‹ Jeunesse de Madame de LonguevilleChapitre 5 sur 180 · V. COUSIN · texte numérisé non relu

V. COUSIN

MME DE LONGUEVILLE

LA PERSONNE DE MADAME DE LONGUEVILLE. DESCRIPTIONS DES CONTEMPORAINS. PORTRAITS AUTHENTIQUES. — SON ESPRIT ET SON STYLE. — SON CARACTÈRE. EXPLICATION DE SA CONDUITE DANS LA FRONDE. — MADEMOISELLE DE LA YALUERE ET MADAME DE LONGUEVILLE.

Il y a trois parties bien marquées dans la vie de la duchesse de Longueville '.

Née en 1619 dans le donjon de Vincennes, pendant la captivité de son père , Henri de Bourbon , prince de Condé, avec lequel était venue s'enfermer sa jeune femme , cette beauté célèbre , Charlotle- Marguerite de Montmorency, on voit d'abord M"* de Bourbon croissant en grâces auprès d'une telle mère, partageant ses journées entre le couvent des Carmélites et l'hôtel de Rambouillet, nourrissant son cœur de pieuses émotions et de lectures romanesques, allant au bal, mais avec un cilice, confidente d'un héros, le duc d'Enghien, son frère, compatissante à ses amours avec la belle Mlle Du Vigean , et la voyant se jeter dans le cloître où elle-même ira

4. Voyez l'ouvrage de Villefore : la Vie de madame la duchesse de Longueville, en deux parties. Il y en a deux éditions un peu différentes. La première, que nous citerons, est de 1738, sans indication de lieu; la seconde, d'Amsterdam, 1739.

mourir. £llç est mariée à vingt-trois ans à M. de Longueville , qui en a quarante-sept , et qui , au lieu de réparer ce désavantage par une tendresse empressée , suit encore le char de la plus triste coquette du temps, la fameuse duchesse de Montbazon. Outragée par cette rivale , mal défendue par un mari qui ne sait pas ipêine être jaloux, elle cède peu à peu à la contagion de l'air qu'elle respire; et, après avoir été quelque temps exilée dans les distractions magnifiques de l'ambassade de Munster, de retour à Paris elle se laisse subjuguer à l'esprit , au grand air, à l'apparence chevaleresque du prince de Marcillac, depuis le duc de La Rochefoucauld. Cette liaison décide de sa vie et ea termine h première psrtie en 1648.

La Fronde avec ses vicissitudes, l'amour tel qu'on l'entendait à l'hôtel de Rambouillet , l'amour à la Corneille et à la Scudéry. avec ses enchantements et ses douleurs , mêlé aux dangers et à la gloire , traversé de mille aventures, vainqueur des plus rudes épreuves, et succombant à sa propre infirmité, s épuisant bientôt lui-même : telle est la seconde période , si courte et si remplie, qui, commencée en 1648, finit au milieu de 1654.

Depuis , toute la vie de Mme de Longueville n'est qu'une longue pénitence, de plus en plus austère, qui s'accomplit successivement en Normandie auprès de son vieux mari, aux .Carmélites, à Port-Boyal, et s'achève en 1679.

Ainsi d'abord un éclat sans tache, puis les fautes, puis l'expiation, voilà comment se partage la carrière de Mme de Longueville.

C'est dans cet ordre que nous avons recueilli et que nous présenterons au lecteur tout ce qu'il nous a été possible de rassemble}*- de Mme de Longueville, en nous livrant à des recherches persévérantes; écrits politiques qu religieux, surtout lettres intimes et confidentielles échappées à sa plume dans toutes les circonstances importantes de sa vie, et qui la peignent involontairement d'une manière aussi fidèlg qu'agréable.

Mais si les écrits et les lettres que nçus allons publier éclairent le caractère de Mme de Longueville , il est tout aussi vrai que ce caractère bien compris les éclaire encore plus et les met dans leur véritable jour. Pour introduire et intéresser à un ouvrage, il est assez reçu de commencer par quelques détails sur son auteur; et, comme ici l'auteur est une femme, il faut bien faire connaître un peu sa personne, aiçsi que son esprit et son cœur.

Anne-Geneviève de Bourbon était fille, comme nous l'avons dit, de cette Charlotte-MargiUBrite de Montmorency, princesse de Condé , qui avait tourné la tête à Henri IV, et qu'il voulait, dit-on, aller arracher à Bruxelles des mains jalouses de son mari, au

i INTRODUCTION.

risque de mettre le feu à toute l'Europe. La fille était au moins aussi belle que la mère, et c'est là un premier avantage de Mme de Longueville qui, nous l'avouons, ne nous est pas d'un attrait médiocre.

