M"" DE LONGUEVILLE A MUNSTER
tout cela demeure sans retour. C'est peut-être, comme vous dites, que le commerce est dangereux avec elle, et que vous prenez pour vous-même le conseil que vous me donnez ; mais la pauvre princesse ne s'en peut consoler... Quand vous seriez devenu tout philosophe et quand vous auriez perdu le sentiment et la vie, tout au moins, ma chère pierre, vous devriez parler lorsque M,nc de Longueville vous regarde, comme faisoit la statue de Memnon lorsqu'elle étoit éclairée des rayons du soleil. Si vous continuez, je ne doute point qu'on ne vous fasse icy votre procès, comme à un muet. Donnez-y ordre , si bon vous semble. Tout ce que je pus faire pour vous fut de payer de votre lettre à ML le duc d'Enghien '. Madame sa sœur la lut avec grand plaisir ; et, comme un quart d'heure après M. Esprit entra dans la chambre, elle fut fort aise d'avoir prétexte de la revoir et se leva de sa place pour approcher du lieu où on faisoit la lecture. Ce n'est pas tout : elle envoya me la demander le lendemain, avec promesse de n'en laisser prendre copie que pour elle seule et pour demeurer parmi ses papiers. Je ne vous diray point l'estime qu'elle en fit ; je me contenterai d'avouer que c'est une des plus belles choses du monde de voir cette
1. Faute d'indication de sujet et de date, on peut choisir entre les différentes lettres écrites par Voiture au duc d'Enghien, qui se peuvent placer vers cette époque, et qu'on trouvera dans les œuvres de Voiture, t. II de l'édition de 1745.
bouche remplie de vos louanges , et que votre nom n'habite nulle part plus magnifiquement... »
Voiture n'est pas en reste avec son ingénieux correspondant sur le compte de Mme de Longueville :
« J'ai une grande impatience de voir ici le
retour de Mme de Longueville , après la conclusion d'une bonne paix. Ce que vous me dites de cette princesse est en son genre aussi beau qu'elle , et je le garde pour lui montrer quelque jour. . . Dites-le vrai, monseigneur : croyez-vous que l'on puisse trouver, je ne dis pas dans une seule personne, mais dans tout ce qu'il y a de beau et d'aimable répandu par le monde ; croyez-vous que l'on puisse trouver tant d'esprit, de grâce et de charmes qu'il y en a en cette princesse? Soyez sur vos gardes. Elle écrit ici des merveilles de vous et de l'amitié qui est entre vous deux. Le commerce est dangereux avec elle. Je vous assure au reste qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle , et qu'il n'y a point d'âme au monde ni plus haute ni mieux faite que la sienne. . . »
Un peu après , le 9 janvier 1647 :
«... Le respect m'a empêché jusqu'ici d'écrire à Mme de Longueville; mais vous me faites bien plus peur d'elle en me la représentant si sérieuse et si politique. Nous avons ici plaisir à nous l'imaginer entretenant M. Lampadius (on m'a dit que d'ordinaire il est vêtu de satin violet), M. Vulteius et M. Salvius, et surtout ce gros Hollandois
M- DE LONGDEVILLE A MUNSTER. 324
Dulcia barbare Laedentem oscula quae Venus Quinta parte sni nectaris imbuit.
t Celui qui lui conseille d'apprendre l'allemand pour se divertir a bien fait rire Mmc de Sablé et Mme de Montausier1... »
Parmi les monuments du séjour de Mme de Longueville à Munster, il faut mettre le portrait qu'en a fait Anselme van Hull, et qui a été gravé avec ceux de M. de Longueville, de d'Avaux et de Servien, dans la collection des portraits de tous les princes et diplomates assemblés à Munster a. Mme de Longueville y est représentée en buste. Dans la gravure même, toute médiocre qu'elle est, on sent des yeux d'une douceur charmante. Une forêt de blonds cheveux flotte autour de son visage 3. Son sein, à demi découvert, paraît dans sa beauté modeste. Un léger collier de perles laisse voir un cou jeune et délicat. Au-dessous du portrait, on a mis ces vers qui sont peut-être de d'Avaux, ou que Voiture aura envoyés :
« Ces héros assemblés dedans la Westphalie, Et de France et du Nord, d'Espagne et d'Italie, Ravis de mes beautés et de mes doux attraits, Crurent, en voyant mon visage,