‹ Job, ou, Les pastoureaux, 1251Chapitre 12 sur 15 · AUDEFUOI-LE-BAT.ARD · texte numérisé non relu

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était apparue au-dessus de la grandTontaine du château, dans laquelle elle plongeait sa queue de serpent, et que là elle avait fait entendre, à trois différentes reprises, des cris effroyables et aigus. Alors, la rage dans le cœur, je promenai l'incendie et le pillage dans tout le comté; j'assiégeai même le château , mais je fus repoussé avec perte ; je ne m'en étonne plus maintenant : j'ai su, depuis, que dame Jésabel avait fait, depuis long-temps, un pacte secret avec l'ennemi de tout bien.

■ Après vingt ans de combats et de larmes, un heureux hasard, ou plutôt la volonté de Dieu, m'a amené dans la forêt où nous sommes. C'est là qu'un jour Guillaume me rapporta que le comte de Meulan se préparait à célébrer dans son château les fiançailles de sa -fille unique avec le jeune Enguerrand de Nesle. Mon cœur bondit de joie ; car Âmaury et le comte de Ponthieu avaient concouru au jugement inique qui m'avait flétri , et le temps était venu de leur payer ma vieille redevance ; mais je né les connaissais ni l'un ni l'autre, et il n'y avait dans

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toute ma troupe qu'un seul homme qui les eût vus, ayant été au service de Jehan de Nesle. C'est ce qui explique l'erreur funeste dans laquelle j'étais tombé, erreur que je bénis puisque je retrouve mou fils , erreur dans laquelle je^ serais encore si je n'avais pas vu ton bras droit et le signe que tu apportas en naissant.

Lors le sire de Chauvigny saisit le bras d'Audefroi, le serra contre son cœur, qui battait sa poitrine à la briser. 0 mon cher fils! s'écriait-il, que n'ai-je retrouvé ta mère en même temps ! Mais toi, par quelles traverses de fortune es-tu arrivé à être trouvère? car les blessures que j'aperçois sur ta poitrine, et la manière dont tu as manié tantôt la masse d'armes , me prouvent que tu as jouté autre part que dans des puits d'amour.

Audefroi lui conta son histoire.

Messire Aubert l'écoutait en silence j mais quand son fils lui rapporta l'incident qui avait motivé sa fuite du château de Meulan, il s'écria :

— Ah ! il t'a appelé bâtard , ce chevalier re-

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créant ! Hé bien ! avec l'aide de notre Seigneur et de ma bonne épée , il connaîtra avant peu quel est ton père!

Soloc voit qu'i s'en vuelt aler, Teldolor a nepuet parler, D'une grant pièce mot ne sone j Mais puis docement l'araisone.

(Avméde Vareunca. — Roman de Pliillppe dé ilacédolne.)

La blessure d'Audefroi n'était pas grave, une semaine suffit pour la fermer; mais l'amour de Doëte lui avait fait au cœur une autre plaie bien plus profonde, que l'absence envenimait de jour

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en jour. Il semblait avoir tout oublié, jusqu'au bonlieur d'avoir retrouvé son père , et il ne le suimit plus qu'à reg»et dans ses fréquentes expéditions. Bientôt il dépérit et faiblit tellement, qu'il devint incapable de supporter le poids d'une armure; alors il restait au camp" où il consolait sa mélancobe en chantant les chansons qu'il avait faites jadis, et en s'accompagnant de sa harpe.

Messire Aubert ne resta pas long-temps sans s'apercevoir que la maladie de son fils avait son siège au cœur. Il le supplia alors de lui révéler son secret; mais Audefroi se hâta de protester qu'il n'avait aucun secret, et que sa maladie provenait sans doute des suites de sa blessure et de son brusque changement dévie. Messire Aubert se retira désespéré.

Cependant le mal d' Audefroi augmentait sensiblement : messire Aubert, alors, se décida à tenter une seconde épreuve; il prit son fils à part et redoubla ses instances.

.^rriMon père, lui répondit enfin Audefroi, en

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rougissant , l'amour de la drfmoieelle de Meulan m'est entré si avant dans le cœur,qut je mourrai, certes, si je ne la vois bientôt.

