PREMIER TABLEAU
M. Verdanchet vient de dmer, à la lumière de la lampe. Il achève de desservir, il va et vient du buffet à la table. Mince comme un fil, avec une courte barbe blanche, des lunettes, une toque grecque et un veston de velours étriqué, il a des gestes courts et méticuleux. Il fait pitié et il fait rire.
Soudain, un gros poing, semble-t-il, frappe familièrement contre la porte. M. Verdanchet sursaute.
M. VERDANCHET
Oh là! {Mais aussitôt la porte s'ouvre et M. Dupoison paraît. Il est gros, rubicond, avec des favoris gris sale, un costume de chasse, des guêtres, un chapeau mou et un bâton.) Ah! vous m'avez fait peur!
M. DUPOISON On entre?
M. VERDANCHET Entrez, voisin.
M. DUPOISON On ne dérange pas?
M. VERDANCHET Au contraire.
M. DUPOÎSON Il n'est pas là?
M. VERDANCHET Qui?
M. DUPOISON Eh bien, lui l
M. VERDANCHET Qui lui?
M. DUPOISON
Vous savez bien qui je veux dire.
Non, M. Diq:)oison.
Saint Nicolas! (// rit d'un rire épais et sonore )
M. VERDANCHET, fâché
Non, non ; il n'est pas là. S'il y était du reste, vous l'auriez fait partir... Entrez, allons, ne laissez pas la porte ouverte. Vous voulez une goutte?
M. DUPOISON, refermant la porte
Apparemment. Est-ce que je viens jamais pour autre chose? Nous n'avons pas en tout deux idées pareilles. Vous êtes pour les curés et je suis contre. Je tiens pour la lumière et vous poui- l'éteignon*. Je ne suis que ma
conscience et vous suivez la procession. Nous ne nous entendons vraiment que sur la goutte. Buvons donc, M. Verdanchet. (// s'est attablé. Son hôte pose deux verres ei les remplit de vieux marc de Bourgogne.)
M. VERDANCHET A votre santé. Monsieur Dupoison !
M. DUPOISON Merci bien.
M. VERDANCHET Et à la santé de Madame ! Toujours garçon ?
M. DUPOISON
Toujours... A la vôtre. Monsieur Verdanchet! E*: à la santé de saint Nicolas !... (// rit.) Dites-moi donc, voisin. Qund il vient vous rendre visite, est-ce que vous trinquez ensemble?
M. VERDANCHET Non, Monsieur Dupoison.
Alors, que faites-vous? un domino?...
M. VERDANCHET
Que vous importe? Je ue vous demande pas ce qui se passe le Vendredi-Saint à la Loge.
M. DUPOISON Oh! mais!... je ne le vous dirais pas!
M. VERDANCHET J'ai donc le droit d'en faire autant.
M. DUPOISON
Soit! soit! Liberté de conscience! liberté de parole! liberté de silence! liberté! liberté! Vive la liberté!... (Un temps.) C'est tout de même une drôle de chose qu'un homme de votre âge qui a reçu de l'instruction et avec ça, habile comme pas un à démonter ces petites bricoles qui l'ont dans l'intérieur des montres et auxquelles je ne comprends rien, se soit, du jour au lendemain, mis en tête des idées pareilles : que saint Nicolas qui est mort et probablement sans avoir vécu, descend du paradis pour faire la conversation à la veillée... Passe encore sous le règne de Dagobert ou de Cyrus. Mais dans notre siècle, Monsieur Verdanchet ! dans notre siècle !
M. VERDANCHET
Ce ne sont pas des idées. Monsieur Dupoison, et le siècle ne changera rien à des choses qui n'ont point d'âge, pour la raison qu'elles furent de tout temps depuis Notre-Seigneur Jésus. Je ne m'attendais pas, bien sûr, à frayer avec l'autre monde et j'en suis fort indigne quant à moi. Mais je n'y peux rien, c'est un fait.
C'est un fait... c'est un fait...
M. VERDANCHET Vous êtes pour les faits, monsieur l'adjoint au maire r
M. DUPOISON Pour les faits que je puis constater de visu.
M. VERDANCHET
Est-ce que vous ne croyez pas à Robespierre, au chevalier de La Barre, à Etienne Dolet ?
