Jeux de princes
La scène, puisque la vie est une (( ample comédie », la scène, donc, représente un pavillon de chasse dans la forêt attenante au château d'Albéric de Maretz, souverain de Morénie, principauté habitée par une population composite qui parle, avec un léger accent roumain, un simili-bulgare, pimenté d'expressions monténégrines prononcées à la serbe.
A proximité de la capitale, Gavaci, sur le Danube (212.437 habitants , musée célèbre, belles rues modernes , important commerce de cuirs et de peaux, industries textiles), s'élève le château de Stasco, asile héréditaire de la dynastie robuste et sensuelle des Maretz et séjour habituel du prince Albéric, de sa femme, la princesse Maritza, de la princesse mère (née Altschloss) et de quelques grands dignitaires.
Le pavillon de chasse, construit selon l'esthétique de Louis II de Bavière, dans le plus impur style XVIlf siècle français, s'ouvre d'un côté sur le fleuve, bleu comme une valse, de l'autre sur la forêt, romantique comme dans Eviradnus.
Le soir tombe, point verlainien, point équivoque, encore que soir d'automne.
Les pourpres du couchant
sont dans les branches d'arbres.
- Quant à celles de la colère, elles rougeoient sur les joues rasées du cuisinier-
chef, Edouard, glorieux vieillard que Son Altesse, naguère, enleva à prix d'or aux habitués de notre Café Anglais, et qui à cette heure, s'agitant au bas du perron comme s'il avait le feu de ses fourneaux quelque part, prodigue des ordres rageurs, mais contradictoires, à une escouade de marmitons.
Souverainement calm.es, au contraire, et goiltant, dans le balancement voluptueux des rocking-chair, cette douceur (( de ne rien faire quand tout s'agite autour de nous », célébrée par la musique galathéenne de Victor Massé, sans génie, deux autres larbins d'importance considèrent, d'un œil amusé, l'émoi de leur égal Edouard et l'affolement de la valetaille subalterne. L'un de ces impavides, face de brun huileux, aux oeillades langoureuses, type d'amant de cœur pour cocottes parisiennes, en fait, intendant du duc Varli, secrétaire des Commandements, se nomme Demètre; l'autre, un soupçon de moustache aux lèvres, des yeux cernés comme le dernier carré de la Garde à Waterloo, est une forte Morénienne de trente-six ans, qui exerce les fonctions de camériste de confiance auprès de la princesse Mère; elle se prénomme, comme tf^ut le monde. Maria.
Dans la paix magnifique du soir, que les cors illustrent au loin de tristanesques fanfares, ces deux personnages débinent leurs augustes maîtres et blaguent l'énervement affairé du cuisinier-chef;
mais , enfin , après en avoir souri , Demètr e commence à se choquer du zèle déployé par le généralissime des casseroles princier es : tant d'activité en l'absence des patrons, alors qu'il est loisible de potiner sur leur compte en se chauffant les pieds au soleil couchant, lui semble le fait d'un gâche-métier, et c'est très sérieusement.
— Vonscn faites un foin, n^onvieil Edouard !
sous son apparente gouaillerie de parigot déraciné, qu'il tente de rappeler le maîtrequeux à une plus saine appréciation des devoirs d'un larbin qui se respecte :
H Vous en faites un foin, mon vieil Edouard ! C'est-il que vous devenez marteau ? Au lieu de vous tenir pénard, et d'attendre gentiment, comme mézigue, sans vous faire de bile ; vous criez, vous vous démenez... et pourquoi? »
Mais Edouard réalise le type préhistorique du bon serviteur; loin de comprendre cette invitation à la flème, il s'effare :
K Pourquoi > Pourquoi ? Mais, voyons, le lunch était commandé pour huit heures . . .
— Et pis après ?
— Après ! . . . il fait presque nuit et on n'a pas encore sonné l'hallali !
— Eh ! ben i faut pas vous tourmenter pour si peu, vieux frangin... ils dîneront ici, voilà tout.
— Ça, par exemple, çaseraitlecomble !
ht qu'est-ce qu'ils auraient à manger ?
— Leur chasse, donc ! suggère, non sans ironie, la forte Maria, cependant que Demètre, d'un geste large, signifie son désintéressement total sur l'espèce.
— Je ne vous comprends pas, déclare l'inquiet Edouard, de plaisanter...
— C'est vrai, repart en ricananc Demètre, que, leur chasse, ici, ils s'en fichent pas mal. Il y a tout juste le vieux marquis Ribarère que ça intéresse, et puis quelques gamins Je la légion des Pages. Du reste, le prince Albéric n'a donné la chasse que pour ces mômes ..
