‹ Jeunesse de Madame de LonguevilleChapitre 96 sur 180 · Mémoires, p. 391. — 2. Ibid., même page · texte numérisé non relu

Mémoires, p. 391. — 2. Ibid., même page

sirent; ils en valent la peine à tous égards. Les seconds étaient alors des témoins qui se battaient. Coligny prit pour second , et pour faire l'appel , comme on disait alors f Godefroi, comte d'Estrades, d'une bravoure froide et éprouvée. D'Estrades avait commencé à servir en Hollande sous Maurice de Nassau. Il s'était distingué dans plusieurs semblables rencontres. Un jour, à ce que raconte Tallemant ', se battant contre un matamore qui se mit sur le bord d'un petit fossé et dit à d'Estrades : Je ne passerai pas ce fossé. Et moi , dit d'Estrades en faisant une raie derrière soi avec son épée , je ne passerai pas cette raie. Ils se battent : d'Estrades le tue. Il fut employé tour à tour et avec un égal succès à la guerre et dans la diplomatie, et devint maréchal de France en 1675. Le second du duc de Guise était le marquis de Bridieu , gentilhomme Limousin , brave officier, très-attaché à la maison de Lorraine , qui , en 1650, défendit admirablement une importante place forte de la frontière de Flandre contre l'armée espagnole et contre Turenne , et pour cette belle défense , où il y eut vingt-quatre jours de tranchée ouverte , fut fait lieutenant-général a.

On convint que l'affaire aurait lieu à la Place- Royale3, théâtre accoutumé de ces sortes de combats,

1. Tome V, p. 230.— 2. Voyez la ne partie. 3. La Place-Royale, avec ses environs, était le beau quartier d'alors. Commencée en 1604 (Les Antiquités et choses plus remarquables de

qu'ils avaient mille fois teint du meilleur sang. C'est aussi à la Place-Royale qu'habitaient les plus grandes dames, la fleur de la galanterie, Marguerite de Rohan, Mme de Guimenée , Mme de Ghaulnes, Mme de Saint- Géran, Mme de Sablé , la comtesse de Maure et tant

Paris, 1608, par Bonfons et par Du Breuil, p. 490) sur les ruines du palais des Tournelles, par Henri IV, elle fut achevée en 1612 (Le Théâtre des Antiquité* de Paris, par le père Du Breuil, in-4» , 1613 , p. 1050 ). C'est, comme on le *ait, un grand carré ou plutôt un rectangle bordé de tous côtés par trente-sept pavillons soutenus par des piliers formant une galerie qui règne tout autour de la place. Au milieu était un vaste préau divisé en six beaux tapis de gazon. Au centre était la statue équestre de Louis XIII. La statue était de Biard, et le cheval de Daniel de Volterre. Sur une des faces du piédestal de marbre blanc , on lisait cette inscription : « Pour la glorieuse et immortelle mémoire a du très-grand et invincible Louis le Juste, XIIIe du nom, roi de France « et de Navarre, Armand, cardinal de Richelieu, son principal ministre, a a fait élever cette statue pour marque éternelle de son zèle, de sa a fidélité et de sa reconnaissance, en 1639. » Sous Louis XIV, ce beau square fut entouré d'une grille d'un travail excellent. Lemaire disait, en 1685, t. III, p. 307 : « On y fait présentement une balustrade de fer admirablement travaillée, qui régnera tout autour et qui renfermera un jardin très agréable, dans lequel il y aura quatre grands bassins d'eaux aux quatre coins. Les particuliers qui y ont des hôtels contribuent pour cette dépense chacun la somme de mille livres : la ville fournira le reste. » Germain Brice, dans la 1" édition de son curieux ouvrage qui parut en 1685, comme celui de Lemaire, dit la même chose , ajoutant que les habitants seuls de la place auront le droit de jouir du jardin que l'on prépare : « Personne n'entrera que ceux des maisons qui en auront la clef. » Dans la seconde édition de Brice, de 1687, la belle grille n'est pas encore posée; elle l'est dans l'édition qui suit, de 1701 ; on la voit dans La Caille, en 1714, et dans la gravure de Defer, en 1716. Pour le jardin et les quatre bassins, ils ne sont pas même encore dans le plan de Turgot, en 1740. C'est la Restauration qui a accompli les desseins de l'administration de Louis XIV. Que d'événements publics et domestiques n'a pas vus cette place

