à un grand cartel Régence qui élançait, au-dessus d'un socle en vernis Martin, ses bronzes rocailleux et sa caisse luisante.
— C'est ridicule, reprit Jacques. Les invitations portaient la demie. Et l'on ne goûtera qu'à oinq...
— Bahl en voisins...
Elle s'assit, avec satisfaction, dans une lourde bergère de bois doré et tapisserie.
— Cette maison me plaît. Ça a grand air.
Jacques jeta un regard circulaire. Oui, pas mail
"Ces Gobelins, avec leurs personnages héroïques, ces tableaux de l'École française, ces bibelots
dont le moindre valait vingt-cinq louis .. Et ce petit coin-là, avec le piano à queue, le divan bas et la table à ouvrage... Gentil. Mme Dorly, calée dans le profond coussin de plumes, proféra : i
— Les fauteuils sont bons!
— Tu as déjà l'air chez toi, ma parole.
Elle prit un air entendu :
— Mais... cela viendra peut-être plus vite que nous ne pensons.
- Jacques s'enquit, sceptique :
— Qu'est-ce qui te fait croire?
— Rien... rien... Mes yeux...
. Elle tâta, sur l'accotoir, la trame grenue de la manchette.
— C'est du vieux Beauvais, ça n'a pas de prix... Ici, au moins, on sent un luxe de bon aloi, solide...
— Je sais, je sais. Ferneilles, les mines...
— Oui I Et ça ne paye pas que de mine.
Jacques ne la laissait pas achever :
— Un gage!
Elle s'excusa :
— J'ai tort!
— Tu avais promis de n'enplusparler, jamais.
— J'y pense toujours... C'est comme- chaque fois^que je revois Mme Dangé, nous avons beau
être tcès correctes, ça me donne un coup. A elle aussi, j'en suis sûre.
' — Quatre mois de ça 1 Et Ton dit que les femmes n'ont pas de suite dans les idées!... II. est vrai que, Mme Dangé et toi, vous n'êtes pas ^ des femmes. Vous êtes des mères... Regarde! Moi... Et Marthe même... Est-ce que nous avons Tair d'y songer seulement, quelquefois?... Nous faisons une excellente figure. Ça vaut mieux qu'un mauvais ménage!:.. Tout ça, fft! C'est de l'histoire ancienne. C'est oublié, radicalement. -
Elle s'attendrit^ . * .
-— Comme c'est beau, la jeunesse!
— Je t'écoute! Et comme, avec ça, personne ne s'est douté de rien...
f — Tu supposes?
— J'espère.
Elle murmura :
— Oui... Plus de danger.
— Tiens! un mot... Et bon, ma foi!
Mme Dorly sourit :
— Tu ne seras jamais sérieuxd.,. Et pourtant, mon petit, il s'agit de l'être, maintenant... Tu as le vent en poupe... Il n'y a plus qu'à diriger la barque..,
j • — Tu es si sûre que ça, toi, de la direction?
*-- Pas d*erreur, cette fois!... D'abord, ouï, je^uisjsûre que Geneviève a huit cent^mille francs de dot..» Et deux ou trois fois autant à revenir.
Jacques eut un sifflement respectueux. Elle appuya :
— Parfaitement I
^- Tu ne m'avais jamais dit cela d'une façon aussi précise.
^ — Je ne le sais, exactement, que depuis peu... Et toi-même, jusqu'ici, tu ne semblais pas très disposé... Enfin, autre certitude... Elle t'aime.
— Tout cela, évidemment, n'est pas à négliger.
— Le dernier point, surtout. Car c'est de lui que dépend le reste.
Jacques concéda :
— Mon Dieu, il est certain que je ne lui déplai$ pas...
Elle triompha :
* — Qu'est-ce qui avait raison?... Qu'est-ce que je te disais, il y a un an?... Tu te rappelles : « Geneviève est charmante, c'est un très beau parti... »
•r— Oui, oui! le tout, pour moi, était de le prendre. Car je dois te dire une chose, petite mère... t
Sa voix se fit grave :
— Ce n'est certes pas sur la seule préoccupation de la dot que je me déciderai.
— Mais puisqu'elle t'aime!
— Oui, c'est autre chose. Du moment qu'elle m'aime...
— Tu l'aimeras! L'amour appelle l'amour.
Tu l'aimes déjà, à n'en point douter!
Il se consulta :
— C'est bien possible. Je le crois, au fond.
Elle est très douce, elle a de beaux yeux, quand on a pris l'habitude de chercher à voir ce qu'ils -pensent... Et un teint délicat, très délicat... Oh! la vérité, c'est que si toutes lesperfectionsétaient de ce monde, j'aimerais mieux qu'elle fût un peu moins... un peu plus... enfin, là, c'est toujours «ne planche 1
— De salut! Épouse d'abord... Nous verrons bien, après. Je suis sûre que tu seras très heureux. L'essentiel, en ménage, est que les grands intérêts, les convenances sociales s'emboîtent. On se fait au reste. La sympathie, cela vient ensuite... Je veux dire que cela vient, tout seul... Et puis, il y a les enfants. Voilà l'important!... Aie tout de suite des enfants... C'est le vrai lien de chair, le seul solide... Mais un mariage comme
celui-là, ce serait une bénédiction, tout simplem^t. Et ce ne serait que justice, d'ailleurs. Trompés comme nous l'avons été... La providence nous devait bien cette compensation, vois-tu?
— Hum! Tout cela demande réflexion. Chi va piano...
— ...va sano. Exact. Ahl l'emballement, on ne m'y reprendra plusl
— Chut!... dit Jacques, en désignant la porte par laquelle ils étaient entrés, quelqu'un.
Mme Dorly fit face, avec un sourire aimable»
Il s'élargit encore :
. — Le docteur!
Pierre Savenay, son canotier à la main, et^ sous le bras, une serviette gonflée de livres^ s'avançait avec empressement :
— J'arrive de Paris. Tenue de travail, ous m'excuserez... Comment! on vous laisse seuls...
— Nous étions en avance. On est allé prévenir ces demoiselles.
— Elles sont au fond du jardin, dit Jacques*
. — Ahl oui, le tennis?... Mais vous savez le
chemin! Voulez-vous que nous allions au-devant
d'elles? Je me fais un plaisir de vous accompa-
gner..*
<' — NousnevoudrionspaSjS'excusaMmeDorly.
■"* — Jusqu'à mon laboratoire, au moins I G*ést sur la route.
— Allons, dit-elle.
Pierre tapa gentiment sur l'épaule de Jacques : ^ — Vacances, alors?
— Vacations seulement. Je travaille. - — Votre thèse?
— Oui, « l'Amour, dans le code... »
— Ça, au moins, remarqua Pierre, c'est nouveau. Gar, s'il y a une chose dont le code s'était assez peu soucié jusqu'ici, e'^t bien celle-là...
Ils devisaient amicalement, tout en marchant. Pierre, dont les préventions instinctives contre les Dorly avaient été si fortes, tant qu'il avait cru à des projets d'avenir entre Jacques et Hé* lène, était, petit à petit, revenu à des sentiments meilleurs. Certes, Jacques était la paresse et l'insouciance mêmes, et cette incurie choquait toujours un peu l'esprit sérieux, l'application du docteur... Mais comment dénier à ce bon garçon des qualités de gaie humeur et d'esprit, d'élégance sans façon? Pierre en avait subi, lui aussi, à la longue, la contagion. A son insu, il avait trouvé Jacques supportable, du jour où
celui-ci avait cessé de s'occuper d'Hélène, et, depuis, il s'était accoutumé.
•"Mais la grande raison de son indulgence, c'était de seutir^à quel point Geneviève subissait ce charme, dont lui-même ne se défendait plus. Aveugle en son propre cœur, Pierre était clairvoyant en celui de sa sœur. Prévision et cécité qu'expliquait, également, sa sensibilité trop fine. Son timide orgueil l'empêchait de se déchiffrer, ou bien, s'il y tentait, ne servait qu'à obscurcir et brouiller davantage. Au contraire, avec la délicatesse de son affection fraternelle, il lisait, comme à livre ouvert, dans les plus secrètes pensées de Geneviève, si repliée qu'elle fût, dans une sorte de pudeur jalouse. Car tous deux, de l'âme maternelle, avaient hérité la même impressionnabilité rêveuse, la même façon aiguë de sentir, c'est-à-dire de souffrir.
