‹ Jeunesse de Madame de LonguevilleChapitre 121 sur 180 · MADAME DE LONGUEVILLE1 A MADAME DE BRÉGT · texte numérisé non relu

MADAME DE LONGUEVILLE1 A MADAME DE BRÉGT

« Vostre lettre a fait plus de bien au sonnet de Job que Benserade mesme , et elle me donne un si grand regret de n'avoir pas eu des sentiments conformes à ceux de la personne qui l'a escrite, que, si elle ne me fait changer, elle me fait au moins condamner les miens , et me fait donner par là une préférence à Job , que je luy aurois toujours refusée tant qu'il n'y eût eu que luy qui eût parlé pour luy-

1. Cette lettre est imprimée parmi celles de Mm« de Brégy, avec bien des petites fautes que nous corrigeons sans les indiquer.

mesme. Voilà, je pense, tout ce qu'une personne généreuse peut faire pour un parti dont elle n'est pas, et je vous asseure que si le vostre n'est celuy de mon choix , il est devenu au moins celuy de mon estime , par celle que vous avés tesmoigné que vous en faisiés en le choisissant. Je serai ravie que vous veniés jeudy disputer la cause de Job ; mais je vous advertis au moins que ce ne sera plus que contre mes sentiments passés, ne pouvant consentir d'estre contraire aux vostres, etc. »

Les deux belles dames combattaient, on le voit, avec les armejs les plus courtoises; mais elles combattirent vivement et assez longtemps. Je conjecture, littérature à part, qu'elles y avaient bien quelque secret intérêt. Mme de Brégy était belle et coquette autant que spirituelle. Elle pouvait fort bien croire que la pièce de Benserade s'adressait à elle, et était l'indirecte déclaration d'un amour un peu roturier condamné à renfermer en lui-même ses souffrances. Du moins Benserade avait-il composé pour elle une épître où il s'excuse de la fuir de peur de l'aimer *. Mme de Longueville ne pouvait avoir oublié tous les vers que Voiture avait faits à sa louange , quand elle était encore dans sa première jeunesse , et peut-être celui-ci, en revoyant en 1647 la noble beauté dans tout l'éclat de ses charmes et devenue l'idole à la

1. Œuvres de Benserade, t. Ier, p. 97, et Œuvres de madame de Brégy, p. 93.

334 PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE iv.

mode, quittant l'ancienne familiarité pour un respect affectueux , avait-il voulu finir comme il avait Commencé, et mourir, Comme on disait alors, dans le service de celle qu'il appelle Uranie, c'est-à-dire une beauté céleste sur laquelle il ose à peine lever les yeux.

il faut finir mes jours en l'amour d'Uranie : L'absence ni le temps ne m'en sçaaroient guérir, Et je ne vois plus rien qui me pftt secourir, Ni qui sçût rappeler ma liberté bannie.

Dès longtemps je connois sa rigueur infinie ; Mais, pensant aux beautés pour qui je dois périr, Je bénis mon martire, et, content de mourir, Je n'ose murmurer contre sa tyrannie.

Quelquefois ma raison, par de faibles discours, M'incite à la révolte, et me promet secours; Mais, lorsqu'à mon besoin je me yeux servir d'elle,

Après beaucoup de peine et d'efforts impuissants, Elle dit qu'Uranie est seule aimable et belle, Et m'y rengage plus que ne font tous mes sens.

D'ailleurs M™ de Longueville croyait sa préférence appuyée sur de très- bons motifs que nous Sommes tentés de partager. L'ouvrage de Benserade a sans doute plus d'esprit, d'invention, d'originalité même, puisqu'il est assurément fort nouveau de mettre Job dans une déclaration d'amour; celui de Voiture nous paraît avoir des grâces secrètes et mélancoliques qui vont plus au coeur. Nous trouvons avec Corneille le sonnet de Job plus joli, toutefois sans être naïf, éloge étrange qu'on ne s'at-

SONNETS DE VOITURE ET riE BENSERADE. 335

teiidait guère à rencontrer Ici ni d'un côté îii de l'autre ; mais le sonnet à Uranie nous semblé plus d'un amoureux, et c'est là ce qui nous décide, Pëiitêtl-e que si Mme de Longueville en eût causé avec Corneille, elle l'eût converti ail nom de leurs communs principes ; du moins elle entraîna son frère, le prince de Conti , qui , après avoir fait un sonnet pour Benserade, finit par conclure pour Voiture et pour sa sœur. Il paraît qu'Esprit fit plus de résistance. Elle lança contre lui Sarrazin, dont on à encore la glose en vers qui tourna en ridicule le sonnet de Benserade et l'opinion d'Esprit :

Monsieur Esprit, de l'Oratoire, Vous agissez en homme saint De couronner avecque gloire Job de mille tourments atteint, etc.1.

Mme de Longueville écrivit elle-même à Esprit une lettre où elle fait preuve d'un tact littéraire fm et relevé. Elle reconnaît au sonnet de Job un air galant et de la délicatesse, mais rien de plus. A l'exception de quelques vers, tous les autres lui paraissent pleins de défauts, et elle pousse le raffinement et la préciosité jusqu'à qualifier certaines expressions

1. Cette glose avait cela de particulier que le dernier vers de chacun de ses couplets ramenait successivement et dans leur ordre les vers du sonnet de Benserade. Elle n'est pas dans les œuvres de Sarrazin de 1654, ni même dans, ses QEwvres nouvelles ; on la trouvera dans le t. Ier de Benserade,p.i75.

de Benserade de dégoûtantes , entendez par là vulgaires. Au contraire , elle admire dans le sonnet de Voiture, surtout dans les derniers vers, une expression belle et forte , avec des pensées qui , sans être nouvelles, ont le mérite souverain de la passion. Elle fait mille concessions à Esprit ; elle demande grâce pour l'audace qu'elle a de différer de lui l ; elle annonce en même temps qu'elle va continuer la guerre ; elle en appelle à tout Rambouillet, et badine agréablement sur cette Fronde d'un nouveau genre.

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