SON DERNIER MAILLOT A RÉVOLUTIONNÉ TOUS LES BAIGNEURS
— Oh ! je sais bien, ma pauvre maman, que vous commencez à en avoir assez de votre grande fille...
— C'est mal, ce que tu dis là, Maritza ! Tu resteras près de moi tant que tu le voudras, tu le sais bien. Seulement, ma mignonne, il ne faut pas te faire à l'idée que, dans ce cas-là, tu pourrais continuer le même train de vie qu'à la cour
Avec une petite jui>e qai flollf a loua les vents
de Morénie. Je te le répète, je n*ai point les rentes d'Albéric : tu seras obligée de réduire tes dépenses.
— Ne vous inquiétez pas, chère maman, répond Maritza, en embrassant tendrement la princesse de AX^arlash. Je ne compte pas vous encombrer toute la vie; d'ici peu, il se présentera probablement une autre solution.
Et comme la princesse douairière s'étonne : » Une autre solution ? » Maritza ajourne toute explication sous le prétexte qu'elle vient d'entendre une voiture s'arrêter devant la grille :
— Ce doit être celle de Valri, et vous seriez bien gentille de me laisser seule avec lui.
— Enfin, puisque tu le veux... je me
sauve. Mais pourquoi ne pas entendre la voix de la raison ?
Et. reimassant tout son petit attirail de couture, la bonne douairière rentre lentement vers le château, bien loin de soupçonner les véritables motifs qui retiennent sa fillle à Grodnolensk ni à quelle "solution» Maritza faisait allusion tout à l'heure. C'est que, maintenant, la princesse aime à plein cœur Mihaïl qui n'avait d'abord intéressé que ses sens, trop longtemps insatisfaits; elle l'aime, lui semble-t-il, presque autant qu'elle aimait Albéric la première année de son mariage, et voici qu'elle a conçu le projet de demander elle-même le divorce, souhaité par sa belle-mère, pour devenir officiellement, au grand jour, la femme de Mihaïl. Pourtant elle hésite, même elle n'a pas soumis son projet au principal intéressé : à vrai dire, elle n'éprouve pas en lui une confiance absolue: un obscur instinct l'avertit de ne pas faire trop grand fonds avant de l'avoir mis à l'épreuve, sur cet amant soumis, tendre..., sincère? c'est autre chose; elle n'oserait l'affirmer: Mihaïl est Slave et la fille de la princesse de Warlasch connaît ceux de sa race...
Ainsi songe Maritza, tandis que sa mère, à pas soucieux, s'éloigne dans le parc. Quelques instants se passent; puis on introduit Valri. en redingote ajustée, correct comme un témoin de duel : il courbe protocolairement son échine demeurée souple en dépit de l'âge et — non sans ce que son fidèle intendant, le parigot Demètre, nommerait vm « rude culot » — il exprime la joie, la joie intense, qu'il éprouve à revoir la princesse.
Maritza qui se souvient d'un certain passage à niveau situé près d'un brusque tournant de route et fermé avant l'heure réglementaire, par ordre de son interlocuteur, répond, ironiquement glaciale :
ON INTRODUIT VALRl, CORRECT COMME UN TEMOIN DE DUEL
— Vous aviez, en efïet, quelque raison de craindre qu'il ne vous fût impossible de me revoir... Mais asseyez-vous, je vous prie, et excusez-moi de vous recevoir ainsi, en plein air.
Valri est résolu à trouver tout très bien :
— On ne peut souhaiter un endroit
plus charmant et je comprends que Votre Altesse l'ait choisi.
^ • Je m'y tien^ de préférenv^e, surtout depuis
quelques jours où je ne me sens pas très bien.
— Cependant, Votre Altesse n'eut jamais meilleure mine.
Le prince n'ignore pas qii il Oh! ce
a à se faire pardonner... n'est pas bien grave : cette chaleur persistance, sans doute... J'étouffe dans les appartements Mais vous-même, duc, vous avez fait un bon voyage ?
— Excellent, je remercie Votre Altesse...
— Pas d'accident ? cet express a parfois des surprises...
Impassible, Valri ne veut comprendre aucune allusion, Valri sourit d'un air pénétré, Valri affîrm.e que la princesse ne saurait avoir de plus dévoué serviteur que lui :
— J'ai tout fait, déclare-t-il, pour amener le prince Albéric à me confier l'agréable mission que je viens accom-
plir ici et qui consiste, vous le savez déjà, à vous supplier de ne pas le priver plus longtemps de votre présence. Vous le voyez, je parle sans ambages.
