Édit. de Saint-Surin, t. IV, p
S. Voyez , dans les Œuvres diverses de Corneille , éd. d'Amsterdam , 1740, p. 174, l'élégie qui contient une déclaration d'amour : elle n'est pas datée, mais elle doit être de la jeunesse de Corneille, et même antérieure à sa gloire, car il n'en parle point, tandis que plus tard il le prend sur un autre ton. La dame à laquelle cette élégie est adressée devait être de bonne naissance, si on en croit le jeune poëte. 11 peint à merveille ]( passage de l'admiration à l'amour :
Mais de ce sentiment la flatteuse imposture N'empêcha pas le mal pour cacher la blessure, Et ce soin d'admirer, qui dure plus d'un jour, S'il n'est amour déjà, devient bientôt amour. Un je ne sais quel trouble où je me vis réduire De cette vérité sut assez tôt m'instruire : Par d'inquiets transports me sentant émouvoir, J'en connus le sujet quand j'osai vous revoir.
Un désordre confus m'expliqua mon martyre :• Jcvoulns vous parler, mais je ne sus que dire.
rougis, je pâlis, et d'un tacite aveu
je n'aime point, dis-je, hélas l qu'il s'en faut peu ! etc.
Je prie qu'on veuille bien lire l'élégie à une coquette que Voiture appelle Bélise. N'y a-t-il
La pièce intitulée Jalousie, et qui n'est pas achevée , a des parties qui semblent écrites de la main de Molière :
Le plut léger chagrin d'une humeur inégale» Le moindre égarement d'un mauvais intervalle , Un souris par mégarde à tes yeux dérobé , Un coup d'oeil par hasard sur nn antre tombé ,
Tout cela fait pour lui de grands crimes d'État, Et pins l'amour est fort, plus il est délicat.
Corneille, sur le retour, éprouva un sentiment tendre pour la marquise de B. A. T. (nous ignorons le nom de la personne cachée sous ces initiales). Alors il parle de lui-même tout autrement que dans sa jeunesse, et il fait les honneurs de sa gloire au profit de son amour.
Je connais mes défauts, mais après tout je pense Être poar vous encore nn captif d'importance, Car vous aimez la gloire, et vous savez qu'un roi Ne vous en peut jamais assurer tant que moi, etc.
Corneille dit adieu à celle dont il désespère de se faire aimer; il la cède à de plus jeunes rivaux :
Négligez-moi pour eu, mais dites en vous-même : Moins il me veut aimer, plus il fait voir qu'il m'aime, Et m'aime d'autant plus que son cœur enflammé N'ose même aspirer au bonheur d'être aimé. Je fais tous ses plaisirs, j'ai tontes ses pensées, Sans que le moindre espoir les ait intéressées. Puissé-je malgré vous y penser un peu moins, M'échapper quelque jour vers quelques autres soins, Trouver quelques plaisirs ailleurs qu'en votre idée, Et voir toute mon âme un peu moins obsédée ; Et vous, de qui je n'ose attendre jamais rien, Ne ressentir jamais un mal pareil au mien !
Je ne veux pas citer, mais j'indique les stances adressées à la même personne et qui expriment les mêmes sentiments dans unmètre différent:
Marquise , si mon visage
A quelques traits nn peu vieux* etc.
Mu« DE BOURBON A L'HOTEL RAMBOUILLET, 4M
donc ni élévation ni force dans les vers suivants :
Cette unique beauté dont vous êtes ornée N'aura jamais pouvoir sur une âme bien née, Votre empire est trop rude et ne saùroit durer; Ou , s'il s'en trouve encor qui puissent l'endurer, Avec tant de mépris et tant d'ingratitude , Ce sont des cœurs mal faits nés à la servitude , Ou de mauvais esprits qui des cieux en courroux Ont eu pour châtiment d'être amoureux de vous. De louange et d'honneur vainement affamée. Vous ne pouvez aimer et voulez être aimée ', etc.
Il faudrait citer presque entière l'élégie à une dame qu'il avait quittée pour une autre , et à laquelle il revenait:
Quittant pour moy sa fierté naturelle , La belle Iris ne me fut point cruelle ; Elle approuva mes désirs et mes feux , Elle reçut mon amour et mes vœux, Et me fit voir toutes les apparences Dont les amans forment leurs espérances. J'avoue aussi qu'un si doux traitement Fit naître en moy quelque ressentiment, Non pas d'amour, car mon ame parjure Ne put jamais vous faire cette injure, Mais d'amitié si sensible qu'un jour Je pensois bien la changer en amour.
Je m'efforçois de découvrir en elle Les mêmes traits qui vous rendent si belle , Cette douceur et ces divins appas Dont vous donnez la vie et le trépas ,
1. T. II, p. 87. La première édition de Voiture est celle donnée par son neveu Pinchesne presque immédiatement après sa mort , en 1650, in-4°, et qui est dédiée à Condé. Il y en avait déjà une septième édition, in-12, en 1665. La dernière et la plus complète est celle de 1745, 2 voL petit in-8». C'est celle que nous citerons*
De vos beautés la grâce incomparable, De votre esprit la grandeur admirable , Cet entretien si charmant et si doux; Mais tout cela tfe se trouve qu'en vous. Je voyois bien qu'elle étoit animée D'une beauté capable d'être aimée; Je remarquois en elle cent attraits, Mais nullement ces flammes et ces traits, Ces traits mortels et ces divines flammes Dont vos beaux yeux frappent toutes les âmes. Combien de fois, admirant vos beautés , Ou votre grâce, ou les vives clartés De votre esprit, ai- je dit en moy-mème : Ah! que Philis est digne que Von l'aime! etc.
