Ibid
quinze ans , elle ne fit jamais de réflexion sur cet avantage, mais qu'alors elle se vit des mêmes yeux que le public. Les agréments de sa personne , et plus encore sa douceur et sa modestie, lui attirèrent l'estime et l'affection de la reine. Jamais Mï,e de Bains ne s'en prévalut que pour faire du bien aux malheureux. Cette générosité avait sa source dans un cœur noble t tendre, constant pour ses amis, qu'elle réunissait à un esprit solide , judicieux , capable des plus grandes choses, et il semblait que le Créateur eût pris plaisir à préparer dans ce chef-d'œuvre de la nature le triomphe de la grâce. Tant d'aimables qualités fixèrent les yeux de toute la cour. Nombre de seigneurs briguèrent une alliance si désirable, nommément le duc de Bellegarde , le maréchal de Saint-Luc , etc. Mais celui qui l'avait élue de toute éternité pour son épouse ne permit pas que ce cœur digne de lui seul fût partagé avec aucune créature. La divine Providence lui ménagea dans ce même temps une mortification (nous en ignorons le genre) qui commença à lui dessiller les yeux et à lui donner quelque légère idée de vocation pour la vie religieuse. » Mlle de Bains n'accompagnait jamais la reine Marie de Médicis aux Carmélites sans désirer y rester. Une maladie qu'elle fit à dix-huit ans redoubla sa ferveur, mais elle fut traversée par les efforts de toute la cour pour la retenir, surtout par les supplications et les larmes de sa mère. Quand MIIe de Bains se fut jetée
aux Carmélites, à peine âgée de vingt ans, sa mère l'y poursuivit. « Elle conduisit sa fille dans le fond du jardin, et là, pendant trois heures entières, elle employa tout ce que put lui suggérer l'amour le plus tendre. Après avoir épuisé les caresses et tâché d'intéresser sa conscience en lui disant qu'étant veuve et chargée de procès , son devoir l'obligeait à la secourir dans sa vieillesse , enfin hors d'elle-même, elle tomba aux pieds de sa fille , noyée dans ses larmes. Quelle épreuve pour M11' de Bains , qui aimait autant cette tendre mère qu'elle en était aimée! Son recours à Dieu la fit sortir victorieuse de ce premier combat , qui ne fut pas le dernier, Mm* sa mère étant souvent revenue à la charge tout le temps de son noviciat. »
Pendant quelque temps , le couvent de la rue Saint- Jacques fut assiégé par des seigneurs du premier rang qui vinrent offrir leur alliance à la belle novice. Sa constance n'en fut pas même effleurée, et elle se serait refusée à toutes ces visites , si la mère prieure, pour l'éprouver, ne l'eût contrainte de s'y prêter. Elle fit ses vœux en 1620, sous le nom de Marie- Madeleine de Jésus.
11 faut que sa beauté ait été quelque chose de bien extraordinaire, à en juger par l'anecdote suivante racontée par le pieux auteur dont nous nous servons : « L'humilité étant le fondement de tout l'édifice spirituel, la sœur Marie-Madeleine de Jésus saisissait avec ardeur tous les moyens d'anéantir à ses propres
yeux et à ceux des autres les dons de nature et de grâce dont Dieu l'avait favorisée Peu contente de s'être soustraite aux visites des grands et de toutes ses amies , dans le désir d'en être oubliée et d'ôter de devant leurs yeux tout ce qui pouvait la rappeler à leur esprit , son premier soin fut , sous divers prétextes, de retirer ses portraits de leurs mains, afin de les brûler. Un de ces portraits ayant été envoyé à la mère Madeleine de Saint-Joseph , celle-ci se fit un amusement de le montrer à la communauté assemblée. A cette vue , toutes les religieuses , sans la reconnaître d'abord, se sentirent émues et demandèrent à Dieu de ne point laisser dans le monde ce chef-d'œuvre de nature digne de lui seul, et d'en gratifier le Carmel. Une d'entre elles, sœur Marie de Sainte-Thérèse, fille de M™ Acarie, s'offrait à Dieu pour souffrir tout ce qu'il lui plairait en retour de cette grâce. Alors la mère Madeleine de Saint- Joseph, en souriant et frappant sur son épaule, lui dit que la bonté de Dieu avait prévenu ses désirs, que la personne pour laquelle elle tremblait était déjà dans Tordre, et qu'il fallait seulement demander sa persévérance. l »
La sœur Marie-Madeleine passa rapidement par
1. Les Carmélites ont bien voulu me laisser voir un portrait peint sur toile de la mère Marie-Madeleine, qui ne dément pas sa réputation de beauté. La figure est de l'orale te plus parfait; les yeux du bleu foncé le plus doux; le front noble; l'aspect général d'une grandeur et d'une grâce achevée. Il est difficile de rien voir de plus beau.
