LES TROIS AUTRES
Ça n'est pas possible!
ARSÈNE, & avançant une lettre à la main
Ecoute un peu ce que m'écrit là mon gérant. (Lisant) : (( Monsieur, les affaires vont bien; vous pouvez dormir sur vos deux oreilles... Mais...
GRÉGOIRE Eh bien!
ARSÈNE
Attends donc la suite! : « Mais la maison Antoine vient d'ouvrir un nouveau comptoir en face de notre épicerie : elle a fait de grands frais et elle est décidée à vendre au prix coûtant pour attirer la clientèle en la
détournant de chez nous. C'est un mauvais moment à passer, inais qui passera, si vous revenez bientôt, Monsieur Arsène, pour vous montrer en personne sur votre porte et remonter le moral des clients, en leur persuadant qu'à ce prix-là, ils ne sauraient trouv€r que du déchet dans l'épicerie concurrente... Dans l'espoir d'un retour prochain... je suis. Monsieur, etc., etc.. »
GREGOIRE
Bah! un mois plus tôt ou plus tard!... Saint Jacques arrangera la chose.
VALENTIN, avançant à son tour
Et fera-t-il que mon vieux père passe encore deux hivers avec son asthme et son catarrhe, plus cette servante infernale qui lui met tous les jours le marché en main pour avoir part à l'héritage? (Déployant un papier,) Voilà ce que m'écrit la servante. (Lisant.) (( Monsieur, le père de Monsieur ne fut jaunais en meilleure santé ni en plus bel état de joie que depuis le départ de Monsieur. Il prie Monsieur de prendre tout son temps. Le dévouem.ent de sa servante doit lui donner toute confiance. Le père de Monsieur embrasse Monsieur et... »
GRÉGOIRE
Et quoi ? et quoi } de quoi te plains-tu. Valentin 7
VALENTIN
Autant de mots, autant de faussetés ; il faut prendre le contre-pied de chaque virgule.
Je te dirai comme je puis dire à Arsène : Pourquoi es-tu parti?
JULIEN, s*avançani à son tour Grégoire, j'ai une fiancée : tu le sais.
GRÉGOIRE Je le sais.
JULIEN
Voici son dernier message d'amour... Je ne saurais le lire qu'en pleurant. (// tire un petit billet, se mouche et lit) : (( Monsieur Julien, pourquoi m'avoir quittée? Je me suis aperçue que le sentiment que j'avais pour vous n'était pas d'une qualité assez noble. Dites-moi vite le contraire. Je ne sais pourtant si je vous croirai. Je vais y réfléchir encore, en profitant de votre absence qui a pour moi le bon côté de me délivrer momentanément de vos transports. Je veux me retirer dans un couvent... et, si vous ne venez m'y rechercher bientôt, il est possible que j'y reste... Celle qui n'ose plus espérer d'être un jour votre épouse devant Dieu et devant les hommes... » Voilà... voilà ce qui en est... (// fond en pleurs.)
GREGOIRE
Oh là! ne pleure pas, garçon. Tu reviendras. Elle n'est pas perdue. Il vaut mieux que ce soit le bon Dieu qui la garde, que des parents plus ou moins attentifs... (// se lève ei se promène de long en large.) Hem... hem !... (Un temps.) Je n'en disconviens pas. Messieurs, nous jouons de malheur. Moi-même qui me promettais d'être en Hollande pour les fêtes du jubilé de la reine... Hem ! Hem !... Et je n'y serd pas... à moins...
(Long silence. On tousse, on se gratte la tête^ on va, on vient.)
Si j'avais su! si j'avais su!...
JULIEN On ne peut cependant renoncer... ?
VALENT! N Que dirait saint Jacques?
GRÉGOIRE
On ne peut renoncer.
(Même jeu prolongé.)
ARSÈNE, s arrêtant Voyons, Grégoire; comment accélérer ceci?
GREGOIRE Accélérer?
ARSÈNE
Si, d'aventure, on trouvait un bateau marchand, qui toucherait la côte de GaHce et qui nous prendrait en surcroît ? Le temps que nous y gagnerions, avec l'économie qui s'en suivrait sur la question de nourriture, nous permettrait de payer le passage. ?
VALENTIN
ïl faudrait donc revenir sur nos pas dans la direction de la mer.. ?
ARSÈNE Et pourquoi non?
JULIEN C'est une idée.