Pierre avait d'abord plaint Geneviève. A supposer que Jacques un jour l'aimât, serait-elle longtemps heureuse?... Une à une, il avait suivi, observé, toutes les petites crises sentimentales à travers lesquelles grandissait, chez sa sœur, la force de la hantise unique... Comment résister à l'amour, à cette possession de tout l'être, à ce venin qui s'infiltre en vous, malgré vous, et
jusqu'au plus profond?... Puisqu'elle ne pouvait entraver son destin, qu'elle y trouvât le moins de douleui's, le plus de joies possible!..* Elle était si gaie, les pommettes roses, les yeux illuminés, à la moindre attention de Jacques. Un. mot, un regard, la transfiguraient, comme d'un coup de baguette.
C'est ainsi que Pierre en était venu à se montrer reconnaissant de l'attitude nouvelle de Jacques, vis-à-vis de Geneviève. Peut-être, après tout, que, n'ayant à se soucier de rien, qu'à se laisser aimer, et vivre, il ferait un bon mari, comme il ferait, à coup sûr, un agréable beaufrère...
Pierre appréciait moins Mme Dorly. Il flairait, sous l'amabilité plus voulue, une âme involontairement plus âpre. Mais qui sait?... Sa fièvre matrimoniale tombée, peut-être feraitelle, comme la plupart des mamans, lorsqu'elles ont renoncé à être des femmes, une excellente grand'mère?... Cette idée l'attendrit. Elle le réconciliait un peu avec la grosse personne, à l'imaginer penchée sur le berceau, où un petit être vagirait, qui serait un peu de la chair et de la pensée de sa sœur, d'eux tous, les Savenay...
Une seule chose, dans l'instable humeur de
"Geneviève, Tétonnait. Coin obscur que sa sollicitude ne parvenait pas à éclairer, parce qu'une tierce personne était en jeu, dont l'intervention brouillait tout. Geneviève, depuis quelque temps, marquait une animosité assez vive, contre son amie. Pourquoi?... Et que pouvait-elle reprocher à Hélène?
Il évitait de s'y appesantir, crainte d'y trouver, pour lui-même, de nouveaux sujets de trouble.
Ils étaient arrivés, tout en causant, devant des bâtiments neufs, dont les hauts murs, chaînés de briques, rappelaient l'architecture sévère du logis principal, la vieille demeure Louis XIII. Construit en bordure du parc, sur la route de Bellevué à Issy, le laboratoire, masqué d'épais ' massifs d'arbres, était invisible, du château.
— Je ne vous propose pas d'entrer, dit Pierre... Vous avez mieux à faire 1
Il sourit, d'un air fin, qui tomba comme un baume, sur l'espérance du cœur maternel.
— Pourtant, fit Mme Dorly, bien que je n'entende pas grand'chose à ces arcanes, je vous demanderai un jour de m'initiera leurs beautés... On ne parle que de votre dernière communication à l'Académie des sciences. Il paraît que
VOUS êtes sur le chemin d'une grande décou^ verte...
Pierre s'en défendit, avec une modestie sincère :
— Je crains bien de rester en route... Ce n*est pas une raison pour que vous en fassiez autant..* Par làL.. vous savez, Jacques, l'allée des Ormes et le potager, vous^^êtes au. tennis, en deux minutes. A tout à l'heure.
Il cherchait sa clef, poussait la porte. Oa entrait à même dans une immense pièce, aux murs nus, et où un grand jour calme tombait, d'une monumentale verrière. Un âtre encadré de cuivres, avec des chenets féodaux, étalait, sous une haute cheminée, la vive blancheur de ses faïences. C'était la seule note gaie de ce solitaire lieu d'étude, où, dans des 'armoires, sur de longues tables vitrées, sur des tablettes au mur, s'espaçaient les appareils de travail et d'observation : autoclave, microscopes, étuves, verreries effilées ou ventrues, de toutes grandeurs et de toutes sortes, bocaux pleins de liquides colorés, où bouillonnaient les infectieuses cultures.
De hautes bibliothèques faisaient pendant à la cheminée. Tout ce qu'avait écrit la science hu-
maine sur la tuberculose, cette mystérieuse maladie qui demeure l'un des grands fléaux dépopulateurs, sommeillait là, en rangs serrés. Livres, traités, brochures, tout un amas énorme de labeurs, qui témoignait du magnifique effort de la pensée, contre le rongeur infinitésimal, la bactérie victorieuse encore.
Que de soirs exaltés Pierre avait passé là, courbé sur ces pages, sous la lumière paisible des ampoules. Les petits fils de platine, resplendissants d'énergie, lui donnaient espoir, chaque fois qu'il relevait la tête. L'électricité, cette pror digieuse force naturelle, l'homme ne l'avait-il point captée, domestiquée? N'avait-il pas dégagé, du néant, cette lumineuse loi?... ses bouleversantes conséquences?... Pourquoi n'arracherait-on pas, au mystère, d'autres secrets encore? Pourquoi n'arriverait-on point, chaque jour, davantage, à purifier, des germes destructeurs, les sources sacrées de la vie? Et minutieusement, longuement, sans se décourager jamais, il examinait, avec ses puissantes loupes, les déiîompositions sans fin, penché sur les bocaux et les tubes.
Il posa sa serviette sur une table, jeta un coup d'œil autour de lui. La pièce lui sembla hostile,
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déserte. Souvent, depuis quelques mois, il avait éprouvé cela. Ce laboratoire, où il avait connu des heures si pleines, lui apparaissait vide, on y respirait un air d'asphyxie. Il fit quelques pas, il s'y sentait comme étranger... Une glace, audessus d'un lavabo, lui renvoya son image, l'attira. Il s'y vit petit, avec ses épaules voûtées, le regard triste sous le lorgnon, la bouche creusée d'un pli amer, et ces fils blancs, toujours plus nombreux, dans la maigre pointe de sa barbe... Ahl certes, il ne ressemblait que de loin au beau Jacques!
« Qu'est-ce que j'ai? se dit-il. Est-ce l'idée du bonheur du prochain qui me rend soudain aussi amer?... Et pourquoi est-ce que j'étouffe, ici? »
Il retourna à la porte, l'ouvrit grande. Le jour tiède et vert du parc entra, dans un vivifiant souffle.
— Et celle-là, dit-il.
Une autre porte s'ouvrait, en face, sous la verrière. Il repoussait le double vantail, qui formait volets, sur un large balcon. Onsurplom»
bait, de là, les lacets de la route, la fuite du coteau, vers la berge. La coulée d'argent du fleuve, un grand pan d'azur que bornait, à l'horizon
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vaporeux, l'étendue de Paris, apparurent, dans l'air doré du soir. Il respira.
Mais le poids était toujours là, sur sa poitrine. Il essaya d'ouvrir un livre, de manipuler quelques fioles... Tout l'ennuya. Il avait beau vouloir se le cacher à lui-même, faire effort : sa vie n'était plus ici, avec ses étuves et ses livres. Dehors 1... Pourquoi ne pas se mêler davantage à l'existence, à la joie des uns et à l'indifïérence des autres? Ce perpétuel combat intérieur, à la longue, était malsain.
Il retourna au miroir, se sourit, tristement. La voix de son doute lui chuchota :
« Pourquoi ne pas te résigner? Elle ne t'aime pas, elle ne t'aimera jamais. »
Avec une vivacité d'enfant, qui était touchante chez ce savant, cet homme plus vieux que ses trente-cinq ans, il tira d'un petit portefeuille, enfouie dans une poche secrète, une photographie qu'il contempla, longuement.
C'était un instantané d'Hélène.
Une mfitin posée sur son épaule, à lui, elle riait, de tout son grave et doux visage... Loin d'elle, face à face avec la chère image, il était brave, éloquent. Il criait, d'un élan, les mots qui, présente, lui expiraient aux lèvres. Unsot amour-
propre, farouchement, le faisait muet, ou bien il épanchait son regret en taquineries presque amères, en ironies dont elle se fût blessée, si à la longue elle n'en avait découvert la secrète cause. Elle n'en souffrait pas moins, gardant avec fierté sa distance : un abîme de fortune était entre eux; ce n'était pas à elle à le vouloir combler! Réserve à laquelle Pierre, dans le don entier de soi, ne songeait même point, et dont il cherchait la raison dans une froideur que, ne s'expliquant pas, il s'exagé* rait à plaisir. Il était de ces amoureux dont l'amer délice est de creuser, d'envenimer leur plaie.
Avec dépit, il s'arracha à sa contemplation^ Il remettait la relique à sa place, contre son cœur, qu'elle ne quittait pas. Machinalement^ il se dirigea vers le balcon; cette irruption d'espace et de soleil maintenant le fatiguait. Il allait clore, quand, suivie d'un tourbillon de poussière, une grande auto rouge apparut, assez loin sur la route en contre-bas. II! reconnut les trois femmes emmitouflées, dans le fond.
— Tiens! les Dangé avec Mme Lanfray...
La voiture passait, à toute vitesse, sous le
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balcon. M. Savenay et Meyerlein occupaient les strapontins.
