‹ Jeunesse de Madame de LonguevilleChapitre 58 sur 180 · Honoré d'Urfé · texte numérisé non relu

Honoré d'Urfé

équipage étoit superbe et leurs vêtements brillante... La plus âgée, par la majesté de son visage, imprimoit un profond respect à ceux qui l'approchoient, Cells qui se trouvoit à côté faisoit éclater une beauté plus accomplie que la peinture , la sculpture ni la poésiç n'en ont pu jamais imaginer. La troisième avoit cet air aisé et facile que Ton donne aux Grâces,

Aux deux côtés alloient deux demi-dieux , L'uu d'un air doux et l'autre audacieux; L'un , comme un vray foudre de guerre ,

Par Mars n'étoit pas égalé; L'autre avecque raison pouvoit être appelé

Les délices de la terre.

C'est-à-dire, Madame, que hier au soir, entre chien et loup , je rencontray dans la grande route de Chantilly Mme la Princesse, qui s'y promenoit, et qui n'eut jamais tant de santé, accompagnée de Mme de Longueville, qui n'eut jamais tant de beauté, et de Mme de Saint-Loup ', qui n'eut jamais tant de gaieté, toutes trois en déshabillé et en calèche, suivies des princes de Condé et de Conty... Mme la Princesse m'ayant aperçu m'appela et me dit: «Sarrazin, je « veux que vous alliez tout à cette heure escrire à « Mme de Montausier que jamais Chantilly n'a esté plus «beau, que jamais on n'y a mieux passé le temps, « qu'on ne l'y a jamais davantage souhaitée > et qu'elle

1. Mll« Chateignier de La Rocheposay, une des plus jolies personnes, fort courtisée du duc de Caudale » le frère de M"« d'Épernon. Voyez 1* ui« partie 4

Mu* DB BOURBON A CHANTILLY. 474

« se mocque d'estre en Saintonge pendant que nous « sommes icy :

Mandei-lui ce que nous faisons ,

Mandez-lui ce que noue disons.

J'obéis comme on me commande,

Et voici que je vous le mande.

Quand l'Amrore, sortant des portes d'Orient, Fait voir aux Indiens son visage riant, Que des petits oiseaux les troupes éveillées Renouvellent leur chant sous les vertes feufflées, Que partout le travail commence avec effort,

A Chantilly Ton dort.

Aussi, lorsque la nuit étend ses sombres voiles, Que la lune, brillant au milieu des étoiles, D'une heure pour le moins a passé la minuit.

Que le calme a chassé le bruit.

Que dans tout l'univers tout le monde sommeille, A Chantilly l'on veille.

Entre ces deux extrémités,

Que nous passons bien notre vie,

Et que la maison de Silvie l

A d'aimables diversités !

Icy nous avons la musique De luths, de violons et de voix; Nous goûtons les plaisirs des bois, Et des chiens et du cor et du veneur qui pique. Tautost à oheval nous .volons, Et brusquement nous enflions La bague au bout de la carrière ; tfou* combattons à la barrières Nous faisons de jolis tournois, etc.

Ceuterai-je dans cet écrit Les plaisirs innocents que goûte notre esprit? Dirai-je qu'Ablancourt, Calprenède et Corneille,

Yojte UjoiiQ gravure de Perell*

C'est-à-dire vulgairement Les vers, l'histoire, le romant, Nous divertissent à merveille, Et que nos entretiens n'ont rien que de charmant? etc.

Imaginez par là ce que devait être Chantilly huit ou dix ans auparavant, quand tout y était jeune, quand le grand Gondé était encore le duc d'Enghien t Mm* de Longueville Mlle de Bourbon , Mme de Montausier M116 de Rambouillet, quand, au lieu de la guerre civile , une paix florissante ou de glorieuses victoires remplissaient tous les cœurs d'allégresse. Le duc d'Enghien n'y était jamais qu'entouré de jeunes gentilshommes galants et braves, qui plus tard combattirent avec lui à Rocroy, à Fribourg, à Dunkerque, à Lens, et qui alors partageaient ses plaisirs à l'hôtel de Condé et à Chantilly, confidents dévoués de ses desseins et de ses amours. C'étaient le duc de Nemours, tué si vite, et dont le frère, héritier de son titre, de sa beauté et de sa bravoure, périt aussi dans un duel affreux au milieu de la Fronde ; Coligny , mort également à la fleur de l'âge dans un duel d'un tout autre caractère ; son frère Dandelot, depuis le duc de Châtillon , un des héros de Lens , qui promettait un grand homme de guerre et qui périt à l'attaque de Charenton dans la première Fronde ; Laval , le fils de la marquise de Sablé , beau , brave et spirituel , qui se distingua et fut tué au siège de Dunkerque ; La Moussaye, son aide de camp et son principal officier dans toutes les batailles , mort jeune encore à Stenay

