‹ Jeux et miracles pour le peuple fidèleChapitre 12 sur 38 · TROISIEME TABLEAU · texte numérisé non relu

TROISIEME TABLEAU

Une chambre d'hôtel à Saint- Jacques-de-Composielle. Elle e.%t nue, badigeonnée d'un ocre vif, mais sale, avec une table boiteuse, deux sièges et un lit dans un coin. A gauche une porte basse ouvre sur Vescalier qui descend au rez-de-chaussée. Au fond, une autre porte qui ouvre sur une autre chambre; on ^ accède par un petit palier.

Entrent Grégoire, Valentin, Arsène et Julien avec leurs bagages, précédés d'un gamin d'une dizaine d'années.

GRÉGOIRE

Oui, mon garçon. En temps de grand pèlerinage, on se loge où Ton peut. Montre toujours.

LE GAMIN C'est ici, Messieurs.

VALENTIN Ici ? Hem ! hem !...

LE GAMIN

En tout cas, la chambre est bien propre.

VALENT! N Si Ton veut. — Hem ! hem !

ARSÈNE Et combien la nuit, mon garçon?

LE GAMIN

Je ne sais pas. Messieurs. Je suis le fils de la chape- Hère et la patronne du garni m'a demandé de faire attention aux clients pendant qu'elle ne serait pas là. Elle m'a dit conmie ça : « Tu montreras la chambre 13... il n'en reste pas d'autre. Sois bien poH et fais attendre. » Voilà. Je suis le fils de la chapelière.

GRÉGOIRE

Bien, mon ami. Ça n'est pas riche, mais on s'arrangera.

LE GAMIN Oh! la chambre est bien propre!

GRÉGOIRE C'est entendu. — Et quand rentrera la patronne ?

LE GAMIN

Tout de suite : elle est à côté. Elle m'a dit comme ça : (( Je n'en ai que pour une seconde. »

GREGOIRE

Eh bien, quand cette seconde sera finie, tu voudras bien la prier de monter. Autant l'attendre ici. Ces quatres étages m'ont coupé les jambes.

LE GAMIN

C'est bon, Messieurs. Je vous salue. Messieurs. Je redescends.

GRÉGOIRE Va, mon garçon, et ne te casse rien dans l'escalier.

LE GAMIN

J'ai l'habitude. Je vous salue. Messieurs.

(// sort.)

ARSÈNE

Laisse la porte ouverte. Ça sent ici comme dans la chambre d'un mort.

Ouf! je m'assieds. (// se laisse tomber sur le Ut.)

VALENTFN Eh bien, on y est.

ARSENE On y est.

{Tous s asseyent.)

GRÉGOIRE

Messieurs, si nous étions partis pour voir de nos yeux un miracle, en voici déjà un.

ARSÈNE Evidemment, le ciel est avec nous.

GRÉGOIRE

Etre arrivé à Saint-Malo à l'heure dite pour attraper ce bateau portugais... Avoir joui d'une traversée comme elles sont rares en octobre, mon sang de vieux pirate me le dit : un océan d'huile argeptée et tout juste la brise qu'il nous fallait pour aller vite et droit, sans que le flot en fût exagérément affecté... Cette entrée vraiment triomphale dans le port de Vigo, dominé de rochers superbes et de jardins royaux aux fruits littéralement inconnus... Et enfin, sur le quai, à peine déposés par l'eau marine, avoir trouvé cette diligence fougueuse conduite par un postillon luxembourgeois qui n'attendait évidemment que nous pour nous transporter jusqu'au saint lieu et qui, reconnaissant l'accent de son pays, refusa d'accepter de nous aucun salaire et consentit à doubler les étapes pour nous faire arriver plus tôt... c'est un enchaînement de circonstances trop bien réglé et trop heureux pour être le fait du hasard. Nul doute qu'ayant pris ici du repos, fait nos dévotions et

visité la ville, l'élan de la bonne fortune ne nous ramène aussi rapidement chez nous, afin de recueillir la récompense due à notie courage, à notre esprit de foi et à notre fidélité. Le ciel est avec nous.