— Moi aussi; et j'aime mieux vous déclarer tout de suite que vous accomplissez là une démarche inutile : rien ne me fera oublier la conduite du prince à mon égard.
— Même si je puis affirmer qu'il est convaincu de l'innocence de son Altesse ?
— Il est un peu tard ! Je n'en serais pas moins curieuse de savoir qui a pu le faire revenir d'aussi loin ?
— Moi seul ai victorieusement, et facilement démontré qu'il ne pouvait exister qu'une affection d'enfance entre Votre Altesse et... la personne à qui l'on avait pu supposer qu'elle s'intéressait.
— Et comment avez-vous démontré cela, Valri ? demande Maritza dans les yeux de qui brille une flamme amusée.
— Le plus simplement du monde, puisqu'il est avéré que le prince Mihaïl est l'amant de M"** Katynka Ohresco- Refîerentz qui va, chaque jour, passer plusieurs heures en sa compagnie.
— En... en effet, concède la princesse. Son sourire s'est éteint, et c'est d'une
voix un pci tremblante qu'elle demande si Valri est sûr, tout à fait sûr, de ces relations quotidiennes.
— Votre Altesse les connaît certainement aussi bien que moi, répond Valri.
Il ajoute, suavement :
— Sa fille d'honneur n'eut jamais de secrets pour elle.
11 paraît que si ! Non seulement Maritza ignorait ces visites journalières de sa fille d'honneur à Mihaïl, mais encore Mihaïl lui a maintes fois affirmé qu'il (( espaçait )) Katynka, ne la recevant que de loin en loin, (( par prudence », de peur que la jalouse, s'il l'abandonnait complètement, ne vînt à découvrir
quelle princière rivale il lui préférait. Ce mensonge de Mihaïl suggère à Maritza des réflexions qu'elle croit inutile de communiquer à Valri.
— Vous dites donc que le prince Albéric, grâce à vous, a fini par reconnaître son erreur ?
— Oui, Altesse, et il la regrette plus que je ne puis dire... Le prince n'ignore pas qu'il a beaucoup à se faire pardonner...
— Il est encore heureux qu'il ne m'offre plus son pardon !
- — Il vous supplie de tout oublier... il vous demande de revenir, sans conditions.
— Il ne manquerait plus que cela !
Jusqu'ici, le prince m'offrait généreusement le pardon de fautes que je n'avais pas commises; aujourd'hui, il oublie tout le mal qu'il m'a fait. Moi, je n'oublierai jamais qu'il m'a soupçonnée injustement et qu'il lui a fallu des preuves de mon innocence.
Et, se souvenant fort à propos des articles — si documentés ! — de Ribarère dans V Avenir de la Morénie, Maritza conclut avec beaucoup de sérieux et, au fond, très peu de conviction :
— La vérité est que le prince voudrait me voir revenir à la Cour, tout simplement parce que son peuple me réclame et parce que ma présence est la seule garantie de son alliance avec la Russie !
— Et surtout parce qu'il vous aime !
parce qu'il n'a jamais aimé que vous ! Toutes ses... expériences sentimentales n'ont servi qu'à l'en convaincre fortement.
— Je regrette que vous ayez fait un voyage Inutile, mais le prince Albéric poursuivra sans moi ses « expériences ren'm ental:^s », «comme vous dites si bien .
Et la princesse, se levant, signifie l'au-
dience terminée. L'envoyé tente un suprême effort :
— Faut-il donc que j'emporte le profond regret d'avoir complètement échoué dans ma mission ?
— Toute votre éloquence, mon cher Valri, n'a servi que vous dans cette circonstance ; pour la première fois, vous m'avez parlé en ami: j'oublierai tout le reste, mais pas cela.
Que votre Altesse veuille agréer l'asiiurance de tout nion dévouement!
— Je ne sais comment reconnaître la bonté de Votre Altesse...
— En transmettant fidèlement ma décision au prince Albéric.
— Je pars, désolé... Je reviendrai ce soir présenter mes hommages à la princesse douairière qui, je crois, eût été heureuse autant que moi-même d'une réconciliation... que je veux m'obstiner à espérer encore... Que Votre Altesse veuillle agréer l'assurance de tout mon dévouement !
— Il est un peu neuf... mais je ne l'en crois que plus solide.