en 1650 ; Chabot, qui épousa la belle et riche héritière des Rohan; JMsani, le fils de la marquise de Rambouillet, mort aussi l'épée à la main ; le marquis de Fors Du Vigean, Nangis, Tavannes, Seneçay, tant d'autres parmi lesquels croissait le jeune Montmorency-Boutteville, depuis le duc-maréchal de Luxembourg ; toute cette école de Condé entièrement différente de celle de Turenne, à qui le duc d'Enghien souffla de bonne heure son génie et la partie divine de l'art, comme a si bien dit Napoléon, l'instinct de la guerre, le coup d'œil qui saisit le point stratégique d'une affaire, avec l'audace et l'opiniâtreté dans l'exécution : école admirable qui commence à Rocroy et d'où sont sortis douze maréchaux, sans compter tous ces lieutenants généraux qui, jusqu'au bout du siècle, ont soutenu l'honneur de la France. C'était là la jeunesse qui s'amusait à Chantilly, et préludait à la gloire par la galanterie.

On se doute bien que Mlle de Bourbon n'avait pas plus mal choisi que son frère. Elle s'était liée avec la marquise de Sablé, qui devint l'amie de toute sa vie; mais, beaucoup plus jeune qu'elle, elle avait des compagnes sinon plus chères, au moins plus familières : elle s'était formé une petite société intime, particulièrement composée de MUe de Rambouillet, de Mlle' Du Vigean, et de ses deux cousines, Mllei de Boutteville, Il faut convenir que c'était là un nid de beautés attrayantes et redoutables , encore unies dans leur

gracieuse adolescence , mais destinées à se séparer bientôt et à devenir rivales ou ennemies.

Voiture , on le conçoit , prenait grand soin de ces belles demoiselles , et surtout de M,lé de Bourbon : il la célébrait en vers et en prose , sur tous les tons et en toute occasion. Même dans ses lettres écrites à d'autres, il ne tarit pas sur son esprit et sa beauté : • L'esprit de Mlto de Bourbon, dit-il, peut seul faire douter si sa beauté est la plus parfaite chose du monde* » Lui aussi, c'est toujours à un ange qu'il se plaît à la comparer :

De perles, d'astres et de fleurs, Bourbon, le ciel fit tes couleurs, Et mit dedans tout ce mélanga L'esprit d'un ange!

Ailleurs :

L'on jugeroit par la blancheur De Bourbon, et par sa fraîcheur, Qu'elle a pris naissance des lys, etc.

C'est à elle encore qu'il adresse cette agréable chanson, destinée sans doute à être chantée à demi-voix, dans un bosquet de Chantilly, devant Mu" de Bourbon endormie :

Notre Aurore vermeille

Sommeille; Qu'on se taise à Tentour, Et qu'on ne la réveille Que pour donner le jour » !

1. Êdit. de 1745, t. Ier, etc. Notre Aurore vermeille, jusqu'ici parfaitement Inconnue, est en effet M1*» de Bourbon elle-même, selon une

Ces dames s'attardaient-elles un peu trop à la cam^ pagne quand Voiture n'y était pas avec elles, il les rappelait à Paris dans des complaintes burlesquement sentimentales f.

