SCÈNE IÈRE
Francis, Paola.
FRANCIS
Eh bien, Paola, le Roi a:t-il reposé cette nuit, après la triste et cruelle journée d'hier? :
PAoOLoO.
Oh ! non, au moins très peu ; son sommeil a été très agité !...Je le regardais souvent et je le voyais se promener à grands pas.
FRANCIS
Pauvre Roi! Saïis-tu Paola, que c’est une honte pour nous qui fûmes ses soldats ! Une honte pour notre pays si Joachim Murat est condamné à mort ?
PAOLA
Je pense comme toi, Francis, mais rapprochons-nous On pourrait nous entendre ; le jour commence à paraître (ils se rapprochent.) ‘Tu sais si l’on peut compter sur moi pour la discrétion ?
FRANCIS
Et moi, Paola. tu connais mon cœur! (Ils se serrent la main.)
PAOLA
Tu te trouvais, n'est-ce pas, à l’arrestation du roi Joachim? Raconte m’en donc les tristes résistances.
FRANCIS
Volontiers, quoique ce fatal événement m'arrache encore des larmes, j’éprouve cependant un sentiment de fierté en me rappelant le courage de notre roi dans cette fatale journée ; mais je vais prendre les faits d’un peu plus baut; tu as sans doute entendu parler de la révolte qui eût lieu à Naples au sujet de la guerre d’Italie...Murat se vit forcer de fuir, lui qui ne tremblait pas devant un escadron de cosaques; son beau-frère, l’empereur Napoléon, l’accusait d’être l’auteur de toute cette révolution, ne voulut pas le recevoir et l’exila de la France. Le roi actuel, Ferdinand, monta sur le trône de Naples et voua une haine mortelle à Joachim Murat son prédécesseur, tant il le craignait !... Murat malgré les menaces de son beau frère revint en France, traqué comme une bôte fauve ; il trouva des
amis pour le cacher et le soustraire aux poursuites de ses persécuteurs !...La déplorable bataille de Waterloo eut lieu: tu as entendu parler de toutes les péripéties de ce grand drame militairé qui abattit le grand vainqueur de tant de rois! Il fut exilé à son tour. Les bourbons revinrent en France; Louis XVIII monta sur le trône, mais Murat, loin d’être en sureté, se vit poursuivi avec le méme acharnement; c’est alors, qu’à Toulon, par dévouernent de plusieurs amis il résolut d’aller en Corse, là il put armer une petite flotte dans l’espérance de revenir à Naples et conquérir son trône, car il comptait sur ses anciens soldats qui gardent encore de lui un riche et brillant souvenir !
PAOLA (avec enthousiasme.)
Oh! oui! oui!
FRANCIS
Mais, hélas! mon cher Paola. il n’était entouré que de traîtrés dont le seul but était de livrer Murat aux au torités Napolitaines attachées au roi Ferdinand !...Parmi ces lâches, il en était un surtout que tu connais, l’intendant militaire Luidgy......Cet infâme était vendu aux ennemis de Murat et vint trouver celui-ci à Ajaccio pour lui offrir ses services de dévouement.
PAoLA.
L'infâme !
FRANCIS
Le roi ne se doutant de rien, les accepta; on partit du port d’Ajaccio avec plusieurs bâtiments tous chargés de soldats, d’ofliciers..…..Au bout de quelques jours, à la suite de plusieurs coups de vent, des bâtiments se détachèrent de la flotte, ne les voyant plus le lendemain, Joachim Murat commença à avoir quelques soupçons de trahison sur la fidélité des siens. Alors, de concert avec le général Franchesseti, homme de cœur et de dévouement, il forma le projet de passer le détroit de Messine pour entrer dans l’Adriatique, ne point débarquer dans la Calabre, et enfin,
à Trieste reclamer de l'Autriche l'asile qu’elle lui avait fait offrir par le Prince de Melternik pendant sôn court séjour en Corse..…..Mais les vivres manquaient sur le bateau amiral, le seul qui restait de la flotte; on se trouvait en face du Pizzo, de ce pays dont le peuple s’est couvert de honte hier en osant porter la main sur son roi!
PAOLA
Continue, mon brave, je tremble !
FRANCIS
Alors le roi ordonna à un commandant maltais, nommé Barbara, d'aller à terre faire des vivres, mais cet officier, ou plutôt ce traître, demanda les propre+ papiers du roi afin, disait-1l, ne pas être inquiété par les autorités locales. Murat lui ordonne de débarquer sans ces papiers... Barbara refuse......Murat, dont tu connais la helle et mâle figure, tremble de rage, lève la cravache sur l'officier... puis, prenant une résolution subite, il ordonna au peu d'officiers qui lui restent ainsi qu'aux soldats de revêtir leur plus belle uniforme, lui-même «se inet à la tête en disant : le sort en est jeté, débarquons au Pizzo. Aïlons mes amis du courage et en avant !
PaoLA.
Oh! malheur! malheur!
