‹ Job, ou, Les pastoureaux, 1251Chapitre 13 sur 15 · UJDEFROI-LE-BArARD · texte numérisé non relu

UJDEFROI-LE-BArARD

lier pendant tout le'voyage. Mais quand Audefroivit Doëte, son cœur éprouva d'autres sentimens, un léger vermillon colora son visage pâle, son œil terne s'enflamma tout à coup et exprima l'espérance et le bonheur. De son côté, la jeune damoiselle s'était retirée à l'écart par pudeur et baissait les yeux^jour dérober la vue de quelques larmes qui s'en échappaient. Messire Amaury l^appella :

— Hé bien! ma fille, par la croix de Notre Seigneur, tu parais insensible au retour inespéré de celui dont le courage t'a conservé ton père. Approche donc! Est-ce que tu ne reconnais plus Audefroi ? Dam ! il est' si changé, ce pauvre garçon !

Doëte s'avança à pas lents vers le jeune homme; mais quand elle voulut lui adresser quelques paroles, un torrent de larmes interrompit sa voi;ç.

— Allons, ma fille, console-toi, dit messire Amaury. Nous sommes tous nés pour souftrir. Mon cher ami, ajouta le comte en sadressant h

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Audefroi, à ton aspect le souvenir de ses fiançailles et du malheureux événement qui les suivit s'est élevé dans son cœur et Ta rempli de tristesse. Car, comme tu dois le savoir, le jeune Enguerrarid a été lâchement assassiné dans la forêt. En outre, j'avais dit à Doëte que je ne t'avais reconnu que pour te voir aussitôt tomber à mes pieds, frappé d'un coup mortel, et sa douleur s'était changée en frénésie. Mais rentrons daos la grand'salle du château, où le souper nous attend; la, nous pourrons deviser à Taise et entendre le récit de tes aventures.

Doëte et Audefroi suivirent le comte, et ils s'assirent tous les trois à côté l'un de l'autre à une table chargée de mets de -mainte espèce. Venaison, oiseaux , poissons , pois au lard , vins d'Orléans, de Gascogne et du Rhin, vieux et nouveaux, rien n'y manquait, mais messire Amaury était le seul des convives qui mangeât et vidât son hanap;les deux autres n'étaient occupés qu'à converser du regard.

— Mes enfans , s'écria le comie, par Notre-' Dame de Meulan, vous mangez tous deux au-

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tant qu'une perdrix! Tiens , Audefroi , en voici ta moitié d'une, et montre-moi que tu sais aussi bien jouer des dents que de la masse d'armes. Je bois à ta santé !

— Grnjid merci, messire, à la vôtre! répondit Audefroi en effleurant le hanap de ses lèvres ; mais, ajouta*-t-il, je ne saurais manger davantage.

— Hé bien ! comme il le plaira, mais dis-nous maintenant tes aventures.

Audefroi alors leur raconta tout ce qui lui était arrivé après sa brusque sortie du château de Meulan , son arrivée à l'abbaye de Saint-Faron , les sages conseils du père Engilbert , son départ pour la croisade et ses prouesses sous le nom de Tristan. A ce nom, Doëte rougit, et le comte s'écria émerveillé : "^ *

— Tristan ! c'était toi ! Oh ! tu peux bien passer sur cette partie de ton histoire , il y a longtemps que la renommée nous l'a apprise. Mais non, dis toujours , nous éprouverons un nouveau plaisir à l'entendre de ta propre bouche.

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Audefroi continua son récit, mais il ne fit pas mention du songe qu'il avait eu dans la dernière nuit qu'il avait passée au château; il ne rapporta pas non plus la scène à la suite de laquelle il avait été reconnu par son père ; mais il termina ainsi :

— Après le combat, je fus transporté dans l'intérieur de la forêt par les brigands , qui , sous la promesse que je leur fis d'être des leurs après ma guérison, me prodiguèrent toutes sortes de soins. Mais je profitai, pour m'échapper, de la première expédition à laquelle je fus appelé. Les brigands , occupés à dépouiller quelques voyageurs, ne firent pas sur le moment attention a moi, et la vitesse de mon destrier les mit bientôt dans l'impossibilité de m'atteindre. Ma première idée fut de retourner à Meaux auprès du bon père Engilbert ; mais, impatient de vous revoir, je me ravisai en pensant que je trouverais peut-être ici l'hospitalité pour quelques jours...

