Bibliothèque nationale, Supplément français, n
2. Sa valeur, pour ce qu'il valait, son mérite. Il ne peut pas être ici question de courage, un Coligny, un ami de Condé n'ayant jamais pu être soupçonné d'en manquer.
3. Le PoUxandre de Gomberville parut en 1637. Ce roman eut un
mais principalement à l'hostel de Condé, qu'on regardoit alors comme le temple de la galanterie et des beaux esprits. Le duc d'Enghien lisoit ce livre à toute heure, et y trouvant une lettre tendre et pas* sionnée il la montra à Coligny, pour lequel il n'avoit rien de caché. Celuy-ci sçut profiter d'une occasion si favorable, et proposa au duc d'Enghien d'en faire une copie pour la mettre adroitement dans la poche de lq duchesse. Il ne se passoit presque pas de jour qu'il n'y eût à l'hostel de Condé quelque espèce de feste et l'on y dansoit presque tous les soirs. La proposition fut acceptée, et Coligny s'estant volontiers chargé de copier cette lettre 9 il la donna au duo d'Enghien» Ce jour-là, tout le monde estoit paré, et la duchesse brilloit de mille rayons. Le bal commença de bonne heure, et le duc, ayant pris la main de sa sœur, exécuta aysément leur dessein. Je ne scay pas davantage, mais il y a apparence que la lettre fut lue et que la duchesse ne s'en plaignit pas» »
Pendant que les jeunes gens se livraient ainsi aux plaisirs de la galanterie, de graves événements chan* geaient la face de la cour et de la France.
Richelieu était mort le 2 décembre 1642, après avoir vu Cinq-Mars monter sur un échafaud, le comte de Soissons enseveli dans sa victoire de la
grand succès et en peu de temps plusieurs éditions; la meilleure et la plus complète est celle de 1645, en cinq parties formant huit volumes*
Marfée, et le duc de Bouillon contraint de rendre à la royauté la principauté de Sedan. À peine avait-il fermé les yeux, que ses ennemis avaient repris leurs desseins et leurs espérances. Fidèle à son ministre jusqu'après sa mort, Louis X11I les contint quelque temps. Il employa Mazarin, que le cardinal lui avait donné, et continua sa politique en l'adoucissant; mais il ne lui survécut pas même une année. Le 14 mai 1643» il alla le rejoindre, laissant un roi de quatre ans, la régence aux mains d'une femme, notre frontière du nord menacée, les factions frémissantes, et, pour soutenir le fardeau des affaires, le duc d'Orléans et le prince de Condé heureusement unis dans le conseil de régence, Mazarin à la tête du cabinet, et le duc d'Enghien à la tête de l'armée. C'en fut assez pour sauver la France.
Le duc d'Enghien reçut en Flandre, avant tout le monde, par un courrier extraordinaire, la nouvelle de la mort du roi. Il craignit que cette nouvelle n'enflât le courage des Espagnols et ne diminuât celui des Français; il prit la résolution de la cacher et de précipiter l'inévitable bataille où devaient se jouer les destinées de la patrie. Perdue, elle introduisait l'ennemi dans le cœur du pays; mais, gagnée, elle imprimait à l'Espagne et à l'Europe entière une terreur nécessaire au début d'un règne nouveau, elle affermissait la régence d'Anne d'Autriche, elle mettait la royauté au-dessus de toutes les factions, sans
compter qu'elle élevait très-haut la fortune de la maison de Condé. Le duc d'Enghien soumit l'affaire au conseil des généraux, mais pour la forme, déclarant qu'il prenait sur lui l'événement, et le lendemain 19 mai, pendant que l'on portait à Saint-Denis le corps de Louis XIII, il livra la bataille de Rocroy. Elle dura une journée entière. Quelque temps compromise par le maréchal de l'Hôpital qu'on lui avait donné pour le conduire, elle fut gagnée par Condé lui-même , qui n'avait pas encore vingt-deux ans, grâce à une manœuvre qui révéla d'abord le grand capitaine et inaugura une nouvelle école guerrière *. Condé s'était chargé, avec Gassion, du commandement de l'aile droite. Il avait confié sa gauche à La Ferté-Seneterre ainsi qu'au maréchal de l'Hôpital qui représentait la vieille école. Il avait mis Espenan au centre avec l'infanterie, et placé la réserve entre les mains de Sirot a, officier d'une bravoure à toute épreuve comme Gassion. Dirigée par Condé en personne, l'aile droite française renversa tout ce qui était devant elle et poussa vigoureusement l'ennemi. Pendant ce temps, l'aile gauche de La Ferté-Se-
1. Je m'appuie sur la relation donnée par Lenet, qui est à peu près celle qui fut envoyée dans le temps par les ordres du duc d'Enghien à son père, le prince de Condé. Lenet, édit. Michaud, p. 479, etc. Voyez plus bas le commencement du chapitre iv.