FRANCIS
Oui, malheur, car grâce au traître Luidgy qui, de concert avec Barbara, savait bien que c'était ici, au Pizzo qu'il livrerait celui qui l’avait comblé de biens !...C'était le dimanche. quelques instants avant la messe. toute la population se trouvait devant la porte de l’église, Joachim arrive son drapeau à la main et s’écrie: Amis! je suis Joachim Murat, votre roi! Criez vive le -Roi et je remonte sur le trône que Ferdinand a usurpé!...Un silence: profond répond seul à ces paroles. Murat voit le danger et crie aux siens en avant ; ils gagnent la montagne mais bientôt Capelli, capi'aine de gendarmerie, se mit à la tête du
peuple, chacun court aux armes on se met à la poursuite du roi. Les balles sifflent, la faible troupe de Murat répond aussi par une fusillade ; il voit que le sang va couler : bas les armes, s’écriait-il, et à la mer !...... Après une course effrenée ils arrivent sur le rivage, mais hélas, mon cher Paolo, le seul bâtiment, le'seul espoir du roi avait disparu ; le lâche Barbara allait porter la nouvelle de l'aristation du roi!
PAOLA
Lâche! lâche ! Ô mon Dieu !
FRANCIS
Oui, lâches !... Aussi Murat ne peut croire à tant de trahison, il regarde autour de lui, le général Franchesseti et le jeune Campana, son aide de camp, seuls l'avaient sui. vi... Tu vois, ami, que Luidgy avait bien pris toutes ses horribles précautions... Que faire ? Ils entendent les cris de fureur du peuple......Une barque de pêcheur est sur le sable, ils travaillent tous les trois avec les forces d’une dernière agonie pour la'mettre à flot... En ce moment une dernière décharge se fit entendre...l’aide de camp tombe frappé de deux balles, la barque est à l’eau... Franchesseti embarque en criant au roi : Sire! Sire! venez, venez...le roi veut le suivre, mais ses éprons s’embarassent dans les mailles d’un filet de pêcheur. la barque se dérobe sous sa main et il tombe sur la plage le visage dans la mer pendant que Franchesseti s'éloigne à force de rames.
PAOLA
O mon Roi ! et je n’étais pas là!
FRANCIS
Enfant !...j’y étais, moi, qui ai combattu tant de fois à ses.côtés, mais il fallait concentrer dans mon cœur tout ce que je souffrais...Que faire! Quelques hommes dévoués contre tout un peuple !
PAOLA
Comment !
FRANCIS
En un instant, toute la population fut sur lui, en un instant, aussi comme des bêtes fauves elle se rue sur lui, lui arrache ses épaulettes, ses croix, déchire son drapeau, elle veut le mettre en pièces lui même, maïs bientôt Capelli le prend sous sa protection et Joachim Murat, Roi des deux Siciles, cinq minutes après, fut jeté dans la cour au milieu des voleurs et d’assassins !
PAOLA (sanglottant.)
O mon Dieu ! Pauvre Roi !
FRANCIS
Au milieu de tous ces malfaiteurs, Murat montra encore sa grande âme, son courage ; à peine fut-il entré. que tous ces hommes l’entourent, Murat les regardent avec des yeux qui lancent des éclairs, plusieurs le reconnaissent, ils se parlent et tout à coup les cris de Vive le Roi! Vive Joachim Murat se font entendre !...Ces mêmes cris répétés dans une prison le faisaient remonter sur son trône s'ils eussent été proferés sur la place du Pizzo !...Le Roi sourit amèrement et tirant de ses poches deux poignées de pièces d’or : tenez, dit-il, em les leur jettant, il ne sera pas dit qu’un Roi tout découronné qu’il soit ne vous aura pas fait largesse !...C’est alors que le général Nunziante, son vieux camarade comme il l’appellait toujours, vint le tirer de là et le mit dans ces deux salles. (Il montre celle de droite.)
PAOLA
Et aujourd’hui neut-être, une sentence de mort. sentence inique, prononcée par ceux-là mêmes qui l’acclamaient viendra l’enlever à notre amour !...Oh! tiens, Francis, je suis jeune, mais si tous étaiént comme moi...
FRANCIS
Que voudras tu faire-?
(2 PAOLA
Si mes tristes pressentiments s’accomplissent, on choi-
‘sira, pour exécuter l'arrêt de mort, les soldats qui‘ auront
servis sous lui, Eh bien ! Nous devons tous nous entendre et dire : Non, nous ne vorions pas, nous refusons de tirer sur notre Roi. j
FRANCIS
Bien, bien, Paola, le ciel te bénira, mon fils, car tu n'oublie pas celui qui fut notre père... Oui, nous verrons nos camarades et tous seront comme nous, mais, d’autres accepteront cette triste tâche, du moins, nous, ses fidèles, nous ferons voir à notre Roi ce que nos cœurs sont pour lui. .
PAoLA, (regardant à droite, très-ému.)
Francis !...Francis !...vois ..…. vois......(Il pleure.) à mon Dieu! Mon cœur se brise dans ma poitrine !
FRANCIS
Silence, ami ! Silence et respect à la Majesté malheureuse.