M. DUPOISON
Si j'y crois... si j'y crois!... et je les vénère; ce sont mes saints, à moi.
M. VERDANCHET
Et vous les avez vus ?
M. DUPOISON Oh! permettez.
M. VERDANCHET Non, je ne permets point. Je conclus. Laissez-moi conclure.
M. DUPOISON
Et que concluez-vous?
M. VERDANCHET Que vous croyez sur parole, comme un cagot.
M. DUPOISON
Pardon... pardon... comme un cagot!,.. Je crois ce ce qui peut être cru.
Vous prétendez donc que j'invente? ou que je perds la tête? Je suis un vieux menteur ou un vieux fou... et ma parole ne vaut rien? Insultez-moi!...
M. DUPOISON
Que vouiez-vous que je vous dise. Vous êtes un brave homme et un bon hor'loger, voisin. Mais un peu drôle, seJon moi, depuis que vous vivez tout seul. Je vous ai connu autrefois : vous alliez à l'église à Noël et à Pâques... aux mariages, aux enterrements... p>our ne pas déplaire à feu votre femme; mais vous ne vous priviez pas de jurer, sacrebleu! Franchement, je vous aimais mieux du temps que les saints vous laissaient tranquilles et que vous ne donniez pas dans les curés!
M. VERDANCHET
Je n'ai rien fait poui" ça, voisin. Le malheur est venu, La guerre, cette terrible guerre. Ah ! ça vous change un homme !
M. DUPOISON Ça ne m'a point changé, oui-da !
M. VERDANCHET
Vous n'avez pas été éprouvé, comme moi, dans votre famille.
M. DUPOISON
Oh! j'ai pris part au deuil public!
M. VERDANCHET
Je n'en doute pas. Mais vous n'avez laissé là-bas aucun des vôtres... — Tenez! vous ne savez pas d'où je viens? De Mâcon.
Ah bah!
M. VERDANCHET
De Mâcon, oui. On a terminé les affaires... après combien de va-et-vient... du tribunal au notaire et au receveur... qui ont gratté tant qu'ils ont pu. Mais ils ont fini par lâcher la soriime! Ici le Roi coule à rebours et le bien retourne aux parents. J'hérite, Monsieur Dupoison, j'hérite! Je rapporte sur moi les quatre sous qu'ont économisés mes trois garçons. Vous voyez le paquet. (// tire un paquet de sa poche.) Dix mille! C'est à pleurer de désolation.
M. DUPOISON Dix mille ! fichtre ? Une compensation tout de même !
M. VERDANCHET Rien peut-il compenser la mort?
M. DUPOISON Non, bien sûr. Mais l'argent est l'argent. Dix mille!
M. VERDANCHET
Ça représente du travail!... Mes pauvres gars! Toute leur sueur est là-dedans, ainsi! et tout leur sang... làbas... Quand j'y repense! Quel tableau! quel tableau! — Le premier qui tombe... à la Marne — et le vieil homme qui se dit : Je vivrai donc pour les deux autres. Le second, à Verdun. C'est bon, c'est bon; celui qui reste, le vieil homme l'aimera pour trois. Il tombe aussi, à sa première attaque... Alors le vieil homme est tout seul... et n'a plus personne à aimer. Il hérite... il hérite... En voilà une affaire !
M. DUPOISON
Et c'est donc cette affaire-là qui raccommode le vieil homme avec le bon Dieu? Il n'est pas rancunier.
Il ne sait plus ce qu'il est, le vieil homme. Il va à travers sa maison, du matin jusqu'au soir, en pleurant, en geignant : Où sont-ils? où sont-ils? — Le premier, mon aîné, on n'en a pas retrouvé un atome. Le second?... confondu avec d'autres, sous la même croix. Le troisième, le petit, je l'avais bien ici à moi, puisqu'on me l'a ramené au cimetière... Mais à moi dans la terre et la terre l'avait plus que moi. — On essayait bien de me raisonner... Vous veniez le soir et nous faisions une partie. Vous n'êtes pas mauvais homme, quoique franc-
maçon. Mais, sans vous offenser, ce n'est pas la francmaçonnerie qui aura jamais consolé grand monde. — Où sont-ils? où sont-ils?... C'était au bon Dieu qu'il fallait demander cela.