2. Claude de Letouf de Pradines, baron de Sirot, gentilhomme bourguignon, né vers \ 600, blessé mortellement en 1652 au pont de Gergeau, dans les guerres de la Fronde.
neterre et du maréchal de l'Hôpital était fort mal traitée, ses deux commandants mis hors de combat, et, en s1 ébranlant, elle menaçait d'entraîner dans sa déroute le centre, où Espenan tenait toujours ferme, mais demandait à grands cris du renfort. Un autre, avant Condé, n'eût pas manqué de revenir sur ses pas, de retraverser, dans une attitude équivoque, l'espace glorieusement parcouru, et de se porter ainsi au secours de sa gauche et de son centre, en ménageant sa réserve pour achever la victoire ou pour couvrir et réparer la défaite. Condé prit un tout autre parti : au lieu de reculer, il avance encore; puis, arrivé à la hauteur des lignes ennemies où était placée l'infanterie italienne, wallonne et allemande, il tourne à gauche, se jette sur cette infanterie, lui passe sur le ventre, et vient fondre sur les derrières de l'aile victorieuse, après avoir fait dire à Sirot de marcher avec toute sa réserve au secours de d'Espenan et de l'Hôpital, et de rétablir à tout prix le combat, ce que fit admirablement Sirot. Ainsi prise entre deux feux, l'armée ennemie céda à gauche comme à droite, et la journée fut gagnée. Mais ce n'était pas assez d'avoir délivré la France du danger présent, il fallait en ce même jour délivrer en quelque sorte l'avenir en détruisant ce qui faisait la force et le prestige des armées espagnoles, la vieille infanterie vraiment espagnole, qui formait la réserve en sa qualité de troupe d'élite, et, selon les règles de l'ancienne stra-
tégie et la politique du cabinet de Madrid* avait été précieusement ménagée et n'avait pas encore donné, c'est-à-dire était restée inutile. Elle n'eut plus qu'à mourir. Condé l'assaillit de toutes parts avec ses escadrons victorieux, avec tout ce qu'il put ramasser d'infanterie, surtout avec son artillerie, et il finit, après une mémorable résistance, par la démolir de fond en comble l : elle périt presque tout entière à Rocroy.
Au bruit de cette bataille, où tout était merveilleux, la jeunesse du général, la hardiesse et la nouveauté des manœuvres, la grandeur des résultats, la cour et Paris ressentirent des transports d'enthousiasme. On avait redouté les derniers désastres, et on était sauvé, et on était victorieux, et on voyait s'ouvrir devant soi une longue suite de semblables victoires que promettait un pareil début. Depuis Henri IV, la France avait eu sans doute d'excellents généraux qui connaissaient bien leur métier et
1. Bossuet, dans son admirable récit de la bataille de Rocroy, en a parfaitement peint la fin, la destruction de l'infanterie espagnole; mais il n'a pas même indiqué la manœuvre qui décida du sort de la journée. Il est à regretter que Napoléon n'ait pas fait sur les campagnes de Condé le môme travail que sur celles de Turenne et de Frédéric , et qu'après avoir incidemment jugé, avec la supériorité du maître, et dignement relevé la judicieuse audace qui remporta la bataille de Nortlingen, où Condé ne craignit pas d'engager la seule aile qui lui restait pour rétablir le combat, au lieu de l'employer à faire une retraite bien difficile devant la cavalerie de Jean de Vert, il n'ait pas même consacré un chapitre à l'examen de la bataille de Rocroy, qui commence la nouvelle école militaire.