Mais on ne passait pas tout Tété à Chantilly, M"* la Princesse possédait dans le voisinage plusieurs autres terres : Marlou, La Versine, Méru, l'Isle- Adam, lieux alors charmants, et où elle allait assez fréquemment. Il fallait bien aussi visiter M. le cardinal et Mm* d'Aiguillon dans leur belle résidence d'été à Ruel , sur les bords de la Seine , entre Saint- Germain et Paris \ On trouvait là des plaisirs tout différents de ceux de Chantilly. L'art régnait à Ruel. 11 y avait un théâtre comme à Paris, où le cardinal faisait représenter des pièces à machines avec des appareils nouveaux apportés d'Italie. Il donnait de grands ballets mythologiques comme ceux du Louvre et des fêtes d'une magnificence presque royale, tandis qu'à Chantilly, bien plus éloigné de Paris, il y avait sans doute de la grandeur et de l'opulence, mais une grandeur pleine de calme et une opulence qui mettait surtout à son service les beautés de la nature. Ruel était tout aussi animé que le Palais-

ancienne tradition conservée par le recueil manuscrit de chansons dit Recueil de Maurepas, car vis-à-vis ce premier couplet on y trouve cette note : Pour mademoiselle de Bourbon endormie.

1. Ibid., p. 170. Voyez aussi la chanson à Mme la Princesse sur l'air des Landriri; ibid., p. 129.

*. Voyez les diverses vues de Ruel par PereUe.

476 PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE If.

Cardinal. Richelieu y travaillait avec ses ministres ; il y recevait la cour, la France , l'Europe. Les affaires y étaient mêlées aux divertissements. La duchesse d'Aiguillon était digne de son oncle ', ambitieuse et prudente , dévouée à celui auquel elle devait tout , partageant ses soucis comme sa fortune et gouvernant admirablement sa maison. Elle était encore assez jeune, d'une beauté régulière, et on" ne lui avait pas donné d'intrigue galante. La calomnie ou la médisance s'était portée sur ses relations avec Richelieu et même avec Mme Du Vigean. Elle avait plus de sens que d'esprit, et elle n'était pas le moins du monde précieuse , quoiqu'elle fréquentât l'hôtel de Rambouillet. Mme la Princesse n'aimait pas Richelieu : elle ne lui pardonnait pas le sang de son frère Montmorency, que toutes ses prières et ses larmes n'avaient pu sauver ; mais elle se laissait conduire à la politique de son mari. Il fallut bien qu'elle donnât les mains au mariage du duc d'Enghien avec M,le de Rrézé , et elle était sans cesse avec ses enfants au Palais-Cardinal et à Ruel. Elle y était reçue comme elle ne pouvait pas ne pas l'être, et les poètes de M. le cardinal célébraient à l'envi la mère et la fille. Richelieu, comme on le sait , avait cinq poètes qui tenaient de lui pension pour travailler à son théâtre : Rois- Robert, Colletet, l'Étoile, Corneille et Rotrou. On les appelait les cinq auteurs, et ils ont ainsi fait en

1 Voyez la u» partie.

commun plusieurs pièces : l'Aveugle de Smyrne , la Comédie des Tuileries, etc. Cela n'empêchait pas qu'il n'y eût auprès de son Éminence d'autres poètes encore : Georges Scudéry, Voiture lui-même, qui faisait la cour à Richelieu et célébrait la duchesse d'Aiguillon. C'est à Ruel que , rencontrant dans une allée la reine Anne et interpellé par elle de lui faire quelques vers à l'instant même , Voiture improvisa cette petite pièce , remarquable surtout par la facilité et l'audace, où il ne craignit pas de lui parler de Buckingham. Mais les deux favoris du cardinal étaient Desmarets et Bois-Robert : il les avait mis dans les affaires, et employait leur plume en toute occasion, dans le genre léger comme dans le genre sérieux. Il paraît que Desmarets avait été chargé de faire les honneurs poétiques de Ruel à Mme la Princesse et à sa fille. On trouve en effet dans le recueil, aujourd'hui assez rare et fort peu lu , des œuvres du conseiller du roi et contrôleur des guerres Desmarets , dédiées à Richelieu et imprimées avec luxe T, une foule de vers assez agréables qui se chantaient dans les ballets mythologiques de Ruel , et dont plusieurs sont adressés à Mlle de Bourbon et à M™ la Princesse. Dans une Mascarade des Grâces et des Amours s'adressant à M™ la duchesse d Aiguillon en présence de Mmt la Princesse et de MUe de Bourbon , les Grâces disent à celle-ci :

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