A QUI DOIS-JE, MON CHER MARQUIS, LE PLAISIR DE CETTE VISITE
que son audace, au fond, n'a pas déplu. Katynka ose insister :
— L'autre soir, vous ne vous êtes pas fâchée quand je vous ai embrassé les épaules...
— C'est que je pensais à autre chose...
— Vous ne pourriez pas y penser encore ?
— Vous devenez insupportable, constate la princesse qui a de la peine à s'empêcher de rire... Mais, dis donc, j'entends parler dans l'antichambre: va donc voir ce que c'est.
Katynka, ravie d'avoir été enfin tutoyée, sort en courant et revient prévenir la princesse que le marquis Ribarère est là; puis elle disparaît.
Le marquis Ribarère, président du Conseil Aulique, représente à la Cour le parti de la princesse. Conquis, dès le premier jour, par sa jeune souveraine, il l'adore en silence. Du mal qu'une amour ignorée nous fait souffrir, il porte l'âme déchirée, imperceptiblement déchirée, mais quand ce Fortunio quinquagénaire trépassera, ce sera de vieillesse et sans avoir montré à la princesse autre chose que son absolu dévouement. (On voudra bien ne découvrir dans cette phrase aucune intention obscène.)
Le marquis, du reste, a épousé, cinq ans déjà passés, une ravissante petite Morénienne qui l'adore d'une passion filiale à la fois et perverse ; la différence d'âge entre les époux donne à leur union le ragoût d'un inceste légalement autorisé.
Le marquis, gros, court, alerte encore, réalise le type de ces vieillards aimables qu'on voudrait avoir pour oncles. (Mais oui). Ses petits yeux noirs et vifs, embusqués sous la broussaille des sourcils blancs, éclairent une face joviale, où foisonne une barbe opulente par quoi s'accentue le contraste d'une calvitie à faire
pleurer les pierres. D'ailleurs, de l'aisance, de l'allure, une réelle gentilhommerie. Il s'avance sur la pointe des pieds, qu'il a petits et courts, et s'incline en un plongeon qui monire sa nuque débordante.
— A quoi dois-je, mon cher marquis, dit la princesse en lui tendant la main à baiser, le plaisir de cette visite matinale ?
Ribarère ferm.e les yeux pour ne pas s'apercevoir que la main princière termine un beau bras, si nu sous la manche flottante ! Il s'incline encore et dit :
— Je supplie votre Altesse de m'excuser. Voici...
Mais il s'interrompit : une expression très (( ambigu-comique » assombrit sa physionomie de brave homme :
— Votre Altesse est certaine que personne ne peut nous entendre ?
Alors, la princesse, égayée par ces précautions de conspirateur, et de qui, au surplus, l'esprit trop léger se complut à la lecture des humoristes français, déclame :
— Nous n'avons pour témoins que le silence et Londres.
Et, riant de l'ahurissement du marquis, elle explique :
— Je veux dire ces meubles de chez Maple.
Tant de futilité arrache un soupir au marquis ; et puis, il se sent agacé de ne pas saisir assez vite les à-peu-près de sa souveraine. Secouant la tête, pour marquer combien sa démarche est sérieuse, il risque cette phrase, point inédite :
(( L'heure est grave ! )
Malgré elle, la princesse regarde la pendule, constate onze heures vingtcinq, et ne semble pas les trouver si graves que ça. Même, comme Ribarère lui expose, avec une prolixité convaincue, que nombre de gens l'entourent, intéressés à sa perte, elle ne peut se tenir de lui répondre gentiment :
— Il faut donc que leurs après-midi soient bien inoccupées !
Cette fois, le président du Conseil Aulique ne réprime pas un geste de protestation découragée :
— Le ton léger de Votre Altesse me désole... Comment ne pas voir que, depuis quelques mois, les plus sombres machinations se trament pour rendre définitive cette séparation de mes bienaimés souverains oii leurs plus dévoués serviteurs n'ont jamais déploré qu'un malentendu passager ?
— Mais, mon pauvre ami, dit la princesse redevenue sérieuse, je me rends très bien compte que ma belle-mère, Valri, la Morotté et quelques autres me voudraient à tous les diables. Que voulez-vous que j'y fasse ?
Le vieil homme d'Etat, sans répondre directement, se contente de dire :
— Votre Altesse marque trop d'éloignement pour le prince; je suis sûr qu'on a déjà su exploiter son absence à la chasse royale d'hier.
— Hé ! tant pis ! s'écrie la princesse en frappant du pied. Je ne me départirai point de mon intention formelle, vous entendez, Ribarère, formelle, de ne jamais prendre part à aucune de ces réunions où le prince apparaît entouré du corps des Pages. Je lui ai tout pardonné, mais rien ne me décidera à autoriser par ma présence ces... erreurs de sens!
Le marquis s'empresse alors de prendre la tangente :
— Est-il permis d'espérer, du moins, que Votre Altesse Royale assistera demain au grand bal de la Cour ?
Pour toute réponse, Son Altesse Royale fronce les lèvres en une petite moue très gentille, mais dont son interlocuteur ne paraît pas apprécier tout le charme enfantin, car il insiste de façon plus pressante et allègue, non sans rai-
son, l'effet déplorable que produirait l'abstention de la princesse refusant d'assister à cette fête officielle, la dernière avant son départ pour la Pingrélie, son dangereux départ ! . . .
Dangereux ? Les fins sourcils de Maritza s'arrondissent avec une stupéfaction pas mal jouée du tout. Et, comme le silence peiné de Ribarère signifie qu'effectivement, à son grand regret, il tient pour dangereux, très dangereux, ce voyage pendant lequel les ennemis de la princesse vont barboter dans la boue des calomnies à babouche-queveux-tu, sa jolie interlocutrice argumente, avec un rien de mauvaise foi :
— On ne va pourtant pas me reprocher d aller passer quelques semaines auprès de m.a mère que je n'ai pas vue depuis deux ans !
— Non, sans doute... Mais...
— Quoi ?
— La calomnie. Altesse, lacalomnie !...
— Mais quelle calomnie, Dom Basile que vous êtes ?
Elle rit encore et s'énerve déjà. Evasif , déplorant visiblement de n'être point ailleurs, Ribarère rougit et comme Maritza répète : « Quelle calomnie ? » le vieux ministre se décide :
— Eh ! bien, eh ! bien, peut-être vaudrait-il mieux que Votre Altesse partît seule.
— Seule 7 Ah ! je comprends ! s'écrie la princesse qui avait compris bien avant qu'il eût ouvert la bouche : on insinue que Mihaïl. que mon cousin Mihaïl...
Ribarère, d'un signe de tête, confirme la calomnieuse hypothèse et qu'il s'agit effectivement de Mihaïl, du joli cousin Mihaïl.
— Ainsi, voilà tout ce qu'on a trouvé ! Mihaïl, un ami d'enfance, un brave garçon qui m'a connue gamine, que je n'ai jamais eu l'idée de regarder autrement
que comme un frère... Oh! ça, par exemple, c'est trop fort !
— Les ennemis de Votre Altesse sont en effet à court de calomnies, depuis... que vous avez fait justice des tentatives de la princesse mère.
— Ah ! oui, les deux satyres qu'on avait déchaînés contre moi : le peintre Crapaudini et ce bellâtre de comman-
Le prince Albéric, en colonel de hussards.
dant Boris ! Il me semble que je les avais pourtant assez vertement réglés...
— Le rôle infâme auquel ils s'étaient prêtés avait tourné à la confusion de nos ennemis, princesse. On ne vous l'a pas pardonné; et, puisqu'il s'agit d'attirer sur quelqu'un les soupçons du prince Albéric, qui voulez-vous qu'on désigne a sa jalousie, sinon le seul parent que vous admettez dans votre intimité ?
— Non, vraiment, ce serait a m'en donner envie!... Et vous me demandiez d'assister a leur bal!... Mais qu'est-ce donc, Katynka ?
En effet, la brune fille d'honneur vient
de rentrer dans le parloir, visiblement émue :
— Madame, dit-elle, Son Altesse royale demande si Votre Altesse...
La princesse Maritza ne laisse pas achever la phrase ; avec une petite moue volontaire qui signifie approximativement : (( On va voir ce qu'on va voir », et,' très calme apparemment :
— Eh! bien, m.cn enfant, dit-elle, qu'y a-t-il là de si extraordinaire ? Va dire à Son Altesse que je l'attends !
Et à Ribarère qui fait mine de se retirer :
— Non ! restez, marquis, vous n'êtes jamais de trop.
Le prince Albéric, en petite tenue de colonel de hussards, entre vivement, sans gêne, coiffe de son képi une « femme inconnue » qui se trouve là, comme par hasard, sur un socle et se jette galamment sur la main de la princesse qu'il baise... au creux du coude. Un bonjour du bout des doigts à Ribarère, et Son Altesse s'assied sur une petite chaise laquée qui gémit. Maritza, silencieusement, observe son époux.
Un peu bas sur jambes, le prince est taillé en largeur : la poitrine vaste, bombée dans le dolman bleu à brandebourgs, les épaules hautes, un peu voûtées, les cuisses trop rondes pour un cavalier, les mollets massifs, mais assez cambrés, le oied avouable, les hanches trop développées, la carrure allemande. De grands yeux noirs au regard à la fois paillard et dur donnent à la figure blonde d'Albéric an caractère d'étrangeté qui plaît aux femmes. L'hérédité maternelle se révèle par le nez des Altschloss, en proue de navire, et par la beauté des mains, grandes, mais fines et blanches. La lèvre épaisse s'ombrage d'une moustache d'or pâle dont les pointes tombantes accentuent l'expression de dédain lassé natu-
relie à Son Altesse. Un air « de race )) indéniable corrige la vivacité lourde des mouvements qui menacent d'une catastrophe les bibelots et les quinze cent trente-huit boîtes.
