LA BALLE
Parmi tous les jeux qui se jouent avec des instruments, la Balle est sans contredit le jeu par excellence. C'est un des exercices les mieux faits pour développer les forces du corps, assouplir les membres et donner tout à la fois de Tagilité, de l'adresse et de la grâce. Aussi ce jeu a-t-il été constammment pratiqué avec succès par la jeunesse de nos écoles, et il ne se passe guère de jour, été comme hiver, qui ne soit signalé par quelque bonne partie de balle, où l'on voit les joueurs rivaliser d'habileté et de force. Vainqueurs et vaincus se retirent, sauf l'honneur, avec les mêmes avantages, c'est-à-dire avec le bénéfice d'un exercice salutaire et d'un excellent appétit.
Pour tous les jeux, autant que cela est possible, il faut avoir de bons instruments. Les balles qu'on achète toutes faites réunissent rarement les qualités qu'elles doivent avoir et que , sans être trop difficile, on aime à leur trouver. Les unes, bourrées de vieux morceaux de serge et de toile, de mauvais chiffons et même de son, n'ont pas une forme bien déterminée ; elles ne sont pas précisément carrées, mais elles sont loin d'être rondes ; molles, flasques, sans élasticité, elles sont tout au plus bonnes pour amuser un jeune chat. Les autres, composées en grande partie ou même en totalité de gomme élastique,
ont le défaut contraire ; elles sont dures, affectent désagréablement la main, surtout le bout des doigts, et, en outre, elles rebondissent tellement que souvent on ne parvient à les saisir qu* au vingtième bond. Les extrêmes en toutes choses sont également mauvais ; c'est au milieu que se trouve la vérité. Voulez-vous avoir une bonne balle, faites-la vous-même ; rien n*est plus simple, et c'est de plus un agréable passe-temps. Voici le procédé. Procurez-vous un bouchon de liège (on en trouve partout) ; taillez dans ce bouchon, avec un canif ou un couteau, une petite boule de la grosseur d'une bille à jouer, mais d'un^ bille un peu forte, d'une bille d'agate, par exemple. Ayez de la lisière de drap, que vous découperez en lanières minces, et couvrez-en la petite boule de liège de manière à former peu à peu votre balle, comme vous feriez une pelote de coton. Serrez suffisamment la lisière pour que votre ouvrage- ait de la fermeté, et appliquez-la exactement dans tous les sens, pour que la forme soit bien arrondie. Quand la balle, par l'application des couches successives de la lisière, aura acquis à peu près les trois quarts de la grosseur que vous voulez lui donner, arrêtez le dernier bout de lisière avec une épingle enfoncée dans la balle; puis ayez de la laine semblable à celle qui sert à tricoter les bas, grossière, peu importe ; blanche, grise, jaune, peu importe encore; couvrez avec ces fils de laine votre balle de lisière, comme si vous formiez une pelote parfaitement arrondie, et continuez jusqu'à ce que votre balle ait atteint une grosseur convenable. Faites en sorte d'appliquer votre laine de manière que la couche soit d'une épaisseur à peu près égale sur toutes les parties de la surface et présente partout la même fermeté. Maintenant il s'agit de couvrir la balle; la peau de gant est excellente pour cet usage. Procurez-vous donc, ce qui n'est pas bien difficile, une vieille paire de gants; taillez-y
deux pièces semblables à la figure ci-jointe, mais taillezles tout d*abord un peu plus grandes qu'il ne les faudrait pour la grosseur de la balle; vous serez toujours à temps de les rogner : trop petites, elles seraient perdues ; un peu trop justes, elles se déchireraient. Après les avoir légèrement mouillées pour rendre. la peau plus souple, appliquez-les sur la balle, en mettant extérieurement le côté qui était la partie intérieure dans le gant ; maintenez-les avec quatre épingles enfoncées jusqu'à la tête ; retranchez avec des ciseaux ce qu'il peut y avoir d'excès dans la peau ; armez-vous d'une aiguille, et, à Taide d'un
bon fil écru, réunissez les deux bords de la peau de façon que celle-ci soit toujours parfaitement tendue. Vous aurez ainsi, à peu de frais, une balle excellente, ni trop légère ni trop lourde, suffisamment élastique, qui se fera sentir à la main sans la blesser, qui fournira avec honneur une longue carrière sans se déformer, et dont vous vous servirez avec d'autant plus de plaisir qu'elle sera votre ouvrage.
