NOUVELLE INÉDITE DU XVII- SIÈCLE
thèque de l'Arsenal et à la Bibliothèque nationale '. Elle a pour titre : Histoire cTAgésilan et dJ Isménie , c'est-à-dire histoire de Coligny et de Mm* de Longueville. Elle a l'avantage d'être fort courte. Nous n'osons pourtant la donner tout entière, et nous nous bornerons à faire connaître rapidement ce petit monument de la célébrité naissante de Mme de Longueville.
Bien entendu , Isménie aime le plus tendrement du monde Àgésilan, et elle l'aimait avant d'avoir été mariée à Amilcar, le duc de Longueville, par l'ordre de son père et de sa mère, Antenor et Simiane, M. le Prince et Mme la Princesse. Isménie a pour etmemie Roxane, Mme de Montbazon, jalouse de sa beauté, et ici viennent deux portraits d' Isménie et de Roxane » qui sont d'une exactitude tout à fait historique. « Roxane étoit piquée des louanges qu'on donnoit à Isménie de sa beauté , qui véritablement estoit des plus grandes. Ses cheveux d'un blond cendré , ses yeux bleus, la blancheur de son teint et sa taille estoient incomparables; son esprit doux, insinuant,
1 . Bibliothèque de l'Arsenal, petit in-4°, coté sur le dos : « Fr. Jurisprudence, 19 (B). « Il contient : 1° Avis donné au roy pour la réferme des abbayes et prieurés en commande ; 2° Fable du Lion et du Renard ; 3° Histoire de M. de Coligny et de Mœe de Longueville. — Bibliothèque nationale , fonds Clerambault, Mélanges , yoI. 261 , in-12, comprenant une foule de chansons, les lettres de Mme de Courcelles, de prétendues lettres de diverses dames à Fouquet , et au milieu l'Histoire d' Agésilan et dlsménie. En comparant les deux manuscrits , nous n'y avons rencontré que de petites variantes de style parfaitement indifférentes.
parlant agréablement sur toutes sortes de sujets , lui donnoit l'approbation de tout le monde. Roxane, qui a une beauté et une humeur différente , n'avoit pas des approbateurs sur sa grâce en si grand nombre qu'Isménie, bien que sur la beauté les esprits fussent partagés. Ses cheveux étoient bruns sur un teint blanc et uni ; ses yeux noirs et bien fendus , d'où il sortoit un feu à pénétrer jusque dans les cœurs les plus insensibles ; sa mine, haute et fière, la faisoit plutôt craindre qu'aimer; son esprit étoit cruel, plein de violence. 11 ne falloit pas se partager avec elle. »
Voici une conversation des deux amants moins longue, grâce à Dieu, que celles de l'Astrée et du grand Cyrus, mais qui a leur agréable fadeur, leur sentimentale mélancolie : « Pensive à son malheur, Isménie.se promenoit le long d'un ruisseau qui arrose le bois de Mirabelle (Chantilly). Elle vit tout d'un coup sortir un homme de l'épaisseur du bois, et, pâle et défait, se jeter à ses genoux. Elle connut d'abord que c' étoit Agésilan qui lui dit : Quoi ! ma princesse, m'abandonnerez-vousaprès tant de promesses de votre fermeté? En refusant le parti qu'on vous offre, ne ferez-vous pas connoître à tout le inonde que ma princesse a autant de fidélité que de beauté, et que sa parole est inébranlable quand elle l'a donnée? S'il vous reste encore quelque souvenir du mal-
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heureux Agésilan et des tendresses que vous aviez pour luy, donnez-luy un mois avant que d'accomplir ce mariage. Le terme est court pour une si grande disgrâce qui me coûtera la vie. Agésilan, dit Isménie, Dieu sçait, si mes sentiments estoient suivis, si je serois jamais à d'autres qu'à vous! J'ay fait pour cela plus que le devoir ne m'obligeoit : j'ay résisté longtemps aux ordres d' Anténor et de Simiane. J'ay « passé des jours et des nuits en pleurs de la perte que je faisois de mon cher Agésilan. Tout ce que je puis faire pour luy est de luy conserver toujours mon estime et mon amitié. Elle l'embrassa pour la dernière fois, et se retira dans le château sans attendre sa réponse. »
Agésilan désespéré va rejoindre l'armée commandée par le frère d'Isménie, Marcomir, le duc d'Enghien, et nous assistons à un récit de la bataille de Rocroy en général assez exact, à deux défauts près. L'auteur n'a pas l'air d'avoir connu la manœuvre hardie et savante qui décida la victoire, et que nous avons essavé de décrire. On se doute bien aussi qu'il donne à Coligny dans cette grande journée un rôle qu'il n'a pas eu. Dans la nouvelle, Agésilan prend la place de Gassion et commande l'aile droite, tandis que Gassion y commande la gauche et remplace La Ferté-Seneterre et le maréchal de l'Hôpital ; car c'est bien, je crois, Gassion qu'il faut reconnaître sous le nom d'Hilla ou Hillarius, « vieux maestre de