Pierre se souvint que son père devait déjeuner avec le banquier et Perratin. Une grosse affaire d'emprunt étranger, à laquelle Meyerlein avait intéressé le conseiller d'État, pour que son ami le ministre s'y intéressât... Si peu sympathique que lui fût Meyerlein, Pierre refermait en hâte. S'il allait saluer ces. dames?... Il se raccrocha à cette diversion. Il reverrait Hélène, bien assez tôtl
— Je vous conduis au tennis, mesdames?
Quand il les avait abordées, au sortir du grand
salon, Meyerlein et Savenay venaient de les quitter.
— Par ici, baron! disait M. Savenay, en traversant la salle de billard. Nous serons mieux pour achever de causer dans mon cabinet de travail. Et pendant que ces dames se cherchent.. •
Il montra, d'un geste vaste, la pelouse et les épais massifs, par delà le vert tapis, où les tuyaux d'arrosage épanouissaient, de loin en loin, leurs nappes d'eau pulvérisée, comme des bouquets diamantés.
' — Vous croyez qu'elles se retrouveront?
M* Savenay s'écria, admiratif :
— Avec un guide comme Mlle Marthe!
— C'est vrai, dit Meyerlein.
Pensif, il admirait l'élan du jeune corps, l'alerte démarche dont chaque pas lui répondait en plein être. AhL pourquoi ne voulait-elle pas?... Voudrait-elle jamais?
— D'ailleurs, je vois Pierre avec elles, acheva M. Savenay. Passez donc...
Avant de pénétrer dans le cabinet de travail, tous deux jetèrent, du côté du parc, un dernier regard. Leur vie était là.
« Marthe 1 Marthe!... » songeait tristement Meyerlein.
Et M. Savenay, heureux, pensait :
« Geneviève! Pierre!... » Une joie très douce l'emplissait, à l'idée de l'avenir.
Son cœur de père avait tout deviné.
* Ce que son fils avait saisi, du sourd débat de Geneviève vis-à-vis de Jacques, n'avait pas plus échappé aux yeux perspicaces de M. Savenay que ce que Pierre n'avait su démêler, en son propre cœur, vis-à-vis d'Hélène. Sans arrièrepensée, le vieillard acceptait ces jeux inévitables du sort. L'union du frère, de tous points irréprochable, balancerait ce que pouvait avoir d'un
peu moins rassurant, celle de sa sœur... Le bonheur était-il jamais complet? Et puis n'était-on pas assez riche, la maison n'était-elle pas assez grande pour quatre, sans compter les chers petits, ceux qui viendraient?...
Les visiteuses s'engageaient, avec Pierre, au plus court, sous le couvert qui, par le laboratoire et le potager, menait au tennis. Hélène et Geneviève débouchèrent de l'autre côté. Bleue et jaune, leurs'robes s'opposaient en se fondant. Elles avaient suivi l'allée des sapins, plus longue, riiais beaucoup plus ombragée. Un ruisselet la bordait, avec son frais murmure.
Geneviève, la première, fut sur le seuil du salon. Elle s'arrêta, désappointée :
^* Personne!
— Nous nous serons croisées en route. Elles ont pris à gauche et nous à droite.
— Tu vois, dit Geneviève, nerveuse. J'avais raison. On vient toujours par le potager.
— Pas avec ce soleil !
— Retournons!
— Pour les manquer encore?
— Attendons, alors!...
Elle s'assit, lasse, sur le divan, prit sa glace à main, sur la table à ouvrage :
— Je suis rouge! C'est très vilain, avec le bleu.
— Rose, seulement. Et c'est très joli»
— Nous avons marché vite.
Hélène sourit :
— Ti^ès vite.
— Pourquoi ris-tu? demanda Geneviève agressive. Qu'est-ce que tu penses?
— Je souris. Il y a une nuance.
— Tu te moques, tout de même!... Tiens, ce n'est pas gentil. Tu ne m'aimes plus, d'abord. Il y a toujours, maintenant, entre nous comme un sous-entendu...
— Qui est-ce qui sous-entend? demanda Hélène, franchement,
— Toi!
— Ça, ça s'appelle l'offensive. C'est la meil*' leure manière de se défendre.
— Dame! Quand on vous attaque.
Hélène s'éventa, doucement, de son écharpe lamée de vermeil :
— Bien manœuvré. Voilà que je vais avoir tous les torts! Sais-tu que tu deviens redoutable?
— Ohl je suis à bonne école!
— Ce n'est pas de la mienne que tu parles?
— De laquelle serait-ce?
— That is the question^ disait Annie.
Geneviève se butait :
— C'est de l'anglais. Je ne comprends pas.
Sois claire.
— Soyons claires.
Hélène n'était pas fâchée de cette petite causerie. Elle s'expliquait mal le changement de Geneviève, ces manières embarrassées, ces bouderies coupées de boutades... C'était bien assez de se heurter à la sauvagerie de Pierre, sans avoir à supporter encore, et sans motifs, la mauvaise humeur de la sœur!^Elle la^supportait cependant, avec son inaltérable douceur, un sourire toujours égal. Elle devait trop à Geneviève pour lui en vouloir. Mieux valait'confesser, consoler cet ombrageux chagrin!
— n te plaît, fit-elle, de m'accuser de toutes sortes de vilaines choses : ingratitude, cachotte-
ries... Je dis que je n'accepte pas le reproche.
— Parce qu'il est mérité?
Hélène lui prit la main.
— Écoute, Geneviève, Les sous-entendus, passe. Ce n'est pas méchant. Une taquinerie, tout au plus. Et encore tu n'y trouverais, si tu allais au fond, que de la tendresse, une tendresse un peu inquiète, mais ardente, et surtout ne se souciant que de toi, de toi seule... Mais je vois qu'il y a pis. Un malentendu!... Et cela, c'est comme les abcès... Celapeut devenir grave, quand ce n'est pas soigné à temps. Réponds. Que veuxtu dire au juste?
Geneviève, qui, dès les premiers mots, avait retiré sa main, jeta résolument :
— C'est toi qui l'auras voulu. Écoute! Depuis quelque temps, tu as bien changé avec moi. Tu n'es plus la même.
Un pli barrait le front têtu.
— Tu t'imagines, fit Hélène.
— Oh! non, je sens bien...
— Bien mal !
— On dirait que tu as une espèce de rancune qui n'ose s'exprimer, mais qui parle, tu as beau faire... Oui, jusque dans tes phrases les plus simples, jusque dans tes silences!
Hélène eut pitié de cette irritation; Geneviève était, comme son frère, de la race des tourmentés. Plus ils souffrent, plus ils veulent souffrir.
— De la rancune?... Moi! Laquelle, voyons, laquelle?
— Ahl voilà!
Geneviève la bravait d'un méchant regard-:
— Tu dois bien le savoir.
, — Je te jure!... C'est absurde!... Regardemoi encore...' Jacques?
Geneviève détourna les yeux, s'absorba dans un silence maussade. Hélène s'écria :
— Ah! pauvre chérie!... Je devine. Gomment, c'est si grave que cela!... Viens, viens près de moi. Du moment que tu as ce soupçon, il faut être franche jusqu'au bout. Parle !
Geneviève s'exaltait •:
— C'est cela! Tu voudrais te donner, comme toujours, de belles allures de générosité... Tu voudrais me faire croire que tu n'exerces pas sur moi une surveillance, une tyrannie de toutes, les minutes!... Tu voudrais me faire prendre pour de l'affection, pour un intérêt naturel, ce qui n'est... Oh! tu vas dire non, mais c'est inutile.., je sais!... Ce qui n'est que de l'orgueil blessé,
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'de Tamour- propre déçu... Pis encore, peut- •être.
— Achève. Tu ne peux pas me froisser, même •si tu le voulais.
— De la jalousie!... Oui, de la jalousie. Tu as aimé Jacques, et tu es furieuse de voir qu'aujourd'hui ce n'est plus toi, c'est... c'est... une autre
îqu'il aime!
Hélène plaisanta :
— A la bonne heure! Je vois que si jalousie il y a, nous savons maintenant où die niche.
— Jalouse, moi ! protesta Geneviève, d'un ton pincé... Et de qui, je te prie?... Je suis sûre, tu •entends, que M. Dorly n'a jamais eu pour toi d'autres sentiments que celui d'une bonne amitié. Il me l'a dit.
— J'entends bien. De l'amitié, une bonne amitié. Jamais vérité plus vraie n'est sortie de la bouche de M. Dorly. Et encore, bonne...
Elle se tut, amusée.
— Quel drôle de caractère tu as ! Cela a l'air de te laisser froide 1...