ARSÈNE

Cela m'a fait prendre goût au voyage et il n'est pas dit qu'au retour je ne partirai point pour rendre hommage à d'autres saints. Tu as raison, Grégoire, vieux pirate ; la mer est la plus belle moitié de ce globe. N'est-ce pas elle, du reste, qui nous apporte les délices du goût, la vanille, le café, le sucre de canne, ce qui fait le fond de l'épicerie ? (Reniflant.) Hum ! hum ! j'ai encore du sel plein le nez.

VALENTIN

Moi, je garderai surtout le souvenir du bon capitaine Ortolan. Ce qu'il a d'histoires au fond de son sac ! et ce qu'il m'a fait boire de petits verres! et ce qu'il m'a montré d'étoiles au bout de sa lunette, certaines nuits! Tu dis, Grégoire, qu'il a le sens de l'infini? comment dis-tu?

GRÉGOIRE, lyrique

Le sens de l'infini. — O Sainte Vierge, étoile de la mer ! qu'il est bon de communier sur les flots avec la création de Dieu! Je me sens devenir mystique.

ARSÈNE Quand déjeunons-nous?

GREGOIRE

Pas avant midi-

ARSÈNE

Il faudrait tâcher de trouver, pour utiliser nos économies, un petit restaura.it de choix qui fît une cuisine un peu soignée, avec des plats et des vins du pays.

VALENTIN Je n'aime pas beaucoup ce que je ne connais pas.

ARSÈNE

Soit! tu mangeras autre chose. Moi, je suis pour la nouveauté. Inutile d'être en Espagne, si nous ne mangeons pas à l'Espagnole. Alors, pourquoi être venu?

JULIEN

Pour rendre visite à saint Jacques, Arsène, et prier devant son tombeau. Il me semble qu'on l'oublie un peu ici, de temps en temps.

GRÉGOIRE, indigné

On l'oublie! on l'oublie! Quand j'ai le cœur plein de prière, de reconnaissance et de piété! {Aux autres) : Et vous aussi!

VALENTIN Nous aussi, bien sûr.

ARSENE

Nous aussi. — Si je parle de nourriture, c'est que l'homme ne vit pas seulement de prière, mais aussi de pain et de viande... C'est l'Ecriture qui le dit.

JULIEN

Je crois qu'elle dit le contraire : pas seulement de pain... mais...

GRÉGOIRE

EJi ! cela revient au même. La prière et le pain : il faut les deux. Nous déjeunerons bien, d abord; puis nous irons prier saint Jacques; on ne prie bien que bien lesté ; voilà l'esprit de l'Evangile. (A Julien :) Tu es morose depuis quelque temps, mon garçon. Toujours ta fiancée qui te tourmente... Laisse-toi aller au plaisir! profite! D'autant que tu vas la revoir six mois plus tôt que je n'avais prévu. Le ciel qui est avec nous, je le répète, et ne me lasserai de le répéter, te la conserve belle et jeune — et ce couvent te la rendra.

JULIEN Espérons-le. On voudrait avoir des nouvelles.

GRÉGOIRE

Eh ! mon garçon, qui sait si la messagerie n'en a pas apporté pour toi? Nous irons voir tantôt.

VALENTIN

C'est juste! il y aura des lettres! Cette servante damnée ne m'attend pas de si tôt.

ARSÈNE Ni moi ce concurrent du diable!

VALENTIN A nous deux, vieille peste !

ARSÈNE

Gare à ta devanture, mercanti!

(// rit)

GRÉGOIRE Et tout cela grâce à ce vaisseau, Messeigneurs !

ARSÈNE, solennel

Je veux... je veux... quand je serai retiré des affaires, offrir à saint Jacques un vaisseau pareil — en petit, en petit — mais avec les moindres agrès, l'ancre, la cargaison, les matelots- ..

Je t'offrirai le capitaine. (Rires.)

ARSÈNE Quand mangeons-nous? j'ai faim.