Les jeux de balle sont assez nombreux. Nous décrirons successivement ceux qui sont le plus en usage, en donnant à chacun d'eux une place plus ou moins étendue, suivant son importance, importance consacrée par les
suffrages des joueurs. A tout seigneur tout honneur : parlons donc en premier lieu de la Balle au mur.
La Balle a« mor. Vous avez une bonne balle, c*est bien ; mais cela ,ne suffit pas pour jouer à la Balle au mur ; il faut aussi avoir à sa disposition un bon mur, non pas le premier venu, mais un mur assez haut et assez large, sans croisées, et parfaitement uni, si c'est possible. Cette dernière condition, ne fût-elle pas rigoureusement remplie, ne serait pas un obstacle et n'empêcherait pas les joueurs d'organiser leur partie. Seulement il est facile de comprendre que, si le mur est hérissé de nombreuses aspérités, la balle, après avoir frappé cette surface raboteuse, sera déviée de la route qu'elle aurait dû suivre à son retour, et, au lieu de revenir en face des joueurs, ira tomber assez loin d'eux, à droite ou à gauche. Tous les calculs sont ainsi déjoués. Supposons donc que nos écoliers ont à leur dispostion un mur tel qu'ils peuvent le désirer, et laissons-les faire les apprêts du jeu. Ceci ne demande ni beaucoup de temps ni de grandes combinaisons. On trace sur le mur une raie horizontale dans toute la longueur, à une hauteur d'un mètre ou d'un mètre et demi à partir du sol, et tout est dit. Remarquons toutefois que cette raie doit être bien visible : un bout de charbon servira à la tracer sur un mur éclatant de blancheur ; un morceau de craie sera préférable, si le mur est respectable par son antique noirceur. Remarquons aussi que, lorsque le mur a une étendue considérable en largeur, on trace sur la terre, à droite et à gauche, une raie qui forme une limite au delà de laquelle la balle ne doit pas tomber.
La partie la plus simple est celle où figurent seulement deux joueurs. Le sort désigne ordinairement celui qui doit servir la balle, c'est-k-dire la jeter le premier contre le mur. Désignons ce joueur par la lettre A. Il sert donc
la balle, et il doit la servir belle, c'est-b-dire de façon qu'elle revienne autant que possible en face de 8on adversaire. Celui-ci, que nous appellerons B, les yeux 6xës sur la balle, l'attend, et, quand elle est k sa portée, il la reuToie contre le mur, soit de volée avant qu'elle ait touchélesol, soit après qu'elle a fait un premier bond sur la terre. Le joueur A reçoit la balle à son tour et la renvoie de la même façon, et elle va ainsi de l'un & l'autre, obéissant, comme une esclave intelligente et soumise, il
tous les mouvements qui lui sont imprimés. Alors aussi apparaissent les ruses et les finesses du jeu. Voit-on son adversaire à une assez grande distance du mur, on ne donne à la balle qu'un léger coup, et le joueur est obligé d'accourir h toutes jambes s'il veut arriver h temps pour la reprendre au premier bond. Voyei-vous voire adversaire placé plus près du mur, vous renvoyer la balle de toute la vigueur de votre bras, et il faut qu'il recule rapidement pour ne pas lui laisser faire plus d'un bond avant son arrivée. Toute balle manquée, c'est-à-dire toute balle ^lu'un joueur ne parvient pas à renvoyer contre le mur
soit de volée, soit après le premier bond, est une faute qui est comptée pour un certain nombre de points en faveur de l'adversaire. C'est également une faute de frapper le mur au-dessous de la raie visible qui y est tracée. Enfin, il est inutile de dire qu'il n'est pas permis de reprendre la balle après le second bond, ni après le troisième: c'est toujours, et sans exception, ou de volée ou après le premier bond.
Une partie se joue ordinairement en soixante, et, pour chaque coup manqué, pour chaque faute commise par l'un des joueurs, l'adversaire compte quinze. La partie n'est gagnée qu'autant que l'un des joueurs fait les trente derniers points en deux coups. Ainsi supposons que vous, Edouard, après avoir compté quarante-cinq, vous laissiez prendre le même point à Gaston votre adversaire, il ne vous est pas permis, au coup suivant, de compter soixante ou partie; vous obtenez seulement ce qu'on appelle avantage, et, si Gaston fait également avantage, il rétablit l'égalité; il y a alors avantage à deux, et c'est le coup suivant qui décide irrévocablement à qui doit appartenir l'honneur de la victoire.
