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LE VIEUX MÉDECIN VOULAIT APPRENDRE A MAMAN LA GRANDE NOUVELLE

— Eh bien, mon aimé, nous allons être pour toujours l'un à l'autre : un lien plus fort va nous unir...

— Plus fort que quoi ?

— Plus fort que tout : je vais être mère !

Si Mihaïl ressent un contentement sans bornes, il le dissimule bien. C est d'une voix altérée qu'il demande:

Je vnix tiic jncrc'

— Tu es sûre ?

— Tout à fait sûre.

Le prince cherche encore un moyen de douter de son « bonheur )> :

— Ce ne serait pas, par hasard, un effet nerveux ?

— Non, je suis sûre, te dis-je. Je suis enceinte de six semaines; Mitchenko me l'a affirmé ce matin. Tu comprends, chéri, je ne voulais rien te dire avant d'être bien certaine de ma joie. Maintenant, il n'y a plus de doute : ça y est !

— Ça y est, redit en écho Mihaïl... Je suis bien content...

Ecrasé, il répète :

— Bien content... Bien content... Et...

comment cela est-il arrivé ?

— Dame ! Je n'en sais pas plus que toi ! Tu étais là...

— Et alors, maintenant, que... qu'allons-ncus faire ? Dis, ma chérie, que vas-tu faire ? car c'est de toi qu'il s'agit surtout... Et Katynka ?

— Katynka a trop de cœur pour ne pas comprendre... Je saurai la décider:

nous ne sommes plus seuls en cause maintenant.

— Pauvre petite ! Son avenir est brisé... Je lui avais promis de réparer...

— Mais enfin, ce n'est pas elle que tu as rendue mère, n'est-ce pas ? Parlons de nous deux, je t'en prie... Que comptes-tu faire de moi ? Veux-tu que nous partions en voyage, à l'étranger?..

— C'est si loin, l'étranger ! objecte Mihaïl, l'air empoisonné.

— Sois sérieux ! Songe que toute notre vie dépend de ce que tu vas décider... Si tu voulais, nous voyagerions sous un faux nom; nous irions à Paris, tiens, que j'ai tant envie de connaître... J'y mettrais au monde mon enfant, et nous vivrions l'un à l'autre.

— Quartier Mouffetard... au cinquième sur la cour ! Sur la cour ! Toi qui trouvais triste celle de Morénie ! Hélas, ma pauvre chérie, tu n'oublies qu'une chose: cette terrible question d'argent... Tu serais forcée de te priver de tout.

— Puisque je t'aurais !

Mihaïl continue de débiter des choses raisonnables avec une conviction navrée :

— Mais l'amour ne prend pas toute la vie. Il faut faire face à de constan'^es et quotidiennes nécessités...

— Oui... Enfin... Je vois que tu n'es pas enthousiaste!... Voyons, mon ami, tu ne prétends pourtant pas qu'une altesse royale donne le jour à un enfant de père inconnu ?

— Non, évidemment... J'ai bien une idée; mais je ne sais pas si tu voudras...

— Dis toujours !

— Eh bien, si... si tu te réconciliais avec ton mari ?

— Tu di Elh

crié cela tout enflammée de

courroux. Mihaïl recule d'un pas et, de sa voix molle, explique :

— Oh ! ce n'est qu'une idée en l'a'r... une solution en passant... Mais elle concilierait tout...

— Ribarère avait raison... Mihaïl, tu n'es qu'un mufle !

L'injure a été lancée avec tant d'ardeur que l'invectivé s'alarme, étend des mains pacifiantes:

— Je t'en prie, Maritza, reste calme ! il faut raisonner froidement, il faut songer à l'avenir de ton enfant, il faut...

— Ah! non, assez! en voilà assez!..

Tais-toi ! Je t'ai dit que tu étais un mufle, n'est-ce pas ?

— Oui, tu me l'as dit; mais...

— Eh bien, je te le répète !

— Faut-il... pour proférer de pareilles choses, ma pauvre chérie, faut-il que tu souffres !

— Souffrir ? souffrir pour toi ! Tu n'en vaux pas la peine... Je suivrai ton conseil : je rentrerai à la Cour, et je me redonnerai à mon mari, toute, entends-le bien, car je l'ai follement aimé, lui, plus que je ne t'aimerai jamais, et je n ai été tienne que par dépit et par vengeance.

Mais je ne veux pas me fâcher; après tout, ton abandon me permet de refaire ma vie... et je vais te prouver, tout de suite, que je ne t'en veux pas.