VALENTIN Quand allons-nous à cette poste?

GRÉGOIRE

Patience, mes amis. Si nous laissons échapper cette chambre, nous coucherons dehors. Moi je n'ai d'appétit qu'en mer et je n'attends aucune lettre : je suis bien là. (// se prélasse sur le lit. Un temps.)

JULIEN, timidement Grégoire?

GRÉGOIRE Quoi?

JULIEN

Dites-moi donc, Grégoire? N'y aura-t-il rien de Félix ?... ou de Norbert ?... Nous ignorons ce qu'ils deviennent...

GRÉGOIRE, tombant de la lune

De Félix? de Norbert? (5e levant d'un bond.) Bigre de bigre ! j'ai totalement oublié de dire à Norbert qu'il écrive ici.

(Mouvement.)

ARSÈNE, un peu refroidi Il y songera bien!

Il a la tête si légère!

VALENTIN D'ailleurs est-il encore avec Félix? Qui sait?

ARSÈNE

Excessivement peu probable. J'estime, quant à moi, qu'aussitôt le médecin venu...

JULIEN, timidement

S'il est venu.

GRÉGOIRE

Comment? s'il est venu! Y a-t-il ici quelqu'un qui en doute?

JULIEN

Il y a moi, Grégoire. Le célèbre praticien nous a montré une si vilaine grimace, après un si joli sourire, quand il a su où nous avions laissé Félix et quelle expédition il devait entreprendre pour le joindre, que je n'ai jamais eu, je vous l'avoue, grand espoir qu'il s'exécutât.

GRÉGOIRE Que ne l'as-tu dit au moment?

JULIEN Je l'ai dit : je l'ai dit cent fois.

GRÉGOIRE Je n'ai pas entendu.

JULIEN Parbleu ! Vous aviez décidé de ne pas entendre.

GRÉGOIRE, furieux

Nous avions décidé? A quoi tend cette insinuation malveillante?

JULIEN

Je dis ce qui est, rien de plus. Et j'ai bien failli rebrousser chemin. S'il n'avait pas fait nuit...

GRÉGOIRE

Mais il faisait nuit, n'est-ce pas ?... et Monsieur n'a rien rebroussé du tout !

JULIEN

Je m'en accuse... Je me suis laissé entraîner... c'est tant pis pour moi. Mais je ne manquerai pas au retour de repasser par la forêt me rendre compte, quand j'aurais là toutes les occasions de diligence ou de navire pour me ramener au pays. C'est comme ça!

(Un temps froid.)

ARSÈNE Eh! mon garçon, tu couves une maladie noire, pas

possible! Libre à toi de gémir, mais tu nous attristes du même coup. Si l'homme de l'art n'est pas venu, par une inconcevable malechance... il y a en tout cas Norbert...

VALENTIN Il y a Norbert.

JULIEN

Et si Norbert s'est égaré en recherchant cette fontaine ?... si, las d'attendre, il a quitté Félix ?... si...

Si ! 81 ? si ! Pas de si, je vous prie! Je connais mon Norbert. Jamais Norbert n'aurait fait ça.

ARSÈNE et VALENTIN

Jamais! jamais!

JULIEN Pourquoi pas ?... nous l'avons bien fait.

ARSÈNE et VALENTIN, d'un cri

Nous! Qu'est-ce à dire?

{MouvemenQ

GRÉGOIRE

Du calme, du calme, Messieurs. Nous ne sommes pas atteints par les injures d'un blanc-bec ! Je tiens à croire que ses mots dépassent considérablement sa pensée. Rassurez-vous, Messieurs ! Je vous le dis : et

l'homme de l'art est venu ; et Norbert est resté ; et Félix — dont il serait fou d'exagérer l'état de maladie — Félix est en ce moment ou guéri qui nous rejoint à petites étapes, ou en traitement dams un hôpital. Messieurs, nous avons fait nôtre devoir. (Moins tendu.) D'ailleurs, certain pressentiment me dit que nous aurons aujourd'hui des nouvelles. Norbert aura songé à mettre un mot. Il h'est ni sot, ni méchant, ni pusillanime; seulement uh peu fermé et bizarre. Il est comme nous tous, mêlé de défauts et de qualités — et si, quand il est là, ses défauts seuls nous apparaissent, dès qu'il s'éloigne un peu, ses qualités sortent de l'ombre, ainsi qu'il arrive d'un paysage, comme l'expérience de ce voyage nous l'apprit. Si nous l'avons laissé là-bas, c'est que nous avions en lui une entière confiance et qu'il la méritait. Tout le monde à fait son devoir.