d'autres, sous les yeux desquelles ces légers et vaillants gentilhommes se plaisaient à croiser le fer. Beaucoup d'entre eux y avaient laissé leur vie. Dans le premier quart du xvn* siècle, le duel était une mode à la fois utile et désastreuse, qui entretenait

pendant tout le xni« siècle, que de nobles tournois, que de duels atroces, que d'aimables rendez-vous! Quels entretiens n'a-t-elle pas entendus dignes de ceux du Décaméron, que Corneille a recueillis dans une de ses premières comédies et dans plusieurs actes du Menteur! Que de gracieuses créatures ont habité ces pavillons ! quels somptueux ameublements, que de trésors d'un luxe élégant n'y avaient-elles pas rassemblés ! Que d'illustres personnages en tout genre n'ont pas monté ces beaux escaliers ! Richelieu et Coudé, Corneille et Molière ont cent fois passé par là. C'est en se promenant sous cette galerie que Descartes, causant avec Pascal, lui a suggéré l'idée de ses belles expériences sur la pesanteur de l'air. C'est là aussi qu'un soir, en sortant de chez Mm0 de Guimenée, le mélancolique de Thou reçut de Cinq-Mars l'involontaire confidence de la conspiration qui devait les mener tous deux à l'échafaud. C'est là enfin que naquit Mme de Sévigné et c'est à côté qu'elle habitait. En arrivant à la Place-Royale par sa véritable entrée, la Rue-Royale, du côté de la rue Saint-Antoine, on trouvait, à l'angle de droite, l'hôtel de Rohan, occupé longtemps par la vieille duchesse douairière, veuve de ce grand duc de Rohan, l'un des premiers généraux et le plus grand écrivain militaire de son siècle. A l'angle de gauche était l'hôtel de Chaulnes, dont Bois-Robert a célébré les magnifiques appartements, et qui plus tard a passé aux Nicolaï. Aux deux autres coins de la place étaient, à droite, du côté de la rue des Tournelles et du boulevard, le vaste et somptueux hôtel de Saint-Géran, et à gauche, du côté de la rue Saint-Louis, l'hôtel qu'habitait Richelieu avant d'avoir fait bâtir et achever le Palais-Cardinal. Les quatre galeries étaient remplies par des hôtels qui n'étaient pas indignes de ceux-là. Il y avait l'hôtel du maréchal de Lavardin, celui de M. de Nouveau, celui de Villequier, capitaine aux gardes, qui le vendit à M. des Hameaux, lequel eu 1680 le revendit aux Rohan-Chabot, et de là cet hôtel, même en passant pat d'autres mains, a gardé le nom d'hôtel Chabot. M. Walckenaër,dans son La Bruyère, p. 743, dit que le comte de Montgomery et l'infortuné

les mœurs guerrières de la noblesse, mais qui la moissonnait presqu'à l'égal des combats, et pour les causes les plus frivoles. Tirer l'épée pour une bagatelle était devenu l'accompagnement obligé des belles manières, et comme la galanterie avait ses élégants, le duel avait ses raffinés. En quelques années, neuf

