‹ Jeux et miracles pour le peuple fidèleChapitre 10 sur 38 · FEUX · texte numérisé non relu

FEUX

Qu'on ne pouvait avoir confiance en vous...

NORBERT C'est juste.

FÉLIX

Et j'ai pensé aussi que vous ne reviendriez pas de la fontaine.

NORBERT

Mais peut-être, peut-être!... j'aurais pu ne pas revenir.

FÉLIX

Et voici que je m'abandonne entre vos bras, comme si vous étiez mon frère. (// pleure.) Pardonnez-moi !.. je vous ai mal jugé.

NORBERT

Pauvre petit, je vous pardonne. Mais vous, pardonnez à nos compagnons. Ils ne connaissent pas le sens des mots : ils ont péché par ignorance.

{Un temps. Ils restent la main dans la main.)

FÉLIX, très bas

Priez tout bas, Norbert, tandis que je ferme les yeux. Je me sens très faible. Vais-je m'endormir ou mourir? je ne sais. Je sens ma bouche pleine de sang. — Un grand, un long sommeil... et le réveil dans la lumière... — Ayez pitié de l'homme au cœur fidèle, mon bon Seigneur !

NORBERT

Dors, mon enfant. (Long silence.) Oh ! oh !.. sa main est froide... Je n'entends plus son souffle... (5e penchant.) Félix ?.. Félix ?... Il s'est éteint ! (// s'agenouille, prie, puis dispose le corps de Félix comme celuici Va demandé.) Surpris dans son sommeil... je n'ai pas même à lui fermer les yeux... — Au revoir donc. {S' agenouillant de nouveau.) Recevez-le, mon Dieu, des mains de notre grand saint Jacques qu'il se réjouissait tant de visiter et qui ne l'abandonne point !.. Priez aussi pour moi, saint Jacques ! car j'ai perdu mon compagnon... et je suis seul.

{Long silence. Norbert se relève, va et vient, d^un pas lent et un peu inquiet; la nuit est tombée. Une discrète sXjmphonie pourrait servir ici à évoquer le bruissement de la forêt.) Hem ! Tu as peur, Norbert. — Non pas. Plus exactement, j'ai peur d'avoir peur. Mais je n'ai pas peur, non! Hem! hem! {Un temps.) De quoi aurais-tu peur, Norbert? De ce corps vide? vide de malice, s'il en eut aucune, comme de bonté.. ? C'est justement ce vide qui m'effraie.. Et s'il se mettait à bouger, ce serait bien pire ! {Sautant.) Holà ! — Non... c'est le

vent... la dormante forêt avec ses bêtes innocentes, ses faisans, ses biches, ses écureuils... ses sangliers... ses loups... (Se jetant à genoux.) Monsieur le loup, je ne suis pas chasseur... Je n'ai jamais fait de mal à une bête... Je suis Norbert, jardinier de son métier... Et que craindrais-je donc ? (// ^e relève.) Hem ! hem ! Je crains plutôt ce que je ne puis voir, l'armée innombrable des âmes, des Anges, des démons, tout ce qui monte et descend à la nuit et circule entre ciel et terre... Et mes péchés qui me reviennent... N'ai-je point |>éché aujourd'hui ?... Je n'en suis pas sûr... — Mais j'ai bien fait de demeurer ici... J'ai peur... mais j'ai bien fait... et ne voudrais pas être ailleurs... (// s'assied et se tait.) Mais l'homme solitaire est triste. Que ne puis-je aussi, bon Seigneur, partir pour une grande traversée... ? (A ce moment un bruit inexplicable se produit qui enveloppe la cabane, une rumeur croissante et merveilleuse, comme un grand vent soudain qui ferait chanter tous les arbres et aussi les oiseaux. Norbert se dresse.) Holà! holà! qu'arrive-t-il } On dirait le souffle de Dieu... La forêt se courbe... elle chante... J'entends un galop à sa cime... et l'immense gémissement des feuillages courbés qui se redressent derrière le cheval de feu. Holà ! {Silence. Puis on frappe à la porte.) Quelqu'un a frappé à la porte. {Un temps.) Qui que vous soyez, entrez donc. Mais il est trop tard pour guérir Félix. {Alors la porte s'ouvre et dans la clairière illuminée, un chevalier armé d'or et ra\wnnant d'une lumière intérieure, la lance au poing, paraît.) Par saint Jacques ! {Norbert se prosterne, ébloui.)

SAINT JACQUES, en chevalier

Je suis celui que tu as nommé, bon Norbert. Tel je chargeai les Sarrazins à la tête cle mes Ibères fidèles. Tel la lance au poing, sans écu, forçant la victoire au nom du vrai Dieu. Et tel je recueille les morts sur tous les champs de bataille du monde, sur tous les champs de détresse et de deuil où le nom de saint Jacques, fils du tonnerre, est invoqué. (// s'avance dans la cabane.) Obéis-moi.

Grand saint, c'est une joie de vous avoir pour capitaine... Mais je ne suis pas un guerrier...

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