— Alors, toi, Geneviève, tu ne peux pas te figurer qu'on puisse rester calme à l'idée qu'un charmant homme, comme M. Dorly, n'ait pour
VOUS que de l'amitié?... Ça te semble quelque chose d'affolant?... Une catastrophe, cette supposition-là?
— Mais...
— Dis?
Geneviève rougît :
— Tu déplaces la question.
— Tu éludes la réponse.
— Moil fit Geneviève avec vivacité... Pourquoi me préoccuperais-je d'idées pareilles! Je sais bien...
— Tu sais bien?
Geneviève hésitait, troublée :
— Ah! non, tiens! Je ne sais plus... Tout à l'heure, quand je te croyais intéressée par souffrance d'orgueil, par... oui, pourquoi ne pas l'avouer franchement... par jalousie, à me contredire, à m'épier... j'ai bien pu dire, comme ça, en bravade, qu'il en aimait une autre, qu'il m'aimait, moi!... Mais, maintenant, que je sens qu'il m'a dit la vérité, que vous ne vous êtes jamais aimés, ma certitude s'en va... Non!
je ne sais pas s'il m'aime, s'il m'aime vraiment... comme il aurait pu, comme il aurait dû i'aimer, toi... Entièrement, sans arrièrepensée...
Hélène, émue de l'émotion de Geneviève, -questionna :
— Pourquoi moi?... Pourquoi sans arrièrepensée? . . .
— Parce que tu es plus belle, plus intelligente... Et puis, aussi ,j parce que... parce que...
Elle n'osait plus,^ effrayée moins de l'aveu même de son doute, ce doute cruel qui la ravageait, au cœur même de son amour.
— Parce que? dit Hélène, avec une affec^ tueuse pitié; .
Geneviève murmura, déchirée :
— Tu n'es pas riche!
Honteuse, elle s'abattit enpleurant surl'épaule de son amie, qui essuya ses yeux, l'étreignit :
— Cher, cher petit cœur!
Geneviève se dominait :
— Je t'ai fait de la peine, tout à l'heure.
Pardon! Mais à travers nos instants de gaieté, si doux, si fous, quand je ne pense pas, quand je me laisse aller, je suis par moment bien inquiète, va, et bien malheureuse- Hélène dit gravement :
— Comme tu l'aimes!
Et, malgré elle, se souvenant, elle'~redouta
Pavenir. Geneviève se confessait, à mots presses, heureux de jaillir :
— Oui, il y a longtemps!... Petit à petit... tu n'avais pas deviné?
— Si! mais j'attendais... L'amour, c'est comme les fleurs... On ne les fait pas pousser en les tirant de terre. Elles s'épanouissent toutes seule», à leur heure. Les moins hâtives sont les plus durables.
— N'est-ce pas? C'était fatal!... Oh! je me suis beaucoup raisonnée... Mais il est si beau, si spirituel!... D'abord, j'ai cru qu'il songeait ^à toi, puis à Marthe... Et je trouvais cela juste, je n'en souffrais qu'à demi. Et puis j'ai vu qu'il s'intéressait à moi davantage, et bientôt chaque jour un peu plus... Alors, je me disais : « Est-ce toi, est-ce bien toi, toute seule, ou ta fortune qu'il remarque?... » Et puis, je l'ai vu si simple, si cordial, si gai... J'étais déjà faite à ses galanteries. J'ai compris tout ce qui me manquerait, si ses soins, si ses attentions cessaient... Je me suis faite à lui, à sa présence, à sa tendresse... Je ne pouvais plus m'en passer. Je devenais, à l'idée qu'il pourrait en aimer d'autres, irritable, jalouse... Tiens! Mme Lanfray, un moment, j'aurais voulu la voir mortel... Pauvre Jacque-
line, ce qu'il s'en moque! Et puis, elle va épouser M. d'Ormoie, le diplomate... Oui, j'étais folle! A cette^idée-là, je suis foUe... En aimer une autre, tu comprends?... Plus jolie... plus riche peut-être!.-.
— Oh! plus riche...
— Cette sœur d'Annie, qu'on attend, par exemple... Eh bien, cette idée-là me fait moins souffrir, infiniment moins, que la peur de ne pas être à lui, de ne pas l'avoir à moi, vaille que vaille... Maintenant encore j'ai beau me dire : « Pauvre, t'épouserait-il?... » Quelque chose de plus fort en moi que ma pudeur, que ma dignité, se soulève, me crie : « Qu'est-ce que cela te fait, s'il t'épouse! »
— Il t'épousera, dit Hélène, avec une conviction dont elle s'efforça de voiler l'ironie.
Geneviève battait des mains :
— Oh! comme tu es gentille! Comme je suis contente de t'avoir parlé.
Hélène la baisa au front :
— Tu étais faite pour aimer, toi, tu es mar- <iuée!
— Oh! je sens bien que je souffrirai... souvent peut-être. Mais souffrir, est-ce que ce n'est pas une façon d'aimer encore?
JEUNES FILLES 2gî
— C'est même la plus répandue l Geneviève perçut, sous l'enjouement, une
mélancolie.
— Comme tu dis cela!
Hélène ajoutait, détachée...
— C'est un aphorisme... comme un autre.
Moi, tu sais, en ces matières-là.-
Geneviève eut une restriction malicieuse.
— Oui, je te connais 1 Mieux que toi-même, peut-être.
— Alors, ma chérie, reprit Hélène, tu sais d'avance ce que je vais te dire. Jacques..»
Elle hésita.
— Dis! Dis vite!
Hélène continua, posément :
— Jacques... j'ai causé avec lui assez pour être à même de le bien juger. Jacques t'aime, j'en suis certaine. C'est un tendre. Le tout était pour lui de s'aiguiller... dans une bonne voie..* Je suis tranquille. 11 ira maintenant jusqu'au bout, légèrement, doucement... Il est très capable de faire, avec toi, un excellent mari, meilleur que beaucoup d'autres, et, à coup sûr, pas plus mauvais...
— Ah! quel bien tu me fais, soupira Geneviève, en l'enlaçant.
— Embrassez-moi, ma petite madame 1...
Allons, ça vous va très bien d'être heureuse. Oh 1 je ne te plains pas...
— Vrai? Tu crois? répétait Geneviève, rayonnante.
• — Je suis sûre... Et lui non plus, je ne le plains pas. Il ne saura jamais apprécier assez son bonheur.
^ — Ça 1... Si je te ressemblais. Je ne dis pas. Hélène se leva :
* — Ohl moil... Moi, il est probable que je ne serai. jamais en cause. Je mourrai vieille fiUe.
Geneviève se renversa sur le divan, comme pour la mieux contempler. Et joyeusement :
• — Ça, c'est à voir.
Mais Hélène répondit au regard léger par un regard profond. Sa voix changea d'accent.
.. — En attendant, laisse-moi profiter de ce que nous sommes encore seules, pour te remercier, eci une fois, de la confiance que tu viens de me témoigner, et de toutes les bonnes heures que ton amitié si délicate, votre amitié à tous, m'a permis de passer ici, près de toi, ayec vous... .Elle se recueillit. Une présence entre elles plana, une seule, encore qu'Hélène eût évoqué
le souvenir du père en même temps que celui du fils. Mais, tacitement, elles songeaient surtout à Pierre, aucune des deux n'en était dupe. Hélène achevait :
— Tu m'as donné un toit, une famille quand j'étais seule, désemparée... Tu as été, dans mon désarroi d'alors, le réconfort, le salut. Je ne l'oublierai jamais.
ieneviève était debout, lui mettait les mains aux épaules :
— Mais tu es folle! S'il y a une obligée...
— Ce sera toujours moil Ton souvenir et ton amitié me resteront, ma chérie, comme un viatique, quand je t'aurai quittée...
— Quittée! s'écria Geneviève.
— Eh! oui, bientôt, maintenant, dit Hélène* Souvent déjà elle avait réfléchi à cette nécessité. Un jour devait venir, proche, où Geneviève abandonnerait le foyer, cette maison qui avait été le stable et doux refuge... Comment y rester, alors, entre ces deux hommes?... Certes, en d'autres circonstances, M. Savenay si bon, Pierre absorbé par ses travaux, n'eussent peut-être pas demandé mieux que de garder en elle, longtemps, toujours peut-être, une aide, une amie?... Mais elle était trop loyale vis-à-vis
d'elle-même pour ne pas s'avouer que précisément c'était là ce qui lui dictait sa résolution... Tout, plutôt que de s'imposer!... De M. Savenay, sans nul doute eût-elle accepté l'offre de continuer, simplement, ses services... La présence de Pierre et le trouble fossé de sentiments qui s'était creusé plus avant chaque jour, entre elle et lui, voilà ce qui exigeait, impérieusement, que le jour où partirait Geneviève, à la même heure elle partit. Elle répéta :
- Bientôt... Car du train dont vont aller les choses... ma place ne sera plus ici. Tu auras troqué ma compagnie pour celle du compagnon de toujours... Et alors...
