‹ Jeunes filles: romanChapitre 6 sur 7 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Le surlendemain, dans l^après-mi<U, Marthe était en train de terminer les bouquets du petit salon, quand une sonnerie tinta.

« Déjà? se demanda-t-elle, le cœur battant... Non, le pneumatique disait trois heures. »

Elle consulta le petit cartel d'argent, sur la liseuse. Encore une demi-heure... Elle alla de nouveau à la fenêtre, souleTa le linon... Comme il faisait sombre, avec ce ciel terne et bas!... Mais elle avait tant de soleil dans l'âme qu'elle ne sentait pas peser l'hiver. Elle redressa une branche de mimosa, dans le vase de Venise L'odeur miellée évoquait la côte heureuse et les viDes de joie, une mer d'azur sous un ciel d'or... Elle irait là, d'abord..

ISS JEUNES FILLES

— Mademoiselle...

La femme de chambre entrait sans précaution.

— C'est M. Meyerlein. J'ai dit, comme mademoiselle avait recommandé, qu'il n'y avait personne. Mais il a vu mademoiselle à la fenêtre. Il insiste...

— Faites entrer.

Elle eut un geste impatient. Le baron tombait mail...

— Bonjour, Marthe.

Il lui baisait la main, à son habitude. Marthe trouva plus pénible, cette fois encore, le contact des^Jèvres molles, et de la moustache dure... A la seule idée des baisers de cet homme, elle ne pouvait se défendre d'une répulsion... Elle le regarda avec malveillance : pourtant il s'efforçait de son mieux, soigné, d'une élégance sobre... Mais avec l'injustice de son âge, et la partialité de sa passion, elle l'avait rayé du rang des hommes. C'était, tout au plus, un animal utile.

— Votre mère est sortie?

— Oui.

— Tant mieux. J'ai à vous parler.

— Elle rentre à l'instant... Pour un rendezvous... très important.

— Ce que j'ai à vous dire est aussi très important.

— Pour moi?

— Pour tous.

— Il parlait avec une conviction grave, qui la surprit un peu. Que leur voulait-il? Elle s'assit, résignée, désigna un siège :

— Je vous écoute.

Il se recueillit une seconde. Puis, vivement, comme s'il prenait son courage à deux mains, il débita, d'un trait :

— Je n'irai pas par quatre chemins. Vous savez fort bien de quoi il peut être question entre nous.

— Vous m'excuserez, mais je ne m'en doute pas.

— Ne prenez pas votre air méchant. Il me fait si mal. Déjà, au bal, l'autre soir... Oui, vous m'avez entendu, à demi-mot. Et maintenant encore, vous ne voulez pas avoir l'air, mais vous me comprenez...

Elle jeta, froidement :

— De moins en moins.

Meyerlein s'animait. Une émotion si sincère faisait trembler sa lèvre, et si fort, que pour U première fois il s'aperçut de son tic, et ne s'en soucia point. De tout son cœur, résigné à l'échec,

il eût voulu plaire, mais il s(Mihaitait par-dessus tout ne pas déplaire, au point qu'on le chassât, après qu'il aurait parlé. Et il ne pouvait non plus s'empêcher de parler. L'affecti<m en. lui était si profonde, et depuis la déclaration de Jacques, aussitôt devinée, avec cette double vue des jaloux, il avait tant souffert! Il reprit simplement :

— Oh! je ne suis pas un avocat, moi! Je suis une pauvre bête de vieil homme, qui vous aime beaucoup... oui, beaucoup. Plus que vous ne supposez,

— Je vous arrête, monsieur. Ce n'est pas dans cette maison qui doit, en effet, beaucoup à votre... amitié...

— Oh! ne rappelez pas cela! Les ri«ns que j'ai pu faire m'ont fait tant de plaisir..

Elle eut un sourire amer :

— Pour un peu on croirait à votre désintéressement!... J'allais vous dire que j'aurais mauvaise grâce à paraître répondre, par de l'ingratitude, aux services que vous nous avez rendus, et dont tout, ici, témoigne.

— Laissons cela...

— Mais, devant votre... candeur, inconsciente ou feinte, non, je n'admets pas.

Elle hésita si elle dirait les mots qui depuis si longtemps lui brûlaient la langue, l'acre arriéré de toutes ses humiliatians, et de ses jalousies obscures. La franchise fut la plus forte. Amoureuse, et d'un autre, elle éprouvait un égoïste, un cruel plaisir à s'affirmer ingrate, et libre... Elle continua, baissant le cou, comme si de le dire plus bas voilait d'un peu d'ombre la dégradante vérité :

— C'est bien assez de vous être payé, comme vous l'avez fait autrefois... comme vous rêveriez de le faire encore... sans vous donner les gants d'une générosité exempte d'arrière-pensée...

— Mais, je ne pense pas avoir jamais rien réclamé qui pût...

— Oh! pas d'intérêt en... espèces!. Évidemment. N'insistons pas. Ce sujet m'est particulièrement pénible. Laissons au passé, si vous le voulez, tous ses secrets. Ce sont... les vôtres. Non les miens. Pour ne m'occuper que de moi, et du présent, je saisis avec joie l'occasion que vous m'offrez, d'une explication franche.

Meyerleln, violemment secoué — cela se voyait au seul, mais continu tremblotement de sa lèvre — fit front, avec une dignité réelle :

*— Vous me rendrez cette justice que je viens

au-devant. L'explication ne serait pourtant qu'à demi franche, indigne de vous, et... de moi, si je n'essayais de me justifier d'abord à vos yeux d'un soupçon qui ne m'atteint pas seul. Ce qui fut le passé ne relève que de ceux qui l'ont librement vécu, sans dommage pour personne. Et vous n'êtes en droit de juger que ce qui vous concerne, aujourd'hui»

Elle riposta, avec une irritation sourde :

— Soit! Ne parlons que... de l'intérêt que vous me portez. Je suis heureuse de vous dire... Oh! sans colère, mais en face, simplement, ce que j'en pense. Vous étiez notre vieil ami. Longtemps vous m'avez vue grandir, sans vous soucier de moi. Puis, un beau jour, vous m'avez découverte, trouvée de votre goût... Et vous avez fait ce calcul... inconscient, inconscient! admettons!... a Une petite frivole, élevée dans un luxe qu'elle me doit, et dont elle a pris le besoin... Pas d'autre fortune que celle qu'elle peut attendre du hasard. Le mari?... Mais elle n'a pas de dot! L'amant peut-être?... Pourquoi ne serais-je pas un jour pour elle le bon... ou le mauvais hasard. 11 n'y a qu'à être là, guetter... » C'est cela, n'est-ce pas, votre calcul? Osez dire non! Eh bien, ce calcul-là, monsieur, c'est peut-

être celui d'un politique. Ce n'est pas celui d'un vrai calculateur. Vous avez trop compté sur les événements. Pas assez avec moi. Il y a erreur. Je vaux mieux. L'opération est à refaire.

Meyerlein avait écouté, avec gravité, semblant peser à mesure les reproches, en lui-même.. Il reprit, avec un calme apparent :

— Refaisons-la. D'autant que, s'il y bien quelque chose d'exact, là dedans, il y a plus d'erreurs encore que vous ne croyez. Oui, je vous ai vue grandir tout d'un coup, avec étonnement, oui, je vous ai découverte, un beau jour... Et quand nous disons beau, c'est une façon de parler, car mon malheur date de là... j'ai pensé alors : « Cette enfant est toute jeunesse, grâce, entrain. Sous un caractère prime-sautier, rompu aux exigences de la vie, elle garde une honnêteté réelle. Quel rayonnement elle pourrait mettre, si elle voulait, sur la fin de ma vie!... Je n'ai pas réfléchi que je serais un laid, vieux, triste mari... Et mon tort, évidemment, à moins que ce ne soit aussi mon excuse, est de n'avoir à lui offrir — au eas où elle ne trouverait pas mieux — que toute ma fortune, si elle me faisait l'honneur de l'accepter, comme compensation... »

Marthe, jusque-là butée, se demanda si elle

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n'avait pas été trop injuste. Le baron vaudrait-il mi^ux qu'il ne paraissait? En tout cas, il avait l'air sincère... Bah! qui savait? Elle esquissa, résolument, un geste de répugnance et de refus... Meyerlein continuait :

— Et en songeant à vous faire maîtresse de cet or, dont je jouis si mal, dont vous jouiriez si bien, je ne croyais pas, je vous l'avoue, mériter tant de dédain, ni d'ironie... Je distingue, maintenant, mon erreur... Vous venez de me faire sentir, durement, la différence de ce que vous m'apporteriez, et de ce que, loyalement, j'allais offrir de vous apporter... Mme Meyerlein!... Oui, ça sonne mal, c'est ridicule... Pardon. J'ai pu commettre une erreur d'appréciation, Marthe.

J'en porte la peine. Ce n'était pas une erreur de... calcul.

Tant de sincérité vibrait dans la voix, tant de respect et de soumission, que Marthe jugea le vieil homme moins hostile, digne, presque touchant... Elle le voyait avec des yeux moins prévenus se demandait : « Qu'y a-t-il de changé? » Elle eut un de ces mouvements spontanés, qui étaient le charme — en même temps que Técueil — de sa nature de jet.

— Donnez-moi la main. Vous venez de dé-

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truire, en une minute, des années de prévention.

Il s'inclina, serra, puis baisa, dévotement, la menotte tendue.

-r- Que vous êtes bonne.

