‹ Jeux et miracles pour le peuple fidèleChapitre 35 sur 38 · DEUXIEME TABLEAU · texte numérisé non relu

DEUXIEME TABLEAU

{Même lieu. On retrouve M. Verdanchet à son établi. Long silence. Puis, il prête l'oreille, inquiet.)

MONSIEUR VERDANCHET

Hem! hem!... Non... non... (// se remet à son travail.) Ah! j'ai oubHé de fermer la grille... (// se lève, se dirige vers la porte d'entrée et quand il ^ est arrivé, s arrête court. On a frappé: toc... toc.) On frappe! (Pris de peur.) Oh! oh!... qui est là?

UNE VOIX, au dehors Un passant.

M. VERDANCHET Que veut-il?

LA VOIX S'arrêter.

H»P VERDANCHET

Eh bien! qu'il s'arrête...

LA VOIX Et se reposer, il est las.

M. VERDANCHET

Eh bien! qu'il se repose!... Ce n'est pas une heure... entre nous... pour déranger le monde...

LA VOIX

Bien sûr, Monsieur. Mais ce n'est pas non plus un temps pour coucher à la belle étoile. Il gêlc fort.

M. VERDANCHET En ce cas, allez à l'auberge.

LA VOIX Je n'ai point d'argent et elle est trop loin.

M. VERDANCHET Je regrette... Monsieur... je regrette... mais...

LA VOIX

Je regrette aussi... pour vous et pour moi. On m'avait dit qu'ici logeait un homme charitable...

M. VERDANCHET On vous a trompé, je ne le suis pas.

LA VOIX

Fxcusp?.- Je coucherai donc sans abri. Si demain, vous me trouvez mort, dans le fossé d'en face, vous

voudrez bien m'enterrer, n'est-ce pas?... autant que possible, en terre bénie, en passant par l'église...

M. VERDANCHET

Permettez!... permettez!... ne vous en allez pas! (A part.) Par saint Nicolas, je ne sais que faire. Ce voleur est adroit et il connaît mes sentiments.

LA VOIX Vous avez réfléchi?...

M. VERDANCHET

Peut-être... Non... Peut-être... Mais le cas est embarrasscint...

LA VOIX

Pour l'amour de Dieu, je vous prie.

M. VERDANCHET Pour l'amour de Dieu?

LA VOIX Vous ne l'aimez pas ?

M. VERDANCHET

Mais si! mais si! (A part.) Que yais-je faire? — Eh! si c'eet pour l'amour de Dieu... advienne que pourra!

LA VOIX Je m'en vais alors ?...

M. VERDANCHET

Non... restez... ! Vous avez dit une parole contre laquelle je ne puis rien. Qui que vous soyez, je vous ouvre... Mais... une seconde, s'il vous plaît! (// court à rhorloge, reprend le paquet précieux^ le glisse dans la poche de son veston, puis va à la porte. Bas.) Grand saint, grand saint, protégez-moi! je crois bien que je perds la tête. Je retiens le voisin pour qu'il me protège et j'ouvre la porte au voleur. — Pour l'amour de Dieu, entrez donc.

(Entre un trimardeur, vêtu de pauvre toile bleue, sous une longue cape trouée, avec un chapeau cabossé, une barbe grise et un sac sur le dos.)

LE TRIMARDEUR Bonsoir et merci, Monsieur.

M. \'ERDANCHET

Bonsoir. (// dévisage V homme et dit:) Je vois avec plaisir que vous n'êtes pas automobiliste...

LE TRIMARDEUR Non... je voyage à pied, j'aime mieux ça!

M. VERDANCHET C'est, en somme, plus agréable...

LE TRIMARDEUR Quand il fait beau.

Oh! naturellement.

LE TRIMARDEUR, désignant Vescabeau près de l'aire Vous permettez?

M. VERDANCHET Asseyez-vous, mon ami.

LE TRIMARDEUR, S asseyant Merci bien. {Long silence.)

M. VERDANCHET Vous voulez manger un morceau... peut-être?

LE TRIMARDEUR Non... non... je n'ai pas faim.

M. VERDANCHET Ou boire un coup?

LE TRIMARDEUR Je n'ai pas soif. Je n'ai besoin de rien. Je suis bien là.