Et, bonne princesse, Maritza, souriante, tend à \ alri sa main à baiser. Le duc se retire, moins affecté d'un échec qu'il r.e croit pas irréparable — avec le temps tout s'arrange — que satisfait
d'avoir fait sa paix avec une femme qui, si elle consent un jour à rallier la Cour de Morénie. y sera certainement toutepuissante.
Maritza, elle, médite sur la part de vérité enclose dans cet alexandrin du poète (si l'on peut s'exprimer ainsi) Luce de Lancival :
On ne se défend bien
que lorsqu'on est coupable !
De fait, il est plaisant de penser que ce pauvre Albéric, qui s'obstinait à lui offrir l'absolution pour une faute dont elle était innocente, se voit réduit à implorer le pardon de sa femme maintenant qu'elle l'a trompé... La princesse reconnaît que Valri a plaidé avec tact la cause de son souverain ; ses raisons n étaient pas si mauvaises... Elle admet, elle croit qu'Albéric ne l'a jamais tant aimée que depuis qu'il redoute de la perdre ; évidemment, elle rentrerait à la Cour, la tête haute, si elle voulait. La seule raison d'être de son refus, c'est son amour pour ce Mihaïî... Le mérite-t-il > elle n'en est plus très sûre : ce mensonge que lui a révélé Valri, ces visites secrètes de Katynka, tout cela fortifie singulièrement les doutes vagues qu'elle concevait sur la sincérité de son amant. Jusqu'ici, elle n'était point jalouse de sa fille d'honneur, mais parce qu'elle se croyait la plus aimée, la seule aimée. Il faut éclaircir cela...
Un domestique, qui passait dans le parc, accourt à l'appel de Maritza :
— Le prince Mihaïl est-il au château ?
— Le prince, qui est ici depuis une demi-heure, n'a pas voulu interrompre l'entretien de Votre Altesse avec le duc Valri, et il est resté chez madame la princesse douairière.
— Et mademoiselle Katynka ?
— Elle n'est pas encore rentrée.
— Bien. Allez avertir le prince que je désire lui parler.
Seule, de nouveau, voici que Maritza se sent prise d'un malaise subit : une sorte d'étourdissement mêlé d'angoisse., on dirait une boule qui lui tourne sur l'estomac... Ah ça, est-ce que?... Mais alors, ces troubles passagers qu'elle attribuait à la température... ce serait donc ça! Que devenir! grand Dieu?... Ah!
elle se sent mieux!... Mihaïl apparaît:
elle va lui dire... Non ! elle ne lui parlera de rien avant d'être siire... Maritza voudrait bien savoir si ce Slave inconsistant m.érite qu'on renonce, pour ses moustaches blondes, à la couronne de Morénie.
Ce Mihaïl, quels yeux tendres ! un peu insignifiants à la vérité, car ils sont tendres de naissance et caressent tout ce sur quoi il se posent, femme ou quelconque objet mobilier... Prudent, dems la prévision d'une surprise possible, il salue très respectueusement :
— Altesse!
— Mais embrasse-moi donc, chéri :
s'écrie Maritza; tu sais qu'on ne peut pas nous voir : il est presque nuit maintenant et les arbres nous cachent.
Mihaïl se penche sur le fauteuil et effleure des lèvres la mousse des cheveux blonds.
— Non,pcis là, Mihaïl... là, tu sais bien ! Elle tend sa nuque et ferme les yeux
sous le baiser :
— Encore, assez... tu me rends folle!
Pourquoi viens-tu si tard ?
— J'étais au château, mais je croyais Valri encore avec toi.
— Oh Ije ne l'ai pas retenu, tu penses ! Le temps de l'inviter à reverser mon sceptre et ma couronne au magasin des accessoires...
— Chère folle, puisses-tu ne pas regretter un jour !...
— Regretter ! c'est toi qui me dis cela ! Toi pour qui je sacrifie tout !
— Justement, ma chérie, je souffre de penser que, pour moi, tu renonces à tout ce que tu as aimé.
— Je n'aime plus que toi, zut pour le reste !
— Le reste, pourtant... quand cela représente un trône, une Cour, l'énorme richesse, le pouvoir ! . . .
— Non ! mais tu ne vas pourtant pas me faire des reproches ?
— Des reproches, mon aimée, quand tu mets notre amour au-dessus de tout au monde!... Mais n'y avait-il pas moyen de tout concilier ?