Mais déjà elle avait rompu Tétreinte :

— Attendez!

— Vous me la retirez déjà?

Elle dit gentiment :

. — Je vous ai fait du chagrin, mon pauvre baron. Il faut que je vous en fasse encore.

Il eut un mot héroïque :

— Faites.

Sans souci de la blessure, elle acheva.

— Vous arrivez trop tard. Ma main est à un autre,

Meyerlein reçut le coup bravement : Jacque&L.. Il se doutait bien. Il murmura ;

— Oui... Ce que je craignais... Je devine Eille affirma, très vite, avec une gaieté insou-

cieusement cruelle :

[ — Je n'en suis pas moins touchée de votre offre. Nous resterons de vieux, de meilleurs amis... Oui, il faut que vous sachiez. Dans un quart d'heure — c'est pour cela que maman va rentrer, elle attend Mme Dorly — la demande officîdie sera faite... On devait vous l'écrire, ce

soir... Dans trois mois, je serai Mme Jacques Dorly...

Il y eut un court silence.

— Je vous fais mes compliments.

A quoi bon dire ce qu'il avait sur le cœur?... Objections, craintes, cela l'eût irritée, sans la convaincre... Le baron avait, en matière de sentiments, l'âme fataliste.

Marthe rapprocBa son fauteuil, vivement :

— N'est-ce pas qu'il est charmant? C'est un mariage parfait... Famille, fortune.

— Vous avez pris des renseignements?

— Nonl Pourquoi?

— Mais...

Le baron, en rigoureux homme d'affaires, estitimait qu'on ne saurait entourer de trop de garanties, de tels contrats. N'engageaient-ils pas, avec les biens, la personne, c'est-à-dire du bonheur et de la santé, toute l'existence de l'individu, — et de la race? Mais Marthe était trop éprise pour rien entendre. Elle répéta :

— Pourquoi?

— ...Pour rien. Mais n'en ont-ils pas pris, eux?

— Bah! puisqu'il m'aime.

— C'est vrai. Alors, vous êtes contente?

— Est-ce que-cela ne se voit pas?

— Si! de reste... Je n'ai plus qu'à vous souhaiter d'être ^heureuse I

— Merci, fit Marthe, et pardon.

— De quoi?

— D'être égoïste...

— ► Comment vous en vouloir? Vous avez de trop bonnes raisons de l'être. La jeunesse! et l'amour!... C'est l'égoïsme en deux personnes... En une..*

Il la contemplait avec une affectueuse tristesse. Une sonnerie fit diversion.

— Ah! voilà maman... Je vous laisse. Au revoir. Je ne regrette pas de vous avoir écouté.

Elle lui retendit la main, comme à un ami nouveau et très ancien. Il la garda tendrement, dans les siennes.

— Un mot encore.

— Dites, fit-elle.

— Disposez de moi, toujours.

Mme Dangé entrait. Elle s'arrêta, surprise.

— Eh!... mais... il me semble qu'on n'a pas l'air trop mauvais amis.

— Nous avons causé, le baron et moi. Je lui ai annoncé la grande nouvelle.

— Jesuischarmé devoir que vous approuvez...

— Je me sauve, petite mère.

— Pourquoi?

— Regarde comme je suis faite.

— Mme Dorty te trouvera très bien comme ça.

— Mais s'il venait?

— Oh! alors!...

Elle s'enfuit, légère, avec un au revoir, de la main, en chantonnant

L'amour est enfant de bohème, Qui n'a jamais connu de loi, Si lu ne m'aimes pas, je f aime, Et si je Vaime, prends garde à toi I

Ils l'écoutèrent, un long moment. Mme Dangé, que ce silence, avec tant de sous-entendus entre eux, gênait fort, avait achevé d'enlever ses gants : « Allons! Qu'allait-elle découvrir encore? C'était, décidément, la semaine de l'imprévu! » Elle prit les devants :

— Puisque je n'ai plus rien à vous apprendre, mon cher ami, c'est à vous -de me dire ce qui nous vaut l'honneur de votre visite... Mais, vous semblez ému?... Que vous êtes-vous donc dit, Marthe et vous?

11 aborda droit l'obstacle

— Vous avez trop d'intuition maternelle, ma

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chère amie^ trop de dairvoyance fémimne aussi, pour ne pas vaus être aperçue, depuis longtemps déjà, de la modifieation de mes sentimeBts yisà-vis de votre fille. Et fai, moi, trop de eonnaissanoe de votre hauteur d'âme, de votre dévouement à tous les vrais intérêts de Marthe, pour n'être pas c^ain, d'avance, que vous m'avez sinon absous, du moins compris.

Elle garda la défensive.

— Va, pour comprendre. Absoudre, je vois moins.

Il toussota :

— L'hommage que je rendais à la beauté de l'une, n'ètart-ce pas autant que je pouvais paraître enlever, au souvenir de l'autre

Elle fut touchée, murmura :

— Ah! mon pauvre ami! Qu'est-ce que vous ressuscitez là!.-. Cela est si mort que je n'y songeais guère.

— J'y songeais, moi. Et, dans ma tendresse nouvelle, je crois bien qu'il entrait, à mon insu, un peu de la force et de la douce habitude de Tancienne. Marthe, avec tout son charme différent, c'était encore un peu de vous, rajeunie un peu de cela dont je ne me souviens jamais qu'avec une ferveur reconnaissante... Alors,

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voilà. Nous nous sommes expliqués, simplement. Elle ne me connaissait pas bien. Et, de mon côté, je la connais mieux. On n'est souvent ennemis que parce qu'on ne se connaît pas.

-^ Comme on peut vivre longtemps côte à côte, sans se connaître du tout.

— Maintenant, la connaissance est faite.

Trop tard 1 Je suis tout de même content d'être venu, d'avoir parlé.

Elle plaisanta, ne résistant pas au plaisir de le taquiner. Elle lui en avait tant voulu l Elle conservait, en dépit d'elle-même, une mauvaise humeur.

— Vous êtes content de peu. C'est d'un sage.

— Il faut bien. Et puis, cjui sait, est-on certain de rien? C'est une si drôle de chose, la vie?

Oui, c'était une curieuse chose, drôle parfois, plus souvent triste, et que Mme Dangé, à cette minute, savourait, avec une douceur où achevait de se fondre un peu d'amertume!... Qui lui eût dit, un Jour, qu'elle eût pu écouter, sans en souffrir davantage — car elle n'avait éprouvé au fond qu'un léger ressentiment d'amourpropre — l'aveu singulier du baron... Il y avait dans ce « report », comme avait dit Marthe, une espèce de trahison sentimentale, envers l'image

d'autrefois, et aussi — Meyerlein avait touché juste — une sorte de refloraison du passé, le bizarre sentiment, à la fois de n'exister plus, et de se retrouver belle et courtisée, de s'épanouir à nouveau, dans une autre qu'elle-même, où renaissait, survivait tant d'elle I... Mais que prétendait insinuer Meyerlein, avec ses doutes? Elle déclara :

— Vous, ne profitez pas de ce que vous êtes malheureux, pour faire le prophète de malheur.

— Non. Mais ce qui est dit est dit. Et...

— Et?

— Ce qui n'est pas fait. .

— Sera fait... On sonne. C'est Mme Dorly...

Restez, je vais pouvoir vous dire quand.

— Merci. Les mauvaises nouvelles se savent toujours assez tôt.

Il baisa la main sèche de Mme Dangé. Elle l'appuya, amicalement, toute sa maussaderie dissipée, sur ces lèvres qui avaient été jeunes, et dont elle avait aimé la caresse... Lecrânejaunisur lequel s'étalait la mèche parcimonieuse, l'étonna, soudain, au souvenir d'un Meyerlein grisonnant et crépu... Conune on change! Avaient-ils pu éprouver si vivement des sentiments auxqueh ils étaient devenus si étrangers !... Les êtres qu'ils

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avaient été, le séduisant fantôme d'elle-même, se levèrent à ses yeux surpris, et s'évanouirent... Que d'existences, de la jeunesse lointaine aux vieux qu'ils étaient I Elle s'attri&ta : Se regarder vivre, c'est se voir moiirir.

Mais la femme de chambre annonçait :

— Mme Dorly.

Mme Dorly suivait Meyerleind'unregardsatisfait. Sa présence là, son air d'affectueuse intimité étaient d'agréables cautions.

Seules, les deux mères se serraient les mains avec effusion. Mme Dangé semblait répandre, du haut de son imposant visage, des flots d'aménité sur la courte masse de Mme Dorly, dont le chapeau agitait un marabout volant, à tout souffle. Une irrésistible sympathie précipitait leurs amitiés, naguère tièdes, à Tassant des démonstrations les plus délicates et les plus tendres... Elles se les tiraient à bout portant, et à les voir ainsi se canonner, l'une ronde et basse, l'autre sifflante et haute, on eût dit l'échange

de saluts d'une bombarde et d'une couleuvrine, bourrées par provision, jusqu'à la gueule.

— Chère amie, que je suis heureuse de vous voir, conclut Mme Dorly, en se calant dans une bergère.

Mme Dangé, du bord d'une chaise, dominait la situation :

— Pas plus que moi I

— Mon petit mot ne vous a pas dérangée?...

Vous n'avez rien, aujourd'hui?

— L'amitié passe avant tout.

— C'est gentil.

Il y eut un bref silence recueilli. Mme. Dorly entama, en douceur :

— Peut-être vous êtes-vous doutée que dans les termes où nous sommes, quand une niaman écrit à une autre...

