‹ Jeux des adolescentsChapitre 5 sur 48 · LE COLIN-MAILLARD · texte numérisé non relu

LE COLIN-MAILLARD

Il y avait autrefois (nous vous parlons d'un temps bien éloigné, c'était en l'an de grâce 999 , triste et douloureuse époque où les peuples, accablés de toutes sortes de maux, croyaient à la fin prochaine de toutes choses), il y avait donc autrefois un roi de France nommé Robert, prince pieux, bon, charitable, qui aurait bien voulu vivre en paix avec tout le monde ; mais dans sa famille il ne trouvait que trouble et confusion , grâce à la reine Constance, une des plus méchantes femmes

qu'on ait jamais vues. Au dehors, des seigneurs turbulents étaient toujours disposés à se faire la guerre entre eux, et plus disposés encore à la faire au roi, quand ils en trouvaient l'occasion.

Il y avait aussi à la même époque au pays de Liège, en Belgique , un brave capitaine qui s'appelait Colin de son nom , et Maillard de son âurnom. On ne connaissait alors ni la poudre ni les fusils ; dans les combats on se servait de lances, d'épées , de flèches, etc. ; mais l'arme favorite de Colin était le maillet, espèce de massue qu'il savait manier avec autant d'adresse que de vigueur, et c'est de là que lui était venu le surnom de Maillard. Déjà ce brave capitaine avait eu plus d'une fois l'occasion de rendre d*importants services au roi Robert, et ses exploits lui avaient mérité l'honneur d'être fait chevalier.

Or, il arriva que vers ce lemps-là le roi Robert, ayant eu à se plaindre d'un certain comte de Louvain, se vit dans la nécessité d'envoyer des troupes contre lui, et il en confia le commandement à Colin Maillard. Cette fois encore Maillard combattit si vaillamment qu'il mit en déroute les soldats du comte de Louvain ; mais, au milieu de l'action, une flèche lancée au hasard vint le frapper si malheureusement à la figure qu'il eut les deux yeux crevés. Malgré la douleur, l'intrépide chevalier se fit guider par ses écuyers et ne cessa de combattre que lorsqu'il tomba jnort sur le champ de bataille. Le roi Robert , pour honorer la mémoire d'un si vaillant homme, lui fit rendre les derniers devoirs avec une grande pompe, et voulut qu'il fût institué une sorte de jeu militaire, de tournoi, dans lequel un chevalier, les yeux bandés et représentant Colin Maillard, se battrait avec des armes émoussées contre tous ceux qui voudraient entrer dans la lice. Les plus nobles chevaliers, les guerriers les plus fameux, tenaient à honneur de remplir le rôle de Colin Maillard , et les vieilles chroniques

rapportent que l'illustre Godefroy de Bouillon, le chef de la première croisade , avait été cinq fois Colin Maillard.

Mais tout change avec le temps. Aujourd'hui , il n'y a plus de chevaliers, iln'y a plus de tournois, et ces rudes combats en champ clos, où le Colin Maillard et les tenants se battaient pour le plaisir de donner et de recevoir des coups, se sont transformés en simples jeux d'écoliers dans lesquels, comme nous allons le voir, on n'a plus i lutter que d'adresse et d'agilité.

Le jeu du Colia-Haillard est aussi simple que celui des Quatre coins : seulement les joueurs y sont plus

nombreux et le nombre n'en est pas déterminé. L'un des joueurs, désigné par le sort, a les yeux bandés au moyen d'un mouchoir ou d'une cravate, et doit, ainsi rendu aveugle , poursuivre les autres joueurs qui courent çà et là autour de lui el viennent l'agacer, l'un lui serrant un peu le bout du doigt, l'autre te tirant par l'habit, celuici lui donnant une tape amicale sur l'ëpaule , celui-là

venant lui souffler dans l'oreille quelques mots plaisants. Que fait le patient au milieu de toutes ces agaceries? n étend les bras à droile et à gauche pour tâcher de saisir par les ailes quelqu'un de ces imprudents papillons qui voltigent autour de lui. S'il y réussit, il est délivré de ses peines et remplacé par le captif, qui devient patient et aveugle k son tour. Dans le cas contraire, il continue à marcher au hasard, averti par le cri de : Casse-cou ! et détourné de sa direction lorsqu'il s'approche d'un arbre , d'une barrière , d'un banc ou de tout autre objet contre lequel il pourrait se heurter. Quelquefois on convient que le patient, pour être relevé de sa faction, devra non-seument saisir l'un des joueurs, mais encore deviner quel est ce joueur, c'est-à-dire le désigner par son nom. A cet effet il lui est permis de palper tout à son aise l'habit, les cheveux, les traits du captif, et de se donner ainsi une chance de le reconnaître sans le voir. Ceci suppose que tous les joueurs se connaissent bien les uns les autres et qu'ils ont l'habitude de jouer ensemble.