GRÉGOIRE, qui semble réfléchir
Messieurs, je suis un homme de précaution et je note toujours les renseignements que je rencontre, dussé-je n'avoir jamais à m'en servir. Vous souvient-il du bon capitaine Ortolan avec lequel nous avons vidé maintes bouteilles?
A Saint-LÔ?
VALENTIN
GRÉGOIRE A Saint-Lô. {Feuilletant son carnet.) Permettez.
(S'arrêtant.) Ecoutez-moi ça : a Le grand voilier EioUe-de-la-Mer — voici déjà un nom de bon présage, — quitte le port de Saint-Malo pour gagner celui de Vigo (Espagne) le 5 novembre à 8 heures du soir. » Ceci n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Or, nous sommes le 25 octobre.
LES TROIS AUTRES, d'un Ctï
Mais c'est ce qu'il nous faut !.. Mais c'est ce qu'il nous faut !...
{A ce moment, le malade qui semblait dormir est pris d'une quinte de toux qui le secoue. Silence. On se regarde.)
FÉLIX, appelant
Norbert.
ARSÈNE Il appelle Norbert.
GRÉGOIRE Norbert n'est pas là. Que voulez-vous ?
FÉLIX
Rien... rien... Pardon. Un peu moins de bruit, camarades; j'ai la tête fendue.
GRÉGOIRE Bon! bon, Félix!
(Long silence. Il semble quil s'est rendormi) .
ARSÈNE, à Grégoire, bas Il ne va pas mieux?
GRÉGOIRE Pas plus mal.
(Un temps.)
ARSÈNE Mais il n'est pas capable de se remettre en route ?
GRÉGOIRE Pas tout de suite, non.
VALENTIN Mais quand estimes-tu ?...
GRÉGOIRE
Je ne sais.
VALENTIN
On peut toujours attendre un ou deux jours, pour voir si le mieux se décide.
ARSÈNE Evidemment.
GRÉGOIRE Evidemment.
{Mais Julien se tait. Un temps.)
VALENTIN Le bateau part le 5 ?
GRÉGOIRE Le 5.
{Un temps.) ARSÈNE
En nous mettant en route ou demain ou après-demain, nous pourrions encore arriver à temps... ?
GRÉGOIRE
Oh ! tout juste — et si rien d'imprévu ne nous retarde.
VALENTIN, songeant.
Le 5...
JULIEN Il vaudrait mieux n'y pas songer ; c'est mon avis. (Le mot de Julien tombe dans le vide. Silence gêné) .
GRÉGOIRE, T'isola.
Parlons sérieusement, Messieurs. De quelle utilité somm.es-nous ici pour Félix ? Y a-t-il parmi nous un praticien de la science ou seulement un rebouteux ? Non ! non ! Nous le soignons à l'aveuglette, sans savoir même ce qu'il a.
ARSÈNE, aux autres.
C'est vrai.
(Valeniin approuve. Silence.)
Mais oui, c'est vrai. Tenez, quand il a soif, nous estimons tout simple de lui donner à boire... — et peutêtre au contraire ne devrait-il boire que quand il n'a pas soif... qui sait? Nous ne connaissons pas les règles de la médecine. En nous mêlant de ce qui n'est pas notre affaire, nous ne lui occasionnerons que du mal.
VALENTIN Que du mal.
{Un temps.)
ARSÈNE Alors que faisons-nous dans cette hutte ?
GRÉGOIRE
Nous contemplons, les bras croisés, un malade en train de guérir tout seul ou de mourir tout seul — et pilus probablement ni l'un ni l'autre, l'état de maladie n'entraînant nécessairement ni la guérison ni la mort — sans pouvoir apporter le moindre soulagement à ses souffrances. C'est un jeu inutile, et p>our un cœur d'ami, cruel.
ARSÈNE
Cruel, cruel. Tu parles d'or, Grégoire.
{Valentîn approuve avec force gestes.)
JULIEN, intervenant.
Excusez-moi, Messieurs. Si nous sommes désarmés devant le mal, n'y a-t-il pas cependant une sorte d'®bli-
gation de charité à soutenir le malade de notre présence ?
GRÉGOIRE, sévère.
La vraie charité, Julien, consisterait à le guérir — ou, puisque nous en sommes incapables, à quérir un homme de l'art qui le viendrait visiter jusqu'ici.
JULIEN
Mais soit, Grégoire, c'est une bonne idée. Que ne le faisons-nous ?