M. VERDANCHET Je rallume?

LE TRIMARDEUR

Non... non... la pièce est chaude. Ce qui reste de braise me suffira. {Long silence. M. Verdanchet va et vient; il ne sait plus quoi offrir à son hôte pour lamadouer, si celui-ci est un brigand.) Vous êtes horloger?

M. VERDANCHET

Vous avez vu ça tout de suite... J'ai un petit travail à finir justement...

LE TRIMARDEUR

Finissez! Ne vous gênez pas. (M. V erdanchei se réimtalle, mais à la grande table^ face au brigand.) C'est un beau métier, hein ?

M. VERDANCHET Comme tous les métiers, qucmd on s'y applique.

LE TRIMARDEUR Voilà une bonne msixime. Je la resservirai.

M. VERDANCHET Mais vous?...

LE TRIMARDEUR

Oh! moi... je vais... je viens...

M. VERDANCHET Et VOUS ne faites pas grand'chose ?

LE TRIMARDEUR Un peu tous les métiers, au contraire.

M. VERDANCHET

C'est-à-dire aucun. (Le trimardeur proteste.) Excusez!... {A lui-même.) Maladroit... maladroit... je perds la tête. {Un temps.) Hum! hum!... Vous n'étiez pas à Mâcon... cette après-midi?... A la banque?

LE TRIMARDEUR A la banque ? non.

M. VERDANCHET Et puis à la gare?

LE TRIMARDEUR Non plus.

M. VERDANCHET Hum!... Vous me rassurez....

Je ne vous comprends point.

M. VERDANCHET

Ohl N'importe! n'importe! (A lui-même.) Maladroit.., maladroit... {Haut) Voyez-vous... j'étais inquiet... J'avais cru remarquer... et ils auraient pu croire... que la somme que j'avais touchée... était beaucoup plus importante qu'elle n'est...

Qui? ils?

Les bandits...

Les bandits?...

LE TRIMARDEUR M. VERDANCHET

LE TRIMARDEUR

M. VERDANCHET

Mais qu'ils ne s'imaginent pas que j'ai rapporté le Pactole... Non... non... une très petite somme... Que s'ils s'avisaient de venir... ils seraient bien reçus, du reste... M. Dupoison n'est pas loin... Ah ah ah ah...! Il couche ici.

LE TRIMARDEUR

Ah bah ! il couche ici. — Qui est-ce ?

M. VERDANCHET

Un homme très solide... très redoutable... qui a fait la guerre cinq ans... Quand il vous empoigne quelqu'un... Ainsi, je les préviens... s'ils viennent... — Vous comprenez?

LE TRIMARDEUR

Non, pas très bien. Mais je ne tiens pas à comprendre. — Vous allez travailler toute la nuit ?

M. VERDANCHET

Non pas; voilà que j'ai fini. (// se lève.) Vous êtes réchauffé ?... Vous restez un moment encore?

LE TRIMARDEUR Mais jusqu'au jour. — Pour Tamour de Dieu !...

M. VERDANCHET

Restez... restez... Je n'ai rien dit. — Eh bien! moi, je me couche. Je me couche tout habillé... Vous n'aimez pas mieux vous étendre 7

LE TRIMARDEUR

Non, je m'adosserai au mur Je sais dormir dans toutes les positions. Je vous remercie.

M. VERDANCHET

A votre aise. (Tandis que le trîmardeur s enfonce dans son coin sous le manteau de la cheminée où il devient presque invisible, M. Verdanchet, nerveux, fait sa couverture, retire ses galoches, enlève son faux-col, s'entoure d'un foulard et remplace sa calotte grecque par un bonnet de coton. Il va se mettre au lit. Pendant tout ce temùs, il répète, très bas:) Oh! quelle affaire!

quelle affaire! Saint Nicolas, protégez-moi I Saint Nicolas, protégez-moi! (// se met au lit, puis, haut, à son hôte.) Bonne nuit.

Bonne nuit. Monsieur. Vous avez oublié d'éteindre.

M. VERDANCHET Je préférerais...

LE TRIMARDEUR, sam Vécouter

Ne vous dérangez pas. (// va à la lampe et la souffle. A peine une lueur venant des braises du foyer.) C'est fait. (5e replaçant dans son coin.) Dormez bien.