Avec le sûr instinct des maladroits, le prince s'est déjà emparé d'un petit étui en porcelaine dont la princesse suit avec angoisse la probable agonie, et, assez embarrassé d'imaginer une phrase préliminaire, se décide à formuler celle-ci qui n'offre rien de particulièrement génial :
— Vous ne m'attendiez pas ce matin, sans doute ?
Maritza désigne du geste les grands arbres du parc sur lesquels s'ouvrent les fenêtres du « parloir », et répond doucement :
— Je vous attendais... Jei;anf les ormes !
— Oh ! de l'ironie, déjà ! moi qui viens en bon ami... Dites donc, mon cher marquis, ce 'n'est pas pour vous renvoyer...
Ribarère qui, demeuré debout, paraît aussi à l'aise qu'un monsieur déchaussé, contraint, pour des raisons supérieures, de rester impassible sur une plaque de tôle chauffée à blanc, Ribarère ne se le fait pas dire deux fois :
— Puisque Votre Altesse me permet de me retirer...
Après une révérence devant la princesse qui lui adresse un joli sourire de consolation malicieuse, un plongeon devant le prince qui lui tend une main cordiale, le président du Conseil Aulique exécute lentement une sortie digne.
Quand il s'est retiré :
— Ce bon vieux Ribarère ! s'écrie le prince avec jovialité, il vient vous faire sa cour de bien bonne heure !...
L'attitude de la princesse signifie nettement qu'elle est résolue à ne rien trouver de plaisant dans la conversation de son auguste époux ; non sans quelque dédain, elle demande :
— Seriez-vous jaloux ?
— De Ribarère ? Ah ! ah ! ah ! quelle idée !... De vous, toujours un peu : vous êtes si charmante...
— Merci... Et à quoi dois-je l'honneur ?
— Simplement, riposte le prince, tout miel, à l'envie que j'avais de vous voir d'un peu plus près. Songez donc que voilà des mois et des mois que je n'ai caressé ces beaux bras purs...
11 s'approche de la princesse hautaine et froide, lui relève brusquement la manche et pose ses moustaches à la place où butinaient tout à l'heure les lèvres de Katynka.
(( Ah ! c'est pour cela que vous êtes venu ? » s'écrie la princesse en rabattant vivement sa manche.
— Et aussi pour vous gronder...
D'un geste ironique, la princesse exprime :
(( Ne vous gênez pas, faites comme chez vous ! » mais elle se garde de répondre.
— Est-ce vrai, reprend le prince, que vous persistez toujours dans ce méchant projet de quitter la Cour ?
— je m'y plais tellement, à la Cour.
Et l'on fait tant autour de moi pour m'en rendre le séjour agréable !
— S'il ne tenait qu'à moi...
— A vous ! Oh ! je vous en prie, finissons...
— Mais non ! insiste le prince qui suit son idée, recommençons plutôt...
— Ça, jamais ! riposte la princesse.
Combien de fois faudra-t-il vous le répéter ?
— Pourtant, Maritza, si vous aviez voulu...
— Mais je n'ai pas voulu ! Evidemment je manque tout à fait de complaisance; tous les torts sont de mon côté, j'y consens!... Je n'ai pas voulu, et maintenant moins que jamais...
— C'est donc, dit le prince un peu décontenancé par cette rebuffade, que vous ne m'avez jamais aimé ?
— Si ! je vous ai aimé... prononce la princesse avec l'intonation qu'elle donnerait à cette formule, insuffisamment protocolaire : « Comme j'ai été gourde ! -)
Mais, malhabile à saisir les nuances et, d'ailleurs, fat comme tous les hommes, le prince ne retient de l'aveu que ce qui y est inclus de flatteur :
— Vous m'avez aimé. Maritza ? Hé !
cela veut dire bien des choses...
Mais il reçoit à brûle-dolman* une explication toute différente de celle qu'il sollicitait :
— Cela veut dire qu'aujourd'hui, je ne vous aime plus.
— Vraiment, Maritza, vous me faites payer bien cher quelques incartades !
— Incartades ! vous avez de ces euphémismes !... Mais terminons, s'il vous plaît, ce m^arivaudage pénible. Vous êtes venu sans doute dans l'intention de m'interdire ce voyage en Pingrélie ?
— Non, Maritza. Vpus me prêtez une férocité qui n'est guère dans mon caractère.
— Oh ! je crois que mon absence vous laissera bien tranquille...
— Je vous regretterai plus que vous ne pensez... Mais, puisque ce départ est décidé, je venais vous demander de faire en sorte, que du moins, il n'ait pas les apparences d'une séparation, et d'assister à ce bal de la Cour...
— Vous y tenez beaucoup ?
— Essentiellement, affirme le prince :
pour bien des raisons...
Et galant, il ajoute :
— L'une des principales est que je trouve là une occasion précieuse de revoir vos épaules.
Mais, décidément, nulle amabilité ne saurait trouver grâce aujourd'hui devant
la mélancolique princesse ; même en accédant à la requête d'Albéric, elle ne veut pas que ce mari m partibus puisse revendiquer cet acquiescement comme un succès personnel, et, glaciale :
— Le plaisir de revoir mes épaules, si plaisir il y a, sera donc partagé par toute la Cour, car je me rendrai — oh ! sans aucun enthousiasme — aux raisons de convenance supérieure que vous êtes venu m'exposer.
Le prince, frappé comme une carafe par cette frigidité persistante, murmure :
— Je vous en suis reconnaissant.
— Vous me prouverez votre reconnaissance en ne mettant aucun obstacle à mon intention de m'éloigner pendant quelque temps.
— C'est promis; dit Albéric.
Il hésite un peu ; puis, l'air détaché, si détaché qu'on est surpris de ne pas sentir aussitôt le parloir de la princesse empester la benzine, il risque :
— Vous comptez toujours emmener avec vous votre cousin ?
Mais elle, sans vouloir comprendre:
— C'est un peu le contraire, puisque c'est Mihaïl qui m'emmènera dans sa 90 chevaux ; car je ne me soucie pas de passer des heures sur vos petites lignes d'intérêt local...
— Celui que vous inspirez à votre cousin vous paraît préférable ?
Qu'il est difficile de soutenir jusqu'au bout un rôle auquel on était mal préparé ! Voici qvie, parfaite jusqu'ici de ton et d'attitude. Maritza s'indigne :
— Ah ! j'attendais cela ! Vous en êtes à croire les calomnies qui courent sur mon affection d'enfance pour Mihaïl !
Assez adroitement, Albéric tire parti de cette faute et, de plus en plus détaché :
— Mon Dieu! glisse-t-il, où serait le mal ?
— Oh ! je sais que votre conduite vous a retiré le droit d'être jaloux.
— Aussi ne le suis-je pas ; mais par la raison seulement que je vous crois incapable de me trahir.
La sincérité même de sa déclaration fait perdre au prince le petit avantage momentanément conquis dans cette discussion conjugale : les femmes les plus irréprochables n'aiment point qu'on leur témoigne une confiance trop complète.
Il sied qu'Albéric expie sa foi, imprudemment proclamée, dans l'innocence de Maritza.
— Moi, dit-elle, je ne vous crois pas incapable de trahison et je vous consens un grand sacrifice en assistant à ce bal où vous serez entouré de toutes les personnes avec qui vous vous êtes si bien consolé de n'avoir pas su me comprendre...
Le prince juge inutile de jouer plus longtemps les séducteurs désinvoltes, et qu'un peu d'humilité servirait mieux sa cause fort compromise; par malheur, il s'en avise bien tard :
— Vo3/ons, Maritza, j'ai été coupable, là, je le reconnais, très coupable, si vous voulez, quoique vous attachiez beaucoup trop d'importance à des détails que... Enfin, j'ai eu de grands torts, c'est vrai ; mais peut-être les oublierez-vous un jour, peut-être me reviendrez- vous...
— Ce sera de bien loin alors ! Et je n'en prends guère le chemin.
— Les automobiles ne conduisent pas toujours où l'on veut... rétorque, avec la ferme intention d'être rosse, Albéric plutôt vexé.
D'ailleurs, il regrette aussitôt sa pointe qui lui attire cette déclaration ruisselante de loyauté :
— Si j'avais envie de vous tromper, Albéric, soyez sûr que je ne prendrais pas la peine de vous le cacher.
— Ah ! bon ! bon ! murmure le prince un peu estomaqué, je vous sais gré d'une telle franchise.
— Moi, je vous aurais préféré un peu plus hypocrite; j'aurais voulu ignorer davantage ce que vous appeliez tout à l'heure vos « incartades )>. Mais vous n'avez jamais hésité à me faire souffrir...
La princesse frissonne un peu.
Le prince croit entrevoir une lueur d'espérance; vivement intéressé, il appuie sur la chanterelle :
— Quoi donc, Maritza, vous auriez vraiment souffert de mes... gamineries ?
— (( Gamineries » ! Décidément, vous avez des mots heureux !
Maritza se lève avec l'obscur pressentiment que l'entretien, si elle ne l'interrompt tout de suite, finira sur une chaise longue, et comme la grosse horloge du château sonne...
— Midi !... je ne vous retiens plus, Albéric, ne voulant pas vous exposer aux remontrances de ma belle-mère ; d ailleurs, nous n'avons plus rien à nous dire,
— Croyez-vous ?
Brusque, le prince saisit sa femme à la taille et fourre sa moustache dans la nuque blonde. La princesse frissonne tout de même un peu sous ce baiser; mais elle s'éloigne sans mot dire et va frapper trois fois sur un petit gong cantonnais dont le son cuivré rappelle la voix de M. Jaurès, avec plus d'opportunité.