Une partie de Balle au mur ne se borne pas toujours à mettre en action deux joueurs ; elle en réunit souvent quatre, six et même huit, rarement un plus grand nombre, parce qu'au delà il y aurait peut-être confusion dans le jeu. Les joueurs, qu'ils soient quatre, six ou huit, se divisent en deux camps ou plutôt en deux partis, chacun en nombre égal et de forces égales autant que possible. Ils se placent à une certaine distance les uns des autres, de manière k occuper tout l'espace consacré au jeu, et la partie commence et se poursuit avec l'observation des règles indiquées ci-dessus. Le sort décide quel est celui des deux partis qui servira la balle : l'un des joueurs du parti désigné lance donc la balle contre le mur, soit di-
rectement, c'est-à-dire sans lui faire d'abord toucher la terre, soit en la faisant bondir préalablement sur le sol, selon les conventions. La balle, à son retour, est reçue et renvoyée par un des joueurs du parti contraire, pour être de nouveau frappée par un des joueurs du premier parti, et ainsi de suite, sans qu'il y ait un rang marqué d'avance, un numéro d'ordre pour chacun des joueurs. C'est bien chaque parti qui envoie alternativement la balle contre le mur, mais ce n'est pas plutôt Paul que Pierre ni plutôt Pierre que Paul ; c'est le joueur en face duquel la balle arrive plus directement, et qui a dès lors plus de chances que sou partenaire, même le plus voisin, pour la reprendre sûrement, soit à la volée, soit après le premier bond. Il ne s'agit pas , pour les associés d'un même parti, de jouer aussi souvent l'un que l'autre; il s'agit de gagner la partie, et peu importe quel est celui de ces associés à qui arrive plus fréquemment la chance d'avoir la balle belle, pourvu qu'il soit toujours prêt à la relancer comme il faut. On ne lui envie son heureuse chance que s'il ne sait pas en profiter, [si, par distraction ou par maladresse , il laisse passer la balle derrière lui sans la toucher, s'il a, comme on dit vulgairement, la main trouée.
Les règles du jeu autorisent souvent les joueurs à se servir non-seulement de la main, mais du pied, pour recevoir et renvoyer la balle, et il en est qui savent merveilleusement mettre à profit cette autorisation. De plus, les joueurs habiles , exercés , font agir dans l'occasion la main gauche aussi bien que la main droite; dans l'occasion aussi ils rejettent lestement le bras droit derrière le dos, reçoivent ainsi à gauche la balle dans la main droite, et la relancent avec la même vigueur et la même adresse que dans la position ordinaire. On appelle cela une Irlande^ un coup à Firlandaise. C'est vraiment un
spectacle digne d'intérêt que de voir six ou huit bons joueurs , attentifs , maîtres d'eux-mêmes parce qu'ils se sentent forts, accueillant d'une main sûre et d'un œil tranquille cette balle qui , tour à tour poussée contre le mur et bondissant sur la terre, va, vient sans cesse ni repos, tant chacun tient à honneur de ne pas prendre la première marque et de ménager à son parti les chances de la victoire ! La peur d'être vaincus, comme dit le poète, et l'amour de la gloire font battre vivement les cœurs dans ces jeunes poitrines. Ces émotions se communiquent aux spectateurs, qui prennent à ce jeu, ainsi animé, un intérêt presque aussi vif que les acteurs eux-mêmes.
Les règles que nous avons données pour le jeu k deux sont également applicables au jeu qui met en action une société de joueurs. Il est généralement convenu d'avance qu'on jouera trois parties, et l'honneur de la séance appartient de droit aux joueurs qui ont battu deux fois leurs adversaires ou gagné deux parties.
1.» Balle au camp OU Balle empoisoimée. Ce jeu ne se joue pas partout de la même manière; de plus il n'est pas désigné partout sous le même nom : ici .la Balle au camp n'est pas la Balle empoisonnée; ailleurs la Balle empoisonnée n'est pas la Balle au camp. On a dit avec vérité il y a déjà longtemps : Quot homineSy tôt sententix^; mots que nous traduisons librement par ceux-ci : « Autant de localités, autant de manières de jouer. » Mais, comme il nous serait difficile d'indiquer même sommairement, sans ennui pour nos lecteurs, ces diverses manières, difficile aussi de concilier toutes les opinions, nous prendrons le sage parti de décrire le jeu qui est habituellement mis en pratique par le plus grand nombre des écoliers; il n'est pas indigne de la préférence qu'on lui donne,