— De rester ta maîtresse en acceptant de revenir auprès de mon mari ! Comment peux-tu concevoir un compromis aussi odieux ? Je ne suis pas de celles qu'on partage, moi... Tandis que toi...
' — Maritza, mon aimée, tu ne vas pas me reprocher Katynka ? Rappelle-toi que tu l'as jetée dans mes bras. Tu ne peux exiger que j'abandonne cette enfant qui s'est donnée à moi pure...
— Oh ! pure ?
— En tout cas, vierge.
— Tu l'aimes, dis ?
— C'est toi que j'aime, tu le sais bien, depuis toujours.
— Je sais que tu me préfères ; aussi ne suis- je point jalouse de Katynka.
— Mais, elle, si elle venait à apprendre !
— Oui, je crois, la pauvre petite, qu'elle en aurait un affreux chagrin. Mais elle ne peut se douter de rien.
— Je crains que si, ma chérie...
— Tu es fou ! Depuis des années, nous sommes-nous jamais cachés pour sortir, lire, causer ensemble ? Aux yeux de tous, notre intimité continue, sans plus ; et Katynka ne peut pas s'en étonner davantage ici qu'à Stasco.
— Pourtant, depuis deux jours, j ai
surpris des allusions qui m'inquiètent.
— Mihaïl, tu ne m'aimes plus !
— Toi ? mais je t'adore ! Seulement... réfléchis un peu à ma situation...
— Elle est fausse, j'en conviens; mais du moins, je ne la complique pas de mes récriminations : je ne te demande jamais où en sont tes relations avec Katynka, à laquelle je suis assez loyale (et, tu sais,
Mihaïl... pas là, hi .sa/s bien!
de la part d'une femme, ça n'est pas banal) pour reconnaîtras des droits antérieurs aux miens. Il me suffit que tu m'aimes et que je t'aime.
Mihaïl ne répond que par un sourire qui semble tout approuver amoureusement, et qui manque de franchise plus qu'on ne saurait l'imaginer. Quand elle voit que son partenaire garde le silence, Maritza reprend, coiTime pour ellemême :
— Je t'ai cédé un peu par surprise, parce que tu as su me faire la caresse dont mes sens avaient besoin, un peu aussi parce que... parce que tu avais failli attendre.
Mihaïl sourit :
— Mon amour fut une longue patience.
La voix de l'amante se fait plus grave :
— Tu m'as prise femme, c'est vraii,
mais plus intacte que cette gamine perverse ; et je me suis bien donnée ! Mais aujourd'hui, Mihaïl, il me semble que tu m'aimes moins que je ne l aime.
— Vous ne disiez pas cela hier, méchante... dans cette grotte qu'éclairait votre nudité blonde... vous ne le disiez
pas.
Tandis que leur ton s él.'ive. le soir est
On Vdiwc donc hicji ce Mihaïl?
tombé. Quelques phares sans iinportance fonctionnent au lointain, soit pour distraire la tristesse des limandes, scit, plutôt, pour évoquer le souvenir d'un livre de Jean Lorrain : Phares et Poissons. Un grand calme descend sur les toits inégaux de la petite ville. Les premières étoiles clignotent à travers le feuillage sombre des arbres, à peine remué par la brise qui chuchotte indolemment. Des chants de matelots montent du petit port, tandis que, du casino, arrivent par bouffées les accords d'une valse quelconque — comme elles sont toutes — mais langoureuse. Mihaïl, qui préfère les caresses aux explications, a rapproché son fauteuil de celui de Ma-
ritza : un bras passé sous la taille de la princesse, il lui baise doucement les paupières, cependant que les doigts effleurent la gorge libre sous la mince chemisette... Puis sa main prend un autre chemin, et déjà il goûte la surprise, toujours attendue, mais toujours délicieuse, de palper la fraîcheur des mollets nus, quand Katynka bondit d'un massif et s'élance sur les amants soudain désunis et décontenancés.
Romantiquement vêtue de rouge, Katynka apparaît dans la nuit comme une flamme ardente, prête à étreindre les coupables pour les dévorer. Mihaïl frissonne ; Maritza elle-même ne peut considérer sans émoi cette forme douloureuse qui veut parler, qui tend vers eux des mains menaçantes, puis les ramène à sa gorge où les sons s'étranglent.