Elle frappe sur un timbre et, au domestique accouru :

— Allez dire à Mlle Katynka que je la prie de nous rejoindre ici.

— Que veux-tu faire ?

— Te donner la femme que tu aimes...

Oh ! ne te défends pas ! je ne te reproche plus rien. Et puis, en somme, ce n'était pas la peine de lui sauver la vie, a cette petite, pour lui ôter sa raison de vivre.

— Maritza, la grandeur de ton sacrifice...

— Pas de grandes phrases ! Soyez moins fat, mon cousin !... Je ne crois pas faire à Katynka un présent bien royal ! Mais, enfin, puisque cela peut lui donner le bonheur... etqueje nemeprivede rien !

A Katynka qui s'approche, pâle encore et tout émue :

— Viens, petite. Tu vois bien ce grand garçon-là ? Tu l'aimes toujours ?

— Oh ! follement ! avoue Katynka d'une voix qui tremble.

— Il t'aime, lui aussi... et plus qu'il ne le croit. Il n'a pas encore osé te demander ta main... Moi, je te le donne.

Allons ! saute-lui au cou.

Katynka se jette dans les bras de Mihaïl, qui, pas très à son aise, déclare pauvrement :

— Vous faites notre bonheur, ma cousine.

— Il ne faut pas m'en vouloir, mon cousin... Et maintenant, mes enfants, allez promener vos extases un peu plus loin, et envoyez-moi le marquis Ribarère.

Demeurée seule, Maritza s'étonne de souffrir si peu; sans doute, elle a bien eu sa petite crise de fureur, mais c'était inévitable, et presque purement nerveux.

Et puis Mihaïl a été au-dessous de tout ; sa lâcheté morne a bien servi la cause d'Albéric: Maritza sent qu'elle retrouvera sans répugnance les vices aimables de son mari qui la connaît dans les coins. Et enfin, elle pense : (( Ça m'amusera tant de... de lui pardonner... de l'avoir trompé ! »

— Eh bien, Altesse } s'enquiert Ribarère qu'on est allé chercher.

— Eh bien, mon vieil ami, vous aviez raison ! Le prince Mihaïl m'a donné le même conseil que vous. Du coup, je me suis aperçue que je ne l'aimais plus !

Alors, doctoral, le vieux diplomate prononce :

— Nous ne sommes pas plus respon-

sables de la durée de nos passions que de la durée de notre vie.

— De qui, cette maxime consolante ?

De vous, Ribarère 7

— Non, Altesse, elle est de La Rochefoucauld.

— Tiens, je l'aurais crue, plutôt, de La Palisse !

Conversation dans un parc

Le lendemain soir.

La même terrasse au crépuscule. Bruit frais de la mer.

La princesse Maritza, en robe de foulard bleu à petites raies blanches, coiffée

:p)R'T«EJt«

Ah! si je m'attendais.

d'un adorable chapeau en paille de manille (ça passerait dans une bague, ma chère !) oii tremblent deux grosses roses, appuyée sur son ombrelle, regarde disparaître à l'horizon le paquebot qui em-

porte Katynka et Mihaïl: elle les a expédiés tous deux, vite, vite, pour aller chercher le consentement de son vieil oncle de Warlasch, qui, d'ailleurs, ne sera pas fâché de voir son grand dadais de Mihaïl faire une fin.

Et, maintenant, elle attend son mari" qui ne se doute pas qu'il sera le père d'un héritier né avant terme, mais parfaitement constitué. C'est la vie ! comme disait le pauvre bougre qu'on menait pendre...

Maritza a donné des ordres pour que 1 on conduise Albéric sur la terrasse dès qu'il arrivera, et elle a envoyé sa mère faire un tour en ville: il ne lui reste plus qu'à attendre son seigneur et maître...

Précisément, le voilà ! une victoria légère l'amène de la gare au trot de deux jolis alezans. Il n'a pas perdu son temps ! Le train entre en gare à six heures quatorze... Pauvre Albéric ! il est impatient de connaître son sort.

Quelques minutes s'écoulent; un laquais, tout effaré et presque tremblant dans sa livrée neuve, annonce, comme à la porte d'un salon :

— Son Altesse Royale le prince régnant de Morénie !

Albéric se précipite sur la main de la princesse comme un affamé sur du pain:

— Oui, c'est bien moi !

Et Maritza, feignant la plus vive surprise, déclare, avec beaucoup de naturel :

— Vous ici, Albéric ? Ah ! si je m'attendais...

— Et vous devinez ce qui m'amène ?

— Votre goiit pour les beautés de la nature, je pense.