— Pour quelques jours! s'écria le comte en serrant la main à Audefroi. Mon enfant, j'espère

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bltn que tu ne me quitteras plus, et pour t'y engager plus fortement, je te donne, en attendant mieux, la place de châtelain de céans, que mon féal Lancelot ne peut plus occuper à cause de son grand âge. Cela te plaît-il?

— Certes, dit Audefroi, palpitant de joie, le don est riche et bien supérieur à mon mérite; cependant, messire, je vous remercie humblement et l'accepte de gTand cœur. Et, en signe de sa foi, il lui présenta et donna un de ses gants qu'il ôta de sa main droite, après l'y avoir mis à cet effet.

— Es-tu chevalier ? dit le comte. J'avais oublié d« te le demander.

Audefroi rougit , et ne répondit que par un signe négatif.

— Je conçois, fit messire Amaury. Le roi Louis, que tu as si biea servi outre-mer, t'a peut-être demandé de quel lignage tu étais issu. Quant à moi, que m'importe? Le plus bel écusson à mes yeux, tu l'as gravé sur ta poitrine, c'est la blessure que tu as reçue' en défendant mes jours. Cependant... Et pourquoi non?...

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Oui, cela sera... Va te reposer, Audefroi, mon enfant, demain, au point du jour, nous partirons ensemble pour Paris.

Tous les trois alors ils se levèrent de table, et, après avoir échangé l'adieu du soir, ils se retirèrent chacun de leur côté.

Audefroi fut conduit par un varlet dans l'appartement qui lui était destiné. Pendant qu'il suivait soa guide dans les longs corridors du château, il lui §3uvint de la dernière nuit qu'il y avait passée ; alors la crainte d'en essuyer une pareille réveilla ses terreurs de la journée, et il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Son ombre et celle du varlet, dessinées géantes sur les murs par la faible lueur d'une lampe vacillante que portait celui-ci, semblaient figurer la danse macabre, l'horrible danse des morts , à la voix faible du vent, qui gémissait dans le corridor comme dans le tuyau d'un tDrgue colossal. Audefroi se rappela qu'il restait encore une partie de sou rêve prophétique à accomplir.

— Où me mènes-tu donc? dit-îl.

a8o AUDEFKOI-LE-BATARD.

— Dans l'appartement de madame la comtesse, dont Dieu aiti'àme! répondit le varlet.

Et en même temps il s'arrêta devant une porte sculptée qui s'ouvrit sous sa main, et laissa voir une grande salle revêtue dune riche tapisserie <i'Arras, où l'aiguille de la défunte avait retracé , avec les plus vives couleurs , des histoires de la Bible, et le trépas d'Astjanax, précipité du haut d'une des tours *de Troie, ainsi que le rapporte maî!re Befioît de Sainte- More ; les dalles de pierre de liais étaient recouvertes d'un tapis de jonc, sur lequel la lune projetait les peintures fantastiques des vitraux^ et dans le fond était un lit sous un dais de siglaton d'Orient que sillonnaient des caractères bizarres. Le foyer, rempli de feuillages et de fleurs, exhalait une odeur fraîche et suave; tout enfin semblait être réuni pour dissiper les pensées de mort qui agitaient Audefroi.

Le varlet alluma deux cierges qui se trouvaient sur une étroite table de chêne, et se retira . Audefroi s'empressa alors d'ouvrir un volume

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qu'il apercevait sur la table, et rien n'égala sa surprise, quand il reconnut le recueil des aventures de Tristan que Wi avait donné jadis Rutebeuf, et qu'il lut sur le premier feuillet les vers suivans, écrits de la propre main de Doëte :

Or suis-j'en piteux desconfort Por l'amour qui me point et mort, Et se la dolor que j'endure

Dure , Me convient aler à mort.

Las ! ai perdu mon bon amant Qu'amoie si très durement, .

Ore ai grant paour que ma face

Face Voir à chascun mon forment.

Car à baron tuit mi parent

Vuelent que jou preiigne Enguerrant

Ce dont suis , par sainte Marie ,

Marrie, Et plor de dolor très grant.

Ah ! se mon oreille ne ment , J'entens tentir un cornement , Beau sire Dies ! je vois la plaine

Pleine De chevalier voirement,

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De chevalier et de sergent

Au maintien moult noble et gent

Et d'hommes d'âmes dont la lance

Lance Raiz com un miroer d'argent.