avaient eu des succès en Allemagne et en Italie; mais voici qu'il s'élevait un général de vingt-deux ans qui les effaçait tous, et créait une nouvelle -manière de faire la guerre où l'audace était au service du calcul, comme Descartes et Corneille, qu'on me passe cette comparaison, venaient de créer une philosophie et une poésie nouvelles pour servir de solide fondement ou d'éclatant interprète à des sentiments et à des pensées sublimes. Rocroy répond au Cidy à Cinna et à Polyeucte, ainsi qu'au Discours de la Méthode, dans l'histoire de la grandeur française : époque incomparable que nulle autre n'a égalée, et dont n'approche pas même celle du consulat après Mareiîgo, parce qu'au milieu de toutes ses splendeurs le consulat n'a eu ni Descartes ni Corneille !
On se figure aisément l'ivresse de l'hôtel de Cbndé, quand un des camarades du duc d'Enghien dans les amusements de Chantilly et de Liancourt, La Moussaye, qui lui avait servi d'aide de camp pendant toute la journée, apporta la triomphante nouvelle. Toutes les muses de Rambouillet, grandes et petites, chantèrent les exploits de leur brillant disciple. Les drapeaux espagnols pris à Rocroy furent étalés pendant plusieurs jours dans les grandes salles de l'hôtel de Condé, avant d'être transportés à Notre-Dame. Le peuple se pressait pour les contempler. Et en même temps que l'orgueil patriotique
faisait battre tous les cœurs, on était ému jusqu'aux larmes en apprenant que le jeune capitaine, aussi humain et aussi pieux que brave, avait fait fléchir le genou à toute l'armée sur le champ de bataille pour remercier Dieu, qu'ensuite il avait pris soin des blessés, vainqueurs ou vaincus , comme s'ils étaient de sa propre famille, les consolant, les encourageant, leur distribuant les plus abondants secours sans jamais les humilier, et qu'il avait demandé pour ses lieutenants toutes les récompenses, ne voulant pour lui que la gloire, comme les héros des tragédies et des romans dont il était épris avec tout son siècle, le Cid, Polexandre, Cyrus. Bientôt on sut qu'après quelques jours donnés à la religion et à l'humanité, le duc d'Enghien avait repris la poursuite de l'ennemi, et qu'il était déjà sous les murs de Thionville.
La maison de Condé avait besoin de l'éclat et de la force que lui renvoyait la victoire de Rocroy pour faire face à ses propres ennemis, et tirer satisfaction de l'insulte qui venait de lui être faite dans la personne de Mrae de Longueville.
Il faut se faire une idée juste de la situation des affaires et de celle des partis qui se disputaient le gouvernement, pour saisir l'importance d'une aventure qui en elle-même semble assez peu de chose.