(Approbalioîii)

JULIEN

Tu dois avoir raison, Grégoire. Je suis le seul de mon avis.

GRÉGOIRE

Allons! Arsène : une bonne grosse plaisanterie! de celles dont tu as le secret. Ne laissons pas notre humeur s'assombrir...

ARSÈNE, épique

y ai faim... j'ai faim... j'ai faim. C'est tout ce que je trouve à dire. Quzmd mon esprit n'a pas déjeuné, il est sec. {Allant et venant.) Mais qu'est-ce que fait cette patronne?

VALENTIN Le fils de la chapelière aura oublié de la prévenir.

ARSÈNE

J'appelle alors. (// crie dans V escalier.) Holà en bas! La patronne s'il vous plaît i où est la patronne ? Si la patronne est rentrée, qu'elle monte au numéro 13.

VALENTIN Nous sommes au numéro 1 3 ?

ARSÈNE

Bien sûr. — Holà ! holà ! holà ! la patronne ! la patronne !

UNE VOIX, dans V escalier

Ah ! malheureux ! Voilà... voilà...

ARSÈNE, rentrant C'est elle! — J'ai faim!., j'ai faim!., j'ai faim!..

Ne la mange pas.

{La paironne paraît. C'est une vieille personne recuite et recroquevillée comme une naine, avec un chignon qui tombe sur le cou et une seule dent qui est toujours dehors- Elle lève les bras au ciel et soupire.)

LA VIEILLE

Ah! malheureux! ah! malheureux!

ARSÈNE Quel est ce malheur?

LA VIEILLE, sur un ton uniforme, comme une chanson

Et que j'étais en bas et que je ne me doutais pas de la chose. Et que je ne me doutais pas qu'il y avait du monde en haut. Et que le petit est parti sams me prévenir qu'il y eut du monde. Et que ces quatre messieurs, ils auraient attendu là tout le jour. Ah! malheureux! — Et que je n'ai pas d'autre chambre à donner à ces personnes. Et que ces personnes sont quatre et qu'il n'y a qu'un lit pour deux. Et que si ces personnes veulent bien être raisonnables, je mettrai donc une paillasse dans ce coin-là. Que l'hôtel est plein comme un œuf et que. Messieurs, avec toute la bonne volonté du monde, je ne puis mettre ces quatre messieurs ailleurs. Et que ces bons messieurs sont peut-être des ecclésiastiques. Et qu'il faudra pourtant qu'ils se contentent de ceci. Et

que le grand saint Jacques il attire de plus en plus de pèlerins dans cette ville. Et que ces bons messieurs sont certainement venus pour le prier. Et que je ne sais comment je pourrais faire. Et qu'il faudrait un petit coup de balai cependant. Ah! malheureux! ahl malheureux ! (Elle s'agite.)

GRÉGOIRE, voulant Varrêter Pardon, Madame.

LA VIEILLE Ah! malheureuîc!

ARSÈNE, même jeu Nous prenons grande part à votre malheur.

LA VIEILLE Ah! malheureux!

VALENTIN Nous ne sommes pas des ecclésiastiques.

LA VIEILLE Ah! mal...

GRÉGOIRE

Et nous nous contenterons de cette pièce, si vous n'en avez pas d'autre à nous donner.

LA VIEILLE

Ah! m...

ARSENE

Mais nous voudrions bien savoir combien vous nous demandez pour la chambre.