marquis de Langlade, si célèbre dans l'histoire des condamnations injustes, demeuraient ensemble à la Place-Royale. Brice , dès 1685 , indique l'hôtel du marquis de Dangeau , et en 1713 , à droite , en entrant par la rue Saint-Antoine, l'hôtel du baron de Breteuil, introducteur des ambassadeurs, et de l'autre côté la maison du président Carrel. Nous savons certainement que Mme de Sablé logeait à la Place-Royale, ainsi que la comtesse de Maure , avec Mlle de Vandy ; mais la difficulté serait de découvrir les habitants de tous les autres pavillons et de faire ainsi une histoire exacte et complète de la Place-Royale jusqu'à la fin du xvne siècle. Nous indiquons ce sujet d'études à quelque élève de l'École des chartes ou à quelque jeune artiste; ils y trouveraient la matière des plus fines recherches ainsi que des descriptions les plus charmantes, et une gloire modeste ne leur manquerait pas après quelques années du travail le plus attrayant. Nous nous permettrons de leur signaler, outre Félibien, t. H, Sauvai, t. II, p. 624, le plan de Gomboust de 1652 et les plans postérieurs , les ouvrages suivants : 1° La Guide de Paris, etc., par le sieur de Schayes, 1647 ; 2° Le Livre commode contenant les adresses de la ville de Paris, par Abraham Pradel, philosophe et mathématicien, Paris, petit in-8° ; 3° YAlmanach Royal de 1699 ; 4° la suite des diverses éditions de G. Brice , de 1685 à 1725; 5° la pièce de vers de Scarron, Adieux au Marais et à la Place-Royale, édit. d'Amsterdam, de 1752, t. Vil, p. 29-35 ; 6° un manuscrit de la Bibliothèque nationale, fonds de Lancelot, n° 7905, où se trouve un Supplément des Antiquités de Paris, avec tout ce qui s* est fait et passé de plus remarquable depuis 1610 jusques à présent, par D. H. /., avocat en parlement. Jusques à présent est à peu près 1640. Terminons par cette dernière remarque : il n'y a qu'un seul hôtel de la Place-Royale qui soit resté dans la même famille de 1612 jusqu'à nos jours, à savoir, l'hôtel qui porte le n° 25, et qui, de père en fils, est arrivé à son propriétrire actuel, M. le comte de l'Escalopier.

cents gentilshommes avaient péri dans des combats particuliers. Pour arrêter ce fléau, Richelieu avait fait rendre au roi redit terrible cjui punissait la mort par la mort et envoyait les provocateurs de la Place-Royale à la place de Grève. Richelieu fut inflexible, et l'exemple de Montmorency-Boutteville , décapité avec sort second, le comte Deschappelies, pour avoir provoqué Beuvron et s'être battu avec lui à la Place-Royale en plein midi , imprima une terreur salutaire et rendit assez rares les infractions à redit. Coligny brava tout; il fit appeler Guise , et, au jour marqué, les deux nobles adversaires, assistés de leurs seconds, d'Estrades et Bridieu , se rencontrèrent à la Place-Royale.

Nous pouvons donner les moindres détails du combat, grâce aux divers mémoires contemporains, grâce surtout à deux documents nouveaux, le manuscrit déjà cité sur la régence et le journal inédit d'Olivier d'Ormesson.

C'est le 12 décembre au matin ' que d'Estrade alla appeler le duc de Guise de la part de Coligny. Le rendez-vous fut pris pour le jour même, à la Place- Royale , à trois heures a. Les deux adversaires ne firent rien paraître de toute la matinée, et à trois heures ils étaient au rendez-vous* On prête 3 au duc

I . C'est d'Ormesson qui donne cette date. â. D'Ormesson, le manuscrit sur la Régence, dont l'auteur semble un nommé Mattpassant. *

de Guise un mot qui répand sur cette scène une grandeur inattendue, fait comparaître à la Place-Royale et met aux prises une dernière fois les deux plus illustres combattants des guerres de la Ligue dans la personne de leurs descendants. En mettant Tépée h la main , Guise dit à Coligny ; « Nous allons décider les anciennes querelles de nos deux maisons , et on verra quelle différence il faut mettre entre le sang de Guise et celui de Coligny. » Coligny porta à son adversaire une large estocade, dit le journal de d'Ormesson1; mais, faible comme il était, le pied de derrière lui manqua, et il tomba sur le genou. Guise alors passa sur lui et mit le pied sur son épée. Coligny, désarmé, ne voulut pas demander la vie. Guise lui aurait dit a : « Je ne veux pas vous tuer, mais vous traiter comme vous méritez, pour vous être adressé à un prince de ma naissance, sans vous en avoir donné sujet » , et il le frappa du plat de son épée3. Coligny, indigné, ramasse ses forces, se rejette en arrière , dégage son épée et recommence la lutte 4. Dans cette seconde rencontre , Guise fut blessé légèrement à l'épaule 5 et Coligny à la main ; mais Guise, passant une seconde fois sur Coligny, se saisit de son épée, dont il eut la main un peu coupée, et en la lui enlevant lui porta un grand coup dans

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