M. DUPOISON Et c'est ce que vous avez fait?
M. VERDANCHET
Oh! pas si vite! Je n'osais pas m'en ouvrir au curé... Si je me glissais dans l'église, c'était à nuit tombée, quand je ne risquais pas d'être vu... Peine perdue! j'avais oublié mes prières... Et le bon Dieu, dans sa puissance et dans sa gloire, c'est si loin d'un pauvre bonhonmie comme moi! Où sont-ils? où sont-ils? Ils ne sont plus, que vous me dites. Je n'appelle pas ça une solution. Est-ce qu'on aurait dans le corps l'envie de durer comme on l'a, si on devait finir pour tout de bon? Et est-ce qu'on garderait tant d'amour dans le cœur pour des fantômes?... Et j'allais et j'allais... et je me serais bien détruit... si j'avais eu le courage de me détruire... Mais la vie, c'est plus fort que tout, voyez-vous, ...et une chose trop respectable. Je ne l'avais pas, non — et c'est alors...
M. DUPOISON C'est alors?...
M. VERDANCHET, se levant Att«ndez ! Je vais vous montrer quelque chose et vous
is
comprendrez tout de suite... sans explication. (// monte rescalier.)
M. DUPOISON Je vous suis ?
M. VERDANCHET
Non, restez en bas. (// disparaît dans la chambre du haut et reparaît sur le palier, tenant une chasuble sur un porte manteau, une mitre d^évêque et une crosse; il montre le tout, sans descendre, à M. Dupolson.) Vous voyez ?
M. DUPOISON
Qu'est-ce que c*est que ça ?
M. VERDANCHET Des habits d'archevêque !
M. DUPOISON Vous êtes nommé archevêque?
M. VERDANCHET
Mais non! mais non! Les habits de saint Nicolas!.,. C'est lui qui le fut, en son temps, archevêque; archevêque de Myre, en Asie.
M. DUPOISON
Et il vous laisse ses habits à garder, quand il rentre tout nu au ciel?
Ne plaisantez pas. Ceci me vient de la vieille Mademoiselle Cunégonde, votre ennemie jurée... ce qui prouve qu'elle a bon cœur. Elle a su comme ça que je collectionnais toutes sortes de petites reliques pour le souvenir et elle me fit don, un jour, du beau costume de saint Nicolas que le dernier de mes garçons avait porté au patronage, dans une pièce où il représentait le saint. Comme on ne joue plus, à présent... vous avez fermé son école... et les acteurs sont morts... ça ne lui servait plus à rien. — Bien sûr, vous n'avez pas assisté à la pièce ?
M. DUPOISON Entre nous, je préfère le music-hall.
M. VERDANCHET
Chacun son goût. C'étzùt peu avant le départ de mon petit gars pour le front. J'y fus... j'y fus... Il remporta un vrai triomphe... Des manières si distinguées et une figure si douce... On le voyait avec la mitre, avec la chasuble et avec la crosse — et cette barbe grise... (Il la montre.) J'ai la barbe aussi. Il entrait chez le charcutier assassin qui avait mis dans le saloir trois enfants coupés en morceaux...
M. DUPOISON Quelqu'un comme Landru ?
M. VERDANCHET
Oui, dans le même genre. Il s'avançait... il faisait un grand geste... et les trois enfants sortaient bien vivants en chantant un joli cantique. — Vous comprenez maintenant? Tout vient de là! (Se retournant.) Je suis à vous... je remets les affaires en place.
M. DUPOISON, Varrêtani
Permettez! que je tâtel (// monte quelques marches et tâte la chasuble.) Ça n'est pas du vrai?
M. VERDANCHET
Je ne pense pas. Mais ça fait son efFet de loin. {Rentrant dans la chambre.) Tout vient de là!