Katynka, qui vacille depuis un moment, finit par s'écrouler... Elle enfouit sa tête entre les genoux de Maritza, et éclate en sanglots. Rassurée de la voir en larmes, la princesse, qui retrouve toute sa présence d'esprit, fait d'abord signe à Mihaïl de s'éloigner. Lui ne se fait pas répéter l'invitation — « Ma foi, elles s'arrangeront ! » — et se retire, plutôt satisfait qu'on le laisse s'évader d'une situation qui frise le ridicule et souhaitant vivement, au surplus, n'être mis que le plus tard possible en demeure de choisir.
Quand les deux femmes sont seules, la princesse relève Katynka et, prenant (déjà) une voix maternelle :
— Voyons, voyons, petite fille, on l'aime donc bien, ce Mihaïl ?
La jolie Morénienne sanglote :
— Oh ! méchants, méchants ! que vous m'avez fait de mal, tous les deux ! C'était vrai ! c'était dune vrai ! Sonushka me l'avait bien dit : je n'avais pas voulu la croire... j'étais si sûre de Mihaïl!... Et vous, vous n'aviez pas le droit de me le
AU secours! mais je ne veux pas qu'elle meure, cette gamine.
reprendre après l'avoir jeté dans nies bras... Vous ne l'aimez pas, vous!
— Ah! si c'était vrai... soupire Maritza avec une intonation singulière.
Déjà sa pensée s'envole. C'est à peine si elle entend, sans l'écouter, Katynka crier son désespoir :
— Faut-il que ce soit vous ! N'importe quelle autre, je l'aurais tuée ! oui, poignardée, là, entendez-vous? et j'aurais emporté mon amant. Mais vous, je vous aime trop, malheureusement.
— Calme- toi, mon enfant ! conseille Maritza d'un air à présent tout à fait tranquille.
— Quand je vous ai vus là, tous les deux, enlacés, ah ! j'ai cru que j'allais mourir... et j'ai été lâche, oui, lâche! Que je souffre, mon Dieu !
— Et moi, Katynka, crois-tu donc que je ne souffre pas ?
Plus clairvoyante que de coutume, la pauvrette répond, avec désolation.
— Oh ! vous n'êtes pas une passionnée, vous... Vous n'êtes qu'unesensuelle !
— On fait ce qu'on peut, murmure gouailleusement Maritza, qui n'a pas le sens du drame.
Katynka ne l'a pas entendue. Elle n'entend rien. Elle continue, affolée, à se répandre en tirades frémissantes :
— Je ne peux plus... je ne peux plus... Et puisque toute ma vie ne serait plus qu'une souffrance maintenant, il vaut mieux que je disparaisse... le plus tôt
sera
le
— Katynka, pas de bêtises...
— Non, je veux mourir. Je veux mourir... ne pas le revoir, lui, surtout, ne pas le revoir!... Adieu, Maritza, adieu, je vous aimais bien !
Comme une folle, Katynka traverse la terrasse d'un bond, enjambe la balustrade de pierre et se lance dans le vide.
Plutôt interloquée, malgré son sang-
froid, la princesse court à la balustrade, appelle :
— Katynka ! . . Ah ! mon Dieu ! au secours ! au secours ! Mais je ne veux pas qu'elle meure, cette gamine... en voilà un mélo !
Résolument, en un tour de main, elle dégrafe robe, jupon de dessous, apparaît une seconde en pantalon de linon très court et en chemisette, jambes et bras nus, et plonge correctement au milieu du remous creusé par la chute de Katynka.
Première sensation de fraîcheur assez agréable : la princesse se trouve dans l'eau comme chez elle... Pourtant, les bottines jaunes deviennent terriblement lourdes. Maritza n'en monologue pas moins avec aisance :
— Pouf ! ce qu'il fait noir là-dedans ! Cette jeune exaltée aurait bien pu choisir une autre heure pour ses expériences de natation... Mais où diable est-elle ? C'est qu'il n'y a pas de temps à perdre ! J'ai pourtant bien plongé au même endroit...
11 n'y a qu'à me laisser couler à fond... Ah ! la voilà ! mais par où la prendre ? Pourvu qu'elle ait perdu connaissance !
un noyé qui se raccroche et un sauveteur. . . ça fait deux noyés !
La princesse saisit le paquet inerte et d'un vigoureux coup de talon remonte à la surface; mais, au contact de l'air, Katynka, qui n'a que fort peu séjourné sous l'eau, se crispe, se débat, enlace le bras de Maritza.