Âvez-vous lu chez un certain conteur de fables que les lapins eux-mêmes s'amusent quelquefois au jeu de Colin- Maillard? «Des lapins! allez-vous dire; mais cela est incroyable. » La chose est peu croyable, en effet, quoique notre conteur affirme l'avoir vue; croyable ou non, voici l'histoire (elfe qu'il nous la donne : Un jour (c'était le soir, par le plus beau clair de lune du monde) , des lapins, après avoir brouté k loisir l'herbe fleurie, s'avisèrent de jouer au Colin-Maillard. Mais comment faire? pas le plus petit mouchoir, pas le moindre bout de cravate. Des lapins ne sont pas embarrassés pour si peu de chose. Une feuille flexible, appliquée sur les yeux du patient et retenue par un brin de jonc adroitement noué, remplace merveilleusement et cravate et mouchoir. Voilk donc notre aveugle, au milieu de la troupe joyeuse et sautillante,

exposé à toules sortes de malices; on lui tire la queue , on lui tire les oreilles, et le pauvre aveugle, se retournant brusquement, jette sa patte à droite , à gauche , pour attraper quelqu'un de ces malins compères; mais ils sont si agiles qu'il n'y a pas moyen de les saisir. Non loin de là une taupe avait établi sa demeure souterraine : ne sachant d'où vient tout ce bruit qui se fait au-dessus de sa tête et curieuse d'en connaître la cause , elle sort de sa retraite et, guidée plutôt par les cris des joueurs que par ses faibles yeux (elle ne voit pas plus loin que le bout de son nez) , elle arrive au milieu des lapins , et la voilà qui se mêle à la partie. Vous pensez bien qu'elle fut prise au premier pas. «Camarades, dit un lapin consciencieux, il faut accorder un peu de faveur à notre voisine, et nous pourrions nous dispenser de lui bander les ^eux. — Non pas , s'il vous plaît, répliqua la taupe ; je suis prise, prise de bon jeu ; point de grâce , je veux qu'on me mette le bandeau. — Très-volontiers, voisine; mais alors il ne sera pas nécessaire de serrer le nœud bien fort. — Vous plaisantez , dit la taupe presque rouge de colère ; serrez bien le nœud, j'y vois; serrez donc; encore plus , car j'y vois, vousdis-je. »

Ceci n'est qu'une fable; mais n'y a-t-il pas au bout une petite leçon que nous pourrions tous nous appliquer, et n'est-il pas permis de dire avec le fabuliste :

^Chacun de nous souvent connatt bien ses défauts; En convenir , c'est autre chose.

Laissons la fable et la morale , et revenons à noire jeu. Le Colin-Maillard, tel qu'il a été décrit ci-dessus, non pas chez les lapins, mais chez les écoliers, est le Colin-Maillard antique, primitif, le genre par excellence, qui a donné naissance à plusieurs espèces ou variétés parmi lesquelles nous distinguerons la Baguette et V Hirondelle.

-r-tssS) 38 Oee»^ Le CalllB-H*lll*rd & la k«caette. Ici les joueurs ne sont plus disséirynés çtt et là sur le terrain qui a été choisi pour être le théâtre du jeu. Ils se tiennent tous par la main, et forment un cercle plus ou moins considérable suivant leur nombre , qui est indéterminé. Au milieu du cercle est le patient , les yeui bandés , une baguette légère k la main. Les joueurs courent en rond sans se désuDir, en chantant, si cela leur convient; le patient, marchant pas à pas, se rapproche insensiblement des joueurs, et

finit par toucher l'un d'eux avec sa baguette. Aussiifii la course doit s'arrêter; les joueurs restent immobiles. Celui qui a été touché de la baguette doit en aaisir le bout, et dans celte position répéter trois fois distinctement et assez haut un mot prononcé par le patient , par exemple, le mol bonjour ou tout autre. Si l'aveugle reconnaît et nomme le joueur, que le son bien connu de sa voix trahit assez Souvent malgré ses efforts pour Iel déguiser, il cède le rôle de patient au joueur ainsi reconnu. S'il se

trompe, s'il n'a pas réussi k désigner, fa nommer le joueur, celui-lfa l&che la baguette , la course en rond reprend son train , et Colin-Maillard va recommencer une seconde, une troisième fois les mêmes épreuves, jusqult ce qu'enfin sa palienee soit récompensée selon ses mérites.