M. DUPOISON, allant et venant Tout vient de là...? tout vient de là...?
M. VERDANCHET, reparaissant Vous avez saisi?
M. DUPOISON Pas une once.
M. VERDANCHET C'est pourtant clair. J'avais trouvé mon saint!
M. DUPOISON Votre saint?
M. VERDANCHET
Oui, mon saint. Celui qu'il me fallait. Celui qui était pour mon cas. Enfin... celui qui ressuscite! Comprenezvous, maintenant?
M. DUPOISON
J'y suis, j'y suis! — Et vous avez cru, comme ça, qu'avec un geste au-dessus du saloir, votre saint...
M. VERDANCHET
Je l'ai cru. Je le crois encore. Du reste, il m'a tout raconté quand il est venu.
M. DUPOISON Voyons... voyons...
M. VERDANCHET, redescendant
De ce jour-là, je ne songeai plus à mes gars sans songer à saint Nicolas, au charcutier, au saloir et à tout le reste. Il avait bien ressuscité les petits gcirçons en morceaux ; pourquoi n'en ferait-il pas autant pour les miens ? Ça n'est pas plus malin.
M. DUPOISON Mais tout autant.
M. VERDANCHET Tout autant, mais pas plus. Ah! l'ai-je obsédé, le
bonhomme ! {Répétant ses adjurations.) Grand saint Nicolas I grand saint Nicolas ! vous ne laisserez pas mes garçons pourrir ! Grand saint Nicolas ! vous me les rendrez! Au bon Dieu, je ne sais que dire... Mais avec vous, je n'ai pas peur. Je sais comme vous êtes et je connais votre spécialité... Je vous cornerai tant de fois ma prière dans les oreilles qu'il faudra bien que vous me répondiez. Grand saint Nicolas ! Grand saint Nicolas!... Et j'ai tant fait qu'il est venu. (Plus mystérieusement.) Un soir...
M. DUPOISON Un soir...
M. VERDANCHET
Le soir de la Noël... (5e reprenant.) Mais non, voisin. Ça, je n'ai plus le droit de vous le dire. C'est entre lui et moi. Il m'a déjà repris parce que j'ai raconté à Mlle Cimégonde, laquelle l'a répété partout, qu'il venait me voir. Vous en savez assez. C'est bon.
M. DUPOISON, les bras au ciel
Monsieur Verdanchet... Monsieur Verdanchet!... Mon bon... mon cher Monsieur Verdanchet!... Mais c'est énorme... énorme... énorme! Et la science? et la vérité ? et le progrès ? et le tout à l'égoût ? et la télégraphie sans fil ? qu'en faites-vous ? qu'en faitesvous?... Enorme!
M. VERDANCHET Je n'en fais rien. Je vous dis ce qui est.
M. DUPOISON
Là! les yeux dans les yeux... vous n'êtes pas en train de me faire grimper à l'arbre?
M. VERDANCHET
Vous avez trop de ventre... et je ne sais pas inventer.
M. DUPOISON
Vous êtes donc plus atteint que je ne pensais. {Allant et venant.) Ahl Seigneur! ah! Seigneur! Enorme... énorme !
M. VERDANCHET
Quel Seigneur invoquez-vous là?
M. DUPOISON
C'est une façon à moi de jurer. Mais puisqu'on parle du Seigneur, c'est donc saint Nicolas qui vous a conseillé de faire votre paix avec lui ?
M. VERDANCHET
Tout juste. Figurez-vous qu'il m'a rappris le catéchisme mot à mot. Il s'assied là, il tient le livre et je suis comme un écolier, avec mon doigt.
M. DUPOISON Le catéchisme !
M. VERDANCHET
Oh ! c'est une belle chose... qui contient toute la sagesse... et qui vous met Notre-Seigneur comme à portée. Dieu n'est pas si terrible que je le pensais ! Les gens qui ont un peu d'audace peuvent s'adresser directement à lui. Mais moi... moi... j'ai mes habitudes : c'est Saint Nicolas qui parle pour moi.
M. DUPOISON Et physiquement, comment est-il fait, votre saint?
' M. VERDANCHET
Comme sur l'image au-dessus de mon lit. (// montre r image.)
M. DUPOISON, devant Vimage
Ah ! ah ! ah I ah ! Et il se met en carnaval, comme de juste, avec un manteau en faux or }
M. VERDANCHET
Le même que le mien, exactement le même ; mais •n vrai.