Laissez... laissez! que je vous dise. Ah! malheureux! Que ce ne sera presque rien, Messieurs... Mais qu'il faut que je vous prévienne... Qu'il y a un petit inconvénient à signaler. Ah ! malheureux !

GRÉGOIRE Un inconvénient?

ARSÈNE

Signalez donc ce petit inconvénient, ma brave dame. Il y a des rats?

LA VIEILLE Non, pas de rats. Messieurs.

VALENTIN Des punaises?

LA VIEILLE

Qu'il y en a dans toute la ville. Messieurs; et que vous ne trouverez pas d'hôtel qui n'en ait pas.

GRÉGOIRE Mais qu'est-ce donc?

LA VIEILLE

Messieurs... Messieurs. Ah! malheureux! {Elle désigne la porte du fond.) Que cette porte conduit à une petite chambre... et qu'il faut passer par la vôtre pour entrer et sortir.

ARSÈNE Bah! ça ne fait rien.

GRÉGOIRE Et qui loge dans cette chambre?

Que... que... que... je vais vous le dire... — que... dans cette chambre... il y a un mort.

TOUS

Un mort!

LA VIEILLE Ah! malheureux! qu'il y a un mort.

GRÉGOIRE Ça n'est pas gai!

(Un temps froid.)

LA VIEILLE, repartant de plus belle

Oui! qu'il y a un mort! Et que je vois bien que ces messieurs, ils ne veulent plus de cette chambre. Et que je le regrette. Et que je n'ai rien d'autre à leur donner.

Que l'hôtel est plein comme un œuf... Ali ! malheureux ! Et qu'il faudra que ces messieurs s'en aillent... et qu'ils coucheront en plein air, bien qu'il commence à faire froid la nuit. Ah! malheureux! Mais qu'il y a un mort et que je ne puis pas dire le contraire.

GRÉGOIRE

Voyons, voyons! Ce mort ne nous mangera pas. Quand est-il mort?

LA VIEILLE

Que je ne le sais pas. Qu'il n'est pas m.ort ici. Messieurs. Que quand il est vepu ici, il était déjà mort ailleurs.

Ouais ! il n'est pas venu tout seul ?

LA VIEILLE

Qu'ils étaient trois ! Qu'il n'y en a que deux qui restent!

VALENTIN Deux morts?

LA VIEILLE

Non, pas deux morts. Un mort et un vivant, Messieurs. Mais, cette nuit, qu'ils étaient trois... et que je ne saurais pas m'expliquer... et que c'est une chose que je ne comprends guère.

GREGOIRE

Allons, prenez tout votre temps, ma bonne vieille, et expliquez nous posément ce qui est arrivé. Vous êtes essoufflée : asseyez-vous. (// lui offre une chaise,)

LA VIEILLE, s'asse])ant

Que je remercie ces messieurs... que je suis vieille... et que voici ce qui est arrivé... et que je ne sais pas si ces quatre personnes me croiront.

GRÉGOIRE

Mais si.

(On a fait le cercle autour d'elle.)

LA VIEILLE Que je venais de me coucher.

Bon!

Et qu'on a toqué à la porte.

ARSÈNE Bon!

LA VIEILLE

Que j'ai rallumé ma chandelle et que j'ai passé un jupon.

VALENTIN Bien.

LA VIEILLE

Et que j'ai ouvert le judas et que j'ai vu un cavalier beau comme un prince et que son armure était toute en or et qu'il avait un panache de plumes sur la salade.

ARSÈNE Bien.

LA VIEILLE

Et que son cheval était blanc et plus grand et plus beau que jamais je n'ai vu aucun cheval au carrousel du roi et que c'était comme dans un conte.

GRÉGOIRE Continuez.

LA VIEILLE

Et que j'ai donc ouvert ma porte, dans l'intention de lui dire qu'il se trompait d'endroit. Mais qu'il m'a salué très poliment et qu'il m'a parlé à moi-même.

ARSÈNE Et que vous a-t-il dit?