— Que ne ferait-il pas pour eux ! s'exclama Maria, hypocritement candide.
Demètre sourit :
(( J'allais vous le demander... »
Devant ces propos, le loyalisme d'Edouard se révolte :
— De pareilles insinuations sont indignes de...
— Allons donc ! coupe Maria; comme si tout le monde ne savait pas...
— De quoi il retourne ! achève Demètre, bien parisien.
— En voilà assez ! je n'aime pas qu'on parle des maîtres !
Et, après un silence nécessaire pour évoquer des souvenirs classiques, Edouard, qui est bachelier, et, fréquemment, s'en vante (on n'est pas parfait), Edouard déclame avec solennité :
Pour grands que sont les rois,
ils sont ce que nous sommes Ils peuvent se tromper
comme les autres hommes...
Tout de suite, l'insuffisance de ce
EDOUARD, GLORIEUX VIEILLARD QUE SON ALTESSE ENLEVA AUX HABITUES DE NOTRE CAFE ANGLAIS
distique pour réfréner les médisances de Demètre apparaît aussi flagrante que la niaiserie de l'explorateur prétendant empoisonner un rhinocéros avec du papier tue-mouches. L'intendant du duc Valri rigole :
(( C'est juste, Auguste ! Ils peuvent se tromper... ils peuvent aussi être trompés... trompés jusqu'aux os... ah ! ah!
— Est-ce que, interroge Edouard, estce que cet à-peu-près, qui n'a même pas
n. Ti^ijts»'^
... à la plage de la ViUa Royale, en maillai collani, avec ses chaussettes?
le mérite de la nouveauté, tendrait à insinuer que...
— Que d'ici peu Son Altesse le prince régnant n'aura rien à envier aux dix-cors que ses chiens poursuivent?... tu las dit, bouffi !
— Qu'est-ce que vous me chantez-là Demètre ? La princesse Maritza est audessus du soupçon !
— Allons donc ! Une petite fiancée sans le sou, que le prince a épousée pour la peau !
— Elle l'a assez jolie pour ça ! confesse l'équitable Maria... Des épaules, et des jambes ! Hein ? vous vous rappe-
lez, Demètre, il y a dix-huit mois, a Abbazia, la fois qu'elle s'était baignée, à la plage de la Villa royale, en maillot collant, avec ses chaussettes ?
— Si je me rappelle ! Le prince, qui en était fou, à ce moment-là, a piqué une colère bleue; il l'a disputée, bousculée, c'est rien de le dire...
— On en a assez rigolé à l'office !
— Maintenant, elle pourrait bien se baigner à poil sans qu'il s'en occupe !
— Sûr ! il s'intéresse indistinctement aux pages et à toutes les femmes, sauf à la sienne: tout lui est bon, même la Morotté !
Ici, Edouard, qui s'est tu durant le dialogue de la camériste et de l'intendant, s'insurge contre un détail qu'il juge absurdement calomnieux:
(( Allons donc ! Son Altesse Royale avec la com.tesse Morotté ! une vieille de cinquante-cinq et plus !
— De quoi ? riposte Demètre, pincé; elle n'est pas si déjetée, la comtesse !
— Faut croire, dit Maria avec un bon rire, que vous êtes à même d'en parler avec connaissance de cause...
Car Maria n'ignore pas — ni personne — que la comtesse Morotté, une de ces vieilles gardes qui ne meurent pas, mais qui se rendent toujours, après avoir été trente ans (( la plus jolie femme de la cour » et vu passer dans son lit trois généù'ations de Moréniens distingués, remplace maintenant les amours officielles par des amours d'office. Demètre, d'ailleurs, n'avoue pas; avec trop de vivacité pour pouvoir choisir des expressions plus heureuses, il rembarre la cam.ériste:
— Vous, Maria, je ne me mêle pas de vos affaires, laissez donc les miennes tranquilles !
— Sûrement que la comtesse ne peut vous en dire autant !
— Quelle bassesse, ô ciel, et d'âme et de langage ! s'écrie Edouard.
Et, satisfait d'avoir retrouvé dans sa mémoire cet alexandrin encore, il s'applique à apaiser la querelle naissante entre ses deux collègues :
— Voyons, au lieu de vous disputer, précisez donc les insinuations que vous vous permettiez tout à l'heure sur la princesse Maritza.
— J'ai dit tout bonnement, répond Demètre, qu'il ne faudrait pas trop s'épater si, délaissée depuis un an par son mari, la princesse, un de ces quatre matins, se décidait à accepter les consolations d'un autre.
— Quel autre ? je ne vois pas...