M. DUPOISON
Vous n'en savez rien.
M. VERDANCHET Je suppose. L'or ne doit pas lui coûter cher.
M. DUPOISON Et cntre-t-il par le plancher ou par le toit ?
M. VERDANCHET Il entre et sort par la porte, comme tout le monde.
Mais sans doute qu'il flotte en l'air ?
M. VERDANCHET
Non, il avance un pied après l'autre, comme vousmême.
M. DUPOISON Et il parle en espéranto ?
M. VERDANCHET En français comme vous et moi.
M. DUPOISON Mais le miracle ?
M. VERDANCHET Quel miracle î*
M. DUPOISON Vos trois garçons ? il vous les a ressuscites ?
M. VERDANCHET
Non... {Geste de M. Dupoison.) Attendez ! Je vais vous dire. Il paraît qu'ils ne sont pas morts... qu'ils se portent même fort bien: car le saint les voit tous les jours. Leur âme est devant le Seigneur. Les corps aussi auront leur tour... Mais, plus tard, à la fin des siècles...
M. DUPOISON
Nous en recauserons. Et il vient souvent vous faire ses contes ?
M. VERDANCHET Dame... quand il sent que j'ai besoin de lui.
M. DUPOISON
Et vous êtes bien sûr, voisin, que ce n'est pas Mlle Cunégonde... ou une autre — ou le curé... ou le bedeau... — qui s'affuble à la nuit de vos guenilles de théâtre, pour vous monter le cou?
M. VERDANCHET Oh! y pensez-vous, M. Dupoison ?
M. DUPOISON
J'y pense fort. — Hum! hum! Voici, je crois, la bonne piste, au bout de laquelle nous trouverions une explication rationnelle., rationnelle.. — J'en aur^li le fin mot, foi de mécréant! La prochaine fois qu'il viendra, ayez la bonté seulement de me faire signe... et je vous promets bien...
M. VERDANCHET
Mille regrets, M. Dupoison... Saint Nicolas n'est pas votre homme... Il n'a pas envie de vous voir. — Hein! vous seriez content de désabuser un pauvre bonhomme pour le replonger dans les larmes et dans la désolation ?
M. DUPOISON Les droits de la vérité avant tout.
M. VERDANCHET
Je vous remercie. Gardez pour vous votre vérité qui n'est pas la mienne. Je sais ce que je sais ; je tiens ce que je tiens et j'y crois aussi dur que vous croyez à Robespierre, à Etienne Dolet et au chevalier de La Barre... que, du reste, vous n'avez point vus... Tandis que moi, j'ai vu saint Nicolas, là, à ma table, comme je vous vois en ce moment...
M. DUPOISON
C'est bon... c'est bon... N'insistez pas! Je rentre. — Cela offense la raison, comme elle ne fut pas davantage offensée, je le jure, aux temps les plus sombres du moyen âge, avant la découverte de l'imprimerie par Christophe Colomb et l'exécution de Louis Capet. Brisons-là, M. Verdanchet, je ne veux pas perdre l'esprit. (A h porte.) Bonne nuit — et ne rêvez pas !
M. VERDANCHET Je ne rêve jamais, voisin. Je n'ai pas d imagination.
(// ouvre la porte.) Oh ! il fait clair comme en plein jour II gèlera, probable.
M. DUPOISON Oui, probable. (S* arrêtant net.) — Holà!
M. VERDANCHET Qu'est-ce que vous avez ?..
M. DUPOISON
J'avais cru voir quelqu'un près de la grille. Je me trompais... sans doute...
M. VERDANCHET, soudain affolé
Mais non... vous ne vous trompez pas... — Rentrez!... rentrez!... Et fermez cette porte... Vite! (// le tire dans la maison et ferme.) Ils sont là!... ils sont là!... ils m'ont suivi jusque chez moi...
M. DUPOISON Mais qui ?...
M. VERDANCHET Les bandits en auto.
M. DUPOISON
Ah ah ah ah î Voilà encore une autre histoire ! Racontez... racontez! je préfère ce genre-là. Des bandits en auto ?