tous les emplois de l'ordre. Élue prieure en 1635 et souvent réélue, elle vit mourir en 1637 la vénérable mère Madeleine de Saint-Joseph , en 1652 la mère Marie de Jésus , et successivement les premiers visiteurs généraux de Tordre et les supérieurs du saint monastère '. Les guerres de la Fronde lui furent une épreuve périlleuse , et elle se trouva partagée entre la reine Anne et la princesse de Condé, les deux protectrices du couvent. Elle fut obligée de quitter quelque temps la maison de la rue Saint-Jacques, trop exposée aux gens de guerre, d'envoyer une partie de la communauté à Pontoise et de mener l'autre à la rue Chapon. Il lui fallut une grande fermeté pour maintenir la discipline religieuse au milieu de cette tourmente. De peur du moindre relâchement, elle s'appliquait à renouveler sans cesse dans les âmes commises à sa garde la ferveur de l'esprit primitif. On dit qu'alors elle parlait à ses filles avec des paroles de feu qui les pénétraient d'une sainte émula^
1. Nous citerons les plus connus des visiteurs généraux de l'ordre : en 1614, le cardinal de Bérulle; en 1619, le père de Gondren, le second général de l'Oratoire; en 1627, l'abbé de Bérulle , neveu du cardinal, etc. Parmi les supérieurs du monastère on compte, dans les premiers temps, le père Gibieuf, savant oratorien, un des correspondants de Descartes; plus tard, en 1662, M. Ferret, docteur en théologie et curé de Saint-Nicolas-du-€hardonnet; en 1678, M. Pirot, docteur de Sorbonne; en 1715, M. Vivant, grand vicaire du cardinal de Noailles; en 1747, M. l'évêque de Bethléem, célèbre pour avoir extirpé le jansénisme, qui s'était introduit aux Carmélites à la fin du siècle précédent.
tion. Elle avait d'ordinaire une douce et majestueuse gaieté, une affabilité charmante, avec une intrépidité à toute épreuve dès qu'il s'agissait des intérêts de Dieu, de ceux de l'ordre, ou du salut des âmes. Dans ces sortes d'occasions, dit notre manuscrit, sans s'étonner ni s'arrêter, elle eût surmonté un monde d'oppositions et sacrifié sa propre vie. Tant de vertus réunies à tant de sensibilité lui avaient acquis sur le cœur et l'esprit de ses filles un tel ascendant, qu'une d'entre elles écrivait que si elle eût entrepris de leur persuader que le blanc était noir et le jour la nuit , elles y croiraient, tant elles étaient convaincues qu'elle ne pouvait se tromper. Enfin elle possédait au plus haut degré le don du gouvernement. Ce fut entre ses mains que vinrent se remettre et faire profession tant de personnes de la plus haute naissance, cœurs blessés ou repentants qui se réfugièrent aux Carmélites.
Marie-Madeleine, née en 1598, vécut longtemps et ne mourut qu'en 1679, la même année que Mme de Longueville. Elle avait trouvé de bonne heure une admirable collaboratrice dans Mlle de Bellefonds.