La beauté étend son prestige sur la postérité ellemême, et attache un charme, vainqueur des siècles, au nom seul des créatures privilégiées auxquelles il a plu à Dieu de la départir. Mais je parle de la vraie beauté. Celle-là n'est pas moins rare que le génie et la vertu. La beauté a aussi ses époques. Il n'appartient pas à tous les hommes et à tous les siècles de la goûter en son exquise vérité. Comme il y a des modes qui la gâtent, il est des temps qui en altèrent le sentiment. Par exemple , il était digne du xvnf siècle d'inventer les jolies femmes, ces poupées charmantes, musquées et poudrées, dissimulant les attraits qu'elles n'ont point sous leurs vastes paniers et leurs grands falbalas. C'était assez bien pour babiller dans un salon, écrire les Lettres péruviennes , servir de modèles aux héroïnes de Crébillon fils et tenir tête aux héros de Rosbach. Ceux de Rocroy et de Lens , les contemporains de Richelieu , de Descartes et de Corneille, les hommes énergiques et un peu rudes qui ont précédé Louis XIV, et qui se plaisaient à vivre d'une vie agitée , sauf à la finir comme Pascal et Rancé , n'eussent pas été tentés de se mettre à genoux devant d'aussi frêles idoles. Osons le dire : le fond de la vraie beauté comme de la vraie vertu , comme du vrai gé-

nie, est la force. Sur cette force, répandez un rayon du ciel , l'élégance , la grâce , la délicatesse ; voilà la beauté. Son type achevé est la Vénus de Milo J ou bien encore cette pure et mystérieuse apparition , déesse ou mortelle , qu'on nomme la Psyché ou la Vénus de Naples \ La beauté brille encore assurément dans la Vénus de Médicis, mais on sent déjà qu'elle décline ou va décliner. Regardez , je ne dis pas les femmes de Titien, mais les vierges mêmes de Raphaël et de Léonard : le visage est d'une délicatesse infinie, mais le corps est puissant; elles vous dégoûteront à jamais des ombres et des magots à la Pompadour. Adorez la grâce , mais en toutes choses ne la séparez pas trop de la force, car sans la force la grâce se ternit bien vite, comme une fleur séparée de la tige qui l'anime et la soutient.

C'est Florence, ce sont ses artistes et ses princesses qui apportèrent en France le sentiment de la vraie beauté. Il s'y développa rapidement, et, par des causes diverses que je ne puis pas même indiquer ici, il régna parmi nous presque jusqu'à la fin du xvii* siècle.

Quelle suite de femmes accomplies ce siècle nous présente, environnées d'hommages, entraînant après

1. Quatremère de Quincy : Dissertation sur la statue antique de Vénus, découverte dans Vile de Milo, in-4°; et Recueil de dissertations archéologiques, 1836, in-8°, p. 143.

2. Millingen : Ancient unedited Monuments, in-fol. ; London, 1826, p. 15, planche vin.

elles tous les cœurs, et répandant de proche en proche dans tous les rangs ce culte de la beauté que d'un bout de l'Europe à l'autre on a appelé la galanterie française ! Elles accompagnent ce grand siècle dans sa course trop rapide ; elles en marquent, elles en éclairent les principaux moments, à commencer par Charlotte de Montmorency, à finir par Mme de Montespan. Mettez au milieu la connétable de Luynes, depuis la duchesse de Chevreuse, M"* de Hautefort, Mme de Montbazon, Mme de Guéménée, Mme de Châtillon , Marie de Gonzàgue , depuis reine de Pologne , sa sœur la Palatine, et tant d'autres parmi lesquelles, à mon extrême regret, je n'oserais placer Mllede La Vallière , et suis bien forcé de mettre Mme de Mainteriôn.

Mme de Longueville a sa place dans cette éblouissafite galerie. Elle avait tous les caractères de la vraie beauté, et elle y joignait un charme particulier.

Elle était assez grande et d'une taille admirable. L'embonpoint et ses avantages ne lui manquaient pas. Elle possédait, je ne puis en douter en regardant les portraits authentiques qui sont sous mes yeux , ce genre d'attraits qu'on prisait si fort au xvne siècle, et qui, avec de belles mains, avait fait la réputation d'Anne d'Autriche. Ses yeux étaient du bleu le plus tendre. Des cheveux , d'un blond cendré de la dernière finesse, descendant en boucles abondantes, ornaient l'ovale gracieux de son visage , et inondaient

d'admirables épaules * très -découvertes, selon la mode du temps. Voilà le fond d'une vraie beauté. Ajoutez-y un teint que sa blancheur, sa délicatesse et son éclat tempéré ont fait appeler un teint de perle. Ce teint charmant prenait toutes les nuances des sentiments qui traversaient son âme. Elle avait le parler le plus doux. Ses gestes formaient avec l'expression de son visage et le son de sa voix Une musique parfaite; ce sont les termes d'un contemporain fort désintéressé, d'un écrivain janséniste, peut-être Nicole, « en sorte » dit cet écrivain, que c'était la plus parfaite actrice du monde '. » Mais le charme qui lui était propre était un abandon plein de grâce , une langueur, comme s'expriment tous les contemporains, qui avait des réveils brillante, quand la passion la saisissait, mais qui, dans l'habitude de la vie, lui donnait un air d'indolence et de nonchalance aristocratique qu'on prenait quelquefois pour de l'ennui, quelquefois pour du dédain. Je n'ai connu cet air-là qu'à une seule personne en France , et cette personne, disparue avant le temps, a laissé une mémoire si pure, et je pourrais dire à bon droit si sainte, que je n'osé la nommer en un tel sujet, même pour la comparer à M"* de Longueville.