Katynka paraît.
— Mon enfant, reconduis Son Altesse. Elle tend sa main dont le prince se
saisit pour la retourner et en baiser longuement la paume; puis il se retire en regardant sa femme qui détourne la tête. Au bout de quelques instants, Katynka revient, et la princesse, qui semble assez émue, lui dit d'une voix altérée :
— Reste auprès de moi, mignonne, j'ai un peu de chagrin...
Propos de bal
Dans l'immense «Galerie des Glaces»
au château de Stasco, tranquillement copiée sur celle de Versailles, le bal de la Cour réunit toute l'élite de la Morénie. Les corps constitués transpirent comme des secrets d'Etat dans la République de l'Equateur.
Multipliés par les réflexions — parfois spirituelles — des hauts miroirs, des couples tournoient rythmiouement. Le prestige de l'uniforme s'affirme. Depuis la glorieuse campagne de 1856, où le grand-père d'Albéric conquit, sur les Ruthènes de la Koutzo-Valachie albanaise, une province qui ne demandait qu'à se laisser défaire, le peuple morénien a gardé le culte du panache et les fêtes princières s'illustrent toujours d'une exhibition incroyable de galons, de
brandebourgs, d'aiguillettes, au milieu de quoi brinqueballe toute une ferblanterie honorifique : il n'est jeune souslieutenant qui ne porte sa croix, dix ans avant l'âge où le Christ reçut la sienne; quant aux autres officiers, à partir du grade de capitaine, ils plastronnent sous les éblouissants crachats et les rubans polychromes, tels des conducteurs de cotillons dans les maisons parisiennes où l'on fait bien les choses.
Comme dans tous les bals, les femmes laides, qui forment une solide majorité, compensent par la générosité de leurs décolletages, l'ingratitude de leurs physionomaes; les jolies, au contraire, apportent une hypocrite réserve à ne montrer que des coins de peau et des échantillons de chair rose, aguicheurs, mais assez parcimonieusement mesurés pour faire comprendre aux amateurs que la pièce entière n'est pas à la portée de toutes les bourses.
Les lueurs de la lumière électrique ruisselant sur les épaules nues — nous empruntons cette formule inédite au compte rendu que vient d'envoyer à son journal le rédacteur de V Indépendance Morénienne chargé de la rubrique a Mondanités » — arrachent des éclairs aux diamants des aigrettes et des colliers, incendient l'or des habits de cour et des dolmans chamarrés. La Diplomatie cause (une fois n'est pas coutume) avec {'armée qu'elle méprise et qui le lui rend au centuple; la Magistrature flirte avec l'Industrie; le clergé scintille par son absence, car. la Morénie appartenant à l'une des trois mille sectes de la Religion déformée tandis que la Dynastie est demeurée catholique romaine, les ministres du culte s'abstiennent d'assister à des fêtes auxquelles, d'ailleurs, on ne les a pas invités ; ce pourquoi ils les qualifient de « saturnales ».
COMME DANS TOUS LES BALS, LES FEMMES LAIDES COMPENSENT PAR LEURS DECOLLETAGES l'ingratitude de leurs PHYSIONOMIES
Saturne, du reste, se rencontre dans ce bal avec Uranus, c'est-à-dire que la Légion des Pages y figure tout entière, moulée dans des uniformes point sévères — mais justes. Leur agréable aspect explique, sans les justifier, les faveurs de Son Altesse Royale : il n'y a point d'épKèbes sans cause... Messieurs les pages font bande à part. La plupart im-
Messicurs les pages jont bande à jjart.
berbes, très blancs de peau, ils ont les mains longues, les pieds petits, les reins cambrés, la taille mince, les doigts chargées de pierres fines (contrepetterie, que me veux-tu ?) les cheveux un peu trop longs, les lèvres un peu trop rouges, les yeux un peu trop faits à tous les spectacles. Le prince Albéric domine les foules du haut d'un trône de velours rouge, où il se tient assis sans pose, les jambes repliées comme sur un tabouret de bar.
Cependant qu'il s'entretient avec des personnages différemment costumés et diversement solennels, à ses côtés la
princesse Maritza, entourée de dames de la Cour et de hauts dignitaires, monosyllabise avec lassitude.
Par intervalles, des profondeurs du parc monte une rumeur de foule : c'est le bon peuple morénien, enthousiaste et contribuable, que des trains de plaisir ou le train 1 1 ont amené de la capitale (6 kilomètres 350), pour, après dîner, savourer le plaisir digestif d'acclamer ses souverains. Le peuple morénien est amoureux de la princesse Maritza, si bonne qu'elle a bien voulu paraître trois fois sur le balcon et trois fois répondre, aux ovations de la foule enfiévrée, par une inclinaison de têts.
Les hurrah populaires sont étouffés par la terrible concurrence d'un orchestre de tziganes d'oii s'échappent des czardas éperonnées, tandis que la fanfare du 1^' hussards moréniens projette de violentes cuivreries. 11 est minuit moins vingt, et de cette fête se dégage cet inexorable ennui qui fait le fond de la nature humaine, comme avait coutum.e de s'exprimer notre vieux Jacques-Bénigne.
Cependant que ses pensées voltigent m.anifestement ailleurs, le prince Albéric échange des lieux comm.uns de politique extérieure avec le consul de Malachie , de qui le nez très long et de couleur sombre ressemble au bec d'un corbeau.
Le Prince avec conviction. — C'est en effet une des plus sérieuses difficultés internationales qui se soient imposées dans ces dernières années à l'attention de notre diplomatie. Il fallait que cette obscurité fût dissipée !
Le Consul. — Elle l'est aujourd'hui, prince.
Le Prince. — Et c'est, en somme, la politique traditionnelle de la Morénie qui a été soutenue par nos ministres. Je tenais à vous le dire...
Sur ce, pensant l'entretien terminé, le
corbeau consulaire s'incline et s'éloigne à grands pas.
Le Prince, distrait par les évolutions d'une jeune femme brune qui valse au bras d'un commandant, continue à parler au hasard. — Deux fois en moins d'un mois, les questions diplomatiques... (// s' interrompt et constate, un peu surpris,, la disparition du consul longirostre.)
... Tiens ! à qui donc parlais-je ?
Le Marquis Ribarère. — Probablenaent à moi. Altesse...
Le Prince. — A vous seul, Ribarère ^ Alors, leurs Excellences?...
Ribarère. — ... se sont une à une éclipsées vers le buffet...
Le Prince. — ... plus nourrissant que ma conversation, sans doute. Allons, tant mieux, tant mieux ! Je n'osais pas espérer cette minute de tranquillité... Ribarère ^
Ribarère. — Altesse ?
Le Prince. — Vous vous amusez follement ?
Ribarère. — Follement ? ce ne serait pas convenable. Mais ma femme paraît enchantée... et cela me suffit.
Le Prince. — Eh bien ! moi, Ribarère... (// se retourne pour s'assurer qu'on ne l'entend pas.) Moi, je m'em-bê-te !
Je ne crois même pas m'être jamais embêté plus que ce soir... Rien d'étonnant, du reste, avec ces abrutis de diplomates qui se croient obligés de m 'entretenir de la politique extérieure de la Morénie.
Que diable ! nous ne sommes pas ici pour travailler !
Le prince garde pour soi, le jugeant incompréhensible pour Ribarère, le principal moiij de son ennui. Il trouve eue (( ça manque de jemmes » ; à part la tienne et la petite Ribarère, si ridiculement fidèle à son papa d'époux, il n'en aperçoit que de laides dont il ne se soucin point, ou de jolies dont il se soucie moins encore, car elles lui ont appartenu déjà :
or, particularité essentielle de la psychologie de Son Altesse, laides ou possédées, pour Albéric de Maretz, c'est tout un. Hormis la légitime princesse Maritza, pour qui, en dépit qu'il l'ait scandaleusement trompée, il conserve un goût beaucoup plus vif qu'il ne veut se V avouer, toutes celles qu'il a le plus désirées lui sont devenues insipides dès l'instant où elles se sont données. Il lui faut de l'inédit, rien que de l'inédit: le
Vous t'ou.ç amusez follement, Ribarère?
prince Albéric ne relit jamais. La seule Maritza, livre a de chevet » dont il ne s'est point lassé, refuse de se laisser feuilleter... La guigne, quoi!
Soudain, Son Altesse tique, si l'on peut employer une telle expression à propos d'une personnalité si considérable : elle vient de revoir la jeune femme brune, un instant aperçue tout à l'heure durant qu'il entretenait le consul de Malachie d'obscurités diplom.atiques. Penché vers Ribarère, Albéric s'informe:
Le Prince. — Dites-moi, Ribarère.
connaissez-vous cette savoureuse brunette, là-bas, avec de si étranges yeux violets ?
RiBARÈRE. — Près du commandant Boris de Poulamare ! Eh bien ! mais c'est la petite duchesse Marnahisse.
Le Prince. — La jeune femme du vieil amiral ?
RiBARÈRE. — Oh! sa femme... sa femme ! . . .
Le Prince. — Que voulez-vous dire ?
RiBARÈRE. — Mon Dieu ! Altesse, ce que tout le monde dit... que ce pauvre
Jl ne nKwque à rclte frle que vuLie aoiirirc.
amiral-duc n'a jamais pu prendre que...
ce que la duchesse a bien voulu lui accorder...
Le Prince. — Eh ! quoi P l'amiral en serait encore, malgré son grade, à prendre le quart ?