(( Ma bonne dame ! » Que voilà ses mots... que je n'invente rien... « Ma bonne dame!... Que vous logerez cette nuit un mort et un vivant. Que vous le ferez

au nom de saint Jacques. Que vous en aurez récompense, )) Et que moi, je fondais en pleurs et que, devant un si bel homme, je ne pouvais dire autrement que lui. Que, là-dessus, l'homme vivant est descendu de derrière le cavalier... et qu'il a pris des mtains du cavalier l'homme mort qui était devant... et que le cavaHer est descendu aussi et qu'ils ont porté à eux deux l'homme mort dans cette chambre. {Elle indique la porte du fond) . Et que le cavalier aura sauté par la fenêtre, car il n'a pas repassé devant le bureau... Mais que je l'ai vu de la porte qui s'en allait au grand galop de son cheval. Et que je n'en ai pas dormi de toute la nuit... ah! malheureux! — et que je sens que ces messieurs ne doivent pas me croire.

TOUS

Mais si ! mais si !

LA VIEILLE

Ah ! malheureux i

(Un temps.)

GRÉGOIRE Alors l'homme vivant et l'homme mort sont là?

LA VIEILLE

Qu'ils sont là derrière la porte. Qu'ils ne sont pas bruyants; qu'ils ne dérangeront pas ces messieurs.

ARSÈNE Et vous ne savez pas d'où ils sont venus?

LA VIEILLE

Que j'ignore. Mais que peut-être ce mort-là, il est venu ici pour que le grand saint Jacques le ressuscite. Mais qu'on l'enterrera ce soir.

VALENTIN Il ne sent pas bon?

LA VIEILLE

Pas mauvais. Que c'est même tout le contraire. Et que l'homme vivant a une figure bien honnête. {Un temps.) Que ces messieurs ne gardent pas la chambre...

GRÉGOIRE, aux autres Qu'en pensez-vous?

(Silence gêné, gestes vagues.)

ARSÈNE Bah! un mort n'est qu'un mort.

VALENTIN C'est Viai.

ARSÈNE

Et tout vaut mieux que de coucher à la belle étoile.

(Approbation.)

GREGOIRE

Du reste, on l'enterre ce soir. {Aquiescement A la vieille, très fort.) Que nous gardons la chambre! ah! malheureux !

LA VIEILLE, se levant

Ah! malheureux! que cela est bien dit! Que je donnerai un coup de balai. Que j'apporterai la paillasse. Que ces quatre personnes ont une figure bien honnête aussi. Que je les salue. {Elle salue et sort et on ï entend qui soupire en descendant lescalier) : Ah ! malheureux !

{Long silence gêné.) ARSÈNE

Eh bien?

GREGOIRE

Est-ce l'abus du que, qui est le vice innnocent de cette brave et malheureuse femme ? mais je n*ai pas compris grand'chose à l'histoire de ce mort, de ce vivant et de ce cavalier. Il faudra éclairer cela.

Ce n'est pas gai.

Et c'est étrange.

ARSENE

VALENTIN

GREGOIRE

Nous allons déjeuner, maintenant?

Oui.

ARSENE, vague

Oui.

VALENTIN, td.

Oui.

JULIEN, id.

GREGOIRE Est-ce que vous n'avez plus faim?

ARSÈNE

Ce mort m'ennuie... Il est mauvais d'entendre certains contes avant le repas.

GRÉGOIRE En vérité ?

VALENTIN

C'est la vérité même... La pensée de loger à côté de ce mort m'a coupé l'appétit... littéralement.

GRÉGOIRE

Vous préférez donc rester à l'attendre, s'il doit venir vous tirer par les pieds cette nuit ?

JULIEN Ne dis pas ça.

GREGOIRE

Mais puisqu'on l'enterre ce soir.

N'importe ! — Songer qu'il peut aller et venir par cette chambre...

GRÉGOIRE

Pas le mort !

ARSÈNE

Pas le mort... mais... {Prêtant V oreille.) Chut ! taisez-vous. (Bruit de pas dans la chambre voisine.) On marche. On s'arrête à la porte. On frappe. (En effet on a frappé.)