Cil qu'est sor le blanc palefroi Covert de dras bendes d'orfroi, Dont la trompe sarrazinoise

Noise, Las! cil n'est mie Audefroi !

Hé! las! cil n'est mie Audefroi Qui ci vient à moult grant conroi ; Li enfes en estrange terre ,

Erre, Et pense à mi , com j'el croi.

Beau doux Jésus, souverain roi , Garde de tout mal Audefroi!

Mais cil crie à la sentinelle :

Nesle!

Mon cœur est en grant effroi.

— ^Elle m'aimait î s'écria Audefroi, après avoir long-temps considéré en silence les vers qu'il venait de lire.

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Il les relut une seconde et une troisième fois.

— Par monseigneur Saint-Julien, patron des ménétriers, ajouta- t- il, je n'ai pas semé la science de rhétorique sur une pierre brute; car, certes, voici les vers les plus agréables et les mieux faits que j'aie jamais ouïs ou lus.

Sur ce, il éteignit les cierges , se coucha et ne tarda pas à s'endormir. La nuit entière ne lui présenta que des songes qui réalisaient les vœux de son cœur amoureux.

Le lendemain, au point du jour, Audefroi s'éveiUa, relut les ^'^rs de Doëte, qu'il trouva encore plus beaux que la veille, et feuilleta le volume avec avidité, espérant en trouver d'autres de la même main; mais son attente fut vaine. Il se hâta de s'habiller et descendit dans la cour où. lecomte ne faisait que d'arriver..

Audefroi cherchait autcmr de lui ; messire Amaury devina sa pensée :

— Mon enfant, lui dit-il, tu cherches peut-

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être Doëté, elle n'est pas si matinale que nous * deux ; ainsi tu ne la verras pas aujourd'hui ; mais console-toi , le voyage que nous allons faire ne sera pas de longue durée, et au retour, tu pourras la voir tout îi ton aise. Allons ! en selle !

Les hommes d'armes, dont la cour était pleine, montèrent alors sur leurs destriers et défilèrent l'un après l'autre sur le pont et de là dans la campagne. Quand on fut arrivé à l'entrée de la forêt où avait eu lieu le combat, niessire Amaury envoya en avant des éclaireurs, et fit mettre la lance en arrêt aux cavaliers de sa troupe, qui étaient au moins au nomb»e de cent cinquantejj mais on en sortit comme on y était entré , c'estr à-dire sans trouver personne à qui parler.

Arrivé à Paris, le comte deMeulan n'eut rien de plus pressé que de présenter son jeune protégé au roi Philippe-le-Bel , qui reconnut très bien Audefroi pour l'avoir vu en Afrique toujours le premier à l'attaque ou à la poursuite des mécréans. Aussi le troisième jour, qui était

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la fête de la Pentecôte, il l'arma chevalier et lui donna une magnifique armure qu'il avait portée lui-même.

Or est Gautier à aise , quant ot de sa penssée la plus très grant partie , ce H semble , afine'e.

I R»raan de Gou(«rd"/4upai3.) .

Après huit jours de fêtes et de tournois donnés pour l'amour de messire Amaury, ce seigneur prit congé du roi, et se mit en route pour Meaux, ce dont Audefroi conçut une grand'-

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joie, en pensant au père Engilbert, qu'il n'avait pas vu depuis si long-temps.

Le bon abbé fut ravi de l'arrivée des deux voyageurs, et à peine avait-il eu le temps de les serrer dans ses bras, que messireAmaury le tira à part, lui parla pendant quelque temps à voix basse, puis annonça à Audefroi qu'ils partiraient tous les trois, le lendemain, pour Meulan.

En effet, l'abbé de Saint-Faron, messireAmaury et le nouveau chevalier prirent le chemin du château le jour suivant, et y arrivèrent avant la nuit. Pendant toute la route, le bon père Engilbert ne pouvait se lasser d admirer celui qu il avait vu au berceau et qui maintenant était un homme accompli en tous points.

— Mon ami, disait-il à messireAmaury, nous devenons bien vieux. Chaque année, qui ajoute K la force de notre jeune compagnon, ôte quelque chose à la nôtre. Il faudra bientôt lui céder la place.

— C'est ce que je compte faire, Dieu aidant.