— Coulons! puisqu'elle y tient... Elle s'en fatiguera avant moi, et quand elle aura bu un bon coup, j'en ferai tout ce que je voudrai. Le chiendent, par exemple, ce sera de remonter ! Le mur est à pic et il faudra nager jusqu'à la plage... M'a-t-on entendu crier, au moins ? Mihaïl n'a peut-être pas quitté le château. . . Ah ! ça, voilà que j'étouffe, moi maintenant !... Houp, il ne s'agit pas de lâcher Katynka,
elle doit avoir bii son compte, àprésent...
Un nouveau coup de talon ramène les
deux femmes au-dessus de l'onde amère :
— Ah ! ça fait du bien ! et ma Katynka ne bouge plus; elle a son compte. Il ne s'agit plus que de la soutenir et de nager en attendant un bateau... Ces bottines jaunes ont des semelles de plomb...
Enfin, des voix angoissées qui partent de la terrasse, parviennent à Maritza :
— Maritza ! Katynka !. . . Où êtes- vous .- Ah ! mon Dieu ! elles sont tombées 1^ Je l'avais bien prédit, cela devait arriver... — Le canot ! le canot !... — Je les vois...
Et Maritza crie :
— Le canot ! vite, le canot ! Je me fatigue horriblement ! venez !
Enfin une em-barcation s'approche d'elle :
— Ohé! du canot, par ici... C'est vous, Mihaïl ?
— Oui, c'est moi; que s'est-il passé ?...
— Non, mon am.i : la narration-, ça sera pour tout à l'heure. J'ai sur les bras un poids qui m'enlève tous înes moyens.
Elle s'appuie du bras droit au canot et de l'autre attire le paquet Katynka :
— Là, empoignez-moi l'enfant !
— Ah ! mon Dieu ! s'écrie Mihaïl en saisissant le corps inerte, elle n'est pas morte ?
— Ce n'est pas l'envie qui lui en a manqué... Accostez bien vite et qu'on la ranime, cette petite !
Mihaïl étreint Katynka bouleversé, quand, brusquement, il se souvient d'avoir oublié quelque chose. Penaud, il se penche vers Maritza et lui demande :
— Et vous ?
— Moi, je suis très bien dans l'eau; j'y resterai jusqu'à ce que vous reveniez me prendre avec des peignoirs ; car je songe qu'il y aura du monde au débarcadère et mes chaussettes à carreaux seraient l'obiet de commentaires nombreux. Or,
j appartiens à l'Histoire, à ce qu'on m'a dit...
En quelques coups d'aviron, Mihaïl accoste au pied du petit escalier qui conduit à la terrasse et remet Katynka aux mains des domestiques empressés.
Cris, exclamations, conseils, s'entre-croisent...
— Tenez -lui la têle en haut ' — Non, en
Le cnnol ! vite, le canot!
bas! — ... tractions rythmées de la langues... Ah ! la voilà qui ouvre les yeux ! Cependant, Maritza fait la planche avec sérénité : ((Allons, songe-t-elle, mes débuts dans la carrière de terre-neuve ont été très honorables ! Il est heureux pour Katynka que j'aie cultivé le penchant naturel qui m'entraînait vers la natation: on est si bien dans l'eau...
Mais que cette petite évaporée est donc Morénienne dans l'âm.e !et quelle manie pousse ces races méridionales à prendre tout au tragique ? Comme si le temps n'arrangeait pas toutes choses!... Mais, tel Lohengrin, voici mon cousin qui s'avance sur les flots, porteur de nouvelles fraîches et de peignoirs spongieux. Cette baignade m'aura gâché un de mes plus jolis pantalons, une paire de botti-
nés, une chemisette de soie... Maman va encore me reprocKsr mes folles dépenses ! »
Sur quoi la princesse se retourne, tire sa coupe vers le canot et s'y installe d un rétablissement léger. Mihaïl lâche les avirons et enveloppe de couvertures sa cousine un peu frissonnante.
— Eh bien 7 et la petite ? questionne la princesse.
— Ne tolstoïse pas, chérie, la situation est déjà assez inextricable !
— lit ce n'est pas mon sauvetage qui va la simplifier...
Le canot accoste au bas de l'escalier.
La princesse, drapée dans ses peignoirs, et Mihaïl s'élancent vers le château, accourent dans la salle à manger où.
Katynka, sur une chaise longue, a repris ses sens, malgré les soins zélés d'une domesticité qui s'affole.
