‹ Jeux et miracles pour le peuple fidèleChapitre 25 sur 38 · DEUXIEME EPISODE · texte numérisé non relu

DEUXIEME EPISODE

PERSONNAGES

Gilles, en habits de pauvre.

Gaspard, en mousse.

Le capitaine de « La Calypso ».

NicODÈME, matelot

PolyCARPE, matelot.

Le timonier.

Deux ou trois autres matelots.

Une dame âgée et coquette, passai^cre.

LIn touriste, passager.

Un marchand, passager.

Le pont du navire. La Calypso. Il suffira d'un fond de toile noire sur laquelle on fera robscuriié, d'un grand mât planté au milieu de la scène, auquel sera accroché un falot n éclairant quen avant: plus à gauche, un bout de parapet figurant le bastingage et près de là, un petit banc; enfin, à droite un tas de caisses et de cordages derrière lesquels on puisse s'abriter et urk vaste baquet vide. Ajoutez, si Von veut, quelques cordages tombant du cintre. Pour simuler la houle, puis la tempête, il ny aura quà balancer le mât (qui sera installé en conséquence) de droite à gauche et de gauche à droite, de plus en plus violemment. Les personnages compléteront Uillusion du mouvement en se balançant eux-mêmes, en trébuchant et en roulant à terre, selon les indications.

C'est déjà la nuit. Le bateau est encore au port, mais sur le point de lever l'ancre. On voit, à gauche, Gaspard, en tricot de laine, comme un mousse; il est accoudé au bastingage et regarde vers la coulisse, c'est-àdire vers le quai; à droite, deux matelots asds sur un tas de cordages, causent ensemble. Des fanfares cacophoniques (cantiques, pas redoublés, airs de chevaux de bois) semblant venir de terre s'élèvent par bouffées dans le silence.

POLYCARPE, matelot Ils n'ont pas fini avec leurs fanfares?

NICODÈME, matelot Ça te gêne, matelot.

POLYCARPE

Ça m'agace. Voilà bien des cérémonies pour un petit morveux qui aurait guéri deux ou trois personnnes, lesquelles, probablement, n'avaient rien de rien.

NICODÈME

Rien de rien? rien de rien? Tu n'as pas seulement été voir!

POLYCARPE

Bien sûr que non et que je n'ai pas de temps à perdre. Je ne crois pas à toutes ces sottises, matelot.

NICODÈME As-tu été voir, oui ou non?

POLYCARPE Je te dis que non.

NICODÈME Alors ne parle pas sans savoir. Moi, j'ai vu.

POLYCARPE Qu'est-ce que tu as vu?

NICODÈME J'ai vu les personnes guéries.

POLYCARPE

Elles disent ce qu'elles veulent. Et tu as vu ce petit saint de quatre sous? (// rii.)

NICODÈME

Il faut dire la vérité. Lui, je ne l'ai pas vu. Il se repose. Toute la ville avait défilé avant moi... et la banlieue... et même la campagne... avec des baisers, des prières et des cadeaux aussi. Il en avait assez pour aujourd'hui.

(Les fanfares qui ont repris, redoublent de force.)

POLYCARPE, se levant Ça va durer toute la nuit ! Quel peuple de badauds !

NICODÈME

Va toujours, mon vieux Polycarpe. Tu seras peutêtre assez content, à l'occasion, de trouver un garçon comme ça, quand le bon Dieu songera à te faire payer ton ivrognerie!

POLYCARPE

Ah! j'aime bien boire! j'aime bien boire! et ce n'est pas un saint qui m'en empêchera.

NICODÈME

Quand tu boiras la mer et les poissons avant que ceux-ci te grignotent, tu seras moins fier, Polycarpe.

POLYCARPE, faisant un pas pour s éloigner

C'est bon, Nicodème, c'est bon! — Quand est-ce qu'on part?

NICODÈME Dans un petit quart d'heure.

POLYCARPE

Dis donc! on a peut-être bien encore le temi>s d'aller à terre vider une chopine?...

NICODÈME Vas-y tout seul et manque le départ!

POLYCARPE, qui renonce

C'est bon... c'est bon. (// fait un pas et aperçoit Gaspard.) Holà! là-bas! le nouveau mousse?

GASPARD, se retournant Quoi, matelot!

POLYCARPE Qu'est-ce que tu dis?

GASPARD Je ne dis rien.

POLYCARPE Qu'est-ce que tu fais?

GASPARD Je ne fais rien.

POLYCARPE

Rien, mon gars? C'est trop peu. On ne t'a pas engagé pour ne rien faire. Prends un seau avec une brosse et frotte-moi ce coin du pont.