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répondit messire Amaury, en lançant à l'abbé un coup d'œil d'intelligence.

Audefroi , occupé à raconter à ce dernier une partie de ses aventures, ne fit pas d'abord attention à. cette parole du comte ; mais quand la nuit lui eut apporté le calme et la méditation , elle lui revint dans la pensée, suivie d'un cortège d'espérances auxquelles son cœur ulcéré et défiant n'osait se livrer.

Le lendemain Audefroi dormait encore d'un sommeil agréable et paisible lorsque sa porte s'ouvrit, et l'abbé parut.

— C'est vous, mon père? lui dit Audefroi, vous êtes déjà levé ? Il est donc bien tard ?

— Non, mon fils, dit Fabbé, mais, pendant que tu te livres aux douceurs du repos, il est un homme qui les repousse loin de sa paupière h celle fin de prier pour toi, et de veiller à ton bonheur en ce monde ou en l'autre. Ecoutemoi :

Tu es maintenant chevalier, tu as rompu à

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■coups d'épée la barrière qui semblait te fermer il jamais cette baute dignité ; et ton nouveau blason , quoique surmonté de la barre d'illégitimité, peut briller avec éclat à la guerre et aux tournois parmi ceux dont s'enorgueillissent les nobles maisons. De plus, messire Amaury t'a donné la charge de cbàlclalndeMeulan: te senstu la force de soutenir dignement toutes les obligations que ton rang actuel t'impose ?

— Oui, certes, s'écria Audefroi, avec la grâce de Dieu et de madame sa sainte mère.

— C'est bien, reprit l'abbé. Te sens-tu aussi la force de renoncer pour toujours à l'amour de Doëte ?

Audefroi pâlit, et sa'poitrine subitement gonflée laissa échapper un long f soupir. L'abbé, fixant sur lui un regard perçant, attendit quelque temps sa réponse.

— Mon père, je partirai, s'écria Audefroi avec effort.

L'abbé fut ému.

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— Pardonne-moi, mon cher enfant. Si j'ai affligé ton cœur, ce n'était que pour en savoir l'état au juste, et le disposera sentir encore plus vivement le bonheur que j'ai à lui annoncer. Messire Amaury a résolu de mettre le sceau à ta fortune en t'admettant dans sa noble maison; en un mot, il veut, pour s'acquitter dignement de la dette qu'il a contractée envers toi, te donner sa fille, sa propre fille en mariage, et te transmettre, quand il mourra, le fief de Meulan.

Audefroi regardait le vieillard d'un air stupéfait, et semblait lui demander une seconde réponse, comme s'd n'eût pu comprendre la première. L'abbé se prêta volontiers à cette exigence muette, et répéta ce qu'il avait dit, en appuyant sur chacune de ses paroles. Quand il eut fini, Audefi'oi s'élança hors de son lit, se jeta à genoux en se tournant vers l'orient, et prononça d'une voix émue la prière suivante :

— Beau sire Dieu , je le remercie humblement des biens que ton inépuisable bonté m'envoie; mais je crains d'avoir bientôt à les payer

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par quelque revers, car je n'ai pas assez contribué à ta gloire pour mériter ce luxe de bonheur !

— Insensé ! s'écria le père Engilbert , tu blasphèmes ! contente - toi donc de recevoir les grâces que le Très -Haut répand sur toi, sans chercher à prévoir ce qu'il te réserve par la suite, car, comme l'a dit Alexandre Du Pont,

Lijugemens Diusi parfons Est que nus hom n'i prendroit fons.

Et qui Je^poroit encercbier?

Chelui castoie qu'il a chier En cest 'siècle amiablement.

Quant atendu a longhement, Bien selset del malrais vengier Et de haut en bas trebuchier.

Ainsi , aujourd'hui , jour d'allégresse , bénis ton créateur et répète avec le saint roi David : Lœtatus sum in his quœ dicta sunt rnihi, etc. Quand viendra le jour de l'adversité , tu béniras encore la main qui t'aura frappé. Allons, mon fils, prépare- toi à paraître devant messire Amaury.

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Audefroi s'habilla avec promptitude, quoique avec un peu plus de recherche qu'il n'en avait d'habitude, et suivit le père Engilbert dans la grand'salle du château. Il y trouva le comte qui l'attendait avec sa fille; et prêt k lui adresser le souhait d'usage, il sentit sa parole expirer sur ses lèvres et fut reçu dans les bras de messire Amaury qu'il arrosa de larmes de reconnaissance.