L'Hlromlelle. Parmi les jeux désignés collectivement sous le nom de Golin-Maillard, l'Hirondelle est un de ceux qui plaisent le plus aux jeunes gens ; c'est du moins un de ceux qu'ils pratiquent le plus souvent. On trace

sur la terre une raie dans le sens de la largeur du terrain affecté au jeu. Le Colin-Maillard ou l'aveugle se place debout au milieu de celte raie , les jambes écarlées, et chacun des deux pieds appuyé sur la raie. Nous avons dit qu'il a un bandeau sur les yeux. Les joueurs , et ils peuvent être aussi nombreux qu'il leur convient, ont tous h la main leur mouchoir roulé en anguille , en tampon , en boute , chacun suivant son idée ; ils viennent se placer k tour de rôle, et l'un après l'autre, derrière l'aveugle , et lancent leur mouchoir h travers ses jambes , celui-ci

très-loin, celui-là très-près, celui-ci à droite, celui-là à gauche, mais toujours en avant et jamais en arrière de la raie, jamais non plus hors de Femplacemenl du jeu. Voilà donc d'une part tous les mouchoirs disséminés çà et là; de l'autre, tous les joueurs attentifs à ce qui va se passer. Colin-Maillard s'accroupit alors, et marche, ou plutôt se traîne droit devant lui, déviant un peu, tantôt à droite, tantôt à gauche, explorant la terre avec ses mains pour trouver et saisir l'un des mouchoirs. A mesure qu'il s^avance et qu'il laisse derrière lui un , deux , trois mouchoirs, les possesseurs de ces mouchoirs ont le droit de les ramasser, et ceux-là sont hors de toute inquiétude ; ils s'apprêtent à jouer un autre rôle, comme nous le verrons tout à l'heure. Enfin notre aveugle , à force de tâtonner, a mis la main sur un mouchoir; le joueur a qui ce mouchoir appartient connaît le sort qui l'attend ; aussi voyez-le courir à toutes jambes : il faut qu'il fasse le tour entier de la cour, et on ne le laisse pas seul accomplir ce voyage. Parmi les joueurs, alors tous armés de leurs mouchoirs , les uns le poursuivent de près , les autres l'attendent au passage, et les coups lui pleuvent sur le dos , coups donnés sans colère et reçus de bonne humeur. Arrivé au but , le coureur est hors de toute atteinte, il est inviolable ; et si quelque joueur imprudent, emporté par son ardeur, frappe encore quand il n'en a plus le droit, il est aussitôt puni de cet excès de zèle , et condamné à faire un tour entier, accompagné comme rélait tout à l'heure le premier coureur. Nous avons laissé celui-ci arrivé au but; c'est lui qui devient le Colin- Maillard ou l'aveugle, et le jeu se continue avec le même entrain et les mêmes péripéties.

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Le jeu de l'Ours exige une réunion de dix k douze joueurs pour le moins. Ces joueurs formeront deux sociétés distinctes , dont chaque membre sera successivement choisi par uii camarade reconnu pour chef. Voici comment on procède ii ce choix. Les deux Joueurs les plus renommés tirent au sort pour savoir qui des deux aura

le droit de faire le premier choix parmi les joueurs rassemblés autour d'eux. Il y a plusieurs manières de^tirer au sort , soit la courte paille , procédé bien connu, soit un petit caillou qu'on place secrètement dans l'une des deux mains, et qu'on donne à deviner en présentant les deux mains fermées. Les écoliers emploient plus généralement un autre procédé qu'il n'est pas inutile de faire connaître. Les deux joueurs, les deux chefs dont nous avons parlé tout k l'heure , se placent à une certaine dis-

tance, et s'avancent ensuite pas à pas à la rencontre Tun de l'autre , en appuyant allernativement le talon du pied droit contre la pointe du pied gauche, et le talon du pied giauche contre la pointe du pied droit. Les deux joueurB finissent bientôt par se rencontrer face h face, et celui dont le pied au dernier pas monte sur le pied de son adversaire a le droit de faire le premier le choix qui lui convient. Il choisit donc un associé parmi tous les joueurs, son adversaire en fait autant à son tour, et ainsi de suite jusqu'à ce que le nombre des joueurs soit épuisé.