Bon, matelot. (// prend un seau et une brosse. Comme il passe sous le falot, Pol^carpe robserve.)

POLYCARPE

Viens voir ici. (Gaspard obéit.) Tu as les yeux tout rouges.

GASPARD Oh! ce n'est rien.

POLYCARPE Déjà de la (( nostralgie »? ça promet!

GASPARD Quoi est-ce, matelot?

POLYCARPE La (i nostralgie »... c'est le mal du pays.

GASPARD

Non, matelot. Mais voyez-vous, j'ai laissé à terre un bon camarade et ça me fait quelque chose de ne plus le voir.

POLYCARPE

Tu as trop de cœur, mon garçon! Allons, travaille! (Gaspard se met à genoux et commence à frotter.) Frotte dur et ça te passera. (// sort par le fond.)

NICODÈME, qui s'est levé, s approchant de Gaspard

Ne te fatigue pas, va! il est un peu drôle. Tu as de la peine, alors?

GASPARD, ému Oui, matelot.

NICODÈME

Tu m'appelleras Nicodèrne; c'est mon nom.

GASPARD Le mien, c'est Gaspard.

NICODEME

Eh bien! je t'appellerai Gaspard et tu m'appelleras Nicodème... et je remplacerai ton camarade. Je ne suis plus tout jeune, mais tant pis.

GASPARD Ça ne sera pas la même chose, bon Nicodème.

NICODÈME

Bien sûr... bien sûr... — Dommage tout de même que tu n'aies pas dit ça plus tôt... On aurait peu-être bien pu prendre avec toi un autre mousse

GASPARD

Oh non ! oh non ! il n'est pas fait pour ça, je ne crois pas.

NICODÈME

C'est-y donc un Monsieur? Tu as de belles connaissances... (S' éloignant.) A tout à l'heure! et ne frotte pas trop!

GASPARD

A tout à l'heure, Nicodème. Merci,

{Nicodème sort par le fond et Gaspard à quatre pattes frotte consciencieusement le plancher avec une brosse quil trempe de temps en temps dans Veau. Alors il s'arrête, songe un moment, se mouche, essuie une larme, puis recommence à frotter. Au loin, les fanfares se sont tues. Long silence. Soudain une vofx qui semble venir de terre, appelle sourdement.)

LA VOIX Gaspard !

GASPARD Eh!

LA VOIX Gaspard, es-tu là?

GASPARD

Quelqu'un qui m'appelle. (// se relève.)

LA VOIX Gaspard?

GASPARD, allant au bastingage

Qui est-ce?

LA VOIX

C'est toi, Gaspard?

GASPARD Oui, mais toi, qui es-tu?

LA VOIX, bas Chut!... Je suis Gilles.

GASPARD, éclatant de joie Gilles! ô mon bon ami!

GILLES Plus bas, mon nom. Ne parle pas si fort !...

Pourquoi?

GILLES Je t'expliquerai.

GASPARD Qu'est-ce que tu fais là, Gilles?

ifiLLES Je viens te voir.

GASPARD Où es-tu?

GILLES Sur le quai.

GASPARD

Hélas! mon bon ami, je n'ai pas le droit de descendre... Je voudrais pourtant t'embrasser.

GILLES

C'est moi qui vais monter sur ton bateau; ne descends pas!

GASPARD

Mais... nous partons dans cinq minutes... tu n'as pas le droit... ni le temps...

GILLES

Je veux monter, mon bon Gaspard. Vite! comment fait-on?

Mais si tu ne peux plus redescendre?

GILLES

N'importe! je ne redescendrai pas. Comment montet-on?...

GASPARD

Mais Gilles, Gilles! tu n'as pas le temps; tu as tort.

GILLES Dis comment on monte I

GASPARD, résigné

Eh bien... voilà! on va de barque en barque; il y en a au moins quatre à passer... Alors tu tâteras et puis tu trouveras l'échelle. Ne tombe pas à î'eau !

GILLES

N'aie pas peur. {Long silence. Gaspard reste penché au bastingage, tout tremblant.)

GASPARD

Oh! mon Dieu!... oh! mon Dieu!... Tu n'es pas tombé ?

GILLES Encore une.

GASPARD, soudain

Je te vois... je te vois! L'échelle est à droite.

GILLES Je la tiens.

Les échelons sont hauts; prends garde!

J'ai de grandes jambes.

GASPARD, tendant sa main droite

La main, Gilles, la main!

(Alors Gilles, hissé par Gaspard enjambe le parapet et se trouve sur le pont.)

GILLES J'y suis, Gaspard.