RiBARÈRE, souriant. — S'il faut en croire les on- dit, la duchesse étant malade, son mari l'emmena consulter à Paris un célèbre spécialiste qui, après un examen approfondi, prit l'amiral à part et lui suggéra : « Monsieur, vous feriez bien de marier au plus tôt Mademoiselle votre fille I »
Le Prince. — Bon Dieu, que c'est drôle ! Vous croyez l'histoire vraie ?
D'un geste évasif, Ribarère exprime que, faute de renseignements personnels, directs, il ne garantit point l'authenticité de l'anecdote; mais, déjà, Albéric a quitté son trône et, fort émoustillé, s'engage dans la cohue pour aller présenter ses augustes hommages à la jeune et énigmatique amirale. Avec une m.éiancolie qui s apitoie sur le sort de la princesse Maritza, le marquis songe que voilà un prochain coup de canif dans le contrat princier, déjà fort semblable à une écumoire. Puis, apercevant sa femme qui, par une télégraphie active, lui signifie son désir de fuir la fête — vraisemblablement pour se livrer at home à des divertissements moins officiels — il s'empresse de rejoindre la petite marquise.
Cependant, la princesse Maritza, jolie à décourager les comparaisons, continue de bouder comme une fillette privée de dessert. Elle sait qu'elle a les plus adorables épaules de son royaume, qu'elle est la mieux habillée du bal (une robe de Liberty vert d'eau toute recouverte de merveilleux Chantilly)... elle sait que son peuple l'adore — et tout cela lui est égal ! Elle partage son attention entre les manoeuvres de son mari auprès de la duchesse Marnahisse et les évolutions de Mihaïl autour d'une suivante de la Princesse-Mère, la capiteuse colonelle Eva Nesco.
Elle cherche à s'expliquer pourquoi ces deux intrigues, qu'elle suit de loin, emplissent son petit cœur d'une double amertume : elle se flatte pourtant de n'être plus jalouse d'Albéric et croit sincèrement n'être pas éprise de son cousin. Alors ? d'où vient qu'elle se sente irritée à la fois contre le mari infidèle et contre l'amoureux évincé qui quête ail-
.ai
leurs des consolations ? Mon Dieu ! que c'est compliqué, tout ça!...
Vers elle s'avance la Princesse-Mère qui, altièrement drapée dans le velours et la pourpre, semble habillçe avec les crépines de la maison Belloir.
La Princesse-Mère. — Vous avez l'air las : seriez- vous souffrante ?
Maritza. — Non, madame, pas précisément. Et pourtant...
La Princesse-Mère. — 11 ne manque à cette fête que votre sourire.
Maritza. — Mais je la trouve très réussie sans lui.
La Princesse-Mère. — Pourquoi ne pas vous montrer gaie comme vos sujettes ? N êtes-vous pas princesse de Morénie ? {Soupçonneuse:) Et, je vous en prie, ne regardez pas si obstinément le prince Mihaïl.
Maritza. — Préféreriez- vous me voir accorder mon attention au petit manège de votre fils avec la duchesse Marnahisse ?
La Princesse-Mère, plutôt gênée. — Enfin, tout lemonde vous observe. 1 enez. voici qu'un quadrille d'honneur va se former : vous devriez aller inviter le doyen des ministres plénipotentiaires...
Maritza, avec un sourire résigné. — Ce sera folâtre... autant pour lui que pour moi ! Enfin ! puisque je n'ai pas le choix des doyens...
Elle se lève et va inviter assez gentiment le plénipotentiaire désigné. Il se confond en remerciements ; puis, en attendant le quadrille, ne sachant trop que dire à sa danseuse, il lui montre avec un à-propos bien diplomatique le prince Mihaïl valsant, de très près, avec la colonelle Eva Nesco.
Le Doyen. — Le cousin de Votre Altesse est vraiment infatigable ! Ah ! que c'est donc beau, la jeunesse ! Pourquoi faut-il qu'elle n'ait qu'un temps ?
Maritza. — La valse en a trois : ça compense.
Le doyen, épaté, cherche à comprendre et se tait ; c'est toujours ça de gagné.
Le Prince Mihaïl, à sa danseuse. — Avec, vous, colonelle, la danse devient une volupté.
La Colonelle Eva Nesco, ambiguë.
— On fait bien tout ce qui plaît, et vousmême, prince, êtes un valseur accompli.
Mais ne me serrez-vous pas un peu trop ?
Mihaïl, d'une voix de caresse. — Vous craignez ?
La Colonelle, dans un sourire. — Oh ! pas pour moi !
Mihaïl. — Eh bien, alors ! {// la serre comme un corset.)
La Colonelle, désignant d'un clin d'œil averti La princesse Maritza. — Je ne voudrais pas vous faire gronder...
Mihaïl, enchanté. — Oh ! quelle idée ! (// étreint la colonelle dont les grands yeux bruns disent assez que cet enlacement ne lui déplaît pas.) Ainsi vous supposez que la princesse Maritza...
La Colonelle. — On en parle...
Mihaïl. — Voyez- vous cela ! Et... que dit-on ?
La Colonelle. — Qu'entre cousin et cousine...
Mihaïl. — Qu'entre cousin et cousine ?...
La Colonelle. — Ce sont des choses
qui arrivent... {Un temps.) Il n'y a rien que je déteste autant que les commérages; et pourtant... écoutez. Prince, j'ai quelque chose sur le coeur...
Mihaïl, louchant sur le corsage de la colonelle. — Je vous en fais tous mes compliments.
La Colonelle, jlattée. — Voulezvous bien vous taire ! Il n'y a pas moyen de parler sérieusement avec vous.
MlHAIL. — Oh ! croyez-vous ?
La Colonelle. — Enfin, écoutez-moi, c'est dans votre intérêt. Eh bien, figurez-vous que tout à l'heure, en passant près de cette personne... (De l'éventail elle désigne la comtesse Morotté qui minaude avec des sourires d'ogresse dans un groupe de jeunes ojjiciers.)
MîHAIL. — Notre excellente Morotté, toujours bien en cour et bien en chair ?
La Colonelle. — Chut!... En passant près d'elle, je l'ai entendue chuchoter deux noms...
MihaIL. — 11 s'agissait?...
La Colonelle. — De vous et de la princesse. On disait aussi que si vous vous montriez ce soir si empressé auprès de moi, c'était pure comédie, simplement pour donner le change.
MlHAIL. — Vous n'en avez rien cru, j'espère ?
La Colonelle, d'un ton de tendre reproche. — Il faut bien que j'en aie cru quelque chose, puisque cela m'a fait de la peine... {Toujours dansant au bras de Mih.aïl, elle passe près du prince Alhéric et de la duchesse Marnahisse et ejjleure des lèvres l'oreille de son cavalier:) Tai-
sons-nous
Le Prince Albéric, à la duchesse Marnahisse. — Non, ce n'est pas un compliment, je vous le jure. Il y a longtemps déjà que j'attendais l'occasion de vous joindre. Je vous avais souvent remarquée. Je... (// cherche ses mots et le moyen de jaire comprendre à la duchesse, décemment, l'inipression localisée, mais vive, qu'elle fait naître en lui. Il croit nécessaire d'y mettre des jormes, en attendant qu'elle y mette les siennes; au jond, ces atermoiements l'exaspèrent.) Savez-vous que vous êtes très belle ?
La Duchesse Marnahisse. — On me l'a dJ<:... mais je le crois !
Le Prince, à court de métaphores originales. — Belle comme la nuit !
La Duchesse, qui sacrifie, elle aussi à la déplorable manie de l'à-peu-près. — Les nuits, plus belles que les jours, ont enchanté des (( vieux » sans nombre...
Le Prince. — C'est pour l'amiral que vous dites cela ?
La Duchesse, qui a trente-deux ans.
— En aurais-je le droit ? Ne suis-je pas moi-même tout près de devenir une vieille femme: encore un an ou deux...
et j'aurai trente ans!
Le Prince. — Vous plaisantez! Vingt-huit ans ! et l'amiral-duc en a soixante-dix... Et... et ce n'est pas tout : il est... {Sur le point de dire ce qu'il vient d' apprendre par Ribarère, il craint de paraître exagérément grossier; il bredouille :) Il est...
La Duchesse. — Il est marin.
Le Prince, goguenard. — Je m'en doutais... puisqu'il est amiral!
La Duchesse, mélancolique. — 11 est toujours en mer.
Le Prince. — C'est ce que je voulais dire : il n'est jamais auprès de vous, de sorte que... de sorte... {avec une implacable logique :) de sorte que vous êtes seule.
La Duchesse {petit soupir). — Toute seule ! Mais, puisque Votre Altesse veut bien m'entretenir...
Le Prince, indérapable. — Ah ! comment donc !
La Duchesse, poursuivant. — ... me parler de l'amiral, je vais m'enhardir jusqu'à...
Le Prince. — Mais jusqu'où vous voudrez! Je ne demande que cela. moi.
que... que vous vous enhardissiez!
La Duchesse. — J'aurais une requête... {Elle se tait.)
JÎEUX DE PRINCES
Le Prince, très encourageant. — Du.
chesse, je vous en prie...
La Duchesse. — Ehbien !...ehbien !...
Prince... il y a environ un demi-siècle que mon mari se consacre au service de votre dynastie et... il n'est encore que Grand-Officier du Lion d'Or... Il serait heureux d'être élevé {elle a un jurtij sourire) à la dignité de Grand'Croix.
Le Prince. — C'est fait ! (// considère effrontément la duchesse.) A une condition toutefois... {La duchesse ébauche un geste effarouché.) Vous me la rappellerez vous-même...
La Duchesse. — Certes ! toutes les fois que j'aurai l'honneur et le plaisir de revoir Votre Altesse.