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camp, à présent * maréchal de camp, soldat de fortune, mais qui avoit passé par toutes les charges, ayant beaucoup de cœur et de fermeté. » Mafcomir avait confié F aile droite à Àgésilan « comme étant a&sufé de sa fidélité et de son grand cœun » Àgésilan cherche la mort, et, selon les règles du roman, il ne trouve que la gloire, il est vrai, avec beaucoup de •blessures qui expliqueront plus tard sa langueur et sa faiblesse. Entre autres exploits , il a Une rencontre particulière avec Alaric, roi des Goths. Marcomir, de son côté, fait des actions extraordinaires et tue de sa main le chef de l'armée ennemie. Comme Àgésilari- Coligny est mis ici à la place de Gassion, ainsi d'Estrades, ami de Coligny, est substitué , sous le nom de Théodate, au brave Sirot, qui commanda la réserve et contribua tant ati succès de la bataille.
La nouvelle peint fidèlement la conduite d'Enghien-Marcomiï après la Victoire. « Après avoir rendu gracie à Dieu d'une si grande victoire , Marcortiir retourna danâ son camp. Il fut légèrement blessé , eut deux chevaux tués sous lui, et fit dans cette action tout ce qu'un bon général et un grand capitaine peut faire : il eut grand soin des blessés et il les visitoit tous les jours. » Il ne pouvait manque!* de prendre un soin particulier d'Àgésilàn , son parent, et de Théodate; il les ramena avec lui à
1. A présent montre que la nouvelle a été composée avant la mort de Gassion, tué devant Lens en 1647,
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Lutétie, où ils reçurent toutes les louanges que leurs belles actions méritaieht.
Dans là nouvelle, comme daris quelques mémoires, c'est Roxane, Mm" de Montbazon, qui iilvente et contrefait les deux fameuses lettres pour déshonorer et perdre Isménie. Elle exige de son amant Florizel , le duô de Guise , (Ju'il soutienne qtiè ces lettres sont véritables , et , ne pouvant obtenir de éâ loyauté une pareille Indignité , elle lui dêiflande au moins de s'en exprimer avec doute. Florizel a k faiblesse d'y consentir ; ses paroles sont pfompièment exagérées et envenimées, et de toutes parte ie bruit s'accrédite que Florizel défend très -haut la vérité de ces lettres et se déclare prêt à là soutenir à Agésilail lui-même, « en quelle manière il le vôudroit. » Indignation de la reine Àmalasbnté, Àrihë d' Autriche, contre Isménie qu'elle croit coupable; grande colère d'Anténor et de Simiane, M* le Prince et M™6 la Princesse , contre leur fille , et désespoir de celle-ci , car les deux lettres imaginées par Roxane sont bien autrement fortes que celles que Mmé dé Fouquerolles avait écrites à Maulevrier, et qui furent attribuées à Mrae de Lohgueville. Première lettre : « Je ne puis vous souffrir plus longtemps dans la tristesse bù vous estes. Votre constance m'a entière-^ ment gagnée. TroUvez-vous ce soir dans l'allée des Sicomores, proche des bains de Diane. Je vous dirai ce que je veux faire pour vous. » Autre lettre : « Je
croy que vous estes content de moy, cher Agésilan ; mais si la promenade des Sicomores vous a plu, celle où je vous ordonne de venir ne vous plaira pas moins. Venez seul , à dix heures du soir, par la porte du jardin ; vous trouverez Lydie , qui vous conduira où je seray. Adieu. »
Ces deux rendez-vous sont assez bien imaginés pour expliquer l'irritation d'Isménie, et comment elle pousse elle-même Agésilan à la venger, et lui ménage un second habile dans Théodate. Le duel avait été résolu « dans un conseil chez Isménie, où Marcomir et Agésilan estoient. » Les préparatifs de la rencontre et les détails sont moins saisissants et moins romanesques dans le roman que dans l'histoire. La scène y est fidèlement racontée, mais fort abrégée en ce qui regarde les deux principaux adversaires; l'intervention du duc d'Enghien est plus marquée.
