‹ Jeux et miracles pour le peuple fidèleChapitre 6 sur 38 · DEUXIEME TABLEAU · texte numérisé non relu

DEUXIEME TABLEAU

L'intérieur d'une cabane bâtie de terre sèche, de pierres, de branchages et de fougères, dans la grande forêt de Bretagne qui commence au Mont Saint- Michel, et non trop loin encore de ce lieu. Une cheminée à droite, une porte au fond.

Au lever du rideau, tous les pèlerins sont en scène : Félix, à gauche, étendu sur un lit de feuilles, Norbert, assis sur un escabeau à côté de lui. A droite et un peu en avant, Grégoire, Vaîentin, Arsène et Julien sont accroupis en cercle autour d'une couverture étalée sur le sol: ils jouent aux cartes. Leurs paquetages sont le long du mur.

ARSÈNE, jouant (à droite) Atout! atout!

NORBERT (à gauche) Notre malade a soif.

VALENTIN S'il a soif donne-lui à boire.

NORBERT La cruche est vide.

JULIEN

Remplis-là,

NORBERT, se levant Retrouverai-je la fontaine?

GRÉGOIRE Quand tu l'auras cherchée, tu le sauras.

ARSÈNE, jouant Atout!

NORBERT Et si je ne la retrouve pas?

GRÉGOIRE

C'est qu'elle n'est pas retrouvable. Es-tu moins débrouillard que nous?

ARSÈNE, jouant toujours Je coupe encore.

VALENTIN Tu n'as rien à faire, Norbert.

NORBERT Mais vous?

GRÉGOIRE Comment nous? Nous jouons aux cartes.

ARSÈNE, jouant de plus belle

Atout, atout!

NORBERT

C*est bien là ce qui m'inquiète. Tandis que le jeu vous absorbe, aurez-vous l'œil sur mon malade?

GRÉGOIRE

Ton malade! ton malade! il est à nous autant qu'à toi.

NORBERT

Et s'il réclame quelque chose ?

GRÉGOIRE Nous l'entendrons. Nous ne sommes pas sourds.

NORBERT

Le pauvre garçon a la voix si faible... (S' approchant des autres et bas.) Vous savez que je ne le trouve pas bien.

Il n'est pas pire! Tu as peur de tout, bon Norbert.

JULIEN

Allons, prends la cruche et va-t-en. Il a soif et demande à boire. Tu le fais languir, va!...

NORBERT

J'y vais... j'y vais... (// 5e dirige vers la porte, emportant la cruche, puis s'arrête pour dire :) Je puis compter sur vous?

Arsène, furieux

Va donc! Avec tes mots, je manque la dernière levée.

NORBERT A bientôt, camarades.

(// sort.)

GREGOIRE Ouf ! bon voyage !

VALENTIN, se levant

Il n'a pas même refermé la porte... et par ce vent marin! (// la ferme en maugréant et revient.)

JULIEN A qui de faire?

A moi.

(// bat les cartes. Un temps.)

GREGOIRE

En vérité. Messieurs, ne trouvez-Vous pas que Norbert abuse du privilège que lui donne le fait de fte savoir jouer à aucun jeu? {On acquiesce). On dirait qu'il prend pour une supériorité ce qui n'est, en somme, qu'une lacune.

VALENTIN

Voici longtemps que je le constate, Grégoire. C'est un homme qui ne sait pas s occuper ; il ne joue pas, il ne fume pas, il recule devant un verfe...

ARSENE

Et n'ayant rien à faire de sérieux, il est sulr notre dos toute la journée. (( A-t-on songé à cela 7 n'a-t-on pas oublié ceci ?» — Ennuie-t-il assez ce pauvre malade ! Toutes les cinq minutes : (( Comment vous sentezvous, Félix ? Ne vous découvrez pas ! Ne buvez pas si vite ! Vous avez nioins toussé aujourd'hui... vous êtes moins blanc... »

GRÉGOIRE

Eh! il se joue la comédie afin d'oublier qu'il n'est bon à rien!

VALENTIN

C'est une façon aussi, Grégoire, de nous reprocher notre discrétion vis-à-vis d'un pauvre garçon qui ne demande qu'à dormir tranquille. Félix est patient.

GREGOIRE

J'avais prévu ce qui arrive, mes amis. Norbert n'est pas né sociable. Les deux premiers mois, soyons justes, il a fait un efFort pour se mettre au ton de la bande, il a rendu quelques services; mais cela ne pouvait durer. Depuis que Félix est malade, il est rentré dans sa nature: il se replie, il se renferme, et boude tous les autres sous prétexte de soigner Félix.

ARSÈNE

Mais qu'il s'en aille, qu'il s'en aille! personne ne le retient, pas même son serment.

JULIEN C'est un ours.

GRÉGOIRE C'est un ours.

VALENTIN

Il est donc à sa pilace ici, dans cette forêt ténébreuse où nous voici depuis une semaine, sans trop savoir ce que nous y faisons. A ce train là il faudra bien deux ans pour arriver à Compostelle!

ARSÈNE Oui, qu'est-ce que nous faisons ici?

JULIEN Nous attendons notre malade, Arsène.

ARSENE

Bien sûr. — Mais pourquoi diable est-il tombé makde ? et pourquoi dans cette forêt, quand il est tant d'autres endroits plus agréables ? Il s'en ressent depuis Paris.

