‹ Jeunesse de Madame de LonguevilleChapitre 4 sur 180 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Viliefore a écrit la vie de Mme de Longueville , et nous n'avons jamais songé à la refaire. Nous avons voulu seulement pénétrer dans l'intimité d'une âme d'élite, q\ii nous inspire un intérêt particulier, à l'aide des plus sincères documents que puisse employer l'histoirç : les correspondances con^fidentielles , où les cœurs , en s'épanchant loin de l'œil du. public, révèlent involontairement les caractères , c'est-à-dire les causes lçs plus vraies des événements humains. Pour nous procurer de tels documents, nous avons fouillé, avec la persévérance de la passion , dans les bibliothèques publiques et privées, et nous avons7 fini p^r mettre la main sur un très-grand nombre de lettres inédites qui nous ont éclairci bien des côtés obscurs de la vie de Mme de Longueville, de celle de Condé, son frère, de leurs contemporains et de leurs contemporaines les plus célèbres.

A défaut donc de tout autre mérite, cet écrit aura du moins celui d'offrir au lec-

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teur des choses jusqu'ici entièrement ignorées ou à peine entrevues : par exemple, l'intérieur, pour la première fois ouvert, de ce gaand couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques, qui servit d'asile à tant de cœurs blessés, oii MUe de Bourbon fut comme élevée et voulut à quinze ans ensevelir sa beauté et son esprit; les gracieux passe-temps de sa jeunesse au Louvre, à l'hôtel de Rambouillet, à Chantilly, à Ruel, à Liancourt ; àes charmantes amies, ses brillants et vaillants adorateurs ; la politique habile et trop peu appréciée de son père; l'éducation guerrière et aussi les premières amours de Condé ; surtout cette pure et touchante Mlle Du Vigean , digne objet des tendresses d'un héros, que nous avons en quelque sorte retrouvée, et que nous osons mettre à côté de M,te de La Vallière.

Il y a plus de quinze ans, dans nos heures de loisir, nous avions rêvé l'ouvrage le plus étranger à nos travaux ordinaires, qui nous attirait et nous attachait par ce contraste même. Les grands hommes, et particulièrement les grands écrivains du xvne siècle sont à peu près connus ; mais les femmes n'étaient pas alors moins remarquables que

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les hommes , et on ne connaît guère que M*e de Sévigné, Mme de La Fayette, et un bien petit nombre d'autres; tandis qu'il y avait partout, à la cour et dans les salons de Paris, dans les brillants manoirs de l'aristocratie et dans les austères retraites de la religion, des femmes d'un grand esprit et d'un grand cœur, qui sans doute ne savaient pas écrire comme des auteurs de profession, mais qui ont beaucoup écrit, parce que c'était la mode du temps, et qui n'ont pu écrire d'une façon médiocre avec les pensées et les sentiments dont elles étaient nourries. Nous nous sommes donc amusé à rechercher, et nous sommes parvenu à découvrir toute une littérature féminine, aux trois quarts inconnue, qui ne nous semble pas indigne d'avoir une place à côté de la littérature virile en possession de l'admiration universelle. De là le projet d'une galerie des femmes illustres du xvi Ie siècle, sur le modèle des hommes illustres de Perrault. Nous avons donné la première page d'une semblable histoire dans Jacqueline Pascal1; en voici très-probablement la dernière. L'âge arrive; le ciel s'as-

l. ive série de nos ouvrages, Littérature, tome II.

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sombrit ; nous nous devons à déplus sérieuses pensées , à une grande cause que nous avons iautrefois servie avec l'ardeur et l'énergie de la jeunesse, et qui aujourd'hui, compromise par les uns, trahie par les autres, réclame nos derniers efforts et notre suprême dévoueînent f. Cependant nous ne regretterons pas les moments que nous avons donnés à ces études un peu légères , si elles peuvent accroître la connaissance et le goût de la plus admirable époque de notre histoire, de cette puissante société française du xne siècle qu'on admire toujours davantage à mesure qu'on l'envisage sous ses différentes faces; oii la France était en spectacle aux nations et marchait à la tête de l'humanité} où la philosophie était en honneur aussi bien que la poésie et les arts, l'esprit religieux et l'es-

1. Il nous reste à recueillir de tous nos écrits les éléments épars d'une Thëodicée nouvelle, particulièrement fondée sur une Psychologie exacte fécondée par une induction légitime, avec le double dessein de défendre la grande foi du genre humain contre la détestable philosophie que l'Allemagne, en ces derniers temps, a renvoyée à la France, après la lui avoir empruntée, ^t de défendre aussi la vraie et bonne philosophie contre une dévotion pusillanime, indigne du christianisme et condamnée par l'Église, qui refusé à la raison humaine le droit et la force' de s'élever jusqu'à Dieu. Il nous reste surtout à mettre la dernière main à cette traduction de Platon, dont nous voudrions faire le monument le moins fragile de notre entreprise philosophique.