— Pour lui demander un rendez-rous solennel...

— C'est que toutes deux ont à se parler de ce qui les touche le plus...

— Marthe! acheva Mme Dangé.

— Jacques! dit en écho Mme Dorly... Ehl oui! l'avenir de nos chers enfants. A notre âge... je veux dire au mien! Car vous, chère amie, vous êtes encore jeune....

— Ohl

— Si, sil Vous l'êtes...

Mme Dangé minauda :

— Je le parais.

— Donc, vous l'êtes!... Je puis dire pourtant : à notre âge, car le cœur des mères n'a pas d'âge...

— C'est bien vrai 1

— ...La seule chose qui nous intéresse vraiment, ce sont ces êtres que nous avons formés, — le prolongement, le recommencement de nous-mêmes...

Mme Dangé pécha, sur les genoux de Mme Dorly, une main grasse, pressa, d'un air pénétré, le cuir immaculé du gant blanc :

— Comme nous nous comprenons l

— Ouil... Aussi est-ce avec une satisfaction profonde que j'ai vu naître, entre nos enfants, la... tendresse, bientôt passionnée, qui a entraîné Jacques...

— Et vous pouvez dire Marthe... J'en suis témoin.

Elle sourit finement, attestant la surprise de l'autre soir, ce baiser qui avait déclanché le sort. Mme Dorly soupira :

— Oui, Jacques m'a conté votre arrivée, vos

^oaotions... Ahl ce sont des heures bien douces...

— Que d'autres suivront, j'espère.

Le marabout plongea, pour une affirmation •énergique;

— J'en suis sûre!... Cest un si délicieux caractère que votre Marthe! Un petit bijou de grâce, avec ses yeux spirituels etses traits finsl... C'est étonnant comme elle vous ressemble...

Mme Dangé, si décidée qu'elle fût à tout approuver, ne put s'empêcher de songer : « Elle exagère!... Marthe est tout le portrait de son père. Elle n'a rien de moi... Les yeux pourtant peut-être... » Mme Dorly était lancée :

— Et un esprit enjoué, alerte, toujours souriant. Sérieuse avec cela. Une femme de tête. Oh! son ménage sera bien mené.

Mme Dangé enregistra, avec modestie :

— Elle a des qualités...

Puis, volubile, afin de n'être point en reste, elle débita :

— Mais ce qui, dans le beau projet que nous formons, me réjouit surtout, c'est de savoir que si elle épousait Jacques, — pardonnez-moi, j'ai déjà pris l'habitude de l'appeler comme s'il était mon fils! — elle serait appréciée par un connaisseur.

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— Je dois reconnaître que Jacques a réellement le tact féminin, avoua Mme Dorly.

— Et pourtant cette délicatesse est unie chez lui à un sens viril, à un esprit supérieur dont les mâles qualités d'intelUgence s'accommodent fort bien, — c'est si rare! — avec tous les dons du cœur... Belle culture, distingué, pratique... Ahl chère amie, vous pouvez vous vanter d'être une heurçuse mère.

— Je le suis. Mais je ne m'en vante pas!...

Vous comprenez, un fils, cela donne autrement .de tracas qu'une fille. Et puis, ces hommes^ ça prendrait si vite l'habitude de recevoir, plus que de donner... L'affection, c'est comme l'argent. Plus on est généreux, plus on vous demande.

Mme Dangé déclara, magnifique . — Oh! moi, je ne compte pas.

— Vous avez peut-être raison. Les mamans sont faites pour être roulées, en fin de compte.

— Le succès de leurs enfants les console toujours. Et il me semble qu'à ce point de vue... M® Dorly, si j'en crois les échos, est en train de se faire, au barreau, sa place... une très belle place...

Mme Dangé attendit, confite, le résultat de

tm JEUNES FILLES

sa sonde... C'était assez barguigner I II était temps d'en venir aux paroles sérieuses.- Mme Doriy concéda, modeste :

— Sans doute. Oh! ce sera un bon avocat d'assises... Ingéniosité, sentiment, éloquence... il a tout ce qu'il faut... Plus d'un assassin lui devra la viel... En attendant, c'est encombré. Trop de vieux avocats. Il faut que quelques-uns meurent, fassent des vides, dans le rang...

— Place aux jeunes I Et quel beau métier 1 Elle coula, insinuante :

— Je me suis laissé dire qu'il pouvait rapporter des sommes folles.

Mme Dorly jeta péremptoirement :

— Un avocat connu gagne cent mille francs par an. Souvent plus.

— Et les autres?

— Cela dépend. Mais, avec de la chance...

— Et du mérite!...

— Oui, on arrive toujours, conclut Mme Dorly. En attendant, je n'ai pas le droit de me plaindre.

Mme Dangé, déçue, essaya d'une autre corde :

— Vous seriez mal venue!... Tranquille pour la carrière de votre fils... Quedis-jel Déjàfièrel... Oui, vous en avez le droit... Tout vous sourit,

JEUiNES FILLES 20d

ici-bas 1 Vous avez non seulement les satisfactions morales, mais, ce qui ne gâte rien, les satisfactions matérielles. Votre vie est établie sur de larges, solides bases...

— Mon Dieul II faut savoir proportionner sa vie à ses moyens!... J'équilibre mon budget, voilà tout.

— Ah! la fortune! s'exclama avec conviction Mme Dangé... On a beau dire que ça ne fait pas le bonheur... Peut-être... Cela y aide joliment, tout de même,

— Avoir ou ne pas avoir, toute la question est là.

— C'est vrai!... Quand on a, on s'en moque..* Et quand on n'a pas...

Mine Dorly conàtata, avec une égale sincérité :

— On serait heureux d'avoir

— Oui!

Elles se turent. Toutes deux craignaient d'avoir livré un peu trop de leurs préoccupations secrètes, dans cet aveu. Elles s'observaient, l'une l'autre, avec une prudence de sauvages, guettant le point faible, l'endroit où frapper. EUes avaient, depuis le moment où la surprise du bal avait précipité l'inévitable, réfléchi, avec

tiO JEUNES FUXES

une égale astuce, à la tactique prochaîne* Elles -souhaitaient, avec la même ferveur, trouvw, dans leur imagination de f ortuneréciproque,pour chacune d'elles certitude, une facile proie. Ce serait le «alut de leurs enfants, leur propre tranquillité, le .port, enfin!.- Elles redoutaient, avec la même angoisse, que la révélation de leur pauvreté ne fît évanouir le mirage convoité do la richesse voisine... Mais elles comptaient aussi, l'uœ et l'autre, sur l'amour déclaré, sur rengagement des pourparlers, sur tout ce qu'avaient de liant €es faits accomplis, pour que, ni à l'une, ni à l'autre, la solution heureuse, qu'elles touchaient presque, n'échappât.

Elles ne pouvaient cependant demeurer ainsi toujours face à face, cartes en mains, à se leurrer d'une supposition d'atouts. Il allait bien falloir finir par abattre les jeux, en montror le néant. Mme Dorly résuma leur sentiment commun :

-— Il faut pourtant, chère amie, puisque nous venons d'effleurer cette misérable question d'argent, — mais enfin nous sommes obligées de nous en soucier, n'est-ce pas?...

— ^ Certes, les amoureux ne vivent pas toujours d'amour...

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— Et d'eau fraîche!... C'est aux mamans à prévoir, et à saviûr. Je serais donc charmée — au cas où, comme cela me semble probable, les sentiments de nos enfants seraient vraiment faits pour s'unir — de voir se préciser les bases exactes sur lesquelles ces chères existences pourraient s'établir au début. ^

— Mais» ma chère amie, les sentiments ne sont-41s pas tout... Le cœur de votre fils a, il me semble, suffisamment parlé...

— Mais celui de Marthe aussi, heureusement!... Il ne nous reste donc qu'à examiner les conditions que de part et d'autre l'état de nos fortunes nous permet de fixer. Je suis tranquille!... Rien qu'avec la dot d'usage entre familles comme les nôtres, avec le fonds que constitueront — passez-moi le compliment — les respectables fonds de la banque Dangé-Meyerlein, le bonheur de nos enfants est assuré.

Mme Dangé jugea habile de ne pas détromper cet espoir de suite... D'abord, savoir ce que possédait Jacques... Ensuite, si l'aveu de l'indigence de Marthe effrayait trop, peut-être tout ne serait-il point perdu encore?... Une idée lui venait^ obscure, et qu'elle écartait en principe... Mais enfin, savait-on jamais?... Si Meye iein ai-

«I« JEUNES FlLLEâ

mait vraiment Marthe, peut-être voudrait-il, de lui-même, contribuer à assurer l'avenir d'une famille, au passé de laquelle il avait été mêlé?... Espérance assez vague, mais enfin c'était la ressource suprême. Il fallait, en attendant, démasquer la batterie adverse :

— Un détail d'abord, chère amie, et vous trouverez tout naturel que je m'en enquière, avant tout. Qu'est-ce que représentent les hono* raires annuels de notre cher Jacques? Et que pensez- vous pouvoir faire vous-même, pour votre fils?

Mme Dorly affecta un grand détachement :

— Oh! c'est bien simple... La question honoraires, d'abord... c'est très variable... Je ne peux guère vous donner un chiffre précis... Mon Dieu, cela peut aller de... Je ne sais pas, moi... à dix, quinze, vingt mille, et au delà. C'est selon.

— Mais actuellement?