— C'est vrai, fit Geneviève songeuse.
— Tu reconnais- Geneviève voyait s'ouvrir devant elle, soudain,
des perspectives imprévues. Leur conversation, qui avait achevé de lui révéler, à elle-même, le fond de sa pensée, lui montrait, aussi, parallèlement, d'autres complications. Elle ne s'en était guère souciée jusque-là, concentrée qu'elle était en sa propre affectivité. La route maintenant, lui semblait dégagée, toute droite. Ah! ce cachottier, ce vilain ours de Pierre... Elle entraîna Hélène, vers les portes-fenêtres. Elle la
tenait, fraternellement, par la taille... Ne s'aimaient-elles pas comme des sœurs?... Deux sœurs I... L'idée se levait, germait... Comme ce serait bien, comme ce serait gentil!
Elle dit :
— On en recausera. Pour moi, u n'y a rien de fait, d'abord. Et puis...
— Et puis^
— Qui vivra verra ! Tu n'es pas encore partie... • Ah! les voilà!
Jacques, Pierre et Marthe, avec Mme Lanfray, revenaient, à droite, par l'allée des sapins. Geneviève s'empressait :
— Vous avez fait deux fois le chemin!
Pardon...
— Nous jouons à cache-cache, dit Jacques.
Mademoiselle Savenay, vous êtes prise !-
Narquoise, Marthe appuya doucement :
— On vous tient!
— Vous avez passé par le potager? demanda Hélène à Pierre.
— Et vous, par l'allée des pins?
— Voilà...
— ...comme on se manque! observa Jacques.
Pierre s'excusait, maussade :
— Ces choses-là, ça n'arrive qu'à moi !
Geneviève fit écho :
— Et à moi!
Mais Mme Lanfray déclara, avec bonne hu* meur :
— Tous est bien, qui finit bienl Jacques salua :
— C'est toute une philosophie, madame.
Elle rendit le salut, gaiement :
— C'est la mienne.
Ils attachaient aux mots un sens qui les dépassait. Ils sourirent. Jacques bientôt marié, elle remariée... Comme la vie était simple, quand on savait ne pas la compliquer! Elle était, pour ses fervents, douce comme cet éblouissant aprèsmidi, cet azur sans nuages, doré d'une joie éparse...
— Qu'avez-vous fait des mères? s'enquérait Geneviève, polie... Je suis confuse.
— Elles sont installées sous le grand platane, au tennis, dit Marthe.
— Allons vite! Les raquettes sont là-bas...
Elle prenait Marthe et Mme Lanfray sous le
bras :
— Par le laboratoire, c'est plus court.
— Et ma raquette à moi? fit Jacques.
Elle se retourna :
— La vôtre?
— Oui, la neuve... Je l'avais laissée dans le salon, l'autre jour...
— C'est vrai, dit Geneviève. Je l'ai rangée!
Dans le bahut du billard... Je vais la chercher.
— • Je vous attends, dit Jacques.
Elle lâcha Jacqueline et Marthe.
— Vous permettez ? Je vous rattrape f
— Mais comment donc! acquiesçait Marthe..
Et tout bas, à l'oreille de Jacqueline, elle chantonna :
— L'attrapera! L'attrapera pas!
AiA
Genevièvei en retrouvant Jacciues, qui patientait, devant le seuil, eut une émotion très douce. Il l'avait devinée! Hâtait là!... Elle lui tendit la raquette en souriant.
Il baisa les doigts qui tremblèrent un peu, sous la mitaine :
— Que vous êtes'gentille!
— Vous m'avez attendue?
Elle hésita s'ils rejoindraient pai* les aapins..* L'allée était si tranquille!... Non, par le laboratoire, c'était plus convenable. Elle sounira/.
— Par ici.
Ils marchèrent quelques instants sans se rien dire. Jacques observait sa minceur élégante, la grâce frêle de son profil... Elle avait du charme.
décidément. Et en l'habillant bien... Il la sentit troublée, et son assurance s'en accrut. « Jamais je ne retrouverai pareil moment! » songea-t-il Il entama :
— Je vous prie d'excuser TimpoPtuliité, en faveur de l'intention.
Elle le regarda simplement :
— Vous n'êtes pas importun du tout.
— Vrai?
— Ce qui ne veut pas dire qae Ton doive faire bien grand crédit à l'intention I
— Par exemple! Qu'entendez-vous?.,,
— Mais que... d'abord, elles sont peut-être mauvaises, vos intentions!
Il attesta :
— Le jour n'est pas plus pur...
— Ce n'est pas un serment, ça, c'est une cita* tion. Et puis...
— Allez!
— De ces jolis mots, vous en dites si souvent 1 S'il fallait qu'on les croie tous...
— Eh bien?
— Plus d'une serait déçue, j'imagitie.
Elle se tut, étonnée de sa hardiesse. L'ardent espoir de plaire, l'intuition qu'elle ne déplaisait pas, coloraient d'un rose plus vif la pâleur déli-
cate de ses joues. Elle écoutait son cœur battre, à coups sourds, si fortement, qu'elle craignit qo^on le pût entendre, dans le silence.
Jacques, brusquement, lui demanda :
— Vous êtes-vous regardée, aujourd'hui?^ Elle avoua, un peu surprise :
— Mais... oui.
— On ne le dirait pasi
— Parce que?
— Vous êtes trop modeste, ou vous ne vous êtes pas bien regardée. Attendez 1
Il s'arrêta, tiradelapoche de songilet unepetite glace ovale, d'or guilloché, — un don de Jacque-^^ Une. Il en fit glisser le couvercle, la lui tendit.
— Tenez!
Elle la refusa :
— Je ne comprends rien aux énigmes!
Elle l'interrogeait, d'un regard indécis.
— Celle-ci est pourtant facile à résoudre..»
Oui, oui, d'un regard!... Ah! vous avez raison l A quoi bon un miroir? Vous n'en trouvere2t jamais de plus fidèle que mes yeux...
Il s'approcha.
— Vous voyez?
Elle reprenait sa marche :
— Très mal. J'aime mieux votre glace f
Elle la prit, se regarda :
— Vous m'avez fait rougir. Je suis affreuse I ••• C'est très joli, ça!... Un souvenir?
Il la r^mpocha :
— Oui... De ma mère... Dites donc, à propos de glace... :
— Quoi?
— Elle est rompue, désormais, entre nous?
Elle hésita, et franchement :
— NonI je ne sais pas... Gomment voule^svous que je sache?...
Il parlait avec une ardeur contenue, et ce caressant son de voix dont il se grisait à mesure :
:— Vous ne save? même pas, vous, que votre grâce est de celles qui ne permettent pas qu'on les côtoie en vain, de celles qui imposent un hommage spontané, profond, sincère ?•.• Vous ne savez pas...
Elle dit avec trop de froideur :
— Mettons que je sache, à présent...
Il y eut un bref moment de gêne. Elle murmura :
— On doit se demander ce que nous devenons I Il reprit, avec ironie :
— Eh! qui s'inquiète de nous? Votre frère est bien trop content d'avoir retrouvé Mlle NayrtaL..
Votre père est avec le baron... Mme Lanfray songe qu'elle sera bientôt avec M. d'Ormoîe, et Mlle Dangé cherche avec qui elle pourrait bien être!
Elle railla :
— Quel devin vous faites!
Il eut un air contrit, l'implora :
— Un pauvre devin!... Bien maladroit.
Puisque j'en suis encore à attendre de savoir, pour moi, ce que me cache ce joli front?...
Quelle veilleuse d'âme rosit cette chair si fine?... Quels consentements ou quels refus brillent dans ces yeux qui tour à tour sourient, et se détournent?
— Ah! voilà!
— Dites! Dites!
Elle eut un éclat de rire forcé :
— Et moi qui croyais que, d'habitude, c'était aux dames à recevoir la déclaration des messieurs...
Il arracha une branchette de lilas, dispersa nerveusement les feuilles vertes.
— Ah! c'est que vous, vous n'êtes pas une femme comme les autres!... Votre voix si pure, votre charme si personnel, c'est pour moi une sensation inéprouvée encore!... Il y a dans mon
aOO JEUNES FILLES
émotion autant de respect que de tendresse surprise, émerveillée... Vous me semblez toute candeur, toute délicatesse, je n'ose...
Ils s'étaient arrêtés, à nouveau. Un grand massif de fusains barrait l'allée tournante. Derrière eux, personne. Un merle égrenait ses trilles, dans la pureté délicieuse du jour.
Elle persifla, plus troublée qu'elle ne le montrait :
— Savez-vous que vous allez me rendre trop fière? Je ne me serais jamais crue, à vous entendre, si... impressionnante?