— Ben ! mon vieux Vatel, ricane Demètre, vous pouvez dire que vous en avez une poêlée !
Maria, avec un haussement d'épaules méprisant pour l'ingénuité du vieux cuisinier, s'écrie:
— Qui ? mais son cousin, parbleu, le prince Mihaïl !
— Le prince Mi...
— Chut ! fait soudain la femme de chambre; quand on parle du loup...
En effet, hauts et bas larbins, soudain dressés en des attitudes muettement respectueuses, voient déboucher de deux allées parallèles le prince Mihaïl lui-même, penché sur l'encolure de son pur-sang, et mademoiselle Katynka Ohresco-Refîerentz pédalant avec une joyeuse énergie. A l'emballage, la cycliste dépasse le cheval du jeune prince et saute légèrement à terre devant les m.arches du perron.
Alors, abandonnant sa bécane à des mains mercenaires, elle s'élance, en gambadant comme une gosse, vers le prince.
— Battu ! Battu de trois quarts de roue !
— Battu, mais content, répond (comme cela s'impose) le prince Mihaïl. J'ai
fait à votre poursuite une délicieuse chevauchée.
Brune comme une merise, si charmante qu'elle a l'air de le faire exprès, avec d'immenses yeux noirs, étincelants et gais, au mince nez aquilin aux ailes significativement mobiles, une exquise petite bouche où brillent des perles que les Orientaux nouveau-jeu déclareraient (( du plus bel occident », la fille d'honneur de la princesse Maritza arbore un costume
Voulez-vous que nous entrions clans le pavillon.
cycliste, veste et culotte ajustées, enserrant des formes aimablement rondes qu'il accuse... assez pour les faire absoudre par les plus rigoristes.
Le prince Mihaïl, élégant Slave blond, se classe parmi ces mortels fortunés que les hommes trouvent (( trop jolis garçons )), mais à qui les femmes s'en voudraient d'adresser le même reproche:
ses traits sont réguliers comm.e des rues américaines; ses yeux, du bleu dont on fait les lacs, détiennent le record de l'ingénuité que démentent, seules, la mobilité du visage et l'expression futée du sourire.
— Katynka, dit-il, voulez-vous que nous entrions dans le pavillon ? je meurs de faim, moi; il est bientôt sept heures...
A ce moment, on entend sonner, au loin, r (( hallali dans l'eau ».
— Et, continue la demoiselle d'honneur, voici seulement que la bête s'est fait prendre dans l'étang de Vlasto, au diable ! Vous verrez qu'on ne dînera pas avant neuf heures ! Si j'avais pu prévoir cela, je serais restée avec la princesse Maritza.
— Au fait, pourquoi n a-t-elle pas suivi la chasse ?
— V^ous savez bien que la princesse ne prend jamais part aux distractions qu'il plaît à Son Altesse Royale d'offrir à la légion des Pages.
— Et vous avez laissé Maritza toute seule ?
— Oh ! bien à contre-cœur, allez ! La princesse m'inquiète : tout la fatigue et l'ennuie; elle semble ne plus tenir à rien qu'a sa chère solitude, qu'elle défend contre tous... et même contre moi.
— Pauvre petite cousine ! soupira Mihaïl. Elle mériterait d'être entourée de tant de tendresse...
Alors, Katynka, d'une voix changée, haineuse presque:
— Vous l'adorez, vous!
Adroitement, le Slave biaise :
— Ne l'aimez-vous pas, vous aussi •'
— Oh! de toute mon âme... mais ce n'est pas la même chose...
— Ce n'est pas la niême chose, glisse Mihaïl avec un petit sourire d'indulgence polissonne, mais ça y ressemble beaucoup; n'est-ce pas, Katynka?
La jolie brune pâlit, puis rougit :
— Oh ! prince ! Comment osez-vous prétendre...
— Mais je ne prétends rien, Katynka, sinon que vous êtes le plus dévoué et le plus charmant des petits pages.
— iLTï vérité, la jalousie vous égare...
— Mais c est de vous que je suis jaloux, jolie Katynka!... Pourquoi me regarder de ces grands yeux étonnés ?
Est-ce la première fois que je vous dis comme je vous aime ?
Très triste, en dépit du ton câlin de Mihaïl, Katynka répond lentement :
— je ne l'ai jamais cru. Et pourtant... je ne demanderais peut-être qu'à vous croire...
— Mais il faut me croire, il le faut absolument !
— Non, dit Katynka en secouant la tête, il ne faut jamais croire au bonheur. Dieu me garde de vous céder jamais !
— Mais pourquoi ?