VALENT! N, effrayé Le mort !

Julien, effrayé Le mort !

(Ils se cachent derrière Grégoire.)

GRÉGOIRE Vous êtes fous.

(Nouveau coup discret à la porte.)

ARSÈNE On frappe encore.

UNE VOIX, derrière la porte

Je voudrais traverser. Je ne vous dérange pas. Messieurs?

GRÉGOIRE Mais nullement, Monsieur.

LA VOIX Faites excuse.

{La porte du fond s'ouvre. Norbert paraît.)

TOUS ENSEMBLE Norbert,

NORBERT

Tiens ! les annis ! — Je vous étonne. — Je suis moins étonné que vous. (Ils le regardent sans parler.) Comment êtes-vous là ? (Gestes vagues.) Vous ne me serrez pas la main ? Vous m'en voulez?

GRÉGOIRE De quoi, Norbert? Tout le monde a fait son devoir.

NORBERT

Sans doute. (// s'avance vers eux et serre la main successivement à chacun.) Bonjour, Grégoire. Bonjour, Arsène. Bonjour, Valentin. (D\m ton plus tendre.)

Bonjour à toi, Julien. (// se replace en face d'eux. Silence.)

ARSÈNE, pour dire quelque chose.

Norbert a fait bon voyage?

NORBERT

Non pas bon, excellent. Et c'est peu dire, merveilleux. — Et vous?

GRÉGOIRE

La traversée fut agréable.

NORBERT

Vous n'avez pas perdu de temps.

Le moins que nous avons pu, naturellement.

(Silence.)

VALENTIN Tu vas bien?

NORBERT

Je vais bien. Et vous? Je vois que vous avez fort belle mine.

ARSÈNE

Nous sommes bien portants.

NORBERT Vous avez de bonnes nouvelles de tout le monde?

GRÉGOIRE

De tout le monde.

(Silence.)

NORBERT, grave La question que j'attendais ne vient toujours pas.

GRÉGOIRE, gêné, mais crânant.

Quelle question, Norbert.

NORBERT Est-ce légèreté, crainte ou honte?

GRÉGOIRE Je ne sais ce que tu veux dire.

NORBERT

Nous avons déjà échangé un grand nombre de formules vagues, mais personne encore ne m'a demandé : Et Félix?

JULIEN, éperdu, tombant à genoux

Et Félix, Norbert? Parle! parle! Il faut me pardonner! Où est Félix?

GRÉGOIRE, ARSÈNE ET VALENTIN, bégayant Et.. Fé... Fé...lix?

NORBERT, après un temps

Cela vient trop tard. Non pour moi qui n'ai pas à juger mes frères, mais pour saint Jacques — qui écoute, {Un temps. Puis désignant la porte de la chambre ouverte.) Félix est là. — Vous pouvez le voir d'ici. — Il est mort. (Tous reculent, épouvantés.) Refusez vous de rendre hommage à sa dépouille? Entrez. Je vous attends ici. (Julien entre le premier, puis les trois autres, abattus, gémissants, honteux.) Ils sont déjà assez punis, mon Dieu ! (Un temps. Puis s' avançant :) Sortez maintenant, mes amis. Saint Jacques veut que je vous parle. (Ils rentrent, plus brisés encore, le mouchoir à la main et ils se placent en rang, la tête basse, en face de Norbert qui seul prend un siège et s'assied. Silence encore.)