Jacques repartit, emporté par son propre jeu. Une sincère conviction l'animait, à cette seconde.
— Ah! cette heure de franchise, cet aveu bien humble, qui, malgré moi, me jaillit du cœur, que de fois j'y ai songé sans croire que ce serait possible... Sans espérer que mon désir deviendrait aussi vite un bonheur tangible, s'incarnerait dans cette petite main que je vois frémissante, dans ces chers yeux qui se posent enfin, et qui m'interrogent!... Que de fois, lorsque mes lèvres allaient s'ouvrir, balbutier comme aujourd'hui, — une hésitation les a fermés!
— Une hésitation?
. — Oui, je vous jure... Chaque fois que j'évoquais ce doux mirage, je me disais : « Tu as beau pouvoir compter sur l'ordre des choses pour être riche, un jour... Oh! plus tard, le plu» tard possible, puisque ce n'est qu'au prix du deuil maternel que l'aisance te viendra! Tu auras beau travailler, réussir... tu seras toujours pauvre, à côté d'elle! » Et la crainte que vous puissiez me supposer capable d'un intérêt vulgaire, ah! cette idée suffisait à glacer, jusqu'au fond de moi...
Il suspendit l'aveu, avec tin grand air de tristesse et de dégoût, i — Hélas! dit Geneviève.
Elle flottait, de l'espérance folle à une douloureuse crainte. Mais l'espoir était le plus fort, l'impérieux conseil de sa jeunesse, avide d'aimer, de se croire aimée. Elle écoutait, comme une .chanson, Jacques poursuivre :
— Après ce que je devais vous dire, loyalement, je serais une brute indigne de vivre, si je ne vous disais encore, bien vite, que cette misérable question d'argent pour moi n'est rien!... Tout fond au feu d'un seul de vos regards! Rien n'existe plus, dorénavant, sinon la hâte de réparer le temps perdu... Ah! oui, quelle ivresse
de sentir que bientôt peut-être je mériterai de reprendre à nouveau, seul, près de vous, ces mots hâtifs, jetés sans suite, mais où je mets toute ma reconnaissance éperdue, tout mon amour tremblant, d'un éblouissement brusque!..
Il lui prit la main, la serra, longuement.
Qu'elle était petite, pesait peu! Elle murmura c
— Ah! les douces paroles, faut-il les croire?
— Geneviève!
— Faut-il vous croire?
— Vous ne m'aimez pas! Vous ne m'aimez pas
Une lueur alluma ses yeux gris. Elle reprocha :
— Je ne vous aime pas! Et pourquoi donc est-ce que je vous écoute?...
Elle ne retira pas sa main, qu'il avait portée à ses lèvres, baisait avec un reconnaissant respect. Elle ajouta, presque mélancolique :
— Vous, et tous vos chers mensonges, auxquels il est si doux de se laisser prendre!...
Il la menaça :
— Une insulte? Ça se paye!
Déjà son bras atteignait la fine taille. Elle s'esquiva, d'une vive avancée :
— Non! Non!... En route! Cette fois, venez vite, nous sommes très compromis.
Il objecta, fat :
— Oh! moi!
— Alors, moi!
Ils dépassaient le massif des fusains, le parterre d'œillets, qui précédait le laboratoire.
— Tenez, dit Geneviève. La preuve!... Voilà mon frère qui vient me chercher!
Pierre les attendait, devant la porte. Il vint à eux, d'un air mécontent :
— Et tes hôtes?... Et le tennis?
Jacques se tenait un peu en arrière, discrètement. Elle étendit le bras :
— Ne gronde pas! Nous venons de jouer, Jacques et moi, une grande partie. Demande-lui plutôt.
Pierre assura son binocle. Il les enveloppait de son regard tendre et soupçonneux :
— Parlez, Jacques.
— Je peux?
. — Vous devez, dit Geneviève. Pierre, d'abord. Papa, après. Cela devient tout à fait sérieux, maintenant.
— Eh bien... Vous vous doutez peut-être, commença Jacques, embarrassé... Mon cher ami, comment vous dire?...
Pierre eut un geste affectueux. Inutile I II avait compris. Et, souriant avec malice :
— Votre main, Jacques 1
Il embrassa Geneviève : ^
— Il y avait longtemps que j'avais lu derrière ce petit front-là.
Elle eut un rire heureux :
— Tu sais donc lire sur le front des demoiselles, maintenant?
Il la regarda, sur la défensive :
— Bien sûr.
Elle riait toujours :
— Non? Comme on se trompe I J'aurais parié le contraire.
Il haussa les épaules.
— Avec ça, que c'est toujours commode!
— Il est de fait, observa Jacques.^ Elle jeta joyeusement :
— Tu viens, Pierre?
Il avait repris sa mine absorbée :
— Non. J'ai du travail. Vous vous passerez de moi, les amoureux.
Mais Geneviève ne le lâchait pas. Elle le poursuivit, maligne, en petite personne qui a son plan :
— Écoute, grand frère!... Sérieusement. Il
va y avoir ici des changements... Ne fais dono pas ta vieille figure renfrognée! On croirait que tu ne partages pas notre joie. Sois comme nous. Aie l'air gai, souriant, ne serait-ce au moins que jusqu'au départ d'Hélène...
Pierre, frappé, redit machinalement :•
— Au départ d'Hélène?
Geneviève ajouta, avec naturel :
— Mais oui! Elle va s'en aller, moi partie...
— C'est vrai, murmura Pierre.
— Et dame, il faut être poli, galant, n'est-ce pas, jusqu'au bout?... Vite, Jacques! Filons cette fois!... Ou votre mère et Mme Dangé vont croire...
— La vérité.
Ils se sauvaient, en riant.
Pierre les regarda s'éloigner. Quand ils so furent enfoncés dans l'ombre des grands ormes, il fit lentement demi-tour, revint jusqu'à la porte du laboratoire... Entrer? Ses livres, ses microscopes?... à quoi bon!... Est-ce qu'il était seulement capable d'associer deux idées, de réfléchir?... Geneviève se marie, Hélène s'en va... Son esprit oscillait entre ces pôles, comme le ressort d'un balancier. Il allait tout droit, pas à pas, à tâtons... La lumière en suspens du jour, dans
l'or solaire, lui parut soudain un crépuscule. Partout, en lui, autour de lui, le vide. Quand il eut atteint l'extrémité du parterre d'œillets, il revint sur ses pas, comme attiré par un fil invisible. Mais il n'osa dépasser les premiers ormes de l'allée, il rebroussait encore chemin...
— La vérité! Ah! la vérité! soupira-t-il. Je voudrais bien la savoir, moi.
Il sursauta. Une voix le hélait :
— Monsieur Pierre I
C'était Annie Ferrus. Elle venait du côté du château, seule.
— Oui, c'est moi. Vous ne m'avez pas entendue, tout à l'heure, passer en auto?... J'ai corné, sous la verrière...
— Je n'étais pas au laboratoire.
— Au tennis, alors. Non? Vous avez déserté aussi le tennis?...
— Oui.
Ils suivaient, côte à côte, l'allée des ormes.
— Qu'est-ce que vous avez? dit-elle. Malade?
Il avoua :
— Je le crains.
Elle rit de son rire guttural, sans pitié.
— Un médecin malade, c'est très amusant!
— Merci, princesse!
j — Ohl princesse... pas encore.
— QuaniJ?
— Mais... je ne sais pas. Bientôt, peut-être. En même temps que... votre guérison.
— Quel rapport?
— Ou en même temps que le mariage de Geneviève.
— Geneviève... Vous savez?
— Elle va épouser Jacques Dorly. Oh! je ne suis pas myope, moi. C'est bon pour les gens très savants, très clairvoyants... qui découvrent des lois mystérieuses... et ne voient pas plus loin que le bout de leur nez... Qu'est-ce que vous regardez?
— Rien. J'avais cru voir...
Ils arrivaient au bout des grands ormes. On entendait, de là, des voix lointaines : le tennis.
— Non! personne, dit Annie. Écoutez. Je vois pour vous. Voilà... Geneviève et vous, je vous aime, beaucoup. Nous sommes tous les
-trois — heiu'eusement! — très riches. Or, nous allons épouser, votre sœur et moi, quelqu'un ou quelque chose de très pauvre. Imitez-nous.
Et vous, au moins, vous serez sûr de trouver, dans cette pauvreté-là, mieux que votre richesse I... Oui, docteur, voilà le remède...
La robe jaune d'Hélène parut, à la lisière du potager. Annie ajouta : —
— Vous aviez bien vu! Il n'était pas loin...
Ils continuèrent, en silence. Pierre eût souhaité
être à mille lieues. Et pourtant, il n'eût, pour a.ucune découverte du monde, renoncé à vivre cette minute-là. Hélène approchait, de son pas tranquille.