Judith de Bellefonds était née en 1611. Son père, gouverneur de Caen, était l'aïeul du maréchal de ce nom. Sa mère était la sœur de la maréchale de Saint- Géran, et elle-même avait pour sœur la marquise de Villars, mère du vainqueur de Denain, célèbre par
les grâces de son esprit '. Elle était aussi jolie ' que sa mère, aussi spirituelle que sa sœur, et possédait tout ce qu'il faut pour plaire. Elle eut le plus grand succès à la cour de la reine Marie de Médicis. En allant avec elle aux Carmélites, elle rencontra Mme de Bréauté, Marie de Jésus, qui, comme elle, avait connu tous les agréments du monde, et par ses entretiens et son exemple lui persuada d'y renoncer et de se donner à Dieu seul. Mlle de Bellefonds entra aux Carmélites en 1629, à dix-sept ans, la veille de la Sainte- Agnès , et prit de là le nom d'Agnès de Jésus-Maria. Ses premières années de couvent s'étant écoulées auprès de la mère Madeleine de Saint- Joseph devenue très-infirme, elle se pénétra de l'esprit de cette grande servante de Dieu, et montra promptement toutes les qualités qui font une grande prieure. On l'élut sous-prieure à trente ans, prieure trois ans après, et elle a été trente-deux ans jdans l'une et l'autre de ces deux charges, ayant vécu presque jusqu'à la fin du siècle. Elle trouva le Carrael français constitué par les vertus éminentes de celles qui l'avaient précédée : elle n'eut qu'à le maintenir.
1. Ses lettres d'Espagne à Mme de Coulanges sont, pour l'agrément du style, fort au-dessus de celles de Mme des Ursins. Voyez Lettres de Afme fo Villars, etc., Paris, 1806 et 1823, et ce qu'en dit Mme de Sévigné, lettres du 8 octobre 1679 et du 28 février 1680.
2. Le portrait peint qui m'a été montré la représente en effet de la figure la plus heureuse, avec de charmants yeux bleus, un beau front, et l'air à la fols vif et agréable.
Ses qualités dominantes étaient la solidité et la modération. Elle traitait avec une égale facilité les plus grandes et les plus petites choses ; toujours maîtresse d'elle-même, sans humeur, pleine de bon sens et de lumière, parlant de tout avec justesse et simplicité, et tranchant les difficultés avec une étonnante précision. Elle qui par l'élévation et l'agrément de son esprit ne semblait née que pour les gens du monde et les affaires importantes, était encore plus admirable avec les simples et avec les pauvres. Sensible à leurs maux, elle s'en servait pour les élever à Dieu, sans cesser de travaillera leur soulagement. Les gens heureux trouvaient aussi auprès d'elle des remèdes contre les dangers de la fortune. La reine d'Angleterre, au milieu de ses terribles épreuves, venait souvent aux Carmélites pour se consoler avec la mère Agnès. Le chancelier Le Tellier la consultait beaucoup. Recherchée de toutes parts pour le charme de ses entretiens, elle cultivait la solitude et s'appliquait à la faire aimer à ses compagnes. M,,e de Guise ayant offert 100,000 livres pour obtenir la permission d'entrer souvent dans le couvent, la mère Agnès refusa cette somme, disant que 100,000 livres ne répareraient point la brèche faite par là à l'esprit de l'institution, qui ne se peut conserver que par la retraite et l'éloignement de tout commerce avec le monde. Sa charité était telle qu'après sa mort la mère qui lui succéda, étant blâmée de pousser un peu trop loin
les aumônes, répondit : « Vous êtes bien heureuse que la mère Agnès ne soit plus ; elle n'aurait laissé dans cette occasion ni calice ni vase d'argent dans notre église. » Il faut voir dans Mme de Sévigné quel cas elle faisait de la mère Agnès : « Je fus ravie, écritelle à sa fille1, de l'esprit de la mère Agnès. » Ailleurs elle parle de la vivacité et du charme de sa parole a. Mais tous les éloges languissent devant cette lettre touchante de Bossuet écrite à la prieure qui lui succédait 3 : « Nous ne la verrons donc plus, cette chère mère ; nous n'entendrons plus de sa bouche ces paroles que la charité, que la douceur, que la foi, que la prudence dictaient toutes et rendaient si dignes d'être écoutées 4. C'était cette personne sensée qui croyait à la loi de Dieu et à qui la loi était fidèle. La prudence était sa compagne et la sagesse était sa sœur. La joie du Saint-Esprit ne la quittait pas. Sa balance était toujours juste et ses jugements toujours droits. On ne s'égarait pas en suivant ses conseils, ils étaient précédés par ses exemples. Sa mort a été tranquille comme sa vie, et elle s'est réjouie au dernier jour. Je vous rends grâce du souvenir que vous avez eu de -moi dans cette triste occasion ; j'assiste en esprit avec vous aux prières et aux