— Parce que mon coeur s'attacherait où vous n'intéresseriez que vos sens :
parce que je verrais un engagement de toute ma vie dans une liaison qui ne serait pour vous qu'un passe-temp's...
Mihaïl ébauche, avec moins d'ardeur, peut-être, qu'il ne faudrait, un geste de protestation, courtois, mais qui ne suffit pas à endiguer l'éloquence en tumulte de Katynka. Pleurant presque, elle ajoute :
— Ce n'est pas m.oi que vous aimez !
Ne dites pas non... Depuis votre enfance, vous n'avez jamais aimé que votre cousine Maritza : nous avons été élevés ensem.ble et je me rappelle des choses !... Vous souvenez- vous comme vous avez pleuré, le soir oh l'on annonça que le prince régnant de Morénie demandait sa m.ain ? Comme vous avez sangloté sur nîon épaule que je vous laissais embrasser pour vous consoler !
— Je me souviens surtout du baiser, répond Mihaïl avec une habileté fuyante, et que vos épaules étaient nues...
— Elles vous importaient peu, alors !
dit la jolie fille, les yeux presque durs, la bouche rancunière. Vous mordiez dedans comme un opéré dans un mou-
choir ! Il m'a fallu porter pendant huit jours des robes montantes...
— Cela, c'est un crime, proclame Mihaïl, essayant de plaisanter : il faut me pardonner, Katynka !
— Je ne vous en ai jamais voulu ; mais vous, vous n'avez jamais compris à quel point ce rôle de consolatrice, que vous me faites jouer depuis trois ans, m'a semblé pénible parfois. . . moins pourtant que vos protestations d'amour qui, à travers moi, s'adressaient à une autre..
— Franchement, croyez-vous qu'elle les eût écoutées, demande' Mihaïl, qui juge inutile de feindre plus longtemps devant ces grands yeux trop clairvoyants où, maintenant, brillent des larmes.
— Franchement, non ! répond Katynka avec une certitude vengeresse. La princesse n'a jamais aimé que son mari, vous le savez bien, et vous en avez souffert. Tout lui plaisait, du prince Albéric : son air d'autorité, son nom, ses aventures mêmes et sa réputation d'homme à bonnes fortunes... jusqu'à ses vices et sa brutalité !
— Mais... aujourd'hui?
— Aujourd'hui, je crois que les trahisons ont, pour longtemps, dégoûté Maritza de tout ce qui ressemble à de l'amour... de sorte que vous n'avez pas fini, prince, de me raconter vos peines.
Ainsi renseigné, le beau Slave tente à nouveau de s'assurer les compensations de M"*^ Ohresco-Refferentz; il murmure :
— Vous avez une âme charmante et je ne la connais que de ce soir.
Mais, point dupe de cette voix caressante, Katynka poursuit, une petite moue triste aux coins des lèvres :
— Je me reproche déjà de vous en avoir trop dit. Mais cette course à travers la forêt crépusculaire m'avait rempli le cœur d'un besoin de confidences:
et, puisque la chasse n'arrive pas et
qu'aucun domestique ne nous espionne, laissez-moi vous dire encore que vous compromettez la princesse et que, sans vous en douter, vous servez les intentions de ses ennemis...
— Moi, je compromets ma cousine ?
Vous ne parlez pas sérieusement ! Si vous croyez que tous ceux qui vous entourent sont aussi perspicaces que vous-même !..
— Ils sont méchants, et la haine a des yeux tout autour de la tête, comme dit un proverbe de chez nous. Vous savez que la princesse-mère déteste sa bellefille et ferait tout pour décider le prince à une répudiation. S'il faut en croire les racontars de la Cour, elle aurait déjà... lancé sur la princesse le peintre Crapaudini et le commandant Boris...
Sincère, cette fois, le prince s'indigne:
— Mais c'est épouvantable ? Voyons, Katynka, écoutez-moi : c'est vrai, j'aim.. je... j'ai un profond attachement pour ma cousine ; si je l'ai laissé voir à d'autres qu'à vous, c'est malgré moi, je vous le jure. Dites-moi que vous m.e croyez, que vous ne me soupçonnez pas de servir les intentions de cette vieille ros... de la belle-mère de Maritza, enfin !
— Mais oui, mais oui, je vous sais incapable d'une pareille vilenie ! Je vous préviens seulement, et, maintenant que vous voilà averti... soyez sage pendant cinq jours au moins, puisque, dans cinq jours, la princesse retourne passer plusieurs mois chez sa mère.
— Mais je compte bien l'accompagner chez ma tante !
— Vous serez sûreirient désigné pour être du voyage. Attention... on vient...