Le Prince. — Pas l'honneur ! dites seulement « le plaisir », voulez- vous ? (// pousse un soupir de concupiscence.) Ah ! si vous vouliez l'avoir sans plus tarder, ce plaisir... (// hésite un instant, puis tout à coup se décide) Au numéro 11, de la rue Azavérul, il y a une petite maison qui... qui...
La Duchesse. — Qui porte le numéro 1 1 .
Le Prince, se frottant les mains. — Justement ! . . . et où vous seriez la très bienvenue. Duchesse, je vous en supplie, dites-moi que... que vous viendrez..
La Duchesse, qui, malgré son désir de devenir la maîtresse du maître de la maison et de la Morénie, tient à résister un peu. — Avez- vous au moins des œuvres d'art, là-bas, au numéro 1 1 ?
Le Prince, étonné. — Des œuvres d'art ?
La Duchesse. — Oui, de la sculpture, de la peinture, des porcelaines, des émaux, des... collections, enfin ! Si vous n'en avez pas, quelle raison puis-je trouver d'aller vous voir ?
Le Prince. — Des collections ? Mais j'en ai! Des numéros du Sourire...
La Duchesse. — Alors, j'accepte; nous les regarderons ensemble.
Le Prince, baissant la voix. — Nous prendrons ensuite une tasse de thé..., et puis...
La Duchesse. — Et puis rien de plus !
{Avec un accent décidé) Jurez-le moi!
Le Prince, qui n'en est pas à un serment près. — Je vous le jure {Un temps.) Allons ! à demain trois heures. (// cherche une phrase, un mot de cour-
Eh bien? C'est fait? Toi et le prince... toisie, ne le trouve pas et se résigne) Bonsoir, duchesse.
La Duchesse {deux pas en arrière, révérence de Cour). — Prince !...
Le commandant Boris de Poulamar vient à elle. Face à claques de bellâtre arrogant comme on en rencontre dans ces tripots dont les croupiers demandent aux pontes, inlassablement, d' (( éclairer leurs bancos », le commandant Boris, toujours en congé, ne se maintient à la Cour que par l'usage adroit qu'il fait de ses « connaissances » et par la protection du duc Valri qui l'emploie à toutes les besognes — hormis à celles qui ne sont point malpropres. Moustacnes cirées,
cheveux cosmétiques, teint basané, le blanc des yeux bleuté, c'est un de ces mulâtres qui se disent créoles et dont le sang noir se devine à des signes certains : la servilité insolente de l'attitude. l'inflexion doucereuse de la voix, la chevelure crespelée et la petite barre sur les ongles.
Le Commandant Boris, d'un accent mielleux qui supprime les r. — Madame la duchesse daignerait-elle m 'accorder un tour de valse ?
La Duchesse. — Certes, mon cher commandant. (Ils tournoient, enlacés.)
Le Commandant Boris, bas. — Eh bien ? c'est fait ?
La Duchesse, même ton. — Quoi
donc ?
Boris. — Toi et le prince ?
La Duchesse. — Non, pas encore !
Comme tu y vas, toi !... Mais ça s'ébauche : j'ai déjà obtenu pour mon mari la Grand 'Croix du Lion d'Or.
Boris, ricanant. — Dommage que cet ordre-là ne se porte pas sur la tête!... Enfin, tu ne perds pas ton temps... Tu viens chez moi, cette nuit ?
La Duchesse. — Non, demain, vers six heures. A trois, j'ai rendez- vous avec le prince.
Boris. — 11, rue Azavérul !... la maison est connue... Tu me raconteras 1 entrevue.
La Duchesse. — Avec des gestes.
(Elle et Boris passent près Je la princesse Maritza qui s'entretient depuis un instant avec le prince Mihaïl.) Dis donc, elle n'a pas l'air bien gaie!...
Boris. — Qui ça >
La Duchesse. — Celle à qui le prince va me préférer, demain.
La Princesse Maritza a Mihaïl. — Comment, cousm, vous partez déjà 7
Mihaïl. — Je crains de vous compromettre.
Maritza. — Jeune présomptueux !
Mihaïl. — Oh ! je sais bien, hélas ! à quoi m'en tenir... Mais enfin, je viens d'apprendre à l'instant même qu'il court sur nous deux des calomnies...
Maritza, railleuse. — Oui ?... Eh bien, vous êtes le dernier à les apprendre !
Mihaïl. — 11 vous serait très facile de les faire cesser.
Maritza. — Moi! comment cela?
Mihaïl. — En les ravalant au rang de vulgaires médisances.
Maritza. — Vraiment ? {Moqueuse.) Et, pour obtenir ce beau résultat, que dois-je faire ?
Mihaïl. — Eh bien, mais... le nécessaire ! Il ne dépend que de vous.
Maritza, bonne enjant. — Eh ! oui, justement. A^oilà bien la difficulté !
Mihaïl. — Mais, enfin, puisque tout le m.onde le dit !...
Maritza. — Mais quoi encore ? Que je vous aime ?
Mihaïl. — Plût au Ciel !... Non, simplement que nous nous aimons, que, si nous ne causons pas ensemble, c'est parce que nous redoutons d'éveiller des soupçons légitimes.
Maritza. — <( Légitimes » me plaît.
Mihaïl. — On dit encore que c'est vous qui, pour donner le change, m'avez intimé l'ordre de danser avec la colonelle Eva Nesco...
Maritza. — Ah! celle-là est tout à fait jolie !
Mihaïl, feignant de se méprendre. — > Le fait est que la colonelle...
Maritza, un rien pincée. — Qui vous parle de la colonelle ? Elle peut bien danser tant qu'elle voudra, avec qui elle voudra, cela ne m'intéresse guère !... Ce qui m'intéresse, c'est cette dernière stupidité... Ah ! nous avons peur d'éveiller
JEUX ÙE PRINCES
les soupçons? (Avec crânerîe :) Attendez un peu !
MlHAIL. — Hélas ! voilà longtemps que j'attends !
Maritza. — Il ne s'agit pas de cela... Ah ! nous avons peur ! Eh ! bien, nous allons les éveiller, les soupçons!... Asseyez-vous là. près de moi... (Le prince Mihaïl s'assied.) Et maintenant bavardons jusqu'à ce que le bal soit complètement terminé !
MlHAIL (haussant un peu la voix). — Nous allons parler un peu d'amour ?
MariTZ.A. — Tant que vous voudrez !
De l'amour de mon mari pour la duchesse Marnahisse, de l'amour de la marquise Ribarère pour son mari... ou de celui de la colonelle pour vous...
MihaîL. — Que vous êtes cruelle !
Maritza, continuant, nerveuse. — Mihaïl, puisque cette petite fête de famille m.enace de se prolonger fort avant dans la nuit et que la plus franche cordialité, comme Albéric, continue de régner... si nous parlions des amours de notre Morotté nationale...
Mihaïl. — Pour qui ?
Maritza. — Pour la patrie ! pour toute la patrie, capitale et districts !
A l'autre bout de la galerie, la comtesse Morotté, dont les chairs maquillées débordent d'un corsage sanglé jusqu'à la limite de la congestion, évoque l'idée de ces géants qui, selon la forte expression de Dante Ahghieri, u se dressaient comme des tours >> . Le même Florentin l'eût trouvée spaventosa... Une nécessaire prudence la tient éloignée du buffet, vers où tendent ses secrets désirs. Elle se venge de son abstinence forcée en dévorant à vilaines dents toutes les jolies femmes de la cour. Elle cause avec le duc Valri, encore tout guilleret
d'avoir fait, le matin, administrer le knout à deux jeunes paysannes qui s'étaient attirées l'inimitié du commandant Boris de Poulamare.
La Comtesse Morotté. — ... Et vous dites qu'elles étaient gentilles ?
Valri. — Deux amours ! et la peau blanche comme du lait... avant la petite opération.
La Comtesse. — Vous n'auriez pas pu me faire signe ?
Valri. — Vous savez bien, comtesse, que c'est impossible : la loi morénienne est paternelle et ne veut point qu'on inflige aux coupables la honte d'un châtiment public. Sauf les exécuteurs, Boris et moi, personne, croyez-le, n'était présent.
La Comtesse. — Ah ! le commandant Boris assistait !...
Valri. — C'était le plaignant ! Je crois même qu'il a un peu profité du moment où l'une de ces jeunes délinquantes était encore attachée...
La Comtesse. — j'ai toujours pensé que ce Poulamare avait des vices intéressants. A propos ! dites donc, mais il me semble que la duchesse l'a quelque peu semé ce soir !
Valri. — L'amirale a navigué dans les eaux princières . . . et je crois bien que l'abordage n'est qu'une affaire d'heures.
La Comtesse. — Tant pis, mon cher duc, tant pis ! Cette petite est ambitieuse, intrigante et point maladroite... elle peut prendre de l'influence... et vous savez qu'elle ne nous aime pas.,.
Valri. — Nous mettrons ordre à cela .
Mais où donc est passé le prince Mihaïl ?
La Comtesse. — Vous le demandez ?
11 est auprès de sa cousine.
Valri. — Tiens ! c'est, ma foi, vrai... Mais alors, la colonelle Eva Nesco...
La Comtesse. — Comment avez- vous pu croire ?... Vous baissez, mon ami !
VaLRI, distrait. ~ Oh! non; il y a longtemps que je ne...
Cependant, les j^agc-s ont envahi le buffet et cherchent dans le Perrier-Jouet. extra-dry, la gaieté qui leur paraît manquer au bal de la Cour.
Le Page Ton. — Non, décidément, la danse n'est pas ce que j'aime.
I.Pf! pa{ii\<i onl ei})ui}ii le bujfcl <'/" clicrclicvl lu (jdiclc dans l'r.il la-dry.
Le Page Costel. — Ces tournoiements me donnent le vertige : je pense aux vieux rochers que je n'ai pas vus en Bretagne...