— Jacques vous dirait cela mieux que moi.

Cette somme a jusqu'ici servi à ses plaisirs de garçon... Mettez...

Le chiffre hésita, à sa gorge serrée. Elle paraissait calculer, très calme. Le marabout s'érigeait, vainqueur encore, sur le chapeau immobile Mais un étrange désarroi chavirait, en elle*

JEUNES FILLES 2i3^

même, toute sa bravoure, du <îOup, flottante. Mme Dofly se sentit petite, sous l'interrogation menaçante, dont son amie l'accablait de haut. EUe répéta:

— Mettez... Deux mille.

Le mot avait passé, douloureusement.

Soulagée, elle en guetta l'effet.

— - Pas plus? murmura Mme Dangé, visiblement surprise.

Mme Dorly rattrapa, très vite :

— Il n'a jusqu'ici plaidé que les affaires... qui lui plaisaient. Nous lui demanderons au juste.

Mais, haussant le ton, Mme Dangé dit, en redressant le buste :

— Et, de votre côté, quelle rente?...

— Ah! voilà, fit Mme Dorly, gênée.

Il lui semblait que Mme Dangé, si grande, avait grandi encore, surplombait, écrasante.

— Je dois avouer... Ma fortune auprès de la vdtre... Oh! mon Dieu, je n'ai pas à en rougir... mais enfin... elle n'est plus ce qu'elleaété, jadis... Jacques, qui aurait dû être millionnaire, n'a hérité, avec la villa de Bellevue, que de trois cent miUe francs...

— Ehl ponctua Mme Dangé, alléchée.

tl4 JEUiNES FILIJES

— ...Dont j'ai l'usufruit.

— Ahl

r- C'est là-dessus que nous vivons... Vous trouvez que c'est peu?... Je vous le disais tout à l'heure. J'équilibre mon budget, voilà tout. De combien pourrais-je me priver, pour ces chers enfants... Vous jugerez vous-même... Cela pourrait dépendre de ce que vous... de leur propre budget...

— Mais enfin?..

. — Oui?... Eh bien, trois mille... Il faut pourtant qu'il me reste de quoi faire honneur à mon rang, au vôtre!... Vous ne dites rien?... Vous -semblez étonnée?... Vous me croyiez beaucoup plus riche?... Que voulez- vous? Mon nom à moi ne figure pas, comme le vôtre, dans une maison de banque... Une grande maison! Mais, Dieu ^erci, tout ce que vaut Jacques, rang social, avenir, sa personne enfin, cela constitue un assez joli apport. C'est pour en compenser de .beaucoup moins beaux que nous sommes accoutumées de doter, le mieux que nous pouvons, nos filles. Mais la vraie considération n'est pas là. Elle est toute dans l'affection du futur ménage, dans cette chose intangible, sacrée, l'amour... Et puisque, Dieu merci, cette ondi-

JEUNES nUES. 215

tion est satisfaite, nous aurions, avouéz-le, mau-^ vaise grâce à ne nous attacher qu'aux autres...

— Vous avez raison, chère amie. Ces enfants s'aiment, c'est l'essentiel...

Le visage de Mme Dorly s'arrondit, rayonna^

— Mais, ajouta Mme Dangé, à son tour en plein malaise^.. .•

A l'amertume de sa déception, se mêlait l'ennui de l'humiliante confidence. Elle hés ta si elle la ferait. Mais Mme Dorly tranchait, pressante :

— Oh! l'apport de Marthe est là, heureusement! Puis-je, sans être indiscrète, vous demander?...

Il fallait se jeter à l'eau. Mme Dangé plongea :

— Rien de plus juste, hélas ! Et ma franchise égalera- la vôtre.

— Comment?

— Croyez que l'aveu ne m'est pas moins pénible— Certes, moi non plus, je ne rougis pas de la disproportion que des événements malheureux ont causée entre... mes ressources apparentes... et le capital que je possède»... Oui, ma situation embrouillée après la mort de mon mari... des arrangements avec M. Meyerlein..

la nécessité d'assurer, par un train convenable, rétablissement de Marthe...

Mme Dorly, atterrée, balbutia : ^

— Que me dites-vous là?

— La triste vérité, chère amie... Nous vivons, Marthe et moi, sur les restes d'une grande fortune. Les tout petits restes.

— Alors, la dot?...

— Je n'en donne pas.

— Mais le baron m'avait dit...

— Quoi?

— Que l'avenir de votre fille était si brillamment assuré...

— Je ne sais ce qu'il entendait.

— Mais... qu'il y pourvoirait peut-être...

— Non, je ne crois pas que son... amitié aille jusque-là... Je suis même sûre du contraire.

A présent, elle sentait tout l'absurde de l'idée. Jacques, pauvre, ne lui semblait plus mériter l'humiliante démarche qu'elle eût tenté peutêtre, si le but en eût valu la peine. Et puis, c'eût été vraiment trop demander, au pauvre baron.

— Mais alors...

Mme Dangé pressentit l'orage, tenta une diversion :

. — Si votre fils, comme je l'espère, aime réel-

lement Marthe, rien n'est perdu. Avec les sacrifices que je ferais... Avec les trois mille francs que vous-même... Et les deux mille, je suis folle, les dix, qumze, vingt mille que son talent... Mme Dorly n'y put tenir. Elle éclata :

— La plaisanterie eçt un peu forte!

— Où voyez-vous une plaisanterie?

— C'est une indignité 1

— Mais, chère amie... .

— Une manœuvre dont je ne vous aurais jamais crue capable...

— Vous vous oubliez !

Mme Dorly était debout, dressée sur ses hauts talons Louis XV, comme sur des ergots. Rouge de colère, elle renversait la tête pour toiser Mme Dangé, à présent si petite à ses yeux :

— C'est la différence qu'il y a entre nous, ma chère. Vous ne vous étiez pas oubliée, vous, dans le gentil petit traquenard... Abuser ainsi de la candeur, de la loyauté... de la générosité d'un pauvre garçon, si spontané, si tendre!... Vousvous-êtes dit : « Voilà unbon jeunehommel Il a ce que nous n'avons pas : du cœur et des rentes... L'étoffe d'un excellent maril » Et vous n'avez pas craint de l'attirer, votre Marthe et vous, par des subterfuges indignes d'une

î\% JEl^NES FILLES

mère qui se respecte, et d'une honnête fîllel •— Madame!

— Parfaitement! d'une malhonnête fille.Cest un abus de confiance. Un guet-aperiîs... Eh bien, madame, car il ne peut plus être question d'amitié entre nous, après une tentative d'escroquerie pareille, vous oyez compté sans votre hôte. J'ai l'honneur de ne pas vous demander, pour mon fils, la main de mademoiselle votre fille.

— ^ J-admire avec quelle autorité vous disposez de sentiments qui, tout à l'heure, étaient encore intangibles, sacrés... Vous faites bon marché, — je ne dis pas del'atnour de votre fils, puisque vous lie l'évaluez qu'au taux de la dot, mais de ses engagements formels.

— Le marché est nul, quand il 'y a tromperie sur la marcliandise.

— Vous parliez d'un autre ton, tout à l'heure.

— Je vous faisais crédit de mon honnêteté.

— Dites : de la fortune que vous me croyiez!

Total, néant, dans los deux cas. Nous pouvons nous donner la main, ma chère. Buisson creux, mais réciproque: Et je ne sais qui de nous deux est la plus blâjîiable, la mère qui, sans fortune, comme moi, tente de marier sa fille, ou celle qui, à demi aisée, comme vous, cherche, pour cou-

cher son beau fainéant de fils, un bon lit bien doré, bien rembourré... des plumes d'autrui.

Mme Dorly, cramoisie, pensa suffoquer. De bas en haut, et de haut en bas, elles se défiaient du regard, de la voix, de tout l'être. Vidées à présent de touts la charge des fausses politesses, bombarde et couleuvrine se mitraillaient, à l'emporte-pièce.

— Jacques, unf ainéant I Vous saurez, madame, qu'il n'en est pas, en tout cas, à regretter les plumes dont vous parlez, et dont mademoiselle votre fille peut bien continuer à se parer, tant qu'elle voudra. Une petite grue!

— Les noms d'oiseaux, maintenant!... C'est charmant.

Mme Dorly,' le jabot enflé, rompît, avec une méprisante majesté.

— Je ne me commettrai pas ici plus longtemps.

Mme Dangé lui asséna, pointue

— Votre cupidité déçue n'y a que faire.

Adieu.

Mme Dorly avait, à pas lents, gagné le seuil. Elle se retourna, enfin maîtresse d'elle :

— Au revoir. Je pense que vous aurez intérêt, comme moi, à ne pas trop ébruiter ceci.

La porte vitrée de la galerie se refermait à peine, sur la retraite de Mme Dorly.

Marthe au seuil du grand salon parut. A son visage bouleversé, à ses yeux rougis, Mme Dangé comprit : Pauvre petite l^Elles coururent l'une à l'autre, la mère baisait le front brûlant, câlinait cette rageuse douleur.

— Tu as entendu?

— Tout.

— Qu'est-ce que tu en dis?

Marthe eut un cri :

— Quelle rosse I

— Qu'est-ce que nous allons faire?

— Attendons Jacques.

— Tu crois qu'il va venir?

— J'en suis sûre. C'était convenu. Aussitôt après la demande.

— Mais après... la réponse

— A plus forte raison. Lui, ce n'est pas sa mère. Je suis tranquille.