Depuis la mort de Richelieu, il s'était formé une
faction puissante composée de tous ceux que l'impérieux cardinal avait sacrifiés à ses desseins, qu'il avait exilés de la cour ou de la France, et qui, leur redoutable ennemi au cercueil, brûlaient de s'emparer de ses dépouilles. Ils croyaient pouvoir compter sur la reine Anne, car elle aussi elle avait été opprimée, et c'était pour son service qu'ils avaient encouru la persécution. La faveur de la régente leur paraissait une dette, et ils la réclamaient d'une façon qui peu à peu blessa la reine et la tourna contre eux. A mesure qu'ils perdaient du terrain auprès d'elle, Mazarin en gagnait. Il était jeune encore, beau, doux, insinuant, fidèle à la politique de Richelieu, son maître, mais la pratiquant différemment ; d'un esprit moins élevé et moins vaste, n'unissant pas, comme son incomparable devancier, le génie de l'administration dans toutes ses branches à celui de la politique générale ; particulièrement diplomate , mais diplomate du premier ordre, et ayant attaché son nom aux deux plus grands traités du xvir siècle, le traité de Westphalie et celui des Pyrénées ; inépuisable en ressources et en expédients; préférant toujours l'artifice à la violence, ménageant tout le monde, traitant avec tous les partis, aimant mieux les corrompre que d'avoir à les exterminer; s'appliquant, surtout en 1643, à pénétrer dans le cœur de la reine, comme aussi l'avait tenté Richelieu, mais possédant bien d'autres moyens pour y réussir. Le beau
cardinal J réussit donc. Une fois maître du cœur \ il dirigea aisément l'esprit de la reine, et lui enseigna l'art difficile de poursuivre toujours le même but, la suprématie de l'autorité royale, à l'aide des conduites les plus diverses, selon la diversité des circonstances. Dans le commencement , tout son effort fut de se maintenir et d'écarter les Importants. On appelait ainsi les chefs des mécontents, à cause des airs d'importance qu'ils se donnaient, blâmant à tort et à travers toutes les mesures du gouvernement, affectant une sorte de mélancolie, de profondeur et de sublimité quintessenciée, qui les séparait des autres hommes. Ils régnaient dans les salons, et ils exerçaient une autorité considérable à la cour et dans tout le royaume, parce qu'ils avaient à leur tête les deux grandes maisons de Vendôme et de Lorraine. Le duc de Beaufort, le second fils du duc César de Vendôme, portait fièrement le nom de petit -fils de Henri IV; il avait de la bravoure et de l'honneur. Pendant les plus mauvais jours, il avait montré une fidélité chevaleresque à la reine, qui, avant d'avoir apprécié Mazarin, penchait fort de son côté, et il
1. On ne possède , on du moins nous ne connaissons aucun portrait peint ou gravé de Mazarin jeune. Il n'avait que quarante et un ans en 1648, et un portrait de M. Lasne le représente alors avec une figure belle encore, où la finesse est jointe à la grandeur,
2. Voyez, sur ce point délicat, M. Walckenaër, Mémoires sur Mmt dé Se vigne, t. Ier, p. 213, surtout la lettre à peu près décisive d'Anne à Mazarin, que le premier il a donnée, t. III, supplément, p. 471.
l'eût peut-être emporté s'il n'eût gâté ses affaires par des prétentions excessives et une hauteur bien peu habile avec une Espagnole, qu'il fallait flatter longtemps avant de la gouverner. Il n'avait d'ailleurs aucun génie, et il eût échoué d'une façon misérable au premier rang : il n'était fait que pour le rôle qu'il a joué depuis, celui d'un héros de théâtre.
La maison de Guise épuisée ne possédait en ce moment aucun homme supérieur. Longtemps exilée, çlle avait perdu en Italie son chef, Charles de Lorraine, en 1640, et, en 1639, le prince de Joinville, auquel on avait autrefois songé pour Mlle de Bourbon. A la mort de ce prince, celui de ses frères qui venait après lui était ce Henri de Guise, d'abord archevêque de Reims, puis duc de Guise, si célèbre par ses aventures, sa bravoure et sa légèreté, qui eut toutes les ambitions, forma toutes les entreprises, et ne réussit à rien, pas même à être un héros de roman, quoi qu'on ait dit. Voyez en effet, je vous prie, si c'est ici la vie d'un chevalier, d'un ancien paladin, comme l'appelle Mn,e deMotteville *, et s'il fit l'amour comme dans les romans, ainsi que le prétend Mademoiselle a. Après la mort de son père et de son frère aîné, il fait sa paix avec Richelieu et revient à la cour; un an à peine écoulé, il conspire contre Riche* lieu avec le comte de Soissons, et il est forcé de quitter la France. Pendant qu'il était archevêque de