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prit militaire ; où Descartes partageait l'estime publique avec Corneille et Condé ; oh M"* de Gt-ignan l'étudiait avec uûe vivacité passionnée , où Bossuet et Arnauld, Fénelon et Malebranche se déclaraient hautement ses disciples. En sorte qu'à vrai dire, k ce foyer commun dû grand et du beau, nos prédilections littéraires et notre foi philosophique se lieàt d'une manière intime et se vivifient réciproquement.

Mais si le xvne siècle a plus que jamais notre admiration, nous nous gardons de l'erreur trop accréditée qui confond ce siècle avec le règne de Louis XIV. Assuré* ment Louis XIV nous est aussi un grand roi. Il a eu, ce qu'il y a de plus rare au monde , de la grandeur dans lé caractère; c'est la sa gloire immortelle. De plus, il était secret, attentif, laborieux, capable d'une conduite forte et soutenue; mais, il faut bien le dire > il était profondément personnel , et il a aimé sa personne et sa famille bien plus que la France. Il s'est radicalement trompé dans les deux seules entreprises qui relèvent de sa volonté propre , la révocation de l'édit de Nantes et les guerres de la succession; il a laissé la France humiliée, affai-»-

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blie, mécontente, et déjà pleine de germes de révolutions ; tandis que Henri IV, Richelieu et Mazarin la lui avaient transmise couverte de gloire,, puissante et prépondérante au dehors , tranquille et satisfaite au dedans. Louis XIV termine le xvnc siècle, il ne l'a pas inspiré, et il est loin de le représenter tout entier. C'est sous Henri IV, sous Louis XIII et sous la reine Anne que sont nés, se sont formés , et même développés les grands hommes d'État et les grands hommes de guerre, ainsi que les plus grands écrivains de l'un et de l'autre sexe, ceux-là mêmes qui, comme MmedeSévigné et Bossuet, ont prolongé le plus avant leur carrière. L'influence de Louis XIV se fait sentir assez tard. Il n'a pris les rênes du gouvernement qu'en 1661, et d'abord il a suivi son temps , il ne l'a pas dominé; il n'a paru véritablement lui-même que lorsqu'il n'a plus été conduit par Lyonné et Colbert, les derniers disciples de Richelieu et de Mazarin. C'est alors que, gouvernant presque seul et supérieur à tout ce qui l'entourait , il a mis partout l'empreinte de son goût , dans la politique, dans la religion , dans les mœurs , dans les arts et dans les lettres. Il a substitué en tout

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genre la simplicité à la naïveté , la noblesse à la grandeur, la dignité à la force, l'élégance à la grâce ; il a effacé les caractères et poli en quelque sorte la surface des âmes ; il a ôté les grands vices et aussi les grandes vertus ; il a mis l'école purement littéraire et par conséquent un peu inférieure de Racine et de Boileau à la place de cette grande école de vertu, de politique et de guerre instituée par Corneille ; à Descartes, à Pascal, à Bossue! il a donné pour héritiers Massillon, Fontenelle, Voltaire, les vrais enfants de la un du xvne siècle. Après Mme de Sévigné, cette rivale de Molière, formée, comme lui, de 1640 à 1660, on a vu paraître M"* de Maintenon, le modèle du genre convenable, avec sa monnaie agréable encore mais bien petite, Mme de Caylus , Mme de Staal , Mme Lambert. Ajoutez à cela, comme nous l'avons déjà dit, la révocation toute gratuite de Tédit de Nantes, quand les protestants soumis, mais protégés, rivalisaient de zèle avec les catholiques pour le service de l'État, et quand leurs plus illustres familles se convertissaient peu à peu; ajoutez surtout les guerres déplorables entreprises par Louis XIV, avec un ministère de commis et des généraux de cour,

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pour mettre la couronne d'Espagne sur 1* télé de son petit-fils , lorsqu'en échange de 9es prétentions et sans tirer l'épée il pouvait donner la Belgique à la France ; vous avez là une fin de règne qui ne ressemble guère à ses commencements , parce que les commence-^ ments viennent d'un tout autre génie, de ce génie qui inspira Henri IV, Richelieu, Mazarin, dicta Pédit de Nantes, le traité de Munster et celui des Pyrénées, le Cid, Polyeucte et Cinna , le Discours de la Méthode et les Provinciales , Don Juan et le Misanthrope , et les sermons les plus pathétiques de Bos^suet. C'est ce génie-là que nous rappelons et glorifions partout dans cet ouvrage , parce qu'à nos yeux c'est le génie même de la France à l'époque de sa véritable grandeur. Si le public accueille un peu favorablement ces études, nous lui en offrirons la suite; nous lui montrerons Mme de Longueville pendant la Fronde et après sa conversion, de 1649 à 1680. Ce n'est assurément pas la moins belle partie du xvnc siècle.

15 décembre 1852.

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