A l'entrée de la princesse, Katynka lui tend les bras, Maritza s'y jette, et les deux femmes pleurent au cou l'une de l'autre, cependant que Sonushka pique une crise de nerfs qui crée la plus heureuse diversion.
— Oh ! pardon, pardon ! murmure Katynka dans l'oreille de la princesse.
Et Maritza, l'interrompant :
— Allons, calme-toi, petite : il ne faut pas m'en vouloir de t'avoir gardée à la vie... On tâchera de te la faire aimer.
Lfi princesse drapée dans ses peignoirs...
— Sauvée, Maritza, sauvée ! Elle reprend connaissance... J'ai tout compris...
— Ce petit drame n'est pas à la portée de toutes les intelligences : j'espère que maman n'y aura vu... que de l'eau?
— Ta mère croit à un accident : elle est en train de chapitrer Katynka... Mais comment te dire, ma chérie, toute mon admiration pour ton courage ?
— Bah ! c'était facile : cette petite Katynka est légère comme un oiseau... un oiseau qui se serait tout de même un peu mouillé les ailes.
— Ce que tu as fait est sublime !
— Mais non. mais non... Cette gamme me faisait tellement pitié ! Ah ! Mihaïl, je me reproche notre légèreté : voilà que nous avons créé de la douleur.
Tout s'arrange
Huit jours après.
Sur la même terrasse au bord de la même mer Noire, la princesse Maritza, assise dans un fauteuil de paille, le menton dans sa main, écoute Ribarère, solennel et très ému, qui l'entretient à demi-voix.
— Ainsi, vous ne m'en voulez point, Altesse, d'avoir deviné que le prince Mihaïl ne vous était point indifférent ?
Cet euphémisme (serait-ce point une litote ?) fait sourire la princesse qui répond chaleureusement :
— Vous en vouloir, à vous, mon ami, dont les conseils me sont si précieux dans la crise que je traverse ! Je ne vous
l'ai pas caché: je ne raisonne plus, je me sens incapable de prendre une décision.
— Il le faut, pourtant. Le prince Albéric sera ici demain : quelle qu'ait été son injustice envers moi, je ne puis m 'empêcher de reconnaître que, de sa part, une telle démarche est la preuve certaine qu'il vous aime plus que jamais. Ce pauvre Valri a été, paraît-il, fort mal reçu à la Cour, et l'insuccès de sa mission a décidé le Prince à venir en personne... non plus offrir, mais demander le pardon. Que comptez- vous faire ?
— Le sais-je ? Je n'ose m'avouer que la conduite de Mihaïl me détache de lui chaque jour davantage : à la suite de la mélodramatique baignade où je suis intervenue fort à propos la semaine dernière, je sens bien qu'il s'est pris de passion pour Katynka.
— Peu d'hommes pourraient résister au procédé, un peu vif, mais toujours flatteur, de cette jeune exaltée. Après tout, elle a fait bon marché de son existence.
— Et moi ? n'ai-je pas un peu risqué la mienne pour lui sauver sa maîtresse, à ce Mihaïl ?...Vous me direz que je sais nager; mais enfin, peut-être y a-t-il quelque mérite à se servir de ses petits talents pour sauver une rivale !
— Vous n'avez écouté que votre cœur, et c'est encore lui qui vous conseillera le mieux dans les circonstances si délicates...
— Mais vous ne savez pas tout, mon pauvre ami !
La princesse hésite, puis, prenant son courage à deux mains (elle les a fort petites) se décide :
— S'il ne s'agissait que de renoncer à Mihaïl, peut-être en trouverais-je le courage...
— Toute votre vie doit-elle dépendre d'un moment d'oubli ?
— Et si ce (( moment d'oubli » a entraîné des conséquences... graves ?
Sans répondre, Ribarère ouvre les yeux ,1a bouche, les bras; il semble la statue de l'Incompréhension totale.
— Ah ! cela me coûte à vous avouer... Mais, puisque vous avez déjà compris bien des choses, puisque vous êtes mon seul ami, je ne puis me tenir plus longtemps de vous révéler mon secret... Je vais être mère, voilà !
— Ah ! sacrebleu ! Pardon, Altesse, je veux dire : cela complique singulièrement la situation... Mais êtes-vous certaine, au moins ?
— A n'en point douter. Mitchenko, le vieux médecin de ma mère, me l'a formellement déclaré ce matin. Le pauvre homme est persuadé que m.on mari est venu me voir en cachette et, dans sa joie, voulait apprendre à maman la grande nouvelle.