« La partie fut liée à deux heures de l'après-midi, à la place des Nymphes (Place-Royale). Florizel y viendroit avec un second, un page et un laquais; Agésilan et Théodate en feroient de même ; les deux carrosses se rencontreroient devant le logis de Caliste, et les cochers se batlroient à coups de fouet pour prétexter que c'étoitune rencontre. Les choses furent exécutées ainsi qu'elles avoient été projetées, et les balcons et les fenêtres des maisons étoient remplis de dames. Chrysante et Théodate (Bridieu et d'Es-
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trades) furent les premiers qui mirent l'épée à la main. Chrysante est un gentilhomme de mérite, brave et un des plus forts hommes du monde. Il est gouverneur d'une place considérable sur la frontière des Belges. Théodate lui donna d'abord un coup d'épée dans le corps ; il en reçut un en même temps dans le bras. Chrysante , se sentant incommodé par Ja perte du sang, voulut se servir de ses forces et venir aux prises avec Théodate ; il l'embrassa avec les deux bras, et le pressa avec tant de violence que, nonobstant sa grande blessure , il eût étouffé Théodate, si celui-ci n'eust fait un effort pour se tirer de ses mains. Il fut si grand qu'ils tombèrent tous deux à terre, sans avantage, et furent séparés dans cet instant par des personnes de qualité qui arrivèrent sur le lieu. Cependant Florizel et Àgésilan estoient tous deux aux mains. Théodate croyoit estre assez à temps pour les séparer, lorsqu'il vit le pauvre Àgésilan par terre, désarmé. Florizel le quitte pour venir au-devant de Théodate, pour l'embrasser et lui demander son amitié ; il lui dit : Je suis fâché du mauvais état où vous trouverez Agésilan. Il m'a querellé de gaieté de cœur; je vous proteste, avec vérité, que jamais je ne l'ai offensé. Théodate répondit assez succinctement à ce compliment , estant pressé de se rendre auprès d' Agésilan , qu'il trouva sans connoissance par le mécontentement que ce désavantage lui causa, lequel le conduisit jusques au cercueil. Dans
cet instant, Marcomir et plusieurs princes et seigneurs de la cour arrivèrent dans la place des Nymphes. Marcomir fit mettre Agésilan et Théod^te dans un de ses carrosses, et leur donna un appartement dans son hôtel , pour la seureté de leurs personnes. »
«Il n'y avoit que peu de jours que le sénat de Lutétie avoit vérifié le décret contre les duels, qui condamnait à mort tous ceux qui se battoient. Amalasonte, voulant que redit fût exécuté suivant sa teneur, fit décréter prise çte corps contre Agésilan et Théodate comme agresseurs, et les poursuites furent moins rigoureuses contre Florizel et Chrysantp. Marcomir s'en plaignit hauterpept, et l'appréhension qu'Amalasonte eut que cela produisît une guerre civile , toute la cour ayant pris parti d$ part et d'autre, fit qu'elle commanda que l'affaire passeroit pour une rencontre fortuite et que le roy feroit expédier des lettres de grâce ; ce qui fut exécuta , et les partys furent d'accord, »
Ici le roman reprend ses droits, et, ramenant Mme de Longueville auprès du lit de Çoligny montrant, ipet dans la bouche de l'un et de l'autre des discours de ce pathétique facile qui ne manqua jamais son effet sur le commun des lecteurs, moins sensibles h l'art véritable qu'è^ ce qu'il y a de touchant dans ces sortes de situations.
« Les blessures qu' Agésilan avoit reçues* erppi^ rqient tous, les jours. Les chirurgiens les jugeQiept