Elle tamponnait ses dernières larmes, reprise à l'espoir. Petit à petit, depuis l'été, cette affection avait grandi en elle. D'abord ce n'avait été que la satisfaction de plaire, l'amour-propre fouetté par de petites.rivalités, puis la lutte avec l'obscure influence d'Hélène, la joie d'en triompher peu à peu, et d'une coquetterie à l'autre, l'engrenage où rapidement elle-même avait été emportée, mordue par la séduction de Jacques, ce charme incertain et prenant. Elle avait, de toute son âme, sans4e croire aussi proche, désiré le dénouement heureux, avec une peur secrète qu'à nouveau le rêve lui échappât, au heurt de la réalité... Cette fois elle avait cru si bien le tenir! Une ivresse l'agitait, à cette idée... Mariage, fortune, et tout cela dans l'amour... Mais elle ne doutait pas plus de l'attachement de Jacques que de son propre pouvoir sur lui... Mme Dorly avait compté sans son fils. On allait bien voir!

— Ne crains rien, mère!

JEIJNES FILLES 223

— Ta confiance me fait peur.

— De quoi...

— Du chagrin que tu aurais..

— C'est impossible 1 II viendra... Il a dû la rencontrer, en bas. Et le temps qu'elle crache son venin... Mais ensuite... Oui, aussitôt! Oh! tu peux te rassurer. C'est une autre âme, lui. Et puis...

— Etpufâ?

— Il m'aime.

Mme Dangé se rassit, avec une tristesse sceptique.

— Alors, attendons..

La sonnerie coupait net leur malaise. Le visage de Marthe rayonna :

— Pas longtemps, tu vois...

— Sos calme, chérie.

Jacques entra d'un pas décidé... II s'avançait chaleureusement, les mains tendues.

— Qu'est-ce que j'apprends?

Marthe sonda, d'un regard aigu, ce visage où était suspendue sa vie.

— Votre mère vous a dit...

— En gros. J'ai tenu à venir...

. — Je savais bien!

m JEUNES FILLES

Il salua seulement Mme Dangé :

— Excusez-moi, madame. Je n'ai vu qu'elle.

Marthe regarda sa mère. Et d'un ton de

prière :

— Maman...

— Tu voudrais que je vous laisse?

• — Je t'en prie!

— Je ne sais si je^dois...

Marthe, en l'embrassant, lui glissa :

— Laisse-moi faire.

Elle se leva,^docile :

— Après toutl... Ma~ fille vous estime trop, monsieur, pour que je ne vous témoigne pas, en m'éloignant, le~même~sentiment.

— Merci, madame.

Seul, il baisait, sans rien dire, les mains de Marthe. Elle ne vit pas son air embarrassé, ni dans ce silence, l'aveu d'une réserve. Les gestes sont moins gênants, parfois, que les paroles... Jacques, à la brusque révélation de la vérité, avait sentî^tomber, sur son ardeur, une douche glacée. La violence et l'inattendu de l'impression avaient étésifortsqu'ilslesuffoquaient: Quoi, pas un sou!... Un ménage d'expédients, une vie de misère!...' Et^ubitement le prestige de Marthe avait pâli, au point qu'il se demandait s'il l'ai-

mait vraiment, s'il la désirait encore... En s'interrogeant, il s'avouait qu'il n'éprouvait pas pour elle la profondeur du sentiment qui l'avait attiré vers Hélène... S'il n'avait pas eu l'énergie d'envisager, avec une compagne virile, l'existence de labeur et de risque, ne serait-ce point folie que de la vouloir tenter, avec Marthe, gentil compagnon de plaisirs, non de peine?... Dans l'outrageant hommage de l'offre faite à Hélène, d'une union libre où, à vrai dire, il réservait toute sa propre liberté, il y avait une sorte de tressant du cœur, la dernière convulsion de l'amour, tel qu'il était capable de l'éprouver. Il ne ressentait même plus, à l'égard de Marthe, après l'évidence de l'impossible mariage, cet élan affaibli du désir... Ne pouvant faire d'Hélène sa femme, il avait pensé l'honorer encore, en la souhaitant pour maîtresse... Marthe?... Peuhl D'ailleurs, n'entendait-il pas encore son : « Ça, mon petit, jamais !... » Alors ? Marthe murmurait :

— Que je suis heureuse de vous avoir làl Comme c'est bienl... Je n'ai pas douté de vous, une minute I

— Je vous en remercie.

— Les mères ne savent pas. Les mots, avec elles, se déforment, tout de suite... Tandis qu'à

nous deux, entre nous, nous dissiperons le malentendu... Nous...

Elle s'arrêta, frappée seulement, devant la mine soucieuse. Jacques concéda, machinalement :

— Oui... Oui...

— Qu'avez-vous, Jacques? A quoi réfléchissez-vous? Parlez-moi... ,

Il fit effort, attesta :

— Vous savez combien je vous aime, ma pauvre amie! Moi aussi, je suis content d'être là!..« de pouvoir causer avec vous,., de vous affirmer que tout cela n'est... oui, qu'un malentendu» un vilain nuage qui va se fondre en qudques mots 1

Elle observa, avec une gravité tendre : .

— C'est à vous de les dire, mon ami.

Elle ne pressentait pas encore la vérité crue. Elle supposa une gêne naturelle, après la scène odieuse.

— Certainement, dit Jacques, en détournant les yeux.

Un silence tomba. Elle en sentit tout le poids oppressant. 11 la regarda enfin :

--- C'est donc vrai, Marthe?... Ce n'est pas une épreuve?...

JEUNES FlLLfô 523

' Elle se tut, il lui sembla que ces silêACes l'étouffaient.

— Ma mère ne s'était pas trompée?

EUe secoua la tête avec un amer sourire.

— Mais non, Jacques..- Sauf, en m^attribuant une fortune que je n'ai pas, et que... rendez-moi ce témoignage,vous, au moins!... je n'ai jamais prétendu avoir.

— Évidemment. Qui vous parle de cela? Je sais très bien... Avouez seulement qu'on aurait pu croire, à la rigueur. . .

Elle le dévisageait avec stupeur. Autour d'elle^ en elle, c'était comme un écroulement, dans la nuit, dans la fumée... Un coup de foudre renversait, pulvérisait tout. Était-ce possible? Elle revint à elle, soupira :

— Qu'est-ce que vous voulez? Tout ce qui brille n'est pas or. Nous ne pouvons pas mettre un avertissement sur la poi-te.

— Vous me faites injure. Vous avez encore sur le cœur des vivacités regrettables, inutiles... Je suis sûr que de sang-froid...

— De sang-froid l...Vousenparlezàvotre aise... Elle eut une impulsion désespérée... Nonl ce n'était pas possible. Et ardemment :

— Ahl je vous en prie, Jacques, rassurez-moi,

228 JEUiNES FILLES

prouvez-moi que tout ceci n'est qu'un cauchemar, que...

— Oui... C'est que, après ce qui vient de se passer... l'accueil fait à ma mère... J'ai beau vous aimer de tout mon cœur... Plus que jamais... Je n'en suis pas moins dans une position très fausse... Vous comprenez?

Elle secoua lentement la tête.

-T- Je comprends!

Et, pensant aux trois faillites de sa successive espérance, à la fuite honteuse de ces amours, sitôt évanoui le mirage doré, elle songeait douloureusement : « Et de quatre ! »

Jacques, devant cette apparente résignation, se retrouvait plus calme. Les paroles lui venaient :

— Surtout ne vous méprenez pas au sentiment de ma réponse! Ah! si je n'étais qu'un égoïste, je me soucierais bien, parbleu, de toutes ces préoccupations du lendemain! Je vous dirais : « Votre main, Marthe. Vous allez être pauvre, malheureuse... Qu'est-ce que ça fait? Marchons! » Non, je n'ai pas le droit de ne songer qu'à moi. Ce serait pis que de l'imprévoyance, ce serait de Tindéhcatesse. C'est parce que je vous aime...

— Parce que vous m'aimez!

— Oui, sérieusement, avec réflexion, en homme. C'est pour cela que je me consulte. Ahl s'il ne s'agissait que de moi, parbleu, mon parti serait pris... Je n'écouterais que la voix de mon désir, le conseil de la passion...

Elle perçut le néant, admira :

— Ahl comme vous mentez 1.... comme vous mentez bien!

Il poursuivait, entraîné, et cette fois sincère :

— Entre des caractères comme les nôtres, et dans un moment comme celui-ci, il ne saurait être question, n'est-ce pas, de sentimentalités, délicieuses sans doute, mais puériles... Nous ne sommes plus dés enfants... Nous sommes des êtres pondérés, qui ont conscience de la gravité de cette heure... Et nous sommes devant des faits... Pourquoi ne pas nous l'avouer sincèrement, ni vous ni moi nous n'avons trouvé, l'un dans l'autre, ce que nous espérions, les uns des autres...

Elle s'exclama, insultante :

■ — EnfinlUn peu de franchisel... Oh! ne croyez pas que je vous en trouve moins complet pour ça. Au contraire !

— Libre à vous de vous méprendre, de mépriser...

— Moi! je vous admire.

— Avec ça que vous ne m'avez pas eru plus riche que je ne suis?

— Et quand cela serait! Il y a pourtant entre nous une différence, mon cher...

— Je ne vois pas...