M. VERDANCHET, tremblant

Vous de même. (Sourdement.) Grand saint Nicolas... grand saint Nicolas... (Silence profond et très prolongé. M. V erdanchet s agile, puis se détend; il dort ou feint de dormir, on ne sait. Silence.)

LE TRIMARDEUR, à mi-VOîX

C'est un brave homme... mais ce n'est pas un homme brave... Et plein d'inconséquences avec ça. J'ai bien cru qu'il allait me montrer ses billets de mille — et me les confier, qui sait? — Il s'est couché tout habillé pour ne point dormir... et le voilà déjà qui ronfle, tête à tête avec son voleur. (Riant doucement.) Ah ah ah ah!... (// se tait. On entend le ronflement discret de M. Ver-

danchet, quand tout à coup, la porte du premier s^entr ouvre et un personnage de forme étrange, un falot à la main, descend V escalier à pas sourds. Il ne voit pas le trimardeur et se dirige vers le lit en face duquel il se place. Alors il pose à terre son falot — qui est une lanterne — de façon à ce que les rayons lumineux, dirigés vers lui, n éclairent que lui. On reconnaît alors saint Nicolas, avec sa chasuble, sa mitre, sa crosse, une sorte d'aube blanche qui dépasse et une barbe grise. Alors le trimardeur qui se trouve derrière lui, à la cheminée, se courbe en avant et robserve.)

SAINT NICOLAS, toussant fort

Hem... hem!... Verdanchet! Verdanchet! Verdanchet!...

M. VERDANCHET, se réveillant en sursaut

Qui va là?... (// 5e dresse.) Ah! grand saint! est-ce vous?

SAINT NICOLAS, d*une Voix caverneuse

C'est moi.

M. VERDANCHET

Oh! tant mieux! tant mieux! J'attendais une autre visite... Mais si c'est vous?

SAINT NICOLAS, de la même voix C'est moi.

M. VERDANCHET Bon... bon... Je me lève.

SAINT NICOLAS, idem

N'en faites rien. Ecoutez-moi d'où vous êtes — et sans bouger... Et sans bouger !

M. VERDANCHET

Oh! vous avez l'air en colère... Que vous ai-je fait, mon bon Dieu ? Vous prenez une voix de basse et vous ne me tutoyez plus.

SAINT NICOLAS, idem Je... je suis enrhumé.

C'est la saison. Je pourrais vous offrir un grog à l'eau-de-vie.

SAINT NICOLAS, idem

Je ne veux pas de grog. Je ne suis pas content de toi.

M. VERDANCHET

Pourquoi, grand saint? Pourquoi? Ah! je sais bien que je ne vaux pas grand'chose. Je fais ce que je peux pour vous faire plaisir.

SAINT NICOLAS Non.

M. VERDANCHET

Non?... Voilà une autre affaire... Qu*ai-je fait?... qu'ai-je fait?

SAINT NICOLAS

Tu es de plus en plus bavard. Bavard comme une pie... comme une concierge... comme une bonne sœur. Tu as encore parlé de moi.

M. VERDANCHET J'ai eu tort... j'ai eu tort... grand saint.

SAINT NICOLAS

Tu as parlé de moi, malgré ma défense, à un sceptique, à un hérétique, à un schismatique, à un sacripant, à un franc-maçon, à un dévoreur de curés;.. Est-ce vrai?...

M. VERDANCHET Mais, grand saint...

Je te dirai son nom, en toutes lettres. Le sieur Dupoison... Dupoison... adjoint au maire de la commune de Couilly-sur-Saône, un sceptique, un hérétique, un schismatique, un sacripant, un franc-maçon... et l'ennemi juré de Mlle Cunégonde, à laquelle déjà tu as trop parlé.

M. VERDANCHET

C'est bien vrai... M. Dupoison, en efFet, n'est pas un homme très reconmiandable...

SAINT NICOLAS, sursautant Tu dis?

M. VERDANCHET

Oh! pas du tout recommandable, non... Je sais tout ce qu'on dit de lui... et on n'a pas tort!

SAINT NICOLAS Et que dit-on?

M. VERDANCHET Qu'il fait mauvais ménage avec sa femme et même...

SAINT NICOLAS Et même?...

M. VERDANCHET Rien.

SAINT NICOLAS Et puis?