Voilà nos deux troupes formées. Maintenant il faut faire décider par le sort à laquelle les deux troupes appartiendra d'abord le rôle envié de sauteurs, et quelle est celle dont les membres seront les premiers transformés en ours. Ces préliminaires étant réglés , on trace sur la terre un grand cercle, puis un cercle plus petit dans l'intérieur du grand, en laissant entre les deux circonférences la distance d'un mètre environ. Les joueurs condamnés à être les ours se placent tous, un seul excepté, dont nous dirons tout à l'heure l'emploi, autour du petit cercle , la tête et le dos un peu courbés , formant une chaîne arrondie, chacun d'eux ayant le bras droit sur les épaules de son voisin de droite et le bras gauche 1 sur les épaules de son voisin de gauche. Le joueur que nous avons excepté, et qui est ordinairement le chef de la bande , est préposé à la garde des ours , c'està-dire que son emploi consiste à surveiller attentivement les adversaires et à prendre en faute quelqu'un d'entre eux. Les adversaires sont les sauteurs, qui s'amusent à sauter sur le dos des ours, et qui en descendent quand bon leur semble, pour sauter de nouveau et redescendre encore. Qu'ils prennent garde toutefois au surveillant qui les guette, rôdant autour d'eux comme un ours qu'il est, mais comme un ours très-vigilant, et

prêt à saisir le premier imprudent qui sera k U portée de sa patte. Ils n'ont rien k craindre tant qu'ils sont sur le dos des ours ou hors du grand cercle. Hais si l'un d'eux prend ma) ses mesures en sautant sur les ours, manque son coup et se laisse tomber, ou si, en descendaat de sa monture, il ne s'éloigne pas assez vite, enfin s'il se trouve dans l'inlërieur du cercle et que dans ces diverses circonstances il soit touché par le surveillant, aussitôt les rôles changent; les sauteurs deviennent ours et les ours deviennent sauteurs.

Ce jeu demande, comme le précédent, un asseï grand nombre de joueurs ; toutefois dix ou douze joueurs

suffisent. On commence par élire un diable et un vendeur. Tous les autres joueurs sont des animaux : le vendeur les réunit dans une enceinte dont les limites sont tracées sur la terre, et donne b chacun d'eux un

nom particulier ; il les nomme tigre , lion , chacal ^ cerf, hippopotame , etc. Le diable , qui s'est éloigné et qui n'a rien entendu, arrive bientôt, et alors s'établit entre lui et le vendeur le dialogue suivant :

Le diable : Pan, pan.

Le vendeur : Qui est-ce qui est là ?

Le diable : C'est le diable avec ses cornes , ou avec sa fourche.

Le vendeur : Que veut-il ?

Le diable : Un animal.

Le vendeur • Entrez.

Le diable entre dans l'enceinte et dit un nom quelconque d'animal ; si ce nom se trouve appartenir à \*nn des joueurs , le vendeur prononce à haute voix le mot Partez f et aussitôt l'animal désigné quitte Tenceinte et se met à courir. Pendant ce temps le vendeur se fait compter par le diable le prix de la vente, dix, quinze, vingt francs, que le diable solde en frappant dix, quinze, vingt fois dans la main du vendeur. La somme une fois payée, le diable peut courir après son animal pour s'en emparer. Celui-ci s'efforce d'échapper à sa poursuite et de rentrer dans l'enceinte; s'il y réussit, le vendeur lui donne un autre nom d'animal , et le diable recommence sur nouveaux frais. Si au contraire le diable parvient à saisir le coureur, il lui coupe la queue et les oreilles, en le frappant de trois petits coups sur les reins, de trois petits coups sur la tête, et l'animal devient le ohien du diable. Le jeu finit lorsque tous les animaux ont été pris par le diable et sont devenus ses chiens.

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