— Et pour une autre qui les vaut toutes.

— Vous avez une maîtresse à Grodnolensk ?

— Mieux que cela.

— Vous m 'effrayez !

— Comment, je vous effraye !

— Dame, avec vous... on ne sait jamais !...

— Oh! des méchancetés, déjà... moi qui viens vers vous, les mains pleines de rameaux d'olivier.

— Posez-les là, je vous en prie, et dites-moi ce qui me vaut l'honneur de votre visite.

— Mon Dieu ! que vous êtes jolie !

— Voilà une découverte qui me donne

la plus haute idée de votre perspicacité.

— Vous me trouvez très ridicule ?

— Non... un peu maigri seulement.

Cette redingote vous va bien et vous avez fort bonne mine, l'œil vif et clair, la moustache triomphante... Le veuvage vous réussit.

— Ne sois pas méchante ! Je suis venu vers toi, de tout mon cœur et de tout mon désir.

— Voyez- vous ça ! Asseyez- vous donc .

Albéric s'assoit près d'elle et lui prend la main:

— Maritza, je viens te demander solennellement...

— Ma main, peut-être ?

— Tout justement... et ton pardon. Je ne puis vivre sans toi, Maritza. J'espérais que Valri saurait te faire comprendre combien je regrette de t'avoir soupçonnés injustement et cruellement.

— Valri m'a appris, en effet, que vous renonciez à l'étrange dessein de me pardonner les fautes que je n'ai pas commises.

— Je t'aurais tout pardonné, Maritza, sttu avais été coupable. Je sais trop qiie je n'ai pas le droit d'être sévère; mais, aujourd'hui, c'est moi qui viens te demander pardon. Et, cette démarche, je la fais avec d'autant plus de spontanéité que... que... vois-tu, ma chérie, je me

suis repris à t'aimer, à t'adorer comme aux premiers jours.

— Les comparaisons ne me sont donc point désavantageuses ?

— Et qui m'a forcé à les faire, méchante ?

— Votre amour du changement, sans doute, car vous vous êtes vite fatigué de moi.

— Parce que je croyais que tu ne m'aimais plus.

Maritza secoue sa jolie tête, et, d'une voix posée, nette, musicale, elle déclare:

— Vous vous trompiez, monsieur mon mari. Je vous ai bien aimé, de tout mon cœur et de tous mes sens de gamine que vous aviez su intéresser... Mais vous n'avez pas voulu comprendre; alors, je n'ai pas insisté... je me suis tue, j'ai vécu entre mes bibelots et mes boîtes, et c'est là que la calomnieestvenuemechercher.

— Oh ! ne reviens plus sur ces heures affreuses que je regretterai toute ma vie. Quand je pense que j'ai pu croire un instant que tu me trompais avec Mihaïl, ce Mihaïl dont tu as, la semaine dernière, sauvé la maîtresse !

— Tiens, vous savez cela ?

— Mais toute la Morénie ne parle que de ce sauvetage, où je verrais la plus noble preuve de ton innocence, si je n'en étais pas convaincu depuis... depuis ton départ ! Ton peuple t'attend, ma chérie: tu sais comme nos paysans t ont toujours aimée ? tu es plus que la souveraine aujourd'hui, tu es l'héroïne de la Morénie !

— Voilà un plongeon qui a réussi !

— Et qui m'a démontré toute ma stupidité; car, enfin, tu ne te serais pas amusée à sauver la vie d'une rivale... ou alors tu serais sublime !

— Et vous seriez cocu.

— Et comme ça me serait égal, pourvu que tu consentes à revenir près de moi,

que tu me rendes la douceur de tes lèvres, la caresse de tes yeux clairs, et la fraîcheur de tes bras nus autour de mon cou !

— Mais vous devenez lyrique !

— Ne te moque pas... Si tu pouvais savoir comme je suis profondément ému de t'avoir revue ce soir, après ce passé idiot... Si tu savais com.me ta beauté souple et jeune me refait un cœur d'amant...

Il enlace la taille de Maritza; la jeune femme se cambre et ferme les yeux dans l'attente d'un baiser; et le baiser, justement, arrive et se pose sur le cou nu avec tant d'opportunité que Maritza offre ses lèvres.

— Ah ! comme je t'aime, ma chérie, et comme je vais t'aimer ! C'est donc vrai que tu m'es rendue, que nous allons recommencer la vie ?

— Je n'ai pas encore dit oui.

— Comment !

— Faut pas m'en vouloir, ma bouche était prise !

— Je t'adore.