M. VERDANCHET

Qu'il s'est embusqué à la guerre...

Bah!

M. VERDANCHET Et qu'il a fait fortune on ne sait trop comment...

SAINT NICOLAS Oh!

M. VERDANCHET

Sans compter ses opinions politiques... Mais ça n*est point un mauvais homme, au demeurant... Et j'ai cru pouvoir...

SAINT NICOLAS

Tu as cru pouvoir ? Tu ne pouvais point, tu ne devais point... Et surtout... et surtout lui confier des choses que tu caches à ton saint protecteur et consolateur et sauveur, saint Nicolas. Est-ce que je mens?

M. V^ERDANCHET

Un saint ne ment jamais, je pense... Mais je vous préparais une surprise.

SAINT NICOLAS

Je n'en veux pas. Un saint ne peut être surpris. C'est bon. — Tu as touché aujourd'hui une certaine sonmie ?

M. VERDANCHET Oui... grand saint...

SAINT NICOLAS Dix mille francs.

M. VERDANCHET, songeant au trimardeur Dix mille... Ne parlez pas si fort!

SAINT NICOLAS

Pourquoi ?

M. VERDANCHET Pour rien...

SAINT NICOLAS Si tu me caches encore quelque chose...

M. VERDANCHET Non... non... Quelqu'un peut nous entendre.

SAINT NICOLAS Personne ne peut nous entendre, j'en réponds.

M. VERDANCHET Ah ! dans ce cas-là.

SAINT NICOLAS

Tu as touché dix mille francs. Que feras-tu de cette somme ?

M. VERDANCHET

Ah! voilà... j'en ferai... un cadeau... un cadeau...

SAINT NICOLAS A qui?

M. VERDANCHET

A qui?... Eh bien... à vous, puisqu'il faut que je vous dise.

Je n'en veux pas. Je n'ai pas besoin d'argent. Je suis riche.

M. VERDANCHET

Mais vous avez besoin d'une statue... dans notre éghse?

SAINT NICOLAS

Je n'en ai pas besoin. Je vais en personne chez les clients... et on me prie à domicile; tu crois sans doute être le seul que je visite ?

M. VERDANCHET

Oh! nullement, grand saint! Mais je ne savais pas. L'intention du moins était bonne.

SAINT NICOLAS

L'intention ne suffit pas et c'est même une chose tout à fait secondaire. Que feras-tu de cette somme maintenant?

M. VERDANCHET

Ah ! j'en suis bien embarrassé, mon archevêque.

SAINT NICOIJVS Tu n'as qu'à m'écouter : je viens te tirer d'embarras.

M. VERDANCHET J'écoute donc.

SAINT NICOLAS

D'abord, que je te dise. Tu as mai jugé ton voisin, M. Dupoison, ton bon voisin qui a consenti à coucher là-haut pour te défendre... Je le sais... je sais tout.

O grand saint !... vous disiez vous-même que c'était un sceptique... un hérétique... un schismatique...

SAINT NICOLAS

Je voulais te faire parler... pour apprendre jusqu'à que! point tu pousserais l'ingratitude...

M. VERDANCHET

Je vous ai dit aussi que c'était un bon homme...

SAINT NICOLAS Pour te rattraper.

M. VERDANCHET Je le pense aussi.

SAINT NICOLAS

Taisons-nous. — J'en voulais venir à ceci que... sceptique... hérétique... schismatique... mangeur de curés... cela ne lui retire aucune de ses qualités laïques... Tous nos dévots tiennent en grai.d mépris les qualités laïques. Ce sont désormais les premières... Libre à lui de penser ce qu'il veut de Dieu et des saints, s'il écoute la voix... intérieure... de sa conscience... Les cléricaux d'ici sont ridiculement en retard. Liberté... liberté... liberté sur toute la ligne ! Sachez que nous avons laïcisé le paradis.

M. VERDANCHET

Alors... on n'y dit plus la messe?... et les curés n'y entrent plus?

SAINT NICOLAS

Très peu. Nous avons décidé d'accueillir avant tout les grands saint laïques, et au premier rang, Balanchard... Oui, Isidore Balanchard, pour lequel M. Dupoison a plaidé devant toi en pure perte... Et, comme il a sa place au ciel entre Jules Ferry et Voltaire, il doit avoir sur la terre son monimient.