GASPARD

Mon bon Gilles! (Ils s'embrassent.) Mais comme tu es fait? (Gilles en effet, a quitté sa tunique blanche pour un habit troué avec une ceinture de cuir.)

GILLES

Laisse! J'ai emprunté de vieux habits au petit-fils de mon portier.

GASPARD Pourquoi faire?

GILLES Pour me sauver.

GASPARD Pour te sauver d'oij?

GILLES De chez moi. Allons, Gaspard, cache-moi vite!

GASPARD

Que je te cache? Où ça?

Sur mon bateau?

Bien sûr.

Pourquoi ?

Parce que.

GILLES

GASPARD

GILLES

GASPARD

GILLES

GASPARD Mais il va partir.

GILLES

Justement ! il faut qu'il m'emporte ; et aussi loin que

possible, mon bon Gaspard. Je ne veux plus rester dans

un pays où il se passe des choses si extraordmaires — et

peut-être bien tout ordinaires, dans le fond — mais

qu'on en fait grand cas et qu'on me les met toutes sur

le dos! « Béni le saint jeune homme! béni le saint

jeune homme! » J'en ai assez d'entendre crier partout

« le saint jeune homme » ! Et les voilà qui débouchent

avec des lampions, de toutes les rues de la ville, et qui

chantent et qui soufflent dans des trombones, et qui

m'apportent des fleurs, des fruits, des légumes, des œufs,

du laitage, à ne savoir qu'en faire, et que la maison en

est pleine... et qu'on ne peut plus faire un pas, sans

mettre le pied sur un fromage mou. C'est impossible,

mon bon Gaspard... ces impossible!

GASPARD

Oh! le fromage mou est bon et j'en voudrais bien recevoir.

GILLES

Pas trop, Gaspard, pas trop! Sans compter mon père et ma mère qui ne quittent plus la terrasse et me font revenir de force, pour saluer la foule, quand 3e veux m' aller mettre au lit ! !

GASPARD

Dame! ils sont fiers de toi. Et c'est comme ça que tu les recompenses?

GILLES

Je leur écrirai... je prierai pour eux. Le bon Dieu sera assez bon pour faire qu'ils soient aussi heureux sans moi qu ils 1 étaient avec moi... — s'ils l'étaient., s lis 1 étaient... La preuve qu'il veut bien que je parte c est que j arrive à temps sur ton bateau... et il a fallu faire vite. - C est fait! et tu n'as plus qu'à me cacher, '-acne-moi, Gaspard?

GASPARD

Cache-moi. cache-moi! Je ne demande pas mieux, mon bon Gilles. Mais quand tu seras découvert?

GILLES Le bateau sera loin.

GASPARD

Sans doute. Mais que dira le capitaine? c'est un homme rude.

GILLES

Eh ! il me prendra conmie second mousse.

GASPARD

Toi, Gilles?

GILLES Pourquoi pas, Gaspard? Je m'en tirerai, va... Et

puis, s'il ne veut pas de moi, ton capitaine... eh bien! il me iettera à la mer... c'est bon... Et il se trouvera bien une baleine pour me donner l'hospitalité dans son ventre, comme à Jonas.

G.\SPARD

Tu as de la confiance en Dieu, mon bon Gilles. Je comprends maintenant que tu fasses tant de miracles : tu ne doutes de rien.

GILLES, indigné

Gaspard, Gaspard, tu m'entends bien! Si tu le dis encore une fois, je saute à k mer tout de suite. {Il s elance.)

GASPARD, le retenant

Non non, Gilles! ne te fâche pas! Je ne le dirai plus, puisque ça te fait de la peine. Au fond, je suis sûr que c'est vrai... m.ais je ne le dirai plus.

GILLES

Gaspard !

GASPARD, bas

Avoue-ie donc! à moi!... puisque ça se voit, mon bon Gilles... et que moi, j'ai tout vu de près.

GILLES, pleurant, honteux

Ce n'est pas ma faute, Gaspard... Tu vas comprendre . J'ai tellement songé depuis ce matin, sur le malheur des pauvres gens, à la suite de ma prière, que quano

je VOIS du malheur devant moi, Gaspard, je sens je ne sais quoi à présent qui me passe à travers les membres, que le bon Dieu, sans doute, y fait passer et qui descend sur eux comme une bénédiction. Oui, à ce moment-là, on dirait que mon cœur se vide... et il se trouve que les gens sont guéris. C'est sans doute une maladie. Mais je n'y suis pour rien; je sais ce que je vaux — et je ne veux pas qu'on dise que je suis ce que je ne suis pas.

GASPARD, le consolant

Mon bon Gilles... Je te promets, sur mon honneur, que Je ne dirai plus rien de tout ceci.

A personne?

A personne.

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