Oui.,, comme je quittais le guichet... après avoir touché la somme... j'ai remarqué deux hommes... de très mauvaise mine... en peau de bique... avec la casquette à carreaux... qui me regardaient en dessous...
En dessous ?
M. DUPOISON
M. VERDANCHET
En dessous. Ils sont sortis de la banque derrière moi... et je les ai retrouvés à la gare... et ils me regardaient encore...
M. DUPOÎSON
En dessous }
M. VERDANCHET
En dessous. Et puis je ne les ai plus vus... — Mais vous les avez vus pour moi-.. Ils m'ont siiivi... ils sont cachés là... ils attendent... Ils ont su que j'avais touché... et cette nuit...
M. DUPOISON Cette nuit...? — Ah ah ah!...
M. VERDANCHET
Allez, voisin!... Allez prévenir la police!... Vous êtes adjoint au maire... j'ai droit à la protection de vos agents. Allez ! allez !
C'est saint Nicolas qu'il faut prévenir. Voilà une occasion et une belle !
M. VERDANCHET
Saint Nicolas est pour me consoler, non pour me garder des brigands.
M. DUPOISON
Vous avez donc peur de mourir? Votre corps vous sera rendu à la fin des siècles.
M. VERDANCHET
Non, M. Dupoison... J'ai peur seulement qu'on me vole... qu'on me prenne les quatre sous de mes garçons... sans que j'aie eu le temps de les employer...
M. DUPOISON Et à quoi les emploierez-vous?...
M. VERDANCHET
A une chose... à une chose... qu'il faut dire tout bas... Saint Nicolas nous entendrait. Vous comprenez... je veux qu'il en ait la surprise... (Bas.) Voici. J'en ai fait le vœu à part moi. Mes dix mille francs seront pour lui, je les lui donne. Il aura dans l'église une chapelle à lui, avec une statue dorée, des roses en papier et des flambeaux. Il ne doit le savoir que le joui- de sa fête et c'est pourquoi je ne l'appellerai pas ce soir. Demain le curé
tiendra mon argent et il fera le nécessaire. Mais si je suis dépouillé cette nuit... impossible, n'est-ce pas...
M. DUPOISON
De mieux en mieux. Une chapelle!... une statue!,,, et à saint Nicolas! quand Isidore Balanchard attend la sienne sur la place depuis bientôt trente ans... Dix mille francs... dix mille francs... exactement ce qui nous manque...
M. VERDANCHET Votre Isidore Balanchard n'est pas un saint.
M. DUPOISON
Pas un saint... pas un saint...? lui qui a eu l'honneur de poser la première pierre de la première école obligatoire et laïque dans le canton... Pas un saint... pas un saint... ? Je souhaite que tous les vôtres lui ressemblent.
M. VERDANCHET
Soit! soit! je n'en dis pas de mal... Allez chercher les gendarmes, M. Dupoison.
M. DUPOISON
Eh! vous n'y pensez pas! On me prendrait pour un toqué. J'irai prévenir les gendarmes quand le coup sera fait
M. VERDANCHET
Il sera bien temps...
M. DUPOISON Je rentre.
M. VERDANCHET, éperdu
Non... non... ne me laissez pas seul... J*ai peur... j'ai peur... (// le retient.) Mon bon Monsieur Dupoison... une idée... Rendez-moi le petit service de passer la nuit sous mon toit!... Personne ne vous attend chez vous... Mme Dupoison est en voyage.
M. DUPOISON Passer la nuit?...
M. VERDANCHET
J'ai de quoi vous coucher. Vous n'allez pas laisser un pauvre vieux bonhomme se débattre contre deux brigands... Car ils viendront... ils viendront... j'en ai l'assurance...
M. DUPOISON Raison de plus pour m'en aller.
M. VERDANCHET Restez, mon bon voisin.
M. DUPOISON
Non... non... vous dis-je? Je ne suis pas un homme qui découche.
M. VERDANCHET
Je VOUS dis qu'on vous couchera. Le lit est bon dans la petite chambre. C'est là que dormait mon garçon avant de partir. Il n'y a même pas les draps à mettre; j'attendais un cousin... Vous restez?
