M- DE MONTBAZON
contraire, avait la parole libre, le ton leste et dégagé, de la morgue et de la hauteur.
Ce n'en était pas moins une créature trèsattrayante, quand elle voulait l'être, et elle eut un grand nombre d'adorateurs, et d'adorateurs heureux, depuis Gaston, duc d'Orléans, et le comte de Soissons, tué à la Marfée, jusqu'à Rancé, le jeune et galant éditeur d'Anacréon et le futur fondateur de la Trappe. M. de Longueville avait été quelque temps l'amant en titre, et il lui faisait des avantages considérables. Quand il épousa Mlle de Bourbon, Mme la Princesse exigea, sans être il est vrai bien fidèlement obéie , qu'il rompît tout commerce avec son ancienne maîtresse. De là dans cette âme intéressée une irritation que redoubla la vanité blessée , lorsqu'elle vit cette jeune femme avec son grand nom, un esprit merveilleux, un agrément indéfinissable, s'avancer dans le monde de la galanterie, entraîner sans le moindre effort tous les cœurs après elle, et lui enlever ou partager du moins cet empire de la beauté dont elle était si fière, et qui lui était si précieux. D'un autre côté, le <Juc de Beaufort n'avait pu se défendre pour Mnie de Longueville d'une admiration passionnée qui avait été très-froidement reçue. Il en avait eu du dépit, et cette blessure saigna longtemps, c'est son ami La Châtre qui nous l'apprend ',
1. Mémoires de La Châtre dans la collection Petitot, t. LI, p. 230.
même après qu'il eut porté ses hommages à Mme de Montbazon. Celle-ci, comme on le pense bien, aigrit encore ses ressentiments. Enfin le duc de Guise, récemment arrivé à Paris, s'était mis à la fois dans le parti des Importants et au service de Mme de Montbazon, qui l'accueillit fort bien , en même temps qu'elle s'efforçait de garder ou de rappeler M. de Longueville, et qu'elle régnait sur Beaufort, dont le rôle auprès d'elle était un peu celui de cavalier servant. On le voit, Mme de Montbazon disposait ainsi, par Beaufort et par Guise, comme aussi par sa bellefille, Mme de Chevreuse, de la maison de Vendôme et de la maison de Lorraine, et elle employa tout ce crédit au profit de sa haine contre Mme de Longueyille. Elle brûlait de lui nuire; elle en trouva l'occasion.
Un jour qu'elle avait chez elle une nombreuse compagnie, on ramassa deux lettres qui n'avaient pas de signature, mais qui étaient d'une écriture de femme et d'un style peu équivoque. On se mit à les lire, on en fit mille plaisanteries, on en rechercha l'auteur. Mrae de Montbazon prétendit qu'elles étaient tombées de la poche de Maurice de Coligny* qui venait de sortir, et qu'elles étaient de la main de Mme de Longueville. Le mot d'ordre une fois donné, tous les échos du parti des Importants le répandirent, et cette .aventure devint l'entretien de la cour. Voici quelles étaient les deux lettres trouvées chez*Mme de Montba-
zon ; une frivole curiosité nous les a très-fidèlement conservées ' :
« J'aurais beaucoup plus de regret du changement de votre conduite si je croyais moins mériter la continuation de votre affection. Je vous avoue que, tant que je l'ai crue véritable et violente, la mienne vous a donné tou6 les avantages que vous pouviez souhaiter. Maintenant, n'espérez pas autre chose de moi que l'estime que je dois à votre discrétion. J'ai trop de gloire pour partager la passion que vous m'avez si souvent jurée, et je ne veux plus vous donner d'au* tre punition de votre négligence à me voir que celle de vous en priver tout à fait. Je vous prie de ne plus venir chez moi, parce que je n'ai plus le pouvoir de vous le commander. »
* De quoi vous avisez -vous après un si long silence ? Ne savez-vous pas bien que la même gloire qui m'a rendue sensible à votre affection passée me défend de souffrir les fausses apparences de sa continuation ! Vous dites que mes soupçons et mes inégalités vous rendent la plus malheureuse personne du inonde ; je vous assure que je n en crois rien, bien
l; Mademoiselle, t. 1er, p, 63 et 63.
que je ne puisse nier que vous ne m'ayez parfaitement aimée, comme vous devez avouer que mon estime vous a dignement récompensé. En cela, nous nous sommes rendu justice, et je ne veux pas avoir dans la suite moins de bonté, si votre conduite répond à mes intentions. Vous les trouveriez moins déraisonnables si vous aviez plus de passion, et les difficultés de me voir ne feraient que l'augmenter au lieu de la diminuer. Je souffre pour n'aimer pas assez et vous pour aimer trop l . Si je vous dois croire, changeons d'humeur ; je trouverai du repos à faire mon devoir, et vous devez y manquer pour vous mettre en liberté. Je n'aperçois pas que j'oublie la façon dont vous avez passé avec moi l'hiver, et que je vous parle aussi franchement que j'ai fait autrefois. J'espère que vous en userez aussi bien, et que je n'aurai point de regret d'être vaincue dans la résolution que j'avais faite de n'y plus retourner. Je garderai le logis trois ou quatre jours de suite, et l'on ne m'y verra que le soir : vous en savez la raison. »
Ces lettres n'étaient pas controuvées. Elles avaient été réellement écrites par Mme de Fouquerolles au beau et élégant marquis de Maulevrier2, qui avait eu la sottise de les perdre dans le salon de Mn,c de Montbazon. Maulevrier, tremblant d'être reconnu et
i. Il me semble qu'il faudrait mettre : « Je souffre pour aimer trop, et vous pour n'aimer pas assez. »