— Et tu le dis bien... Oui, je crois que, maintenant, tu vas me rendre heureuse. J'ai besoin de tendresse...

— J'en ai sur moi.

— Jeune imprudent ! Maman va rentrer d'un moment à l'autre, et nous voistu pinces en flagrant délit ? Alons, reste tranquille sur ton fauteuil et écoute mes conditions.

— Tes conditions ?

— Bien sûr ! tu ne penses pas que je vais te pardonner comme ça, tout de suite, pour m'avoir mis un baiser où j'en avais envie ! Je consens à reprendre la vie commune...

— Oh ! chérie...

■ — Vous chiffonnez ma robe ! Ecoutez sagement.

— Voyons les conditions.

— D'abord, vous cesserez toutes relations avec l'amirale duchesse Marnahisse, dont je suis bêtement jalouse.

— Mais c'est fini depuis longtemps ! Tu sais bien que tu es la seule femme que j'aie pu aimer après l'avoir... connue.

— Ainsi, vous avouez avoir «connu»

la petite duchesse ?

— Je l'ai même violée, madame.

— Ça m'ennuie, parce que vous violez très bien : je me rappelle, une fois, aux bains de mer, à Abbazia... mais passons ! Ainsi, plus rien de commun avec la Marnahisse ?

— Accordé des deux mains.

— Laissez-les donc sur les bras de votre fauteuil ! En second lieu, vous licencierez le corps des pages: ces jeunes gens se suffisent à eux-mêmes et n'ont aucun besoin de vos conseils éclairés.

— Cette mesure accroîtra ma popularité.'

— Et moi, je tâcherai d'accroître votre population.

— Ne fais rien sans moi !

Il rit, en lâchant cette gaudriole qui, chose singulière, n'arrache à Maritza qu'un sourire un peu contraint. Bien vite, elle continue.

— Troisièmement, vous ferez acheter da côté de Constantinople, ou ailleurs le plus loin possible, une jolie petite villa, et vous l'offrirez de ma part à la comtesse Morotté, à la condition qu'elle l'habitera douze mois par an.

— Ce sacrifice me coûtera peu.

— Vous réintégrerez mon vieux Ribarère dans ses fonctions.

— Diable ! Et Valri ?

— Vous créerez pour lui une sinécure importante.

— Il est capable de s'y résigner... Oh ! tes jambes nues...

— Oui, vous savez bien que je porte toujours des chaussettes quand il fait

chaud... Oh! non, Albéric, je t'en prie, tu me rends folle !

L'entreprenant mari pose, alors, une question intéressante :

— Tu ne me demandes rien pour...

pour Mihaïl ?

— Tiens, c'est vrai... je l'avais oublié. Il n'a besoin de rien, Mihaïl, je lui ai fait cadeau de Katynka; Sonushka sanglote dans chambre depuis ce matin.

Je n'aurai plus qu'une fille d'honneur.

— Ah ! voilà qui est inquiétant ! remarque Albéric avec un sourire ambigu.

Mais Maritza le rappelle aux convenances en ces termes exprès :

— Voulez-vous vous taire ? ou je ne laisse pas mes jambes sur vos genoux... Eh ! bien, vous nommerez Mihaïl commandant de votre garde, à la place du commandant Boris que vous expédierez. .

— Boris ! Je l'ai déjà exilé, pour des motifs... heu... politiques...

— J'en suis ravie; mais ce n'est pas une raison pour me retrousser si haut que cela. Non, mais vous me chatouillez ! Il faut que j'aie mes idées à moi ! j'ai encore quelque chose à vous demander.

— Quoi ?

— D'envoyer mille roubles à un gardebarrière auquel je m'intéresse : je vous raconterai cela...

— Mille roubles tombent ! Et pour toi, que me demandes-tu ?

— Ta collaboration pour préparer un héritier à la couronne. En dehors du plaisir que nous y prendrons, ma bellemère en concevra une lureur dont tf>ute mon existence sera comme embaumée.

Cet appel à la repopul.=ition ne tombe pas dans l'oreille d'un eunuque; Albéric se m.et en devoir (conjugal) de commencer tout de suite, avec une décision dont semble s'effaroucher un peu sa partenaire qui proteste..., oh! sans aigreur :

— N'avons-nous pas le temp.^, toute la vie }

Albéric fait observer gravement que la vie est bien courte...

Quelques secondes après, Maritza prononce des mots sans suite:

— Albéric... méchant... chéri... ah! oui... tu l'as...

— Quoi ? demande Albéric.

— La manière.

Et puis ce sont des onomatopées...

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