En effet, le pavillon3'emplit;une bande de pages de S. A.R. font main basse sur les sandwiches et les pains au caviar. Ils entourent la petite table où Mihaïl et Katynka boivent du porto, et font assaut de galanteries auprès de la jolie cycliste.
Peut-être iraient-ilsplusloins'ils n'étaient retenus par la présence de Mihaïl qui, en sa double qualité de cousin de la princesse et de capitaine des hussards royaux, leur inspire quelque respect.
— Vous savez, mon capitaine, dit 1 un de ces jeunes drôles aristocratiques, que la chasse s'est perdue ?
Ce pauvre Edouard! Il a piiUi piquer unr attaque d'apoplexie.
— Bah ! répond avec indifférence le prince Mihaïl, fort éloigné pour l'instant de toute préoccupation cynégétique, une de perdue, dix de retrouvées !
— Chacun c, tire de son côté : il n y avait pas six cavaliers présents à l'hallali et Son Altesse nous a envoyés ici pour battre le rappel des invités et leur donner rendez-vous au château... puisque l'heure du lunch est depuis longtemps enfuie.
Aussitôt, tout ce petit monde se met à pépier sur le mode aigu :
— C'est ce pauvre Edouard qui n'en mène pas large ! A l'annonce de ce changement de programme, il a failli piquer une attaque d'apoplexie.
— Le pire est que parmi tous ces contre-ordres, remarque un joufflu rose, il perd généralement le Nord, de sorte qu'on va dîner es soir à l'inforiiune du pot !
— Constatons-le sans colère : parm^i les difficultés sans nombre que lui créent les caprices de S. A. R., notre maîtrequeux fait toujours preuve d'une a aboulie )) bafouilleuse.
— L'aboulie pour les chats !
Quoique en Morénie la haute société
ne parle guère que le français, le prince Mihaïl ne se tient pas de féliciter ces jeunes gens qui s'expriment avec tant de virtuosité dans un idiome étranger :
— Il n'y a, dit-il, que la langue française qui se prête à tant de combinaisons plaisantes.
— Pardon, riposte un page entre haut et bas, il y a aussi celle de notre bonne comtesse Morotté...
— ... vous donc de là que je m'y mette ! gouaille un autre.
— Vous ne feriez pas cela ! s'écrie un troisième polisson.
D'un geste, le prince Mihaïl veut arrêter ces à-peu-près graveleux :
— Messieurs! voyons...
Et il désigne Katynka. Mais elle, indulgente :
— Laissez donc, prince ! et ne grondez pas ces messieurs. Je suis un vrai garçon devant qui l'on peut tout dire.
— Il est certain, m.ademoiselle, madrigalise le plus frétillant de ces éphèbes, que vous seriez le plus joli page du monde si...
— S'il ne m.e manquait pas... continue étourdiment Katynka qui, soudain, devient très rouge et ne sait comment achever sa phrase... s'il ne me manquait le... je ne sais quoi !
Tous s'inclinent et gardent malaisément leur sérieux ; le prince Mihaïl formule le sentiment général :
— Voilà un vrai mot de jeune fille !
Les pages s'esclaffent hiérarchiquement et réclament à grands cris qu'Edouard, accouru effaré, leur serve des alcools nationaux (rakom, tomka, vodka) pour boire à la santé du capitaine.
Cependant, très empressé auprès de Katynkâ, le page Carol se prodigue en compliments :
— Savez-vous bien. Mademoiselle, que ce costume de cycliste vous sied à ravir ?
— C'est très pratique, répond Katynkâ, qui ajoute avec effronterie :
— Et puis ça me permet de montrer mes jambes.
Comnie elle s'est levée en prononçant cette phrase tranquille, tous les regards convergent vers les bas noirs et le^ hautes bottes lacées. Murmures flatteurs, té moignent d'une admiration désinîére'=sée, saluts et révérences des pages : ils remontent à cheval, pour la plus grande joie d'Edouard mal à l'aise devant celte imprudente jeunesse et qui. au surplus, doit encore empaqueter l'argenterie.
Mihaïl et Katynka descendent les degrés du perron ; le prince gronde un peu :
— En vérité, Katynka, vous êtes folle de parler si librement devant ces mauvais sujets !
— Bah ! devant eux cela n a point d'importance : ils me prêtent charitablement tous leurs vices.
— Mais non...
— Au contraire, n'est-ce pas ? dit-elle en le regardant en dessous.