On ne peut méconnaître une sensibilité vraie, l'accent de la passion ou, si Ton veut, du plaisir dans ces stances adressées à une Aminte qui nous est inconnue :
Lorsque avecque deux mots que vous daignâtes dire, Vous sçùtes arrêter mes peines pour jamais, Et qu'après m'avoir fait endurer le martyre , Vous m'ouvrites les cieux et me mites en paix; Mille attraits dont encor le souvenir me touche Couvrirent à mes yeux votre extrême rigueur, Tous les charmes d'amour furent sur votre bouche, Et tous ses traits aussi passèrent dans mon cœur. Vous prîtes tout à coup une beauté nouvelle , Toute pleine d'éclat, de rayons et de feux. Bons dieux! ah! que ce soir mes yeux vous virent belle, Et que vos yeux ce soir me virent amoureux !
Voici , dans un genre tout différent, des vers que , vingt ans plus tard, Saint-Évremond n'eût pas désavoués. Voiture écrit au duc d'Enghien au sortir
d'une maladie qui avait pensé remporter après la campagne d'Allemagne de 1645 :
Soyez, seigneur, bien revenu
De tous vos combats d'Allemagne ,
Et du mal qui tous a tenu
Sur la fin de cette campagne,
Et qui fit penser à l'Espagne
Qu'enfin le ciel pour son secours
Êtoit près de borner vos jours
Et cette valeur accomplie
Dont elle redoute le cours.
Mais, dites-nous, je vous supplie,
La Mort, qui, dans les champs de Mars,
Parmi les cris et les alarmes ,
Les feux, les glaives et les dards ,
Le bruit et la fureur des armes,
Vous parut avoir quelques charmes
Et vous sembla belle autrefois
A cheval et sous le harnois,
N'a-t-elle pas une autre mine
Lorsqu'à pas lents elle chemine
Vers un malade qui languit,
Et semble-tr-elle pas bien laide ,
Quand elle vient, tremblante et froide,
Prendre un homme dedans son lit ? etc.
Il faut le reconnaître , pour être juste avec Voiture : il est le créateur d'une littérature particulière, la littérature de société , s'il est permis de s'exprimer ainsi ; il a excellé dans la poésie badine et légère , dans le genre des petits vers, où depuis il a eu tant d'écoliers insipides , que Voltaire .a porté jusqu'à la grandeur, et qui est la meilleure partie , le titre le plus vrai de sa gloire poétique. Voiture a été fort en petit le Voltaire de l'hôtel de Rambouillet.
Je finis avec lui en rappelant à son honneur que, tout en suivant la cour, il n'avait pas les mœurs d'un courtisan. Voiture est le premier exemple de l'homme de lettres vivant parmi les grands seigneurs qui ait gardé son indépendance : il avait bien plutôt le ton et les manières passablement impertinentes de ses successeurs de la fin du xvmc siècle. Il était caustique et redouté. On prenait garde à s'attirer quelque épigramme de sa part, car cette épigramme était une flèche acérée et rapide qui faisait en quelques heures le tour de Paris et déchirait un homme à la fois en mille endroits différents. Leduc d'Enghien, qui aimait à rire et entendait fort bien la plaisanterie, parce qu'il avait lui-même beaucoup d'esprit, s'accommodait parfaitement de Voiture, en disant toutefois : Il serait insupportable, s'il était de notre condition. D'ailleurs Voiture, devançant encore en cela ses disciples du xvme siècle, avait tiré un excellent parti de ses succès de société. Il s'était fait nommer introducteur des ambassadeurs auprès de Son Altesse royale Gaston , duc d'Orléans. Il s'était fait donner un emploi de finances qu'il n'exerçait guère, mais dont il touchait le revenu. Il avait été chargé de plus d'une mission importante, principalement auprès du comte-duc d'Olivarès. Il était fort bten fait dans sa petite personne et se mettait avec le meilleur goût. Il était: d'office le chevalier, l'amoureux, et, comme on disait alors, le mourant de toutes les belles dames,.
particulièrement de la jolie Mlle Paulet, que ses manières un peu hardies et ses cheveux d'un blond un peu vif avaient fait appeler la lionne de l'hôtel de Rambouillet.
Tel est le monde où, vers 1635 ou 1636, après le grand bal qui enleva Mlle de Bourbon< aux Carmélites, la princesse de Gondé conduisit sa fille avec son fils, le jeune duc d'Enghien. Ils n'y arrivaient pas sans préparation. L'hôtel de Condé était aussi le rendez-vous de la meilleure compagnie. Situé dans le vaste emplacement qui comprend aujourd'hui la rue de Condé, la rue, la place et le théâtre de l'Odéon jusqu'à la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince , il était, dit Sauvai 1 , « bâti magnifiquement , » et Mme la Princesse en faisait les honneurs avec une dignité presque royale, tempérée par la grâce et l'esprit. Lenet, auquel il faut toujours en revenir dès qu'il s'agit des Condé, nous apprend que Mroe la Princesse avait pris grand soin de former ses enfants aux belles manières : «Marguerite de Montmorency2, qui avait été la beauté, la bonne grâce et la majesté de son siècle, et qui l'a été proportionnément à son âge jusques à sa mort, avait toujours un cercle de dames les plus qualifiées et les plus spirituelles de la cour. Là se
1. T. Il, p. 66. C'était l'ancien hôtel de Gondi, le plus magnifique du temps, dit encore Sauvai, ibid., p. 131. Perelle a gravé l'hôtel et les jardins.