M. VERDANCHET

Quoi?... Isidore Balanchard... qui a mis à la porte les Ursulines?... ah! je n'en reviens pas...

SAINT NICOLAS J*ai dit. Tu sais ce qui te reste à faire. Tu remettras

demain la somme à M. Dupoison, de la part de saint Nicolas.

M. VERDANCHET Grand saint!

SAINT NICOLAS

Si tu ne le fais pas, jamais plus je ne descendrai de l'Olympe... ou des Champs-Elysées... pour prendre la goutte avec toi...

M. VERDANCHET

Mais... mais... vous ne prenez jamais la goutte...

SAINT NICOLAS

C'est une façon imagée... d'évoquer les liens de camaraderie... qui... que... Enfin, je ne redescends plus.

M. VERDANCHET Seigneur... Seigneur...

SAINT NICOLAS Tu vas jurer ou je te quitte...

M. VERDANCHET

Ne partez pas... ne partez pas!... je vous en prie... Oh! grand saint Nicolas... Vous êtes colère aujourd'hui... je ne vous reconnais plus...

SAINT NICOLAS Tu jures?

M. VERDANCHET

Dame! J'aurais trop de chagrin de ne plus vous voir... et si vous y tenez...

(A ce moment, le trimardeur avance légèrement son escabeau et doucement, mais avec autorité, il s'interpose.)

leT trimardeur Voulez-vous me permettre?

S.AINT NICOLAS, effra])é Qui est là?

LE TRIMARDEUR

Un pauvre homme...

M. VERDANCHET Oh! je ne songeais plus à vous. Vous dormiez donc?

LE TRIMARDEUR Non, j'écoutais.

SAINT NICOLAS Mais qui est-ce? qui est-ce?...

LE TRIMARDEUR Peu importe qui je suis... Monsieur...

SAINT NICOLAS Pardon. Je tiens à savoir qui vous êtes?

Qui êtes-vous vous-même, s'il vous plaît?

SAINT NICOLAS

Moi?

LE TRIMARDEUR

J'ai interrompu l'entretien au moment le plus pathétique, précisément pour vous le demander.

SAINT NICOLAS

Qui je suis? qui je suis? Mais... Saint Nicolas en personne ! Et de quel droit ?...

LE TRIMARDEUR

Ne vous emportez pas, grand saint... Vous allez perdre votre mitre et votre auréole...

SAINT NICOLAS Mais... mais...

LE TRIMARDEUR Asseyez-vous plutôt là... et causons un peu...

SAINT NICOLAS

Je... je n'ai d'ordres à recevoir de personne... Où voulez-vous en venir?

LE TRiMARDEUR

Ne vous fâchez pas. A ceci que dans mes voyages, j ai eu l'occasion de faire connaissance avec le saint en question... C'était un homme doux aux affligés, indulgent aux pécheurs, impitoyable aux hérétiques, mais sans colère aucune,, . Et je me demande si le diable n'a pas pris sa forme, tant me surprennent ses paroles et ses façons. Vous n'êtes pas le diable ?...

SAINT NICOLAS

Je suis saint Nicolas... et que la foudre de Dieu vous écrase... si...

LE TRIMARDEUR

Laissez la foudre de Dieu, saint homme! Voici que la colère vous reprend. — Oh! je ne demande qu'à croire. Mais quelques références ne seraient pas de trop. D'abord, d'oii venez-vous?...

SAINT NICOLAS Mais... du paradis... naturellement.

LE TRIMARDEUR Vous y êtes depuis longtemps?...

SAINT NICOLAS Depuis... assez longtemps.

LE TRIMARDEUR Un moment. (// fouille dans son sac.)

SAINT NICOLAS Qu'est-ce que vous faites?

LE TRIMARDEUR

J'ai dans mon sac la Vie des Saints... je la lis beaucoup en tournée. Et s'il y avait lieu de raviver vos souvenirs... (// tire un petit livre et V ouvre.)

SAINT NICOLAS Faites donc... faites donc!

LE TRIMARDEUR, consultant le livre Oii êtes-vous né?

Oh! très loin d'ici... enfin assez loin...

LE TRIMARDEUR Mais encore. En Amérique?