Psychologue à courte vue, Mihaïl avoue :
— Vous êtes bien îa gamine la plus déconcertante que je connaisse ! Tout à l'heure encore, quand nous étions seuls, vous m'avez dit des choses que je n oublierai jamais; et maintenant!... Non, décidément, je renonce à vous com.prendre !
— Et moi donc !
— Voici la nuit, fait Mihaïl, après un petit silence.
— Nous n'avons que le temps de rentrer au château...
— Vous ne craignez pas de vous perdre ? interroge le prince avec peut-être une idée de derrière la tête (si l'on peut employer cet euphémisme).
Mais sans vouloir comprendre l'astucieux sous-entendu :
— je connais la forêt comme si je l'avais plantée, répond Katynka. Trottez doucenient derrière ma bécane et, avant trois quarts d'heure, nous verrons les lumières de Stasco.
Sur quoi, Katynka, légère, enfourche sa monture, Mihaïl la sienne, et tous deux s'élancent dans le cône de lumière que projette la petite lanterne à acétylène dont l'éclat met en fuite des derrières blancs de lapins.
Cependant, un vaste et confortable landau emporte vers le château, au trot de deux solides mecklembourgeois, la
vieille cour »
représentée par la princesse mère, la comtesse Morotté et le iuc Valri. Les propos qui s'engagent .
chemin faisant, entre Quelque embonpoint et desbi-
^^^ i-,.^-'^ ^^^ iouJ démodes. Madame mère. ces trois per- '
sonnes, démontrent surabondamment que le loyalisme de la « vieille cour » va jusqu'à souhaiter au prince régnant l'infortune de Sgnarelle; plus que qui-
conque, la princesse montre sans détour le désir passionné de voir son auguste fils enfin cocu.
Quelque embonpoint et des bijoux démodés. Madame mère ressemblerait à une commerçante retirée des affaires sans l'imprévue majesté d'un nez bourbonnien qui n'en revient pas d'occuper le centre d'un visage rond, haut en coueurs et couperosé : le nez des AltscKloss, royal, mais qui tient de la place.
Outrancièrement maquillée, la Mcrotté réunit tout ce qu'elle a de force pour supporter le poids d'une quintuplai couche de fards et l'orgueil d'être la (( toujours belle comtesse »,
tm-
La Mdjollt'. ponT supporier ]e poirh d'une quiniuple couche de fards.
Le duc Valri, Secrétaire des commandements du Palais et Chef de la Police, érige, au bout d'un cou osseux, une petite tête de vautour inquiet. On lui doit d'avoir introduit le sadisme dans l'exercice de ses fonctions : quelques Moréniennes, jolies ou simplement très jeunes, ont porté longtemps les marques de certains interrogatoires un peu pressants.
— Necroyez-vouspas, Valri. demande la princesse mère, que l'absence de ma belle-fille a produit un effet déplorable ?
— Je le crains, en effet. Cette abstention systématique de la princesse à toutes les réunions où paraît le corps des
pages de Son Altesse Royale prête à tous les commentaires.
— Evidemment, mais comment pêcher...
— Si Votre Altesse m. 'autorise à dire toute ma pensée, j'estime que la
princesse Maritza est restée une enfant et qu'il la faudrait traiter-*^ comrne telle.
— C'est-à- ^'' duc de ]aln, érige une dire, expli- P'?/'fe tête de vautour inquiet. que la comtesse Morotté, certaine de com.plaire à la princesse mère en manquant outrageusement de respect à sa bru, c'est-à-dire comme vous traitez les petites délinquantes qui vous tombent...
sous la main... Eh ! bien, mon cher duc, vous ne vous ennuieriez pas !
Sans embarras, \'^alri remet au point :
— 11 ne s'agit pas de moi, comtesse:
c'est affaire entre le prince et son épouse.
— Mais il pourrait s'en suivre un scandale retentissant !
— Eh ! qu'importe ! s'exclame la princesse mère, qu'irnporte, si, à ce prix nous avions le divorce qui nous débarrasserait de cette étrcingère !
D'un ton pénétré de regret, le duc Valri détruit tout de suite l'espoir maternel :
— Rien, prononce-t-il, ne saurait déterminer le Prince a se livrer sur la Princesse à des voies de fait...
— Voies de fait, continue imprudemment la Morotté, qui ne sont, du reste, pour lui, que le prélude de... tout autre chose !
— vous M AVEZ DIT DES CHOSES QUE JE NOUBLIERAI JAMAIS; ET MAINTENANT...