— Beau sire, lui dit le comte en souriant, comment donc? Est-ce que tu ne vois pas près de toi Doëte, dont le regard te reproche le peu d'attention que tu fais à sa personne? Hé bien ! qu'avez -vous donc tous deux ? Voilà que vous tremblez et rougissez comme si vous veniez de prendre la fièvre .'* Allons, Audefroi, va lui baiser la main et prie-la de te donner ce qu'elle sait bien.

Audefroi s'avança gauchement, s'empara avec vivacité de la main que la damoiselle lui présentait en baissant les yeux, et y déposa un baiser qui arracha un soupir à la jeune fille, puis il reçut d'elle une charte scellée du £»rand sceau roval

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de France. Mais les yeux du jeune chevalier, abimés dans la contemplation de sa douce amie, n'y jetèrent qu'un coup d'œil qui suffit cependant pour lui apprendre que cette charte signée de la main du roi était des lettres de noblesse à lui octroyées, à la requête de noble et puissant seigneur, messire Amaury, comte deMeulan.

Apriès petit de tans avint Que H chevalerie vint A Mahom ki Tavoit mandée A une grant feste criée.

Molt i fu grande rassemblée Des chevaliers de !a contrée , Et des dames et despucieles, D'escuiers et de damoisieles.

Baron , chevalier, chastelain Furent paraus , et li vilain De l'autre part lor liu avoient.

( Alex. Du PoDt. — Roman dt Mahomet. )

Pendant le temps qui s'écoula entre ses fiançailles et son mariage, Audefroi ne cessa de chercher l'occasion de voir messire Aubert, pour lui apprendre à quel point le bonheur de son

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fils dépassait leurs espérances communes; mais ce fut en vain, et d'ailleurs il sentit bientôt que, dans les circonstances actuelles, il ne pouvait s'éloigner tout seul du château pendant un jour entier, sans éveiller les soupçons. Il songea alors a lui envoyer un messager; mais, après avoir passé en revue toutes les personnes qu'il connaissait propres à cet office , il recula devant l'idée de mettre quelqu'un dans sa confidence.

Cependant messire Amaury s'occupait sans relâche à préparer les fêtes qui devaient suivre le mariage de sa fille, et, pour ce, il envoya des messagers aux barons et aux dames de la contrée, pour les prier d'y assister. Il fit aussi publier à Paris et dans les principales villes du royaume un tournoi dont le prix était un diamant de grande valeur qu'il avait rapporté d'outre-mer.

Son appel fut entendu , et le jour oii les fêtes devaient commencer, il arriva à Meulan une telle multitude de seigneurs et de chevaliers avec leurs femmes , leurs sœurs , leurs filles et

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leurs amis, qu'on n'en put loger au château que les principaux. Parmi ces derniers était le vieux comte de La Marche, Hugues de Lusignan. A ce nom, qui lui retraçait tous les malheurs de son père et les siens, Audefroi fut saisi d'une terreur d'autant plus grande, que le vieillard, entraîné vers lui par un sentiment irrésistible, ne cessait de le poursuivre, en protestant de l'amitié qu'il lui portait, et en lui offrant ses services. Il tenait aussi , disait-il , à savoir de sa propre bouche si tous les bruits qui couraient sur le jeune fiancé étaient vivais, et il pressait Audefroi de lui faire le récit des aventures qui avaient amené le comte de Meulan à lui donner sa fille.

Le fils de Loïse s'excusait en tremblant de répondre à toutes ces questions , sous prétexte de la nécessité où. il était d'aider messire Amaury à faire les honneurs du château aux nobles seigneurs et aux dames qui leur avaient fait l'honneur de venir. Alors il parcourait la saUe d'un air distrait, et quand ses yeux venaient à rencontrer ceux de son aïeul, il tressaillait, comme

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si son riche habit de noces eût recouvert une haire aux pointes aiguës.