Et je ne fais pas là, croyez-le bien, un portrait de fantaisie ; je me borne à résumer les témoignages. Je

1 . Noue donnons ce morceau à ia fin de la m« partie de cet ouvrage.

les citerai , si Ton veut , pour prouver ma parfaite exactitude.

Commençons par celui qui l'a le mieux connue, et qui certes ne l'a pas flattée. « Cette princesse, dit La Rochefoucauld dans ses Mémoires ', avait tous les avantages de l'esprit et de la beauté en si haut point et avec tant d'agrément, qu'il semblait que la nature avait pris plaisir de former un ouvrage parfait et achevé. »

Écoutons aussi le cardinal de Retz, très-bon juge en pareille matière, et qui aurait bien voulu prendre la place de La Rochefoucauld : « Pour ce qui regarde M"1* de Longueville, la petite vérole lui avait ôté la première fleur de la beauté a ; mais elle lui en avait laissé presque tout l'éclat, et cet éclat joint à sa qualité , à son esprit et à sa langueur, qui avait en elle un charme particulier, la rendait une des plus aimables personnes de France 3. » Et ailleurs 4 : « Elle avait une langueur dans ses manières qui touchait plus que le brillant de celles mêmes qui étaient plus belles. »

Après les hommes, consultons les femmes. On peut, ce semble, les en croire sur parole quand elles font

1. Les deux seules bonnes et complètes éditions sont celles de Renouard, 1804 et 1817, et celle de la collection Petitot. Voyez cette dernière, t. Ll, p. 455.

2. Cette maladie lui survint Tannée même de son mariage ; il ne lui en resta presque aucune trace.

3. Retz, Amsterdam, 1731, t. Ie', p. 185. — 4. Ibid., p. 219.

l'éloge de la beauté d'une autre. Voici comment Mroe de Motteville parle en plusieurs endroits de celle de Mme de Longueville : « M1Ie de Bourbon commençait à faire voir les premiers charmes de cet angélique visage qui depuis a eu tant d'éclat f. » « Si 2 Mmf de Longueville dominait les âmes par cette voie (son esprit et sa fortune ) , celle de sa beauté n'était pas moins puissante ; car, quoique elle eût eu la petite vérole depuis la régence, et qu'elle eût perdu quelque peu de la perfection de son teint, l'éclat de ses charmes attirait toujours l'inclination de ceux qui la voyaient, et surtout elle possédait au souverain degré ce que la langue espagnole exprime par ces mots de donayre, brio, y byzarria (bon air, air galant). Elle avait la taille admirable, et l'air de sa personne avait un agrément dont le pouvoir s'étendait même sur notre sexe. Il était impossible de la voir sans l'aimer et sans désirer de lui plaire. Sa beauté néanmoins consistait plus dans les couleurs de son visage que dans la perfection de ses traits. Ses yeux n'étaient pas grands, mais beaux, doux et brillants, et le bleu en était admirable ; il était pareil à celui des turquoises. Les poètes ne pouvaient jamais comparer qu'aux lis et aux roses le blanc et l'incarnat qu'on voyait sur son visage, et ses cheveux blonds et argentés, et qui accompagnaient tant de choses merveilleuses, faisaient qu'elle ressemblait beaucoup plus à un ange

1. Mémoires, Amsterdam, 1750, t. J«, p. 44. — 2. T. Il, p. 16-17.

tel que la faiblesâe de notre nature flous les fait imagînef que non pas à une femme :

Poca grana y mâcha nieve Van cômpetiendo en su cara, Y entre lûios y iasmines Assomanse algunas rosas.»

A ces divers passages de la bonne Mme de Motteville , nous ne voulons ajouter qu'une seule ligne de la grande Mademoiselle, dont une extrême bienveillance n'était pas le défaut : « M. de Longueville était vieux ; Mlle de Bourbon était fort jeune et belle comme un ange '. »

Et il faut que l'air angélique, comme aussi le teint de perle, aient appartenu à Mme de Longueville d'une façon toute particulière, puisque nous retrouvons ces expressions dans une lettre inédite a d'une autre femme de ce temps, MUe de Vandy, qui, des eaux de Bourbon , écrit à Mme de Longueville en 1655 : « Quand Votre Altesse n'aurait pas un teint de perle \ l'esprit et la douceur d'un ange. ...» Cette rencontre involontaire de personnes si différentes dans tes mêmes termes rie prouve-t-èlle pas que c'était biëri là l'effet gériéral que produisait Mme de LoWgiievitte , et les

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