— Comme vous connaissez bien mon fils, comtesse ! constate avec ironie Madame-Mère qui n'ignore point que le prince Albéric, jadis, encore jeunet, entretint des relations charnelles avec la Morotté... « comme tout le monde. »
Mais la comtesse, bon cheval de trompette, ne bronche point :
— C'est justement pour cela, répondelle avec calme, que Votre Altesse me
— Un flagrant délit, voilà ce qu 'il non a faudrait !
permettra d'intervenir dans cette discussion qui intéresse une dynastie à laquelle je me suis donnée tout entière.
Sans prendre garde à la grimace diplomatique par laquelle le duc Valri signifie : « On ne le lui fait pas dire ! » la Morotté poursuit :
— Si détaché qu'il soit aujourd'hui de sa femme, le prince n'en garde pas moins pour elle beaucoup d'affection.
Une seule chose pourrait le décider à une rupture définitive : un flagrant délit !
— Oui, murmure la princesse-Mère (née Altschloss), un flagrant délit, voilà ce qu'il nous faudrait !
— Il me paraît difficile, observe le duc Valri, que le cas se produise avant le départ de la princesse. Et, pourtant, puisque ce départ est décidé, tout s arrangerait à merveille. Par malheur, elle
est trop intelligente pour ne pas déjouer cette combinaison.
— Et puis, ajoute la princesse-Mère, vous n'oubliez que le principal : le complice !
Ici, le génie de la Morotté triomphe :
— Le complice ? Mais il est tout trouvé ! ce beau prince Mihaïl n'a pas d'autre raison d'être...
— Cependant, rien n'autorise à croire, hélas! qu'il soit l'amant de ma belle-fille.
— Allons donc ! j'en mettrais ma main au feu !
— Vous brûleriez inutilement, comtesse, réplique Valri, estimant que la Morotté est en train de prendre une importance excessive. Croyez-moi, la princesse Maritza et son cousin sont entourés de la plus étroite surveillance : tous leurs actes sont contrôlés et sans nul esprit d'indulgence, je vous en réponds. Eh bien, rien jusqu'ici n'est venu confi.rmer nos soupçons...
Alors, joignant les mains, la Princesse-bonne-Mère adresse un pathétique appel au dévouement de ses deux fidèles :
— Que faire, mon Dieu, que faire ^ Enfin( mes bons amis, je compte sur v'ous deux... Trouvez quelque chose!
— Hélas ! confesse le chef de la police, tout ce que nous avons jusqu'à présent tenté pour amener la princesse au point où nous voudrions, a piteusem ent échoué...
— Ah ! que ne suis-je un homme !
s'écrie, dans l'emportement de son zèle, la comtesse Morotté.
— Regrets superflus ! constate froidem.ent Valri.
Cependant, le landau sort de la forêt et pénètre dans le parc. La conversation tombe.
La nuit aussi.
L'invitation à la valse
— Jesuistriste, Katynka, triste, triste...
La princesse Maritza formule cette constatation désolée avec l'accent miconvaincu, mi-surpris, d'une personne si évidemment créée pour la joie que la possibilité même de n'être pas heureuse lui demeure incompréhensible. De fait, son sort, au premier examen, apparaît plutôt enviable.
La princesse régnante de Morénie possède d'abord un trésor dont les personnes versées dans la musique de Faust savent bien qu' (( il les contient tous » : elle a la jeunesse. Et la beauté aussi ; ses sujets s'accordent à reconnaître en elle la plus jolie femme de ses Etats. (Sans doute décerneraient-ils le même éloge à la comtesse Morotté si le prince Albéric, au lieu de s'aventurer, paillard, dans les draps morganatiques de cette grosse dame, l'avait élevée jusqu'aux siens propres : mais on doit admettre qu'en ce cas l'hommage rendu par les Moréniens à la beauté de leur souveraine serait plus traditionnel que sincère.)
Blonde à désespérer le blé, l'avoine et autres céréales, la princesse Maritza peut s'enorgueillir de posséder ce qu'on n'a jamais fabriqué de mieux en fait d'yeux verts : pailletés d'or, comme il convient, ils ont suggéré au prince Albéric. naguère, une comparaison plus exacte qu'inédite avec l'eau-de-vie de Dantzick. Coupé court en un retroussis charmant qu'on n'oserait espérer d'une princesse régnante, le petit nez droit se souvient de son origine slave; la bouche, dont la rougeur ne doit rien à Dorin ni à Motiron, la bouche est sensuelle ; elle a bien raison. Quant à la peau de la princesse, on n'en trouve point dans le commerce.
il est même douteux que, sur commande, on en puisse obtenir une plus blanche et plus délicatement fine; et quand, la jeune femme s 'étirant, les larges manches de sa robe d'intérieur glissent jusqu'à l'épaule, la nudité Wonde de ses bras
— tels qu'on en souhaiterait à l'Agriculture — éblouirait les regards d'un témoin même qui aurait froid aux yeux .