Le Page Carol. — - Où la houle s'engouffre et tourne jour et nuit! »... Moi. la valse, ça me rappelle plutôt la Boucle, à mon dernier voyage à Paris...
Costel. — C'est vrai ; tu viens de passer un mois dans la moderne Babylone.
Ton . — Dans Babylone, il y a « baby )) . . .
Carol. — Et je sais ce qu'en vaut (' l'aune > !...
Ton. — N'empêche que si notre ambassade ne s'en était pas mêlée, ta présence aux ( Vêpres grises », parmi ces
gosses du lycée Marat, aurait pu te valoir quelques ennuis.
Carol. — Aussi je me suis bien promis...
Ton. — Un bon inverti en vaut deux !
Carol. — Comme tu dis, ma chère !..
Mais c'est égal, je ne regrette pas mon voyage : imaginez-vous que, la nuit de la Mi-Carême, quelques amis m'ont conduit à un bal que celui-ci ne me fera pas oublier ! c'est même cette nuit-là que nous nous sommes brouillés avec notre cher baron d'Etlielred.
Ton, qui connaît son Paris sur le bout du doigt. — Brouillés depuis... le bal Wagram !
Le reste de la conversation se perd dans le bruit et les généralités.
Le bal continue jusqu'à ce que, selon la tradition, (( les premiers feux du jour fassent pâlir les lustres ) et verdir les visages des danseurs.
Une journée bien remplie
Le regretté Fénelon, s'il lui était donné d'assister ce matin au petit lever de la comtesse Morotté, n'hésiterait pas à dire que la Grande-Maîtresse des cérémonies exhibe « une assez sale bobine ». Vraisemblablement, même, le Cygne de Cambrai userait d'une expression plus énergique encore ; mais, par égard pour notre clientèle, nous atténuons le langage habituel à ce prélat en même temps que, pour rendre hommage à la vérité, nous accentuons le nôtre, si réservé d'ordinaire : avouons-le, d'ailleurs. < sale bobine », forme intermédiaire entre notre covitumière modération et le style truculent de l'auteur de Télémaque, n sale
\,T. BEAU DEMUTRE I.Ul AVAIT PRODIGUE SES SOINS INCONTESTABLEMENJ « ECLAIRES »
bobine » dépeint faiblement la physionomie présente de la comtesse Morotté.
Certes, cette im.portante personne ne gagne jamais à être vue au déballage
— le mot convient bien ici, puisque nous tenons à observer « déménagement »...
— et, dans l'abandon matinal, ses « charmes » se répandent au hasard, un peu partout, en un laid désordre qui n'est qu'un effet de lard, cependant que, privé de l'éclat emprunté aux diverses denrées qui prétendent réparer l'irréparable, son visage, ni peint, ni orné, donne une idée nettement défavorable de ce que peut être un mal blanc promu à la dignité de figure féminine.
Ce matin — décidément «sale bobine»
demeure inférieure à la navrante réalité ! ce matin, c'est dix fois pire : car la comtesse Morotté a passé une de ces nuits auxquelles je me demande pourquoi on a donné le nom de Blanche (Jacques-Emile) portraitiste de l'Ecole anglaise, et non pas celui de Musset (Alfred de), rimeur que précisément ses insomnies ont rendu célèbre.
Elle avait pourtant bien commencé, cette nuit désastreuse : à partir de minuit et pendant près de deux heures, le beau Demètre, amant, à tant la nuit, de la comtesse, lui avait prodigué ses soins incontestabîem.ent « éclairés » . Mais voilà qu'au moment où ce phénix des larbins, s'estimant déchargé de tout soin supplémentaire, allait se retirer pour jouir, enfin, d'un repos glorieusement mérité, la Morotté, rassasiée d'amour, s'est brusquement rappelé la haine qui couve, en «on vaste sein, contre Maritza : pressé ^c questions, adjuré de répéter tout ce que peut avoir constaté la valetaille du château sur les relations de la princesse régnante avec son cousin Mihaïl, Demètre a, d'abord, opposé à ces instances un mutisme d'homme du monde;
puis, une gratification surérogatoire de vingt-cinq louis ayant triomphé de ses scrupules, il n'a plus hésité à déclarer... qu'il ne sait rien, qu'à son avis « il n'y a rien )) présentement entre la princesse et Mihaïl, qu'au surplus l'opinion unanime, à l'office, est que (( ça se fera — ça vaut payer dix — mais ça n'est pas encore fait ». Là-dessus, h Bonsoir, chérie, je vais me pagnoter », et l'aimable parigot s'en est allé, laissant la comtesse furieuse d'avoir acheté cinq cents francs un renseignement purement négatif, donc inutilisable.
Le valet de cœur parti, la comtesse n'a pu fermer l'oeil : enragée. à la recherche vaine d'un moyen capable de révéler au prince Albéric, tout de suite, l'infamie de son épouse, la grosse dame s'est tournée et retournée sur sa couche, nonobstant les gémissements plaintifs de celle-ci, sans trouver le stratagème espéré, ni, du moins, le sommeil réparateur. Et il n'y a pas de tenips à perdre ! Dans quelque vingt-quatre heures, Maritza quitte le château pour aller vivre plusieurs semaines auprès de sa m.ère : la Morotté s'est juré que cet exode serait définitif, la libérerait à jamais de cette étrangère assez Imprudente pour se montrer jolie, et jeune, et spirituelle. La comtesse ne dispose plus que d'un seul jour pour faire éclater le scandale ! Que faire X . .
Ah ! décidément, Valri vieillit : comment, lui, Grand-Maître de la Police, — célèbre naguère par l'habileté avec laquelle il savait, sans se départir des formes légales, se débarrasser des gêneurs, prompt à découvrir les fautes, graves ou menues, qu'ils payaient de la révocation ou de l'exil, incomparable surtout dans l'art d'impliquer l'innocence de ses rivaux en des complots imaginaires, — comment Valri n'a-t-il
pas encore réussi cette chose si simple : surprendre en flagrant délit le couple adultère, Maritza et Mihaïl ! Car la Morotté ne doute point de la culpabilité de la Princesse : à vrai dire, elle l'estimerait innocente qu'elle ne la poursuivrait pas d'une haine moins tenace, mais le fait est qu'elle la croit coupable, par une de ces convictions irraisonnées qui, chez la plupart des hommes et chez la totalité des femmes, ne sauraient être détruites ou seulement entamées par les preuves contraires les plus décisives.
Maritza et Mihaïl couchent ensemble ; la Morotté en est aussi certaine que si elle les avait vus de ses propres yeux, et V'alri ne les a pas encore pinces ! D'autant plus inexcusable, le Grand-Maître de la Police, qu'il est directement intéressé dans l'affaire; car, Maritza dénoncée et répudiée, c'est tout le parti de la Princesse en disgrâce, le marquis Ribarère contraint de remettre sa démission de Président du Conseil Aulique et Valri nomm.é à sa place... — « Une chose molle, décidément, ce Valri ! )) (On connaît assez la comtesse pour savoir que nul jugement, dans son esprit, ne saurait prendre une forme plus méprisante que celle-là.)
Le jour est enfin venu, le jour du dernier jour ; désespérant de s'endormir, la comtesse Morotté s'est levée; elle tourne dans sa chambre comme une panthère — épaissie — qui méditerait des projets de vengeance contre un boucher coupable d'avoir introduit trop de (( réjouissance )) dans sa ration de viande journalière. Puis, pour fournir un dérivatif à son énervement, elle commence sa figure — ce qui la conduit jusqu'à neuf heures. Cependant, elle a pris une résolution et, sonnant sa petite camériste allemande, elle l'envoie prier le duc Valri de vouloir bien venir, d'urgence.
Très peu de temps s'écoule et la boniche reparaît,, annonçant que Son Excellence vient d'arriver. Vite ! un dernier trait noir aux sourcils, une dernière touche rouge aux lèvres, et la comtesse, avec un balancement de hanches qui évoque le meneo espagnol, moins que le roulis des paquebots de la (( Nord- Deutsche Gesellschaft », pénètre dans le salon où l'attend Valri.
La comlexse commence sn figure.
Le plus viennois des mauvais goûts trioinphe en cette pièce, où un prétentieux portrait, signé Montchenu-Lavirotte s'embête d'être si m al peint, de multiples photographies sont partout répandues, la plupart dédicacées, par quoi la comtesse affirme son culte des souvenirs et perpétue la multiplicité de ses extases. Ces effigies constituent tout un musée de l'académie masculine à travers les âges de Madame Morotté : diplomates réservés comme des cabinets particuliers, fonctionnaires de tout ordre (y compris le feu prince Costel et l'actuel Albéric, fils et successeur du précédent), bicyclistes aux mollets velus, acrobates aux muscles innombrables ■ — biceps repetita placent — cabotins prétentieux, militaires de tous grades, officiers, sous-
officiers et soldats, et jusqu'à l'amiral Marnahisse (en tenue, il est vrai, de simple lieutenant de vaisseau) retracent les étapes de la comtesse dans sa poursuite passionnée de l'idéal.
Ah! combien de marins, combien de capitaines !...
songe Valri, qui a des lettres, amusé de se reconnaître, (( soi-même » en uniforme d'auditeur au Conseil Aulique sur une photo qui date... comme le temps
passe
le que
Ique
vmg
t-huit
— Vous avez du nouveau à m 'apprendre, chère comtesse ? s'informe-t-il, en baisant avec discrétion la main que lui tend cette femme à hommes.
— Peut-être, répond à tout hasard la Morotté.
Puis, l'air sévère, elle interroge à son tour :
— Et vous, mon ami, n'avez-vous rien à m'apprendre ?