Elle hésita. Se pouvait-il qu'après une semblable offense, elle ne le détestât point?... Elle éprouvait, devant ces yeux (ja'uae âme médiocre ne rendait pas moins doux, une humiliation, la torture émauvante d'un regret» Elte reprit :

— C'est que si vos engagements vous sen^ blent rompus, du lait que la réalité ne répond plus à votre... imagination, les miens^malgpé, ma désillusion cruelle — ah! rien de ce qui €au3e.la vôtre, je vous jure! — les miens me semblejtrt toujours valables... Oui, malgré le recul (joe. je sens en vous, malgré le démenti qu'en moi vous vous donnez à vous-même, malgré vos hésijt.^ tions, vos calculs, je ne suis pas encore détachée, délibérément, comme vous l'êtes!... Ah! voua ne m'avez jamais aimée! Et vous osez dire que vou^ m'aimez toujours!... Mais vous n'en pensez j^ le premier mot... Tandis que moi, je ne vous.dis pas que je vous aimais, que je vous aime encQte;

JEUNES FJLLES 231

dm, qmamd même.., seulement, je le peii&e peutêtre... La voilà, tenez, la différence!

— ÉcoHtez, Marthe, V^jus me jugez mal. Je vous jure que je pense à tous aussi. Surtout à voitel

' — ) loUe, la nuance,

— R^ûllezl Vous tfempêcherez pas que c'est, préctsémeat, la conviction de cet amour qui m^éclaîre à temps, me montre Timpasse où nous allions nous jeter... Où je me jetterais de bon cœur si je n'étais sûr, en vous y entraînant, de faûrè votre malheur...

— On ne raisonne pas, quand on aimei

— On doit raisonner, quand on aime bien.

— Allons, vous allez finir par me persuader que vous faites un sacrifice !

— Je ne mens pas- Un vrai, un profond sacrifice. Car vK^os ne pouvez douter que je n'aie été sincère, que je le soisi... Quand vous y songerez, plus tard, vous verrez... Oui, c'est parce que je vous «oands, vous, si raffinée, si délicate, petit être précieux, ^flevée dans le luxe qui est votre élément, douée de tous les goûts qui compliquent la vie,.. C'est pour cela que je ne veux pas vous réduire à une quasi-pau\Teté, pour d'autre richesse, pour vous misère. C'est parce que je vous

apprécie à votre juste valeur que je ne veux pas vous ravaler à une condition, à des besognes pour lesquelles vous n'êtes pas faite... Les voyez-vous, ces mains, ces mains fines, si blanches sous les bagues et la dentelle, les voyez-vous manier le plumeau, l'aiguille?... Ces jolis doigts se piquer, se noircir?... Mais ce serait un crime 1 Pis, une bêtise... Vous seriez la première, au bout d'un mois, à me le reprocher. Et je ne me le pardonnerais de la vie.

Elle réfléchit, et tristement :

— Savez-vous qu'avec ce talent-là, si vous ne le réserviez pas pour vos propres plaidoyers, votre femme et vous seraient sûrs de ne jamais mourir de faim?

Il protesta, flatté :

— Répliquer n'est pas répondre.

Une étrange irrésolutions'emparait de Marthe. Certes, si elle n'eût écouté que le premier mouvement, tout eût été fini, dès l'abord. Le dégoût eût tué l'amour. Tant de veulerie, un tel manque de franchise, vis-à-dis de soi, et de loyauté, visà-vis d'elle!... Mais à mesure qu'il parlait, de sa voix chaude, aux inflexions de caresse, elle se laissait reprendre à ce que pourtant elle savait mensonge. Elle se découvrait moins de courage,

plus de regrets, à renoncer à son rêve, à ce compagnon perfide, si séduisant toujours. Dele sentir fuyant, elle s'y attachait davantage. La lâcheté de Jacques éveillait en elle une lâcheté complice.

— Écoutez donc, dit-elle. Je ne sais quel instinct me pousse. Je ne devrais pas vous parler comme Je vais le faire. Ce n'est pas fier. Et c'est inutile peut-être... puisque je sais maintenant à quoi m'en tenir sur vous, sur votre sincérité de la minute. Car, après tout, à mesure que vous parlez, vous devez vous croire convaincu. N'importe,^l faut que j'en aie le cœur net. Je ne suis pas tout à fait celle que vous croyez. Je suis bien autre queje me croyais moi-même 1 Ahl si l'on m'avait dit, après le départ de votre mère... Si l'on m'avait dit où vous descendriez et qu'au lieu de vous chasser, avec révolte, c'est à ces prières que j'en viendrais...

— Mais, chère amie...

— ^^N'en soyez pas plus fier qu'il ne faut. Et ne croyez pas surtout que ce que je regrette, c'est le mariage à tout prix, le mariage coûte que coûte... J'aurais, je ne dis pas mieux que^vous, si je voulais, mais plus. Quelqu'un, que vous connaissez, m'a tendu la main, aujourd'hui. Je ne l'ai pas

m JEUNES FILLES

prise. Cette main-là m'offrait pourtai^t une fertune.,, nne très grosse fortune,..

— Vraiment?

— Mais oui, ceUe-là que vous m« faisiez Thonneur de me supposer, je crois.

— Meyerlein!

— Je ne tous le fais pas dire ! Mais voilà, cette maîn-là est vieille, et me déplaît*.. Ça vous étonne, Iiein? C'^t comme ça.^ Si eoquette et si mal élevée que je sois, si légère que je puisse paraître, j'ai une espèce d'honnêteté. Je ne suis pas, oomme tant de femmes, et pas mal d'hom-* mes, une marchandise résignée. Je ne' voudrais pas me marier sans amour]

n se rapprocha, galant par habitude :

— Savez -vous que vous n'êtes pas ianale!

— Il est temps de vous en apercevoir, Jacques dut s'avouer qu'avec cette animation,

le sang aux joues, le regard brillant, elle avait un éclat peu commun!... Une autre Marthe se .révélait, sous l'ancienne. Ces diablesses de femmes! On ne les connaissait jamais bien... Qu'y avait-il encore au fond de ces grands yeux noisette?

Il jura, presque tendre :

— Quoi qu'il arrive, Marthe, vous resterez,

VOUS êtes la compagne rêvée, la femme cornplètel.^

— Moi? Je ne suis qu'une petite bourgeoise, au fond, av«c mes apparences dépensières et frivolesl.... Oui, je suis en train de payer mon éducation. PluschtT qu'elle ne vaut !... Allez! jo vaux mieu!E qu^^le. Je vmidrais épouser, si je le pouvais, <pielqu"'un qui me plût,d'al)CHrd... quelqu'un que j'atmo... que je pourrais aimer encore, comme vows. Je suis très capaWe d'être, vous avez raison, uDse femme complète, une ménagère pardessus le marchés. Ah! si vous vouliez! Je vous affirme, 30 saurais me contenter de peu... De ce que nous aurions, de ce <pie vous gagneriez^. Avec votre înteHigencel Et un peu de travail... Et puis, je vous aiderais, moi... Je serais une iitè& bonne associée... Qu'est-ce qu'il faut, pour réussir? Do l'argent. On imdus en croit... Bonne raisflTfi pour que nous ^!q trouvions toujours!... Des relations?... Nous remuerons le ciel et la terre. De l'aplomb, de l'esprit, du sens pratique.-. Présent!^. Répondez donc. C'est bien le diable si avec tout ça, l-e succès ne pleut pas... Chargezvous de moi, Jacques. Le reste, c'est mon affaire] Allez, à nous deux, nous arriverons.

Hle se cramponnait, tenacementjàce bonheur

imaginaire, à'I'ivresse de~s'évader,"^enfin, de toutes les compromissions, de la servitude de sa vie actuelle. Et plus elle sentait l'avenir lui manquer, plus elle s'acharnait, à le vouloir saisir. Jacques réfléchissait : Non décidément, cette petite femme-là, elle était encore plus~inquiétante qu'il ne pensaitL.. Quel caractère! brr!... Être mené parle bout du nez, merci!... Pauvre, et de surcroît tyrannisé, non! Non, vraiment... L'instinctive faiblesse qui l'avait écarté, définitivement, d'Hélène, se réveillait en lui, plus effrayée encore. Son sens profond lui cria : a Les femmes ne sont pas faites pour commander!... » Marthe se méprit à ce débat :

— Je vous en adjure!... Réfléchissez-y... Cette fois, pour la dernière — ou pour toujours, à votre gré, — nousparlonsenami, les yeux dans les yeux. Vous me connaissez maintenant comme je vous connais. Nous nous accepterions sans arrière-pensée, gaiement, loyalement, tels que nous sommes... Vous me regardez! Ça vous effare, n'est-ce pas? Ça ne vous paraît pas très jeune fille, hein? cette conversation-là... Qu'est-ce que vous voulez!... Sans dot!... Les jeunes filles, à présent, si elles veulent devenir des femmes... C'est la vie, ça. Et il faut^vivre.

JEUNES FILLES Îâ7

• Il murmura :

— Oui, voilà. le problème. Déjà pas commode à résoudre, quand on est seul...

— Jacques, si vous ne m'avez pas menti, depuis la première heure, vous contemplerez Texistence en face, vous serez un homme, vous. aurez du courage, de l'énergie pour deux, vous...

Elle se tut, brusquement, fouilla jusqu'à l'âme le visage incertain :

— Mais répondez, répondez donc!... Ah! folle que je suis, qu'est-ce que je vous demande là?

Il affirma, dans un souffle :

— Une folie.

— Oui, l'impossible!... Travailler pour deux, vous!... Travailler!... Ah! ah!... C'est risible, en effet... Pardon, vous m'excuserez!