SAINT NICOLAS

En Asie... en Asie... A Myre... Myre... c'est bien Myre...

LE TRIMARDEUR

Vous confondez. Vous fûtes archevêque de Myre... Mais vous naquîtes à Patare, en Lycie.

SAINT NICOLAS C'est cela... à Patare... Patare... oui... Patare!

LE TRIMARDEUR, même jeu Comment s'appelaient vos parents?

SAINT NICOLAS

Oh! je ne sais plus bien... c'est si vieux!... Et je dois vous dire... pour que vous ne vous étonniez pas... qu'au paradis... nous perdons un peu la mémoire... Nous voyons tant de choses nouvelles tous les jours !

LE TRIMARDEUR

V Je pense bien. Passons, — On prétend qu'à votre naissance, quand on vous mit dans le bassin pour vous baigner, on vous vit tout à coup bondir et demeurer debout pendant deux heures, les mains jointes et les yeux au ciel. Vous vous en souvenez ?

SAINT NICOLAS Un peu... mais vaguement...

LE TRIMARDEUR, même jeu

Du reste, ça n'est pas prouvé... Passons! Je ne vous demande pas non plus d'avoir dans la tête tous vos miracles...

SAINT Nicolas

J'en ai fait tant dans ma vie...

LE TRIMARDEUR Et de beaux !

SAINT NICOLAS

Ah! je crois bien, Monsieur... Tenez! là! que je vous raconte. Le plus beau! le plus beau! Trois enfants coupés en morceaux... dans le saloir... Le charcutier Landru... Un geste : ils ressuscitent !

LE TRIMARDEUR, même jeu

Et les trois filles de cet homme qui les voulait vendre au marchand d'esclaves parce qu'il n'avait point de quoi les nourrir!

SAINT NICOLAS, esa^ant de lire

Mais comment donc! Le père et ses trois filles! Je vois ça comme si j'y étais.

LE TRIMARDEUR, retirant le livre Que fites-vous alors?

SAINT NICOLAS

Ce que je fis ?... Ehl je les invitai à déjeuner sans doute...

LE TRIMARDEUR, lisant

Non... non... mieux que cela. Vous eûtes l'idée de jeter dans la salle, par la fenêtre, trois bourses pleines d*or.

SAINT NICOLAS

C'est bien ce que je voulais dire. Mais revenons au saloir, je vous prie... le charcutier et le saloir...

LE TRIMARDEUR Et l'enfant tombé dans le feu !

SAINT NICOLAS

Oui... oui... ça n'est pas mal... Le saloir a mes préférences... Il y avait trois enfants à sauver, non pas un.

LE TRIMARDEUR Et le miracle du naufrage!

SAINT NICOLAS

Le naufrage :^ Oh! un incident! -— Je m'en tiens au saloir. Il suffit à ma renommée. Qu'on ne me parle pas d'autre chose... Le saloir!... le saloir!...

LE TRIMARDEUR C'est bon. Passons à une autre matière. Pourriez-

vous me dire un mot maintenant de vos voyages en Terre Sainte?

SAINT NICOLAS Ohl j'ai tant voyagé depuis!

LE TRIMARDEUR Et votre visite au grand saint Antoine !

Avec son cochon, oui...

LE TRIMARDEUR

C est ce qui vous a le plus frappé? — Et votre temps de prison! — et vos supplices! — et vos luttes contre Arius! — et le concile de Nicée!...

SAINT NICOLAS

Quelle vie! quelle vie!... Ah! pour une vie, c'en est une!... Je ne m'en porte pas plus mal.

LE TRIMARDEUR, Usant

Le jour de votre mort, selon le témoignage de saint Michel l'Archimandrite, les Anges, les Archanges et les saints Patriarches affluèrent dan? votre chambre, s'y rendirent visibles à tous et votre dernier mot fut celui-ci : « Je remets. Seigneur, mon esprit entre vos mains. » Pourriez-vous me le répéter? J'aimerais l'entendre de votre bouche. A genoux, naturellement...

SAINT NICOLAS

A genoux? (// s'agenouille.) Soit! soit! <( Je remets, Seigneur, mon esprit entre vos mains. » (// se relève.)

LE TRIMARDEUR

Si vous n'êtes point le vrai saint Nicolas, le don que vous venez de faire à Dieu, ne vous sera pas inutile.