— Bonjour, Hélène! cria de loin Annie.
Elle attendit d'être tout près, pour: répondre
affectueusement :
— Bonjour, Annie.
Et, se tournant vers Pierre :
— Vous désirez me parler?
Il vit un abîme s'ouvrir. Il était ravagé d'une terreur et d'une joie obscures.
— Moi?...
— Votre sœur m'a dit... fît-elle, étonnée.
— Geneviève?
— Voyez-vous ça! s'exclama Annie. Comme ça vous ouvre les idées, l'amour!... Je vais l'embrasser, moi, pour la peine. A tout à l'heure!
Ils étaient seuls, et se regardaient.
Ils eussent voulu fuir, tant leur gêne était grande, mais un irrésistible aimant les rivait l'un à Tautre. Hélène fut la première à se reprendre. Elle dit simplement :
— Décidément, je n'y comprends rien. Et vous?
' Pierre eut un visage contracté. Elle ne sentait donc rien! Elle ne voulait rien voir?...
— Moi, grommela-t-il...
— Oui?
Il se décida. C'était trop bête!
— Moi, je me doute.
— Alors, expliquez...
Elle espéra, anxieuse.^ Depuis trois mois.
rendue à elle-même, elle avait si souvent réfléchi... Une lente lumière s'était faite. Naguère, quand la troublait encore la séduction de Jacques, elle s'était méprise sur le sentiment qu'elle inspirait à Pierre, et qu'elle-même éprouvait pour lui. Elle avait cru à une simple amitié, profonde, mais sans alliage. Puis, quand elle avait compris le vrai caractère de Jacques, sa légèreté, son inconscience, quand elle avait été libérée, le fameux soir du bal, elle avait pu examiner, comparer... Ses regards, qu'une seule image n'hypnotisait plus, s'étaient ouverts à l'évidence... Comment avait-elle pu se méprendre si grossièrement? C'était Pierre, non Jacques, qui l'aimait... Ce qu'elle avait pris pour une camaraderie d'esprit, pour une affection virile — parce qu'elle-même n'y apportait pas d'autres éléments — c'était,, de la part de Pierre, Tardent et intime témoignage d'une tendresse qui, d'abord, informulée à lui-même, avait pris corps, l'avait envahi .tout entier...
Dès lors, Hélène avait goûté, avec orgueil, avec reconnaissance, la joie d'être adorée, en secret, d'un être jugé, dès le premier contact, supérieur. Puis, petit à .petit, à mesure que la gagnait la souveraine influence, elle l'avait vu
plus intelligent et plus délicieux, le dévouement, la sécurité, la bonté mêmes... C'était bien Tami rêvé, le compagnon au bras duquel on peut s'appuyer, certains d'aller ensemble, et d'un seul cœur, jusqu'au bout de la route!... Elle songeait à la douceur, à la fierté aussi de partager ses travaux, de se rendre utile... Elle admirait tant, elle qui avait vu de près la maladie et la misère, ce quotidien, acharné labeur, cette recherche désintéressée de la science. De quel cœur elle aimerait à poursuivre, à ses côtés, le noble but, à mener le bon combat contre les éternels fléaux, maladies et misère, les plaies dont on ne ne guérirait jamais l'humaine nature, mais qu'on soignerait, qu'on assainirait peutêtre!...
Elle aimait tout de lui, sa reserve, sa distinction, et ce rayonnement d'âme à travers lequel toute laideur se transfigure. Elle le voyait beau... Tout cela, à cette seconde, tourbillonnait en elle, au brusque vent de l'orage. Sans doute, plus d'une fois, elle avait pensé que sa place au foyer des Sav^nay cesserait d'être marquée, quand Geneviève s'en irait vers sa vie... Car, ce rêve d'union, pour elle-même, demeurait si imprécis, si lointain !... Méritait-elle un tel bonheur, et cette
fortune inespérée?... Mais elle n'avait pas pensé que le départ pût être si brusque, ni surtout, depuis son explication avec Geneviève, le dénouement entre elle et Pierre, si proche.
Tout chancelait, obscurci, dans l'agitation de sa tourmente. Un seul point fixe, auquel elle se rattachait, comme à une ancre : attendre que Pierre parlât, imposât sa volonté!... Et cela, non point par calcul, mais par un hommage suprême de dignité pudique, de légitime orgueil, à son amour.
Pierre reprit, avec malaise :
— Avouez que j'aurai mauvaise grâce, du moment que vous n'avez pas compris, à vouloir paraître comprendre seul...
— Voilà un scrupule qui vous ressemble bien!
— En quoi?
— En ce qu'on ne sait au juste ce qu'il y a au fond! Si c'est de l'amour-propre soupçonneux... Ou bien de la délicatesse...
Le feu du regard brilla, sous le verre du lorgnon :
— C'est tous les deux, peut-être.
— Alors, laissez-moi vous dire — je n'aurai plus peut-être de longtemps l'occasion de le faire — combien je vous suis reconnaissante de
Tune... Et Ci^mbien je serais peinée que vous continuiez à souffrir, de l'autre...
Il dit humblement, au bout d'une seconde :
— Je n'étais pas digne de votre attention, puisque je n'ai pas su vous cacher ma souffrance.
Elle fut touchée :
— Pierre, depuis bien longtemps, j'attendais cette minute. Il était nécessaire que nous nous expliquions loyalement un jour, l'heure est venue.
— Que votre volonté se fasse.
— Votre sœur, dans quelque temps, sera femme. Où que son foyer se fonde, je vais quitter celui-ci... Vous saviez?
Il dit tristement :
— Je sais.
Elle hésita :
— Je veux, je dois, avant de sortir de cette maison, que votre amitié à tous avait bien voulu faire mienne...
— Fait vôtre L..
— Je ne puis partir enfin, en laissant derrière moi, entre nous, l'ombre d'une mésentente...
Cela serait immérité pour vous qui avez toujours été si affectueusement attentionné, si fraterneL.. Et ce serait ingrat, de ma part!
Il observa, avec amertume :
— J'admire avec quelle sûreté légère vous procédez déjà à vos règlements de départ... C'est tout votre esprit de méthode... Et pourtant, vous avez du cœur!
— De l'ironie? A quoi bonr C'est une mauvaise arme, à deux tranchants. Nous nous entendrons mieux avec un peu de franchise, et des mots simples.
— On devient méchant, quand on souffre!
— Je vois bien que votre souffrance dépend de moi...
Elle hésita encore. Un besoin de torturer, la crainte de ne pas se découvrir comme ils le souhaitaient, s'ils ^se regardaient "^'en face, les relança. Il fallait, par une sorte de fatalité, qu'ils gagnassent leur^bonheur. Rien de^grand ne se crée, sans lutte et sans douleur. Elle ajouta :
— C'est la cause qui m'échappe.
— Naturellement! Sans cela, tout à l'heure, il n'y aurait seulement pas eu besoin de mots simples... Vous m'auriez tendu la main...
— Il est encore temps...
Elle eut un geste d'offre, sans élan.
— Pas comme ça !
— Gomment, alors?
— Ça ne s'apprend pas, ces mouvements-là, ça se devine!
— Vous êtes injuste! fit-elle vivement. Vous serez donc toujours le même!... Que pouvezvous me reprocher?... N'ai-je pas agi, toujours, vis-à-vis de vous, en tendre camarade, en bonne amie?... Oubliez-vous nos longues causeries, ces conversations où mon âme, au contact de la vôtre, s'est élargie, instruite?,., où sur toutes choses nous prenions plaisir à raisonner, à sentir de même?...
— Sur toutes choses, hormis une.
— Suis-je responsable de votre arrière-pensée ? Était-ce à moi de paraître remarquer ce que je n'avais su prévoir, ni empêcher?... ce que vous cachiez si jalousement en vous-même, ce qui n'éclatait que malgré vous?...
— Mais...
— Rien, dans ma conduite, . autorisait-il, d'autre part, un soupçon, un grief?... M'avezvous vu jamais coquette ou changeante? Suis-je quelquefois descendue à éveiller votre dépit ou votre curiosité?...
— C'est à d'autres que vous réserviez cette faveur!
— Des noms?
— J'en connais un.
— Apprenez-le-moi!
— Inutile, maintenant.
— Je comprends! M. Dorly!...
Elle eut un rire franc :
— Décidément, cette maladie-là, c'est communicatif. Geneviève, vous... laissez-moi rire!
— A votre aise !... Je ne croyais pas qtie oe pût être drôle...
— Préférez-vous que ce soit outrageant? Je vous laisse le choix.
— Pardon! Je ne sais plus ce que je dis...
C'est votre faute, aussi, comme toujours...