VALENTIN Depuis Reims, depuis Reims...

ARSÈNE

Oui, mais c'est à Paris qu'il commença de grelotter et d'être secoué de cette vilaine toux qui est si pénible à entendre.

Pauvre Félix!

JULIEN

ARSENE

Pauvre Félix, bien sûr... il est à plaindre... Meiis nous ne le sommes pas moins que lui, à dix lieues de toute demeure habitée, dans une hutte de mottes et de branchages, comme on nous représente les Indiens, au lieu d'aller et de venir à notre gré, par les rues d'une belle petite ville bien garnie, où il y aurait des boutiques, des débitants, un ou deux couvents confortables, et pour Félix, un hôpital...

VALENTIN

Pour moi je me serais contenté, mon bon Arsène, d'un petit séjour à la Tête-Noire, sur la route de Caen, où on buvait de si bonne eau-de-vie.

JULIEN L'eau-de-vie était bonne.

ARSÈNE

Et nous ne Gouchions pas par terre — ni lui non pius. Qu'en pensez-vous, Grégoire?

GRÉGOIRE

Je vous laisse aller. Messieurs... Etant tout à fait libre de mon temps, je me fais une règle de ne vous point influencer, quelque décision qui soit présentement à prendre.

JULIEN

Quelle est cette décision?

GRÉGOIRE

CMi oh! je parle a en général ». — Que voulezvous ! je me suis tué à le lui dire, moi qui sais mettre un certain poids dans mes paroles, une certaine force dans mes raisons. Arrêtez-vous, Félix, vous aurez ici les soins qu'il vous faut; si vous persistez à partir, il arrivera que vous tomberez sur la route et dans quelque pays perdu. Mais non! il s'entêtait à faire plus que force et à braver la Providence qui nous ordonne de nous ménager. — Hélas ! je ne prévoyais pas ce que ce pays perdu le serait tant... Une forêt. Messieurs, et j'ai horreur des arbres, quand nous campions l'autre semaine sur le Mont Saint-Michel battu des flots! Quoi-

que luxembourgeois et par conséquent terrien, j'aime passionnément la mer : j'ai eu, dit-on, un ancêtre pirate. — Aussi j'étoufîe ici, Messieurs, bien qu'il y souffle un de ces vents coulis qui n'est pas chaud, vraiment... D'où vient ce vent coulis?

JULIEN Mais de partout; la maison est à claire-voie.

GRÉGOIRE, se lomnt

Allumons toujours un fagot : le bois, du moins, ne manque pas et la flamme est une charmante égayeuse.

Tu abandonnes là partie?

GRÉGOIRE Je suis las des cartes poût aujourd'hui.

JULIEN, 5e levant Bon. Je vais écrire à ma fiaiicée.

VALENTIN, même jeu Et moi à mon Vieux père.

ARSÈNE, même jéti

Et moi à mon gérant, ainsi qu'à cette maison de Strasbourg qui voudrait profiter de mon absence pour

ne pas nous livrer cent boîtes de foie gras truffé, première marque, que j'achetai ferme et payai alors que le foie gras était pour rien.

GREGOIRE

Ne parle pas de foie gras, je te prie, tandis que nous en somm«s au régime du petit salé !

ARSÈNE

Oh! n'en faisons pas fi! si cet aimable séjour se prolonge, il faudra entamer la purée de pois pour ne pas nous démunir du meilleur. {S' installant accroupi dans un coin.) J'écris donc. {Les autres Vimitent.)

GRÉGOIRE, au coin du feu qui flambe Moi aussi, messieurs.

ARSÈNE A qui? Tu n'as ni parents, ni affaires.

Je m'écris à moi-même et, par la même occasion, à la postérité : je tiens journal. (// sort un long carnet et griffonne) : (( Vendredi 25 octobre 1521. Saint Crépin et saint Crépinien, martyrs. Journée longue. Avons joué aux cartes... »

VALENTIN

Tais-toi un peu; tu m'empêches d'écrire.

GREGOIRE

J'aime à faire sonner les mots avant de les fixer par l'écriture,

LES AUTRES

C'est bon... c'est bon... assez!

GRÉGOIRE

Je me tais, messieurs.

{Long silence des voix et grincement des plumes. Puis Arsène relève la tête.)

ARSÈNE

Grégoire, dis-moi donc. Pour quelle éf>oque, à quelques semaines près, est-il permis d'envisager notre retour ?

GRÉGOIRE

Mon pauvre Arsène! Pour l'automne 1522, au plus tôt, ou le jour de l'an 1 523 ; et je ne dis pas au plus tard.

ARSÈNE, sursautant

Tu plaisantes, Grégoire ?

JULIEN et VALENTIN, ensemble Tu plaisantes 7

GREGOIRE

Faites le calcul. De la forêt bretonne au maquis de Vendée, combien? Du maquis de Vendée à l'ennitage de Saint-Emilion, combien? De l'ermitage de Saint- Emilion à la tour de Fontarabie, combien encore? et ce n'est pas le bout. Je dis janvier 23 — et à condition que nous quittions ce lieu avant la fin de la semaine.

LES TROIS AUTRES, debout

Grégoire !

GRÉGOIRE Je dis bien.

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