La voix se brisait. L'éclat de rire nerveux s'acheva en sanglots. Elle pleurait, la tête dans ses mains, secouée de longs spasmes.

Il supplia, désolé :

— Marthe...

Comment,''diable, sortir de là?

Mais elle se redressait, violemment, cria :

— Je vous défends de m'appeler Marthe! Partez, vous me faites horreur... Partez ! Mais partez donc!

23a JEUAES FILLES

Il eut le sentiment de son impuissance, et de leur incompréhension totale. Au fond, cela était mieux ainsi... Même riches, ils eussent ét»é, "vite, très maL Sanè s'attarder aux marques d'une iimtile pitié, discrètement, il reprit son chapeau, sur la liseuse, près de laqueUe Marthe s'était abattue à nouveau.

Il emportait, à défaut de remords, cette vision, touchante en somme : une nuque blanche sous les «cheveux de sombre cuivi^e, et de pliantes épaules, où passait, par moments, un rémissement d'humiliation et de douleur*

ÏV

Jacquea remettait^ tranquillement, son pardessus, dans Tanticbambre, quand on sonna.

Diable! Il eût préféré que personne ne le vît là aujourd'hui... Il tourna le dos à la porte, absoarbé, sembla-t-il, par le soin de chausser ses caoutchoucs..^

La femme de chambre ouvrait. Une voix bien connue s'éleva :

— Voulez-vous demander à Mlle Marthe si eUe peut recevoir Mlle Nayrtal? Une commission de la part de Mlle Savenay.

— Bien, mademoiselle.

i( Hélène!... C'est bien ma veine! » se dit Jacques. Il se retourna, plutôt confus, et, faisant bon visage :

— Vous! par exemple!...

Elle s'exclama, avec une simplicité parfaite :

— En voilà un hasard !

Il crut devoir expliquer sa présence

— Je... Je rapportais des livres à Mlle Dangé. Mais.. .je crains qu'elle ne puisse vous recevoir...

— Elle est souffrante?...

— Ma foi, je l'ai vue à peine... Une migraine, je crois... une grosse migraine...

— Ah!

Elle le regardait, tranquillement, comme si rien ne se fût passé entre eux, jamais. Elle ne se sentait pas l'ombre d'une gêne, ni d'une rancune. Mais qu'avait-il donc à rougir de la sorte?... Elle ne s'attribua point le mérite de ce trouble... Ils s'étaient ( uittés bien calmes, l'autre soir. Il y avait quelque chose d'insolite, et de nouveau. Son sûr instinct féminin l'en avertissait, et non moins, sous l'air ind fférent, cette mine de petit garçon, pris en faute, f.^ Elle plaisanta :

— Je ne savais pas que vous faisiez aussi l'instruction de Mlle Dangé. Vous voilà passé maître d'école.

Il répéta :

— D'école. Précisément. Le mot n'est pas trop fort.

— Qu'est-ce que vous avez? Vous ne semblez pas dans votre assiette!

Il avouait :

— Je... Oui, ça ne va pas très fort.

— La leçon n'a pas marché?

— Si! Très bonne leçon, au contraire. C'està-dire...

— Remettez-vous. Ou vous me remettriez en mémoire certain vers d'un nommé Dante : « Et ce jour-là...

Jacques acheva, machinalement :

— ...ils ne lurent pas plus avant, w Mais la femme de chambre rentrait :

— Mlle Marthe est souffrante, et Mme Dangé s'excuse de ne pouvoir recevoir mademoiselle, en ce moment.

— Ah ! fit-elle, surprise. J'espère que ce ne sera rien. Dites que ma commission n'avait pas d'importance : un rendez-vous au Palais de Glace... Je téléphonerai.

La femme de chambre saluait, ouvrait :

Jacques s'effaça devant Hélène.

— Passez, mademoiselle. Je descends aussi.

Il l'admirait, dans l'escalier, droite, avec sa grande allure harmonieuse. Il eut, à voir la mate rondeur de cette nuque paisible et le balance-

ut JEUNES FILLES

ment des belles épauks^ un bref mouvement de dépit. Il ne les avait guère éoftues, eelles-làL.

Le contraste acheva d'irriter, en lui, sa mauvaise humeur. Il en voulait aux autres, à luimême, à sa vie... Une si maussade amertume se peignait sur son visage, reflété par la ^ace du vestibule, un tel air de déconvenue et de désarroi, qu'Hélène, en le remarquai*, ne put s'empêcher de rire, sans méchanceté.

— Il n'y a pas de quoi rire! fit-il.

— Voulez-vous que je pleure?

Il jeta, avec colère :

— Je ne veux rienl

— Ça ne vous change pas.

Il chercha, d'un vif regard, si le ton ironique voilait un reproche, se heurta au placide visage.

— Quand je changerais, la belle avance!...

Qu'est-ce que j'y gagnerais, à vos yeux?... Je vous suis indifférent, je ne le sais que trop. Vous ne me l'avez pas envoyé dire, l'autre soir.

— Mettons que vous m'êtes indiffèrent, puisque l'amitié, pour vous, ça ne commence qu'à.l'amour, si j'ose m'exprimer ainsi.

Il était si désemparé qu'il eut un cri siiMîère :

— Jamais je n'aurais eu tant besoin de votre amitié, d'une vraie amitié!

Elle dit, sîmplemeat :

— Trop tard, J« n'ai plus qu'une bonne iifcdif férence à vous offrir.

Elle était heureuse de cette rencontre, plus prompte qu'dle n'eût pensé. Tôt ou tard, il eût bien fallu se ir^trouver. Elle avait, c^^puis leur explication, s^ongé à l'attitude qu'elle devrait prendre.,. Cétait parfait ainsi.

— Ak! j'^i manqué ma vie, affirma-t-fl Elle trancha :

— ' Un dernier mot, pour que cette vieille question soit désormais réglée, entre nous. Vous aurez touioors en moi une camarade... Rien de plus. Et, matutenant, donnez-moi la main. Au revoir.

Elle le contempla, bien droit. Il voulut crâner.

— Pourquoi me regardez-vous ainsi? Elle soiu*it ;

— Mon pauvre ajmi, je cherche ce qui m'avait séduit, en vous, et je ne trouve plus... Je vous regarde avec étonnement... comme une envie passée... avec un reste de sympathie aussi... comme un Joli rêve, bien mort.

Il ajouta rageusement :

— Et enterré. Merci!

Ui JEUNES FILLES

Elle s'éloignaitjvers le faubourgSaint-Honoré, de son pas fier. Il la suivit du regard, aussi longtemps qu'il put. Puis il se mit en marche, désœuvré, de l'autre côté... Quand elle disparut, ce fut, comme si le monde, pour la seconde fois, lui manquait. Hélène, Marthe tout était dispersé, à vau-l'eau... A quoi se raccrocher, à présent? Jamais il ne s'était sent* aussi seul, jamais il n'avait eu, à ce point, la conscience de sa misère morale, et de sa vie ratée.

Au bout de la rue du Cirque, il s'arrêta, tira sa montre. Cinq heures seulement... Il eût cru que des années s'étaient écoulées. Les Champs-Elysées étendaient devant lui leur masse brumeuse, où les réverbères, çà et là, piquaient de petits halos d'opale. Que faire?... Rentrer à Bellevue, tout de suite, où sa mère, fébrilement, devait l'attendre? La perspective de la maison familiale lui apparut sévère. Remâcher encore toute cette histoire... Non, un peu plus tard. Mais une lueur blême, par delà l'avenue, fixait son regard. Il se repéra : le Palais de Glace!

La vision attrayante surgit, s'imposa. Cinq à sept, c'était l'heure charmante. S'il entrait? Cela chasserait ses idées noires. De jolies femmes, de la musique, de la lumière, et cet air vif qui vous

fouette le sangL.. C'était rare qu'il ne se retrouvât point en pays de connaissance. Même — il y songea' — ce n'était point de mauvaise tactique de se montrer là, ce jour même, et à cette heure... Il valait mieux que rien ne parût s'être passé, jamais, entre Mlle Dangé et lui... Paix à cette sotte histoire!... Il savait, pour eh avoir souvent propagé lui-même, et de moins fondés, avec quelle rapidité les bruits se répandent. S'il en fallait démentir un, mieux valait que ce fût net, et de suite...

Il répondait, d'un bonjour familier, au salut des contrôleurs. Il avait, par un camarade, directeur d'un canard théâtral et financier, ses entrées. D'un pas conquérant, il foula le tapis feutré du promenoir. Il passait, en flânant, entre leà tables, où des messieurs très chics, en face de dames trop élégantes, voisinaient avec des mères abandonnées, ou quelque bande mondaine, en train de goûter. Quantité de jeunes filles, de jeunes femmes venaient là, patiner entre amies, faisaient la navette, delà piste au point de ralliement du thé. Jacques reconnut quelques figures. Une poignée de main, du bout des doigts, deux coups de chapeau, et déjà il avait repris une autre aine, le nonchalant laisser aller qui l'emportait,

24e JEUNES FILLES

dans les lieux de plaisir, comme dans son élément.