M. DUPOISON, d'un autre ion^ douieusemeni Je reste... je reste... En voilà une fantaisie!
M. VERDANCHET Une fantaisie de vieil homme... q li a perdu trois fils...
M. DUPOISON
Si vous me prenez par le sentiment!... {Après un temps.) Et vous me coucheriez là-haut?
A moins que vous ne préfériez cette chambre. Je vous cède mon lit.
M. DUPOISON
Non... non... j'en ai vu d'autres à la guerre... Ah! cette guerre !
M. VERDANCHET Oui, cette guerre !
M. DUPOISON
J'ai gardé un camp de prisonniers à Toulouse pendant cinq ans !
M. VERDANCHET
Alors... vous restez?
M. DUPOISON Soit! je reste.
M. VERDANCHET Ah! Monsieur Dupoison! (// F embrasse.)
M. DUPOISON
C'est bien pour vous faire plaisir. Mais à deux conditions : la première, c'est que vous verserez la moitié de la somme à la souscription pour Isidore Balanchard.
M. VERDANCHET
Mais je ne peux, voisin. J'ai fait le vœu de la réserver tout entière à ce que vous savez. Tant que je ne suis pas relevé de mon vœu par le saint lui-même... je n'ai pas le droit d'en distraire un sou.
M. DUPOISON, réfléchissant
C'est dommage. — Eh bien ! n'importe... Seconde condition, mais celle-là, j'y tiens.
M. VERDANCHET Dites, voisin...
M. DUPOISON Si votre saint vient vous voir, vous m'appellerez.
M. VERDANCHET Entendu! entendu! — Une petite larme?
M. DUPOISON
Volontiers. (// boit.) Ah ah ah ah... ! V^ous me fait»» rire, mon bon vieux. Un saint qui cause! Des bandits en auto! Quoi encore? Vous ne vivez plus dans la vie, parole! mais dans un roman-cinéma. Vive la science pyositive et la fraternité des peuples! Là-dessus, je vais me coucher.
M. VERDANCHET
Je vous accompagne. Voulez-vous la lampe... ou cette lanterne? J'jii un petit travail à finir...
M. DUPOISON
N'importe quoi. Le temps de me déshabiller et je me plonge dans le néant sans phrases. Vive la science ! vive la matière! et vive le néant final! (// rit.) Précédezmoi. (Tous deux gravissent U escalier et disparaissent un moment.)
M. VERDANCHET, ressortant seul
Oui, Monsieur Dupoison, cela vous sera compté dans l'autre monde. Merci de tout cœur et dormez bien.
M. DUPOISON, de la chambre Bonne nuit. Monsieur Verdanchet.
M. VERDANCHET Si j'appelle, vous entendrez?
M. DUPOISON Ne craignez rien.
M. VERDANCHET Voulez-vous un bonnet de coton?
M. DUPOISON Je ne suis pas chauve. Votre chemise suffira.
M. VERDANCHET Alors, bonsoir.
M. DUPOISON
Bonsoir. (// refer-me la porte et redescend, puis s'installe à son établi pour réparer une montre. Silence. Au bout d'un moment, M. Dupoison reparaît, mais en caleçon.)
M. DUPOISON
Dites-moi donc. Tout bien réfléchi, voisin... si saint Nicolas vous visite, laissez-moi dormir. Je préfère.
M. VERDANCHET
Franchement... je préfère aussi. Mais si les brigands viennent...?
M. DUPOISON C'est différent.
A propos... où pensez-vous que je doive cacher la somme... Sous mon oreiller ?...
M. DUPOISON Oui... peut-être...
M. VERDANCHET Ou dans la caisse de l'horloge?
M. DUPOISON Plutôt... plutôt... ils n'iront pas la chercher là.
M. VERDANCHET, cachant le paquei Bon. Voila qui est fait.
M. DUPOISON Vous n'allez pas veiller trop tard ?
M. VERDANCHET J'en ai pour un petit quart d'heure.
M. DUPOISON, rentrant Alors, bonsoir.
M. VERDANCHET Bonsoir. (// 3e place à son établi et se met au travail.)