Le comte de Meulan n'avait rien négligé pour donner à la fête tout l'éclat possible. Par ses ordres, on distribuait du pain, de la viande, du vin, du cidre et de l'hipocras aux vilains Jdu fief, et une parlie des hommes d'armes, assis à de longues tables dressées sous une tente, se livraient largement aux plaisirs de la bonne chère, et au récit interminable de leurs prouesses. Les autres, commandés par le sénéchal, faisaient des patrouilles dans les bois qui bordent la Seine et avoisinent Meulan; car messire Amaury, ayant toujours cru que les brigands qui y avaient tué messire Enguerrand de Nesie ne s'étaient postés là que pour dépouiller les gens de la noce à leur retour, voulait prévenir leurs projets , en cas que de nouveau ils en eussent formé de semblables.

Pendant ce temps-là , la joie était au comble dans l'intérieur du château. Les trouvères chantaient, accompagnés par la harpe, la vielle et la

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guiternedes ménétriers, les baladins exécutaient des scènes comiques, et débitaient des plaisanteries qui excitaient de bruyans éclats de rire dans toute l'assemblée. Devant le pont, d'autres ménétriers faisaient danser les bourgeois de la ville, des jongleurs faisaient des tours de gobelets, et montraient gratis aux vilains ébahis des singes et autres bêtes sauvages qu'ils avaient amenées d'outre-mer.

Tout h coup un cavalier arriva à toute bride: il avait perdu sa hache d'armes, son écu était fendu en deux, et son armure était couverte de sang. Il s'élança sur le pont et ne s'arrêta que dans la cour du château. Messire Amaury accourut tout effrayé.

— Messire, dit le soldat, en parcourant l'intérieur des bois , nous avons surpris une assez forte troupe de gens armés qui s'est jetée sur nous en désordre. Nous avons combattu pendant deux heures , et enfin nous les avons presque tous massacrés. Leur chef seul, atteint d'une blessure mortelle, est tombé entre nos

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mains, après avoir perdu de sa chair plus qu'il n'en faudrait pour la pitance de dix faucons. Mes compagnons vous l'amènent avec précaution, pour que vous en fassiez votre plaisir.

— Grand merci, mon brave sergent, s écria le comte, tu m'as donné là une bonne nouvelle. Tiens, voilà deux sous d'or fin.

Le soldat les prit d'un air radieux et en saluant gauchement, puis courut rejoindre ceux de ses camarades qui étaient sous la tente.

De son côté, messire Amaury rentra dans In salle.

— Messeigneurs, dit-il, si vous voulez ajouter à vos plaisirs celui de voir pendre un robeur de prix , il ne tient qu'à vous , cai* mes hommes d'armes viennent d'appréhender à grand'peine le chef d'une bande, après avoir exterminé jusqu'au dernier tous ceux qui en faisaient partie.

Toute l'assemblée se leva en tumulte.

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— Oui ! oui ! il faut le pendre !

— Holà ! les ménétriers ! s'écria le comte de La Marche, sus î accordez tôt vos instrumens, et quand notre homme sera en place, sonnezlui mélodieusement une carole nouvelle , alin qu'il puisse danser de son mieux, pour le déduit des hauts seigneurs et des nobles dames qui sont céans.

Et tous les assistans battirent des mains en poussant de bruyans éclats de rire.

En même temps on entendit un grand bruit de chevaux. Tous les conviés se précipitèrent en foule hors de la grand'salle ])Our contempler de près le prisonnier, que les hommes d'armes de Meulan amenaient. Ceux-ci le déposèrent par terre au milieu de la cour du château; mais il avait la face tellement couverte de sang, qu'on ne pouvait distinguer ses traits. Tout à coup , par un mouvement eonvulsif, le blessé se roula h terre en murmurant d'une voix sourde :

— Audeiroi ! Audefroi ! mon fils ! où es-tu .'*

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— Attends'', attends un peu! s'écria une voix dans? la foule.

Et Audefroi rproniena ses yeux hagards sur ceux qui l'entouraient , muets de terreur. Doëte n'y était pas. Il s'élança d'un seul bond dans la grand'salle : Doëte n'y était pas. Il monta sur la plate-forme de la toar du midi : Doëte yrétait. Alors il enlaça fortement la jeune damoiselle de ses bras nerveux. Un long cri d'épouvante mugit dans tout le château. Audefroi s'était précipité en entraînant sa bien-aimée dans sa chute. Leur sang jaillit contre les murs, et quelques minutes après Audefroi lâcha le cadavre de Doëte, qu'il tenait embrassé, et se traîna avec peine jusqu'à rnessire Aubert.

— Mon père ! me voilà ! lui dit-il en expirant.

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