Nul ne s'étonnera donc que la princesse ait suscité des passions folles,
— qu'un lieutenant des hussards inoréniens, à qui ^>" [irinccssc Maritza elle avait oublié de sourire dans un bal, se soit jeté dans le Danube en grande tenue (d'ailleurs il nageait à ravir) — que son cousin le prince Mihaïl l'adore depuis toujours, — que le vieux marquis Ribarère soit prêt à braver pour elle tous les supplices de la Chine et M"" Katynka tous ceux de l'Enfer...
Beauté, jeunesse, son nom dans le Gotha, la princesse Maritza a tout cela. Elle possède encore quinze cent trentehuit boîtes, de toutes les form.es et de toutes les couleurs, de toutes les époques et de tous les pays, car son éclectisme s'étend de la tabatière en porcelaine au coffret basque, de l'étui d'écailie à la malle japonaise. Boîtes m.oréniennes en paille, boîtes russes en marqueterie, petites boîtes rondes en vieux bois
incrusté de nacres précieuses, boîtes en laqué rouge a titchéou », boîtes en ivoire de Canton, donnent au parloir de la princesse (vaste hall, pourtant, où des chaises longues en vannerie alternent avec des tables-gigognes et une multitude de petits guéridons), l'aspect d'un intérieur de poupée. Et chacune de ces boîtes a son affectation propre : elles contiennent des bijoux, des lettres, des gravures, des bibelots, tous les brimborions où s'amuse la gaminerie irréductible d'une princesse royale demeurée, comme le constatait hier le duc Valri, très (( petite fille ».
La petite fille, ce matin, a le cœur bien gros; vainement s'ingénie-t-elle à disposer ses précieuses boîtes dans un ordre nouveau; vainement Katynka, pour l'amuser, suggère :
{( Si la Princesse-mère vous voyait, elle ne manquerait pas de vous rappeler que l'Europe a les yeux sur vous et que vous appartenez à l'Histoire ! »
Ni la manipulation des bibelots familiers, ni la solennité bouffonne de sa belle-mère évoquée par la demoiselle d'honneur ne divertissent la peine de la princesse Maritza qui répète : (( Je suis triste, triste... je m'ennuie... » sur un ton de détresse tel que la trop affectueuse Katynka s'enhardit jusqu'à profiter de cette dépression morale pour amorcer une petite scène de jalousie :
— Pourquoi, alors, avoir refusé de me recevoir, hier soir, et m'avoir condamnée à dîner avec tous ces chasseurs, et la Princesse-Mère, et notre Morotté nationale ?
— D'abord, parce que j'étais malade...
— Raison de plus pour me recevoir !
— Ni toi, ni personne ! j'ai bien le droit de souffrir seule... Et puis, je ne
voulais pas qu'on remarquât ton absence à ce dîner : il est inutile que tu t'attires la haine de ma belle-mère...
Katynka hausse les épaules avec un air de dire qu'un peu plus, un peu moins, il n'importe guère. Après un instant de réflexion, elle module, doucereuse :
— Dieu merci, la souffrance n'a pas altéré la beauté de Votre Altesse...
— Pour ce que j'en fais !
La princesse a murmuré cette réplique, si bas, que Katynka l'a devinée plutôt qu'entendue. Elle voudrait interroger, presser sa souveraine, de questions tout au moins. Mais Maritza se dérobe et, d'une voix impatiente :
— Aide-moi à arranger mes boîtes...
ou plutôt, non, appelle Natasha. Je vais changer de robe et relever mes nattes.
— Pour déjeuner avec moi ? Cette robe-là va si bien avec vos yeux !
— Oui... mais je ne peux pas faire un geste sans avoir les bras nus jusqu'à l'épaule.
A l'appui de son dire, la princesse lève les bras et Katynka, debout derrière elle, ne peut se tenir de poser sur la peau blanche, tout près de l'épaule, un baiser où le respect n'est pour rien...
La princesse jette un petit cri et, se retournant, toute rouge :
— En vérité, mademoiselle, je ne sais ce qui me retient...
Cette colère soudaine tombe tout de suite devant l'aspect, après tout, joli de Katynka qui, des larmes plein les yeux, s'excuse :
— Oh! pardon... j'ai perdu la tête !... Pourtant, elle fait effort pour paraître
encore courroucée :
— Assez, mademoiselle ! Vous savez que j*ai horreur de ces façons-là. Ne me forcez pas à vous le rappeler... trop souvent !
Mais, avertie par un instinct très sûr
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