NORBERT

Avant d'entendre le récit de votre voyage, je vous raconterai le mien. {Un temps.) Donc Félix mourut le soir même... {Mouvement) et je restai seul avec lui. Je n'étais pas fier, je vous jure. On n'a jamais assez confiance en Dieu, voyez-vous. — Oh! je n'attendis pas longtemps. Saint Jacques descendit du ciel. Il entra comme le tonnerre. Il portait une lance et une armure d'or... et son cheval ailé illuminait la clairière. Il m'aida à sortir le mort, le plaça devant lui en travers du cheval et me fit signe de monter en croupe. Un cri, un bond,

un souffle!... et transperçant toute l'épaisseur des feuillages, nous fûmes transportés en plein azur. — Juste au-dessous de moi, je vis quatre hommes sur la route et plus loin, un voilier qui se balançait dans le port. Le saint paria : « Que la traversée leur soit bonne! N'aie crainte, nous les rattraperons. » — Nous ne cessions pas de monter. Parlant par-dessus son épaule, le Saint me demanda : « Veux-tu voir dans sa paix l'âme de ton ami? Je dois lui tenir compagnie. » Elle volait à côté de nous, comme une fragile mésange et je la reconnus, je ne saurais dire comment. Comme j'acquiesçai, le cheval se cabra — et plus de terre et plus de lune et plus d'étoiles; nous étions au delà du monde, là où il suffit d'être pour être heureux. {Un temps.) Ce que je vis, comment vous le redire, bien que saint Jacques — qui est là — me souffle tous mes mots. Ce n'était ni voir, ni entendre, mais comme sentir et penser à nu, avec l'esprit tout grand ouvert et directement éclairé par Dieu, comme une rose au plein soleil, avant qu'elle ne se défasse — et j'avais sans cesse désir et crainte de me défaire, à force de douceur {Un temps.) Le cheval avait cessé de voler. Nous foulions, maintenant, de longues prairies argentées, mais qui montaient en hélice, toujours plus haut, sous le couronnement des neuf chœur? d'Anges entourant les quatre animaux, les vingtquatre vieillards — et sans doute l'Agneau mystique... Mais là : « Baisse la tête, me dit le Saint; ceci n'est pas encore pour toi. Tu n'as droit qu'au reflet, contemple ceux-là qui admirent ! » Et je vis sur le pré de feu, sur les arbustes du bocage, comme dans autant de nids posés ou balancés, de petits oiseaux clairs qui sont les

âmes des vrais justes. « Voici les doux. Voici les humbles. Voici les purs. Et voici encore les fidèles. Regarde bien les fidèles, Norbert. Ils n'ont pas d'arrière-pensée; ils ne savent pais se débattre contre l'évidence avec d'excellentes raisons : les raisons qu'ils ont de mal faire, il les trouvent toujours mauvaises. Et voici les souiïrants et les miséricordieux. C'est là que je mettrai Félix, Il a pardonné à ses frères. » A ce moment saint Jacques fit un geste et le petit oiseau qui nous suivait, vint se poser sur son poing ganté d'or comme un faucon pendant la chasse, puis le quittant, se nicha dans un buisson frais tressé de roses sans épines. Alors toutes les âmes à la fois, comme un concert d'oiseaux, s'unirent dans une mélodie éperdue, aussi douce que forte, aussi égale que diverse, qui signifiait la gloire de Dieu. « Veux-tu ce bonheur comme ton ami? me dit le saint. Sois doux, humble, pur et fidèle. » (Un temps.) Il fallut redescendre, hélas! (Un temps encore.) Les mondes nous frôlaient, la terre se levait à son tour, après le soleil et la lune; je vis au loin un navire accoster... Nous atterrissions. — Saint Jacques, d'une voix attristée, parlait à soi-même tout haut. (( Puisqu'il faut expier, autant expier sur la terre; (( Ami, tu diras à tes frères qu'il est urgent maintenant de souffrir. Tous ne sont pas également coupables ; le moindre mouvement mauvais ou bon sera compté. Ecoute-moi. Ils resteront huit jours à mon tombeau. Ils reviendront à pied chez eux. Ils retrouveront au retour leur commerce, leurs intérêts, leurs affections en puéril... Du reste, voici leur courrier, que j'ai capté à la messagerie. Tu le leur remettras. (Norbert tire de sa poche un paquet de lettres.) S'ils savent supporter l'épreuve,

ce voyage si agréable n'aura pourtant pas été vain. Car, il fallait rester avec Félix et le pire, c'est qu'ils le savaient. » Ce n'est pas moi qui le dis, c'est saint Jacques.

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