2. Voyez Mademoiselle, Mme de Motteville et La Rochefoucauld.
d'avoir compromis Mme de Fouquerolles, courut chez un des chefs du parti des Importants, La Rochefoucauld, qui était son ami, lui confia son secret, et le supplia de s'entremettre pour assoupir cette affaire* La Rochefoucauld fit comprendre à Mme de Montbazon qu'il était de son intérêt de faire ici la généreuse, car on reconnaîtrait bien aisément Terreur ou la fraude, dès qu'on en viendrait à confronter l'écriture de ces lettres avec celle de Mme de Longueville; qu'il lui fallait donc prévenir un éclat qui retomberait sur elle. Mrae de Montbazon remit les lettres originales à La Rochefoucauld, qui les fit voir à M. le Prince et à Mme la Princesse, à Mine de Rambouillet et à Mme de Sablé, particulières amies de Mmc de Longueville, et, la vérité bien établie, les brûla en présence de la reine, délivrant Maulevrier et Mme de Fouquerolles de l'inquiétude mortelle où ils avaient été pendant quelque temps f.
Peut-être eût-il été sage de s'en tenir là. C'était l'avis un peu intéressé du faible et prudent M. de Longueville, qui voulait ménager Mme de Montbazon, et ne croyait pas que l'honneur de sa femme eût beaucoup à gagner à un plus grand éclat. Mme de Longueville n'était pas non plus fort animée ; mais Mme la Princesse, avec son humeur altière et dans le premier enivrement des succès de son fils, exigea une réparation égale à l'offense, et déclara haute-
\ . Mémoires de La Rochefoucauld, collection Petitot, t. LI, p. 387.
ment que, si la reine et le gouvernement ne prenaient pas en main l'honneur de sa maison, elle et tous les siens se retireraient de la cour : elle s'indignait à la seule idée qu'on pût mettre un moment sa fille en balance avec la petite-fille d'un cuisinier, disait-elle, voulant parler de La Va renne, père de la comtesse de Vertus, qui avait été maître d'hôtel de Henri IV. En vain tout le parti des Importants, Beaufort et Guise à leur tête, s'agitèrent et menacèrent; en vain Mme de Chevreuse , qui n'avait pas encore perdu tout son crédit auprès de la reine, soutint vivement sa belle-mère : Mazarin était trop habile pour se mettre sur les bras deux ennemis à la fois, et pour se brouiller avec les Condé sans aucun espoir d'acquérir ou de désarmer les Lorrains et les Vendôme. Il tourna aisément la reine ctu côté de Mme la Princesse. Mtt,e de Longueville était allée passer les premiers moments de cette désagréable aventure à La Barre, auprès de ses chères amies, M"e* Du Vigean. La reine elle-même alla l'y voir, et lui promit sa protection. On décida que la duchesse de Montbazon se rendrait chez Mme la Princesse, à l'hôtel de Condé, et lui ferait une réparation publique. M™ de Motteville raconte avec beaucoup d'agrément tout ce qu'il fallut de diplomatie pour ménager et régler ce que dirait Mwe de Montbazon et ce que répondrait Mme la Princesse. « La reine était dans son grand cabinet, et M*6 la Princesse était avec
elle, qui, tout émue et toute terrible, faisait de cette affaire un crime de lèse-majesté. Mme de Chevreuse, engagée par mille raisons dans la querelle de sa belle-mère, était avec le cardinal Mazarin pour composer la harangue qu'elle devait faire. Sur chaque mot, il y avait un pourparler d'une heure. Le cardinal, faisant l'affairé, allait d'un côté et d'autre pour raccommoder leur différend, comme si cette paix eût été nécessaire au bonheur de la France et au sien en particulier. Il fut arrêté que la criminelle irait chez Mme la Princesse le lendemain, où elle devait dire que le discours qui s'était fait de la lettre était une chose fausse , inventée par de méchants esprits, et qu'en son particulier elle n'y avait jamais pensé, connaissant trop bien la vertu de Mmê de Longueville et le respect qu'elle lui devait. Cette harangue fut écrite dans un petit billet qui fut attaché à son éventail, pour la dire mot à mot à Mme la Princesse. Elle le fit de la manière du monde la plus fière et la plus haute, faisant une mine qui semblait dire : « Je me moque de ce que je dis. »
Mademoiselle f nous donne les deux discouru prononcés : « Madame, je viens ici pour vous protester que je suis très-innocente de la méchanceté dont on m'a voulu accuser : il n'y a aucune personne d'honneur qui puisse dire une calomnie pareille. Si