MADAME DE LONGUEVILLE A MONSIEUR ESPRIT
« 11 est vray que je suis dans le dernier estonnement de ce que nos goûts sont différents en cette rencontre, et d'autant plus qu'elle me parut d'abord celle du monde où nos sentiments dévoient estre les plus uniformes. Car enfin , hors le septième , le huitième et le dernier vers du sonnet de Job, je trouve tous les autres non-seulement pleins de défauts, mais
1. Pendant sa jeunesse , Mme de Longueville ménagea beaucoup Esprit, vraisemblablement afin de complaire à Mme de Sablé, sa protectrice déclarée. Elle l'emmena avec elle à Munster. Ici elle lui témoigne les plus grands égards. Dans une lettre inédite du 13 octobre 1646, elle le recommande à Mazarin pour un bénéfice. Mazarin ne parait pas avoir fort goûté ce personnage. Il écrit à Servien le 22 mars 1647, avec un certain air de mécontentement, qu'Esprit sollicite de Munster « pour être de la maison de Monsieur. » Mélanges de Clérambault, t. CXXX. Nous verrons dans la me partie que Mme de Longueville finit par se désabuser de ce bel esprit médiocre et intéressé.
2. Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrits de Gonrart, in-4<\ t. U, p. 13.
encore de ceux que vous aviez accoutumé ne pouvoir souffrir; car c'est une expression qui va jusqu'à estre dégoûtante ; au lieu que dans celui de Voiture (au moins dans les six derniers vers), la plus belle et la plus forte du monde est jointe à une pensée qui n'a pas véritablement la grâce de la nouveauté , mais qui est si passionnée qu'elle le doit, ce me semble , emporter sur la simple et seule délicatesse qui est dans celui de Job. J'avoue qu'elle est jointe à un air aussi galant que chose que j'aye jamais veue, et aussi, quoy que je trouve la raison de mon costé, je pense que s'il n'y en a point qui authorise l'autre party, il y a au moins le sujet du monde le plus grand d'y préférer son goust ; et si l'on doit se laisser éblouir sans en mourir de honte, je confesse que c'est en cette occasion-là. Voilà tout ce que ma justice naturelle me peut faire sentir pour ceux qui n'ont pas suivi mes sentiments. Je vous envoyé la manière dont M. mon frère nous a fait connoistre les siens , c'est-à-dire son dernier jugement ; car le premier se fit en prose, et disoit qu'il trouvoit Uranie préférable à Job, mais que s'il eust voulu envoyer un des deux sonnets à sa maîtresse, il eust mieux aimé y envoyer Job. Aucun des deux partis ne fut satisfait de ce jugement, ne se pouvant tourner pleinement à l'avantage ni de l'un ni de l'autre. On en demanda un plus décisif. Il y en a qui ne trouvent pas que celui-cy J le