— Non, hélas !
— Vous savez que la princesse Maritza part demain ?
— Que voulez-vous que j'y fasse ?
La grosse dame s'impatiente, frappe
du pied comme le cheval de Job :
— Voyons ! il n'est pas possible que vous n'ayez rien découvert... ou alors, laissez-moi vous dire que votre police est bien mal faite...
— Vous êtes dure, chère amie, riposte Valri, vexé... Pour un homme dont la police est mal faite, croyez pourtant que je sais beaucoup de choses, beaucoup plus que vous ne supposez ; les plus menus faits me sont rapportés : ainsi je pourrais vous dire, si cela vous intéressait, quelle grande dame octroie ses faveurs à son intendant, Demètre... vous savez ?
— Il ne s'agit pas de cela ! coupe vivement la comtesse qui s'empourpre.
pp=. j'^i cpnnu ce détail, poursijj^ V^l-
ri, imperturbable, par la conversation d un marmiton avec qui, justement, je m'entretenais tout à l'heure quand on est venu me chercher de votre part.
— Vous causez avec les marmitons, vous !
— Le chef suprême de la Police ne doit faire fi d'aucun renseignement. Il doit avoir partout des... observateurs, ce qu'en argot policier on appelle des ({ casseroles )\ Eh bien ! ma casserole en l'espèce est un marmiton... Catachrèse !
— Ne dites donc pas de mots obscènes !
— Pardon, comtesse... Donc, mon marmiton-casserole, que je n'avais pas, comme vous le pensez bien, spécialement
mandé pour me documenter sur les amours de mon Demètre et qui ne me les a du reste révélées qu'incidemment, mon gâte-sauces m'a transmis l'opinion de l'office sur le compte de la princesse Maritza et de son cousin ; il est probable que vous la connaissez déjà : l'unanimité de la valetaille estime que l'adultère n'est pas encore consommé. Croyez que je le regrette autant, sinon plus que vous !
— Si vous attachez de l'importance à l'opinion de la domesticité, maintenant !
— Ma chère amie, outre qu'ils sont mieux placés que nous-mêmes pour surprendre maints détails intimes, les domestiques sont malveillants : tenez pour certain que l'infortune conjugale du prince Albéric sera affirmée par eux comme un fait accompli au moins quarante-huit heures avant que la princesse soit tombée dans les bras du prince Mihaïl. S'ils la nient actuellement, tout en l'estimant inévitable, c'est qu'en somme l'espionnage perpétuel auquel ils se livrent, avec le vif désir de voir le chef de l'Etat sganarellisé comme un simple épicier, cet espionnage tenace a, jusqu'^ présent, déçu leur espoir... et le notî-ç,
— Allons dçi^ç }
— Il n'est que trop vrai : c'est ainsi qu'on a remarqué que, depuis quelque temps, depuis que la grande chaleur interdit toute promenade dans le parc avant cinq heures du soir, la princesse et son beau cousin se retrouvent, tous les après-midi, dans le petit salon Louis XVI, au bout de la galerie du Conseil. Il n'échappera point à votre haute expérience, comtesse, que c'est là un asile charmant pour deux amoureux : on n'3' accède (si j'excepte le petit escalier de la tour, dont la rampe remue avec un fracas de quincaillerie) que par cette grande galerie, si longue que les hôtes du petit salon ne peuvent manquer d'entendre, bien à temps pour reprendre une position décente, le pas d'un importun sur le parquet ciré...
— Aussi n'essayez pas de me faire croire que Maritza et Mihaïl se retrouvent là uniquement pour s'entretenir de la température !
— Je ne le croyais pas non plus, ni personne parmi les valets qui me signalèrent ces rencontres; et, dès que j'en fus averti, je conçus de sérieuses espérances : je présumais que le cousin et la cousine, à supposer qu'un reste de prudence les empêchât de se livrer à des actes définitifs, échangeaient là, tout au moins quelques privautés significatives...
— Parbleu !
— Eh bien ! comtesse, chacune de leurs conversations a été écoutée par un homme à moi qui, traversant la galerie avec des précautions infinies, a pu parvenir jusqu'à la porte du petit salon sans qu'on ait soupçonné sa présence. Cet homme a constaté qu'en effet le prince Mihaïl et la princesse ne dissertaient pas seulement sur la température, qu'ils s'accordaient à juger excessive, mais encore sur les derniers romans arrivé.^ de Pari^, sur leiir? scuvenirrî d'^^^fance.,,
Il a même surpris des paroles d'amour...
— Ah ! vous voyez bien !
— Attendez, ma chère!... Seulement ces propos galants émanaient toujours du prince Mihaïl et, chaque fois, vous entendez : chaque fois, la princesse Maritza les accueillit par une fin de nonrecevoir formelle.
— D'oii vous concluez ?
— Que la Princesse est innocente.
Que voulez-vous ? c'est désolant, mais elle est innocente !
Alors, la Morotté, haussant ses formidables épaules :
— Et vous, mon cher, vous êtes incroyablement naïf !
— Parce que ?
— Parce que nos deux tourtereaux, Mihaïl et Maritza, vous roulent comme une simple cigarette; il n'est pas douteux qu'ils ont entendu venir à travers la galerie l'individu que vous chargez d'écouter aux portes et qu'ils l'ont abusé par des paroles insignifiantes : (( Il fait chaud. — 33 "4 à l'ombre. — Vous avez lu le dernier bouquin d'Anatole France ? — Oui. Comme il baisse ! Le thermomètre devrait bien l'imiter ! » Je m'étonne que vous, Valri. vous vous laissiez tromper par ces balivernes et que vous n'ayez pas surpris, entre ces cousins roublards, sinon dans le petit salon, l'aprèsmidi, du moins la nuit, dans le parc, d'autres conversations, m.oins anodines.
A son tour, Valri hausse les épaule;? •
— Dans le parc ! Mais, chère comtesse, je m'y promène tous les soirs, dans le parc, à l'heure on il ne reste plus de lumière aux fenêtres du château ; je ne me couche jamais sans avoir fait ma ronde, et je n'ai rien vu, rien, du moins, qui nous intéresse !
Vous restez dans la tradition de la
police : la Grande Aveugle !
Maintenant, Valri se fâche un peu ;
— Ecoutez, ma bonne amie, je me refuse à admettre que vous m'ayez fait appeler, à neuf heures du matin, dans la seule intention de me dire des choses désagréables. Si vous savez quelque chose, parlez ! La princesse Maritza et son cousin s'aiment d'une façon effective, dites-vous ? Où ? Quand ? Comment ?
— Il vous faut une preuve, Valri ?
Je les ai vna! de mes propres yeux viisl
— Encore une fois, je n'attends que ça ! La Morotté hésite un peu, puis, soudain, se décidant, éclate :
— Eh bien ! mon ami... je les ai vus ! de mes propres yeux vus !
La comtesse a proféré son mensonge avec l'accent des convictions fortes — un de ces accents dont on dit qu' (( ils ne trompent pas » ! — et Valri sursaute, presque convaincu :
— Vous les avez vus, vous !... Et dans une attitude qui ne laissait aucun doute >
— Aucun ! Et je m'y connais, je vous prie de le croire.
D'une courtoise inclinaison de tête, Valri affirme sa foi dans l'expérience particulière de la comtesse ; mais, la première impression de joyeuse surprise
dissipée, un peu de défiance lui revient contre les dires de la Morotté, et il insiste.
— Vous les avez vus : cela me suffît... Et cependant, je serais heureux de savoir dans quelles circonstances... je voudrais que vous pussiez entrer dans quelques détails, reconstituer pour moi cette scène historique...
— Reconstituer !... A moi toute seule, ce serait difficile !
— Je ne demande pas cela... Néanmoins, ma chère amie, vous me devez, dans un cas si grave, un récit à l'appui de votre affirmation.
— Cela me répugne un peu. Enfin, puisque vous l'exigez...
Et la comtesse, qui n'est jaimais à court d'invention, improvise une narration très circonstanciée, truffée de ces détails oiseux dont l'inutilité semble une garantie supplémentaire d'authenticité :
— C'était avant-hier, le lendemain du bal de la Cour. Vous savez que, ce soirlà, tout le' château s'était couché de bonne heuie. Je venais de regagner ma chambre, quand je m'aperçus que j'avais oublié sur un banc, au pied du grand orme, le lourd bouquin d'Henry Ner qui m'est nécessaire pour m'endormir. Ne voulant pas réveiller ma camériste, qui par peur ou par bêtise, se serait mal acquittée de cette mission, je me couvris d'un grand manteau et je descendis seule dans le parc. Il était onze heures. Toutes les fenêtres du château étaient éteintes, sauf celle de votre cabinet.
— C'est, ma foi, vrai : je ne suis descendu faire ma ronde, ce soir-là, qu'à minuit.
— Ah ! vous voyez bien que tout concorde !
— Continuez ! vous m'intéressez vivement, mon amie.
— Je n'eus point de peine à retrouver mon livre. Comme je regagnais le perrori
aucun! et je m'y connais, je vous prie de le croire
du château, j'entendis des pas crier sur le gravier de la grande avenue ; puis un homme s'engagea dans la petite allée que je suivais. Je me dissimulai dans un massif et quand l'homme passa près de moi, je reconnus le prince Mihaïl en pyjama très sombre. Vous vous rappelez comme la chaleur était étouffante... Votre fenêtre était même grande ouverte...
— En effet, mais poursuivez, je vous en prie. Tout cela s'enchaîne parfaitement.
— Le prince s'avança jusqu'au rondpoint des ormes et je le vis s'asseoir sur le banc de mousse où j'avais repris mon livre. Je crus innocemment...
--Je vous reconnais bien là.