— Je pense que vous l'en avez dissuadé ? demande Ribarère avec tant de sérieux qu'un sourire éclot sur les lèvres de Maritza.
— Oui, je lui ai raconté que des conplications diplomatiques s'opposaient à ce que je pusse proclamer dès à présent mon... mon bonheur.
-Un petit silence. Puis, la voix du vieux conseiller se fait insinuante:
— A la réflexion, je ne vois pas du tout en quoi cet... incident pourrait empêcher Votre Altesse de se réconcilier avec le prince Albéric...
— Au contraire, n'est-ce pas ? Ah !
diplomate que vous êtes, je vous reconnais bien là...
11 veut répondre, invoquer la raison d'Etat; elle ne lui en laisse pas le loisir et fermement déclare :
— Ma destinée ne m'appartient plus; je ne puis enlever à Mihaïl la joie d'être père.
A l'évocation de l'hypothétique allégresse, dont la maternité ds Maritza doit transporter le prince aimé, Ribarère hoche une tête où, manifestement, la conviction n'est point entrée. Ce que voyant, la princesse lui demande, gentille et insistante :
— Voyons ! Mettez-vous à iïia place... Mais Ribarère se récuse : il ne s'est
jamais trouvé dans la même situation que la princesse: il croit même peu probable que jamais. . .
— Je n'en doute pas, reconnaît Maritza, en riant de tout son cœur. Ce que je voulais dire, c'est que toute âme loyale me donnerait sûrement raison.
— Effectivement, acquiesce-t-il d'un air pensif, ef-fec-ti-v... Et comment Votre Altesse suppose-t-elle que le prince Mihaïl accueillera cette confi dence inattendue 7
— Il en acceptera, certes, toutes les conséquences ! Sinon...
— Sinon ?
— Sinon, je me détacherais de lui sans regrets ; mais je veux le croire au-dessus d'un pareil soupçon. Du reste, je vais être renseignée tout à l'heure : voilà son auto qui vient de stopper devant la grille... Allez tenir compagnie à ma mère. Je vous rappellerai dès que Mihaïl sera parti.
— Je souhaite que cet entretien n'engage pas toute la vie de Votre Altesse... et j'espère encore que son cousin envisagera la question, comme je fais, d'une manière plus pratique...
— Allez-vous-en affreux sceptique !
Pourtant, tout au fond de soi-même,
Maritza s'étonne que le soupçon de Ribarère ne la révolte pas davantage; c'est tout juste si elle ne souhaite pas que l'événement donne raison au marquis...
— Bonjour, toi, dit-elle à Mihaïl qui
vient d'arriver sur la terrasse; ne m'embrasse pas, les fenêties du salon sont grandes ouvertes.
— Bonjour, liens, je mets Ribarère en fuite ?
— Non, c'est moi qui l'ai renvoyé.
Assieds-toi; j'ai quelque chose de très grave à t'apprendre.
— Katynka est plus mal ?
— Non, du tout; au contraire, Ka'c;/nka est tout à fait bien : elle a déjeuné avec nous et je l'ai envoyée se reposer dans sa chambre, d'autant plus que sa présence n'est pas indispensable à notre entretien.
— Tu as des nouvelles de la Cour ?
■ — Oui, Albéric arrive demain.
— Ton mari ?
— Evidemment, mon mari. Je ne connais pas trente-six Albéric ! Mais ce n'est pas encore de cela qu'il s'agit.
Ecoute-moi bien... Tu m'aimes, dis?
— De toutes mes forces.
— Tu n'as jamais aimé personne autant que moi ?
— Quelle question ! fait Mihaïl, évasif , et qui donnerait gros pour être auprès de sa chère Katynka.
— Il me semblait que depuis quelques jours tu me négligeais, Mihaïl... Sois franc : tu ne me préfères pas Katynka ?
— Je ne peux pas t'aiiTier davantage... Maritza n'a pas compris l'ambiguïté
de cette réponse. Elle se sent inondée d'une joie dont elle veut généreusement, à Mihaïl, donner sa part:
— Alors, prépare-toi a un grand bonheur. Approche-toi davantage, que je sente ton cœur battre contre le mien ! Tu ne devines pas ?
— Ma foi, non !
— Cherche un peu, chéri, je voudrais tant que tu devines \
— Je ne sais pas, moi ! comment veuxtu?...
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