U aimait, entre tons, cet endroit pour son charma particulier, tout de contraste ; l'excitante atmosphère des music-halls, lumineuse «t lourde, et le vivifiant souffle glacé qui montait du sol de gel et de neige, sous la clarté lunaire des gldjbes électrique. Centre dupromervoirrond, avec ses bars, ses femmes, ses boissons américsdnes^ son public mêlé, la piste ouvrait, >arinsi qu'un cercle magique, l'espace restreint et illimité de sa €Ourbe. Des couples y filaient, en flèche, aériens. Et Ton éprouvait à les voir fuir, le corps droit, comme immobiles, ou, soudain penchés, pKés en deux, au scintillant éclair des patins, une griserie de vitesse, l'enivrement d^un libre vol.

Jacques ne pouvait rassasier se& yeux de la légère grâce que ce mouvement donnait aux femmes. Toute pesanteur était abolie. En taille, avec leurs toquets de fourrure, les jupes courtes qui découvraient la cheviQe, elles passaient, vertigineuses, et si souples que leurs petits pieds, au fil d'acier, semblaient chaussés d'étincelantes ailes.

Il s'amusait aussi des comiques essais que tout

JSU3LËS nUMS w

le long de la piste, tentaient, contre la rampe du ppoHienofr, les débutants. An bras de professeurs, ils marchaient en chancelant. Ils soulevaient avec p«me leurs pieds, inaccoutumés à l'instable équilibre du patin,' comme des poids de cinquante kilos. D'autres, sans lâcher le rebord de velours ro^e, s'essayaient, seuls, à de mialadroites glissades. Par moments, ils se heurtaient à des eauseurs accoudés pour quelque flirt, ou de inrefis repos, près des tables retenues. Ib s'aiïêtaient déseiq>érés, et après une seconde d'hésitation, repartaient, contournant l'obstacle, tenaces. Jacques, sans bonté, guettaient leurs chutes. C'étaient les grotesques, clowns bénévoles de ce eûpque.

Il s'-iorêta, avec la file tournante. Un cri, sur la piste, immobilisait un instant les curiosités... Puis, le piétinement et les conservatiojis reprenaient, ce n'était rien : une rencontre... Jacques r^ardait, en riant, un quatuor se ramasser. Ils s'étaient abattus comme des capucins de cartes.

— Tiens 1 monsieur Dorlyl

Il sursauta. Qui donc l'appelait? cette voix gutturale...

— Monsieur DorlyJ Monsieur Dorlyl

U se retourna. A l'une des tables contre la

piste, qu'il venait de dépasser, deux femmes charmantes lui faisaient signe. Tiens! Annie Ferrus et Jacqueline...

Il saluait, ravi, d'un geste large.

— Mes hommages, miss!... Toujours plus belle... Bonjour, madame.

Il baisait la main de Jacqueline. Elle était bien jolie, ce soir. Un petit tricorne de velours mordoré, avec une plume droite, campé sur les cheveux en boucles — une coiffure nouvelle! — donnait au mutin visage un air cavalier, avec lequel juraient les beaux yeux voluptueux et soumis. Une longue jaquette mordorée, sur la jupe droite, ajoutait encore au déluré de l'allure. On eût dit un personnage de fête galante, au temps de Lancret, la convive d'un déjeuner de chasse, en quelque parc mythologique et sylvestre. Jacques la trouva charmante, et son regard, sans tarder, le lui avoua.

— Et moi, monsieur Dorly, vous ne me dites pas bonjour?

Une voix menue, mais qui n'était pas sans charme, ajouta, avec une gaieté où perçait un rien de dépit :

— Il ne me reconnaît pas!

. — Ohl mademoiselle, pouvez-vous dire...

Je ne vous avais pas vue, pardon 1 C'est vrai, Hélène avait parlé tout à l'heure du Palais de Glace... C'était donc pour aujourd'hui?

Mlle Savenay, de l'autre côté de la rampe, penchait vers eux son buste mince,ne sourire toujours un peu tourmenté^e son frêle visage romanesque. En dolman vert et toque hongroise, le professeur, derrière elle, attendait, résigné.

— Vous ïaites des progrès? demanda Jac--* ques.

Elle dit tristement :

— Pas du tout... Et je~me'demande,*à voir les ridicules efforts de l'apprentissage, comment on peut arriver à cette- virtuosité-là. Regardez donc... C'est fantastique.

Une jolie demi-mondaine valsait, au bras d'une amie. On eût dit des oiseaux, sûr la nuée.

— Vous arriverez très bien, dit Jacques.

C'est comme en tout. Il n'y a que les premiers pas qui coûtent.

Geneviève, à la dérobée, lui lança un vif regard. Elle attachait à chacun des mots de Jacques un sens profond, comme à chacun de ses gestes une attention involontaire. Mais déjà, sur cette phrase banale, Jacques était

2fî« JEUNES niJLES

revenu aux sourires de Jacqueline et d'Annie, l'un moqueur, et l'autre énigmatiquç. Geneviève souffrit.

— Nous repartons! dit-elle à son professeur... Tiens, Annie, voilà le tienl

Un beau garçon, aux mooistaches cirées et au teint blafard, arrivait avec un svelte élan, qu'il immobilisa n«t, au ras de la rampe, d'un coup de talon :

— Mademoiselle?

— Je viens, dit Annie

— Vous devez patiner àravir,affirma Jacques.

Geneviève, à nouveau, ressentait l'aiguillon.

Cette phrase-là, ce n'était pas à elle qu'on aurait songé à la dire... Elle n'en jeta pas moins affectueusement :

— Annie! Elle est déjà d'une jolie force.

Et, cramponnée au bras de son soutien, elle s'éloigna, traînant ses patins, comme des boulets.

Annie déjà s'était élancée. Hardie et souple, avec cette aisance d'un corps harmonieux, rompu aux exercices physiques, elle glissait, légère, une main posée sur le poignet de son guide.

-^ Enfin seuls! plaisanta Jacques, en contemplant Mme Lanfray.

Elle soutint le feu, riposta :

— Di%e» don€l C'est bon pour lea jeunes mariés, cette phrase-là... Et nous deuxl.^.

— Nous deux?

— Gela se perd dans la nuit des temps.^.

Gardez do ne votre esprit pour d'autres nuits... des nuits de noces I...

— Comprends pas.

— Ehl ehl... Y a-tni longtemps que vous avez vu Marthe?

— Je la quitte.

EUe se tut. Jaicques sonda son sourire irritant,. ses yeux de malice.

— Fausse route, déclara-t-il. Je trouve Mlle Dangé charmante. Mais ce ne seira jamais, pour moi qu'une camarade, comme Hélène, tenez... Sincèrement!

Il eut une conviction si péremptoire, que Jaeqpieline, surprise, n'insista point. Après tout, pottvait-on savoir jamais, avec un caractère aueâ changeant? Elle le considéra avec plus d'intérêt.

— Alors, s'enquit-elle, aini<îal«... Qui aimezvous, à présent? Car je vous connais, il faut toujours que vous aimiez l Vous pouvez bien me confier ça... Une si vieille camarade 1

Il haussa les épaules.

— Pas camarade!... Une amie, la plus délicieuse des amies...

Leurs jambes, par hasard, se frôlèrent. Elle recula sa chaise... Il avança la sienne.

— Voulez -vous bien!... Causons tranquillement.

Elle l'observait, ne cessant point de sourire. Il avait son éternel air de nonchalance et de conquête, et toujours ce grain de peau frais, ces lèvres rouges sous la moustache fine, et cette mèche, où si souvent elle avait promené ses doigts, cette mèche soyeuse et tentante... Elle répéta :

— Voyons I Confiez-moi, en ami... Qui aimezvous, à présent?

Il eut un rire gamin :

— Vous 1 Si vous voulez !

L'idée parut drôle à Jacqueline, et le compliment flatteur. Elle fit écho si gaiement, qu'une vieille dame, veillant à la table voisine sur le vestiaire de ses filles, se tourna, scandalisée. Mme Lanfray déclara enfin :

— Vous êtes fou.

— C'est encore ce qu'on a trouvé de mieux, en fait de sagesse 1

Ils se turent, regardèrent la piste. Annie pas-* 9ait, en éclair, triomphante, dans la^splendeur de sa beauté blonde. Ils ne virent pas Geneviève que justement leurs rires venaient d'atteindre, comme elle longeait leur table, crispée, nerfs tendus, épaules courbées sous l'effort, à la re-cherche de l'équilibre. . .

— Hein? Si on faisait un tour, proposa Jacques. Mme Lanfray montra ses pieds d'enfant, haut

gantés de cuir souple, où les patins luisirent. La rondeur du mollet une seconde apparut, devinée.

— Attendez 1 dit-il.

Il courait au petit salon des abonnés, donnait son numéro. On le chaussait en hâte. Il laissait toujours au Palais, bien qu'il y vînt rarement, ses bottines de patinage.

Jacqueline était déjà sur la glace. Il enlaça la taille ronde, et d'un élan de sylphes, doucement, ils s'envolèrent. Une valse égrenait son rythme.

Il tenait solidement, contre lui, le vivant corps, percevait le contour de la poitrine ferme, la ligne pleine des jambes. Elle avait une légèreté de plume. L'air vif les fouettait au visage, ajoutait, à la griserie de l'étreinte, une ivresse de liberté. Leurs yeux se sourirent, et no se quittèrent plus.

i54 JEUNES FILLES

- Ils dansaient avec une si parfait^ élégance que des couples s'arrêtèrent pour les mieux admirer. Geneviève, immobile, les regardait à chaque tour passer, absorbés en eux-mêmes, et chaque fois il lui semblait que son cœur se déchirait un peu plus, à les voir fuir, hors de toute atteinte, ensemble, et si loin, si loin...

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