— ... qu'il venait jouir un instant de la fraîcheur de la "nuit et j'allais me retirer lorsque le bruit d'un pas furîif, plus léger, me fie m.e renfoncer dans mon massif. C'était la princesse Maritza qui venait rejoindre son cousin. Elle me frôla de si près en passant que je craignis d'être découverte; mais d'autres soucis l'occupaient sans doute, et sa toilette nocturne disait assez ce qu'elle allait faire au rond-point des ormes.
— Sa toilette ? Je ne vois pas très bien..
— Et je le regrette pour vous, mon ami, car la princesse n'avait sur elle qu'un peignoir et je pus même me rendre com.pte que ses petits pieds étaient nus, dans de jolies sandales retenues par des rubans qui lui montaient jusqu'à mijambe. Vous pensez bien que je n'eus plus envie de quitter mi retraite... J'étais tout yeux !
— Je ne me consolerai jamais, comtesse, d'avoir manqué ce joli spectacle...
— D'autant plus qu'à peine réunis, les deux amoureux entamèrent un de ces entretiens où les paroles deviennent vite inutiles et c'eût été, pour un... curieux comme vous, une occasion tout à fait rare.
— Votre récit compensera du moins...
— Mon ami, je ne puis que vous laisser discrètement entrevoir la vérité...
dont la princesse eut bientôt le costume, ou à peu près, car les mains fiévreuses de son cousin eurent vite fait d'entrouvrir le peignoir sous lequel elle n'avait, comme je le présumais, que...
— ... que ses seuls vêtements de chair, com^me on dit... Continuez, chère ainie : si vous étiez tout yeux, moi, je suis tout ouïe, comme pourrait dire, au pluriel, le commandant Boris.
— Vous vous rappelez qu'il faisait clair de lune, cette nuit-là, une lune fréquemment voilée par des nuages qui me dérobèrent fâcheusement une partie du spectacle ; mais les moindres bruits m'arrivaient très nets, apportés par le souffle léger de la nuit.
— Comtesse vous parlez... comme un livre !
— Je pus donc me rendre compte que la princesse résistait juste assez pour aviver le désir de son cousin. J'entendis les quelques phrases inévitables : (( Oh ! cousin, que faites-vous?... Non, non, pas cela !... Méchant !... Ah ! chéri !... » et tout à coup un rayon de lune propice me les montra assez étroitement enlacés pour justifier les soupirs qui avaient remplacé les paroles. Je ne sais si je me fais bien comprendre?...
— A merveille !
— Vou? êtes convaincu, maintenant ?
— Mirux encore ! je tiens une preuve ! et je vais de ce pas ave /^ir le prince. Comtes?e. la dynastie de Maretz vous devra une reconnaissance éternelle ; et moi-même, croyez-le, je n'oublierai pas le service éminent que vous venez de me rendre.
— Je n'ai fait, dit noblement la comtesse, que mon devoir en you.s avertis- ?ant,
Restée seule, la Morotté savoure une des joies les plus intenses qui puissent échoir à une femme : celle d'avoir, dans le même temps, menti d'abondance, diffamé une rivale et roulé un homme considéré, à juste titre, comme un roublard. Surtout elle trouve excellent (et elle n'a point tort) que l'unique détail vrai contenu dans sa petite histoire — la lumière aperçue dans l'appartement de Valri — détail dont l'exactitude a emporté la conviction du Grand Maître de la Police, n'ait précisément aucune valeur probante :
— Ce nigaud de Valri ne s'est même pas rendu compte que, d'une de mes fenêtres, je puis voir si sa lampe est éteinte !
Pourtant, vers quatre heures de l'aprèsmidi, la joie de la comtesse s'acidule d'une inquiétude assez vive. Du scandale qu'elle espérait, aucun écho n'est encore parvenu jusqu'à elle : la plus stricte politesse exigeait, cependant, que Valri, après avoir dénoncé les <( coupables » au prince, la vint informer des conséquences immédiates de cette mouchardise.
Le Grand-Maître de la Police se serait-il rendu compte, au dernier moment, que le récit de l'adultère princier, sauf sur ce point secondaire de la lampe allumée et de la fenêtre ouverte, a été inventé de toutes pièces ? Sans doute, s'il a flairé l'imposture, le vieux finaud, prévoyant le cas où la princesse Maritza pourrait se justifier, a préféré garder un silence prudent, plutôt que de risquer, par trop de hâte à provoquer la disgrâce de Ribarère, sa propre révocation...
N'y tenant plus, la Morotté décide d'aller elle-même aux renseignements :
mais voici que, passant près de la Galerie du Conseil, l'idée lui vient de vérifier si Maritza et Mihaïl ne se trouvent point dans le petit salon Louis XVI, signalé par
Valri comme le lieu ordinaire de leurs parlottes; l'espoir confus de les surprendre en train de se livrer à ces exercices galants qu'elle a si bien décrits, de chic, produit ce miracle : la comtesse devient légère comme une sylphide et r)arvient (sans que la moindre plainte du parquet ait notifié sa présence à ceux qu'el'e cherche — et qui sont là, en effet) jusqu'à la porte du fameux petit salon.
Cest une des rares pièces du châmauvaisgoût viennent - ils de la dynastie n a pas teau où le sévi; aussi les gens de la
Cour n'y presque jamais, comme s'ils pouvaient ressentir la nostalgie qui
11 j La comtesse devient légère. s exnaie de
ce décor vieillot et délicat. Ménagé au bas d'une des tours d'angle, le petit salon affecte la forme d'une rotonde qui s'ouvre sur le parc par trois hautes fenêtres à petits carreaux. Les grands arbres, très proches, y jettent une ombre fraîche et remuante. Çà et là, d'admirables meubles de formes variées — tout un jeu de la Boulle — et dans un panneau, un affreux portrait par M™" Montchenu- Lavirotte,de la Princesse-Mère, en Diane chasseresse, et à l'âge où la parfaite rondeur de sa cuisse en excusait la légèreté. Il y a déjà une bonne heure que Maritza et Mihaïl bavardent, et l'entretien n'a pas pris une tournure sensiblement différente de ceux qu'épiait, les jours
précédents, un laquais à la solde de Valri. On a commencé à parler de la pluie et du beau temps; on a fixé l'heure du départ pour le lendemain et convenu que le chauffeur princier emmènerait dans son auto, outre Maritza, les deux filles d'honneur qui l'accompagnent chez sa mère : mesdemoiselles Katynka Ohresco Refïerentz et Sonuskha Gromiline.
Mihaïl, qui eût préféré voiturer seulement sa jolie cousine, a bien protesté, prétextant que ces deux voyageuses supplémentaires lui (( mangeaient » sa quatrième vitesse et le réduisaient à faire du 90 à l'heure en palier; mais Maritza a tenu bon. Alors, pour n'en pas perdre l'habitude, Mihaïl a recommencé à faire sa cour à sa bien-aimée souveraine :
— Ecoutez, Maritza, dit-il, sans se soucier de chercher une transition entre l'autom.obilisme et la galanterie, je ne voudrais rien vous dire de désagréable, mais je constate que vous devenez tous les jours plus jolie, plus adorable, plus souriante...
Mais Maritza, hochant la tête :
— Souriante, voilà un compliment qui ne tombe guère à propos, mon pauvre Mihaïl ! Je me sens triste à pleurer... les nerfs vont mal !
— C'est votre faute.
— Tiens ! vous trouvez 7
— Parfaitement !Les nerfs ont des exigences que vous paraissez méconnaître.
— Alors, docteur, que me conseillezvous ?... Je vous préviens, d'ailleurs, que je me réserve le droit ce ne pas suivre l'ordonnance...
— Elle ne serait pourtant pas bien terrible ! Vous ne manquez que de tendresse : il vous faudrait des caresses, des baisers...
— Et, naturellement, pour que l'ordonnance' soit efficace, il ne faut pas que je me fournisse ailleurs que chez vous ?
— Ne raillez pas, Maritza ! Savez-vous depuis combien de temps je vous aime ? C'est effrayant !
— Dites un peu.
— Depuis l'enfance... oui, vous avez beau rire... je me rends compte aujourd'hui que j'ai dû commencer à vous adorer, sans m'en douter, le jour où je me suis avisé que vous montriez de si jolies jambes nues sous vos jupes courtes de gamine.
— Mihaïl !
— Bon ! vous vous fâchez ! . . . Si on ne peut plus maintenant se raconter en toute sincérité!... Eh! bien, donc, c'est le jour où j'ai découvert que vous montriez sous vos jupes courtes de gamine des jambes affreuses... vous voyez, j'ai tout arrangé...
— C'est vrai, reconnaît Maritza amu sée, ma pauvre mère m'a laissée en mollets très tard.
— Je ne m'en plaignais pas.
— Jusqu'à quatorze ans...
— Vous en aviez douze, je pense, quand je m'aperçus de ce joli détail.
Vous vous rappelez ! Nous nous embrassions comme les pauvres... J'étais votre bon ami... Ah! si j'avais su!...
— Mais, voilà : vous ne saviez pas !..,
— Rien ! je ne savais rien ! J'avais à peine quinze ans, moi, et j'étais aussi innocent que vous, ma parole ! et je n'étais guère plus avancé quand, plus tard, Albéric e.'st venu avec .sa courc^nne, et sa fortune, et ses airs de Lohengrin pour la province ; il vous a emmenée . . . Alors, alors seulement, j'ai vu clair dans mes sentiments et comipris que c'était mon bonheur qu'on me volait!... Et vous-même, rvlaritza, vous n'êtes pas heureuse !
— Bah! je me résigne... Pourtant, voyez-vous, mon pauvre Mihaïl, c'est dur de deviner autour de soi toutes ces