SAINT NICOLAS

Mais... je le suis... Vous n'en doutez pas, je suppose? J'ai satisfait à l'examen... N'est-ce pas, Verdanchet?

LE TRIMARDEUR

Soit! soit! — Reste à prouver votre puissance. On juge des gens sur les actes, non sur les mots.

SAINT NICOLAS

Eh! que voulez-vous que je fasse? Vous abusez. Monsieur Verdanchet est témoin... que...

M. VERDANCHET

J'aimerais bien aussi vous voir faire quelque petite chose... Si mon saint Nicolas est un farceur... je veux en être sûr avant de retomber dans mon néant... Ah! mes pauvres garçons ! Qui croire ? mais qui croire ?...

LE TRIMARDEUR Ne vous tourmentez pas. Le saint archevêque de Myre

va vous dire à Tinstant où vous avez caché le petit paquet de billets de banque.

SAINT NICOLAS Dix mille francs!

LE TRIMARDEUR, à M. Verdanchet C'est bien cela?

M. VERDANCHET Tout juste.

LE TRIMARDEUR, à saint Nicolas Où sont ces dix mille francs?

Dans l'horloge.

M. VERDANCHET, tirant son paquet Non... je les ai sur moi. Voici.

SAINT NICOLAS Pardon... ils ont été dans l'horloge...

M. VERDANCHET Mais ils n'y sont plus.

SAINT NICOLAS

Je croyais les y voir encore... Après cet interrogatoire... insolite... je perds la tête. Excusez!...

LE TRIMARDEUR

Oh ! c'est quelque chose d'avoir deviné à demi. Vous n'êtes pas le premier venu. — Continuons.

SAINT NICOLAS Que voulez-vous de moi encore?

LE TRIMARDEUR

Moins que rien... pour terminer ! Aujourd'hui, M. Verdanchet, en retirant son argent de la banque a remarqué deux hommes de mauvaise mine... en aiito... Ecoutez. (On entend le bruit d'une auto qui s'arrête.)

M. VERDANCHET Seigneur... Seigneur...

LE TRIMARDEUR Ils descendent. — Ils sont à la grille.

M. VERDANCHET

Et je n'ai pas fermé la grille ! (La grille grince.) Holà 1

Inutile de vous lever. Saint Nicolas est là.

SAINT NICOLAS Mais... mais... ça n'est pas mon affaire...

LE TRIMARDEUR

Ils ont traversé le petit jardin. (Saint Nicolas manifeste une terreur croissante.) Ils forcent le volet. (On entend le bruit en question et la lumière de la lune entre dans la chambre. Alors saint Nicolas remonte i escalier.) Où allez-vous, sciint archevêque ?

SAINT NICOLAS

Je... je remonte... au ciel... je n'ai rien à faire avec des brigands.

LE TRIMARDEUR, le retenant par sa chasuble

Pardon, restez! — Un trait avec la pointe du diamant : le carreau tombe. (La chose a lieu.) Une main noire entre dans la chambre... tourne l'espagnolette... (On voit la main et la fenêtre s'ouvre.)

SAINT NICOLAS

Holà ! holà !

LE TRIMARDEUR Arrêtez-les ! faites un geste ! cela vous est facile.

M. VERDANCHET Grand saint !... Grand saint !...

Lâchez-moi... lâchez-moi... ils entrent ! Je ne suis pas saint Nicolas ! je ne suis pas saint Nicolas !

LE TRIMARDEUR

Moi, je le suis. (Les deux bandits enjambent la fenêtre, masqués et le couteau entre les dents.) Arrêtez ! (// fait un geste et les bandits restent cloués su^ place.) Et ne bougeons plus. (Au faux saint Nicolas.) Veuillez, s'il vous plaît, rallumer la lampe. (Le faux saint Nicolas s'exécute en tremblant.) Maintenant, je vous prie. Monsieur, de dépouiller ces ornements d'église et de les rendre à qui de droit.

LE FAUX SAINT NICOLAS Mais je suis en déshabillé...

LE VRAI SAINT NICOLAS N'importe.

(Le faux saint Nicolas s'exécute, pose sa crosse, sa mitre, enlève sa chasuble et apparaît en chemise de nuit flottante.)

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