Plus bas, chap. iv
MUe de Bourbon fit aussi connaissance à l'hôtel de Rambouillet avec Chapelain , instruit , modéré , discret , ami sincère de la bonne littérature , et qui eût pu devenir un écrivain du troisième , peut-être même du second ordre , ainsi que son ami Pélisson , si , comme le disait Boileau dont tous les traits d'esprit sont de sérieux jugements , il se fût contenté d'écrire en prose. Mlle de Bourbon prit de l'estime pour Chapelain, et, quand elle fut mariée, elle lui fit donner une assez forte pension par M. de Longueville , pour travailler avec sécurité à cette fameuse Pucelle qui devait être l'Iliade de la France, qu'on applaudissait d'avance dans le cénacle de la rue Saint-Thomas-du- Louvre, et à laquelle la jeune admiratrice de Corneille et de Voiture avait déjà l'esprit de s'ennuyer.
Parmi les beaux esprits médiocres qu'elle rencontra dans l'illustre hôtel, était Godeau, petit abbé qu'on appelait dans la maison le nain de Julie, et qui pendant toute sa vie , tour à tour évêque de Grasse et de Vence , a entretenu un commerce de lettres moitié dévotes, moitié galantes avec Mlle de Bourbon et Mme de Longueville1. Il y avait aussi Esprit, de
1. Voici dans quel style il écrit de Grasse, le 18 décembre 1637, à
M116 de Bourbon : « Mademoiselle, je sois bien glorieux d'apprendre que
c elle qui est dans le cœur de tout le monde craigne de n'être pas dans
ma mémoire. Quand elle serait un temple, vous y pourriez avoir place ;
jugez donc si je n'ai pas intérêt de vous y conserver, afin que vous la
endiez précieuse, de pauvre et d'infidèle qu'elle était auparavant. Ces
principalement à l'autel, Mademoiselle, que vous m'êtes présente. Je
l'Académie Française, qui. joua toute sorte de rôles : d'abord homme de lettres et commensal de M. le chancelier qui le mit à l'Académie, puis tout à coup prêtre de Y Oratoire, puis redevenu homme du monde et père de famille, qui ne devait pas être sans mérite, car il eut de son temps l'estime de fort bons juges ; attaché plus tard à l'ambassade de Munster, un des pensionnaires de M. et de Mm# de Longueville, précepteur de leurs neveux * les petits princes de Conti , tenant une assez grande place dans le salon de Mm* de Sablé, consulté par La Rochefoucauld, passant même pour un des auteurs des Maximes, et qui aurait gardé peut- être cette réputation, si Ton n'avait eu l'imprudence d'en imprimer un ouvrage en 1678 f.
Je me ferais scrupule d'oublier à l'hôtel de Rambouillet MUe de Scudéry. C'était une personne assez laide, mais d'un talent véritable, écrivant trop vite
demande bien à Dieu qu'il ajoute d'autres lys à ceux de votre couronne, mais je lui demande aussi qu'il y mêle l'amour des épines de son fils, et qu'il vous affermisse dans le généreux mépris de la grandeur où je vous ai vue (allusion à la pensée qu'avait eue Mu* de Bourbon de se
faire carmélite). » Ailleurs, 3 mai 1641 : « Notre-Seigneur est bon,
mais il est jaloux, et il vaudrait mieux n'avoir jamais goûté son esprit que de s'en dégoûter et le laisser s'éteindre. Les roses ont des épines qui défendent leur beauté, mais les princesses sont au milieu des roses qui ne les garantissent pas des tentations que les plaisirs du monde leur
inspirent » Voyez Lettres de M. Godeau, évéque de Vence, sur divers
sujets; Paris, 1713, p. 17 et p. 143.
1. De la Fausseté des Vertus humaines , par M. Esprit; in-12, deux vol., Paris, 1678. Voyez la me partie.
peut-être , mais avec une correction et une politesse qui notaient paà communes vers 16à0. Elle jouissait d'une grande considération et la méritait. Leibnitz a recherché l'honneur de sa correspondance. Elle faisait des vers fort goûtés dé leur temps , et qui nous paraissent encore très-agréables. Ses romans sont si longs et les épisodes s'y embarrassent tellement les uns dans les autres, qu'il est absolument impossible de les lire en entier aujourd'hui ; mais ceux qui oseront s' engager dans ce labyrinthe y rencontreront çà et là des portraits bien faits et très-ressemblants 9 quoiqu'un peu flattés, d'originaux illustres, à peine déguisés sous des noms grecs, persans et romains» d'exactes descriptions des plus beaux lieux et des plus magnifiques palais de France et de Paris, transportés à Rome ou en Arménie, les grands sentiments alors à la mode, des tendresses d'un platonisme alambiqué, des conversations quelquefois un peu fades, quelquefois un peu raffinées, mais qui donnent une bien agréable idée des conversations réelles que Mu* de Scudéry tâchait d'imiter. Un jour, Mmt de La Fayette abrégera ces peintures et ces discours, elle ôtera ces fadeurs et ces langueurs , elle adoucira ces subtilités; mais elle gardera le charme de ces mœurs héroïques et galantes, et les esprits délicats qui aujourd'hui encore font leurs délices de Zaïde et de la Princesse de Clives, de la Bérénice dé Racine, de la Psyché de Molière et de Corneille, ne liront
pas sans plaisir certains chapitres du Grand Cyrus. Georges Scudéry lui-même , insupportable par son amour-propre et son style de matamore, était un homme d'honneur, très-sûr en amitié, et qui, dans les moments les plus difficiles, devant Mazarin, dont il dépendait , garda hautement sa fidélité à Condé et à sa sœur1.
J'ai dû citer ces divers personnages, parce qu'ils reparaissent dans la vie de Mme de Longuéville* Dès l'hôtel de Rambouillet, ils s'attachèrent à Mlle de Bourbon et commencèrent sa réputation, qui grandit rapidement d'année en année.
M,le de Bourbon passait tous les hivers à Paris, à l'hôtel de Condé, au Louvre, au palais Cardinal, dans quelques hôtels de la Place-Royale, surtout à l'hôtel de Rambouillet, parmi les bals, les concerts, les comédies, les conversations galantes, et partout elle brillait par les grâces de son esprit et de sa personne. L'été, d'autres plaisirs : elle allait à Fontainebleau avec la cour, ou chez sa mère à Chantilly, ou à Ruel chez le cardinal de Richelieu et la duchesse d'Aiguillon, ou bien à Liancourt chez la duchesse de Liancourt , Jeanne de Schomberg , ou bien encore à Labarre, près Paris, chez la baronne Du Vigean, d'une naissance moins relevée, mais d'une trèsgrande fortune, qui avait la plus aimable famille, un fils aîné, le marquis de Fors, un des plus braves ca-