— Ma faute ! s'exclama Hélène.
Il s'animait :
— La faute de votre fierté, de votre indifférence! Vous êtes trop haut, trop loin. Vous ne voyez pas, vous n'entendez pas...
— Pierre...
Il continua, violemment :
— Oui. Votre faute. Et la mienne! Je vous aime trop!... Je vous aime, tout simplement... Vous comprenez?
Elle murmura, bouleversée :
— Pas encore.
— C'est bien cela. Alors, comme je sens^que
JEUNES FILLES 3i7
VOUS ne comprenez pas, que vous ne pouvez pas ou que vous ne voulez pas comprendre, je vois trouble... Ma gorge se serre... Je deviens fou, idiot. Je dis... tout le contraire de ce que je veux... Des choses stupides!... Je vous blesse quand je voudrais que chacun de mes mots fût une caresse... Je vous éloigne quand je voudrais que chacun de mes gestes vous rapprochât!...
Et, aujourd'hui encore, quand vous me pré-*venez que vous allez partir, quand je sais que je ne puis le supporter, au lieu de trouver le cri qui vous toucherait, au lieu de vous dire, tout simplement ; « Hélène, que deviendra cette maison sans vous, cette maison où, pour les miens, vous êtes maintenant comme une sœur comme une fille!... Et que deviendrai- je, moi, quand vous n'y serez plus? » Je... tenez... je...
Sa voix faiblit, tant l'émotion lui serrait la gorge. Mais Hélène, d'un irrésistible élan, se jetait vers lui, lui prenait les mains. Il balbutia :
— Ah! qu'est-ce que vous faites ?
Elle dit, tendrement, gravement :
— Je répare.
— Hélène!
— Oui, votre faute et la mienne...
Leurs regards s'unirent, leurs âmes se péné^-
:àlg JEUNSS FILLES
traient. Et, en même temps, ils virent toute la resplendissante soirée, le parc heureux, l'azur «ans nuage, où le soir avançait dans une impalpable poussière d'or. Elle murmura, et Pierre •écoutait couler, dans son cœur, comme une mélodieuse fraîcheur de source :
— L'aveugle, à qui il faut ouvrir les yeux!
ÏjB méchant qui n'a pas deviné le motif de ma réserve, qui n'a pas senti que mon rêve habitait ici, mais que pour m'y faire rester, moi, pauvre et seule, il fallait me prendre et me garder la main.
• Pierre les lui baisa comme un fou.
— Pardon! pardon! Dites que vous me pardonnerez!
Une voix malicieuse jeta :
— Puisqu'elle t'aime!
C'était Geneviève qui, tout le long du potager, s'était glissée, et qui surgissait entre eux, rayonnante. Hélène eut un long cri : tout son amour, toute son âme!
— Geneviève!
Les deux amies s'étreignaient sous l'œil extasié de Pierre.
— Allons! dit Geneviève... Cette fois, il n'y a plus moyen d'échapper au tennis!
JEUNES FILLES 3i9
— Allons! approuva Hélène... D'autant que je vois là-bas quelqu'un qui s'impatiente.
C'était Jacques, dont le complet de flanelle rayée se détachait, sur le massif vert, au bout du potager.
Il se retourna vers sa mère, dissimulée par les feuillages.
— Tu as vu?
,- Oui.
— Ce baiser-là compte pour deux! Si Geneviève est honnête, elle le rendra à son frère.
— Cette intrigante saura bien s'acquitter toute seule !..•
— L'intrigue, quand elle a réussi, petite mèro, se nomme...
— Une force?
— Une vertu.
Ils avaient rejoint le tennis. Son rectangle cimenté allongeait une tache grise, dans une petite prairie qu'ombragaient de séculaires platanes. Sous l'un d'eux, où à de petites tables un goûter était servi, Mme Dangé méditait, assise avec sa solennité coutumière. Elle jeta un regard sans tendresse à Mme Dorly, qui prenait place à côté d'elle.
Bien que rien d'officiel n'eût été dit, une si
grande intimité les liait tous, qu'aucun des petits événements en train de s'accomplir là, n'échappait à personne. Chacun les épiait, avec ses préoccupations secrètes, sa douleur ou sa joie^ Mais nul, avec autant de mélancolie que Marthe, ni plus de jalousie rentrée que Mme Dangé. Elle sourit à sa voisine. Cette misérable avait donc enfin réussi! Elle l'envia férocement...
Mme Lanfray, Annie et Marthe, achevaient la partie. Jacques vint reprendre sa place à côté de Jacqueline. Mais elle venait de servir la dernière balle, d'un jet si habile, qu'elle rasait le filet, échappait à la vigilante raquette d'Annie.
— A vousl cria l'Américaine.
— Voilà ce qui s'appelle gagné, fit Jacqueline, en arrangeant d'une main leste ses cheveux
eus.
Jacques plaça :
— Pas mal travaillé, nous deux?
Elle eut un fou rire... Ça, c'était le mot de la situation!
— Plutôt bien, vous pouvez dire!
— Êtes-vous gais! dit Marthe, avec une si légère nuance d'amertume que seule Annie la remarqua.
- Ahl s'écria Jacques... Voilà les maîtres de céans !
Hélène et Geneviève apparaissaient, suivis de Pierre. Tous regardèrent, silencieusement, et comprirent. Décidément, c'était la journée des fiançailles. Mais on s'aborda, comme si de rien n'était. Marthe dit seulement :
— Voilà un groupe sympathique!
Et soudain :
— Dis donc, Annie 1
— Marthe?
Avec cette gaieté qui sonnait comme un grelot de folie, touché d'une fêlure presque invisible, elle lança :
— Maintenant que Geneviève et Mlle Nayrtal ont trouvé, sans avoir besoin d'aller aussi loin que vous, ce que vous êtes venue chercher de vos Amériques...
— Marthe 1 Marthe! gronda Mme Dangé.
— Vous allez me passer la lanterne! C'est bien mon tour.
L'arrivée de M. Savenay et de Meyerlein faisait diversion. On se mit à goûter, debout, autour des tables. Geneviève emmena son père à quelques pas :
— Ah! père, si tu savais?...
322 lËUNES FILLES
Ces yeux brillants, ce teint de fièvre et de triomphe... Il comprit, dit en souriant :
— Quoi, ma chérie?
Mais elle montra Hélène et Pierre :
-r- Ne fais pas semblant. Regarde!
— Je vois, dit le bon M. Savenay, avec un visage illuminé...
Il éprouvait une des plus profondes joies de sa vie. Ainsi, c'était fait!... Il se frottait les mains :
— Et d'un! Voyons, mademoiselle, ce n'est pas tout...
L'entrain de Geneviève était tombé. EUe se tut, très rouge, en faisant : oui, de la tête, et en désignant Jacques.
— Chut! dit M. Savenay...
Il lui pinça l'oreille...
— C'est bon! c'est bon! On s'occupera de tout cela, ce soir...
Et, tranquillement, il s'en revint à ses hôtes... A quoi servait de réfléchir maintenant? Ce qui était fait, était fait. La perfection d'un côté, le relatif de l'autre. C'était la vie. Et la vie pouvait n'avoir raison qu'à demi. Elle était la suprême raison!...
Meyerlein, penché sur le dossier de la chaise de Marthe, lui demandait à mi-voix :
— Ça ne vous donne pas envie d'en fairç autant?
Elle se leva, lui jeta un long regard, affectueux et mélancolique :
— Pas encore.
Et elle rejoignit Annie et Mme Lanfray, qui lui faisaient signe,
— Écoute donc, Marthe, s'exclamait Jacqueline. Annie a quelqu'un.
— Bien sûr. Orlonsky !
— Non! quelqu'un pour toi,
— Oh! oh!
— Trente-deux ans, toutes ses dents, gentil, blond, riche...
Marthe railla :
— N'en jetez plus.
— C'est sérieux, affirma Annie, en lui donchant amicalement le bras.
Marthe eut un bref coup d'œil du côté de Geneviève et de Jacques. Un mariage comme il s'en commettait tant! Elle n'enviait pas cette Geneviève, riche beaucoup plus de ses millions que de son éducation traditionnelle et^de son âme romanesque... Tout ce qu'il fallait pour souffrirl.
Un autre regard vers Hélène et Pierre... Ceux-là, c'était le rêve!... Elle fit un retour sur sa propre déveine... elle était pourtant aussi intelligente qu'Hélène. Il est vrai qu'avec ses goûts de luxe et ses allures légères, elle rassurait moins...
— A quoi penses-tu? dit Jacqueline...
— Au mari, donc!
— Très sérieux, répétait Annie.
— Ah! fit Marthe.
Elle repartait déjà... La cinquième piste!
Et gaiement, triste au fond :
— Vous me le présenterez!