Messire Aubert demeura immobile comme frappé d'un coup de foudre; i! écoutait encore, comme s'il eût été dans lé doute d'avoir bien entendu, puis il jeta sur la figure maigre et flétrie de son fils , un regard qui décelait une lutte intérieure et violente ; il mordait sa lèvre inférieure avec une sorte de fureur. De son côté Audefroi était retombé dans sa rêverie babituelle, et ressemblait à un coupable qui attend avec résignation le prononcé de sa sentence. Le père rompit le silence d'une voix qui réveilla Audefroi comme en sursaut :

— Ladamoiselle de Meulan ! la fille d'Amaury ! Va! mon fils, hàte-toi, retourne la revoir dans le château dont le maître t'a déjà chassé ent'appelant bâtard. Mais à présent, qui sait? peut-être Amaury te recevra-t-il avec joie, peut-être même, en récompense du dernier service que tu lui as rendu, te donnera-t-il une compagnie d'iiommes d'armes pour aller traquer ton père

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dans lesliois. ¥a! mon fils, va! tu peux lui offrir ma téfe en échange de sa fille.

Audefroi frissonna, pâlit et tomba sans moavement.

— A l'aide! à l'aide! s'écria messire Aubert , il se meurt! ô mon Dieu, je l'ai tué! Audefroi ! mou cher fils , pardonne-moi ! tu me m'as pas compris! Oh! que je suis malheureux!

Audefroi reprit ses sens dans les bras de son père. Celui-ci appela ses compagnons :

— Eustache! Brise-Barre! Allons! dépêchezvous! harnachez, pour le voyage, Arondel, mon bon destrier. Hé bien ! altendrez-vous donc jusqu'au jugement dernier ?

Le destrier fut enfin amené tout équipé, et Audefroi^ étonné, allait s'enquérir à quelle fin son père en avait donné l'ordre, lorsque celuici, prévenant sa question, lui dit d'un ton affectueux :

— Mon cher fils, mon cœur a été pendant si long-temps abreuvé d'amertume, que tu me par-

donneras d'en avoirmis dans mes paroles de tout à l'heure, que je me repens bien d'avoir dites.- Prends un surcot de chevalier, monte à cheval et va auprès de ta bien-aimée retrouver le bonheur et la santé que tu as perdus depuis que tu es loin d'elle. Si messire Amaury ne se souvient plus que tu lui as sauvé la vie, hé bien! reviens auprès de moi, et, par saint Hilaire de Poitiers ! nous ferons en sorte de le libérer de toute obligation à cet égard. Si, au contraire, il en a gardé la mémoire, et s'il ag"it en conséquence, alors mande-le-moi par un homme sûr, et aussitôt je me rendrai dans une abbaye pour pleurer, jusqu'à mon dernier soupir, la perte de ta mère et prier pour ton bonheur. A toi seul , alors, et à Dieu, il sera réservé de punir l'attentat de l'épouse adultère d'Hugues de Lusignan, à toi seul d'empêcher que l'antique maison de Chauvigny ne disparaisse totalement du monde qu'elle a éclairé de sa gloire. Va, mon fils; mais je t'ai parlé , il n'y a qu'un instant, d'homme sûr, de messager... Oh! non, qu'il n'en vienne pas d'autre que toi-même. Je veux te revoir, apprendre tout de ta propre bouche et te serrer

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encore une fois dans mes bras avant d'aller ensevelir mes vieux jours dans un cloître ; je.. .

Les sanglots étouffèrent la voix de messire Aubert; il embrassa son fils étroitement et mêla ses larmes à celles que celui-ci répandait en abondance. Quelques minutes après il rompit le silence : • ■

— Mon cher fils, dit-il, mets-toi en route, sans tarder, si tu veux arriver à Meulan avant la fin du jour.

Audefroi hésitait. Prêt à mettre le pied h l'étrier, il se retournait vers son père et fembrassaît de nouveau. Enfin, il monta sur Arondel et prit le chemin par où il était venu quelques mois auparavant, porté sur les épaules de quatre hommes d'armes, i^rivé à un détour, il jeta de nouveau les yeux sur messire Aubert, qu'on pouvait encore apercevoir :

— Adieu! adieu! au revoir! s'éfcrièrent-ils tous deux en même temps.

Atant la dame s'est assise Et avoec son signour raanja Ki molt souvent la remira.

Quant le vit , tous fu trespense's , 11 cuide bien estre enchantés.

Li dus sa femme a regardée Ki de biauté resarabloit fée, A cel mangier a molt pensé , Sachois molt a petit soupe ; Et la dame le scraonnoit Et de mangier molt refforchoit :

« Sire , pour coi ne raangiés-vous?

« Pour amour Diu ! dites-le-nous.»

Mais li sires ne disoit rien :

« Dame, dist-il, je menjus bien. »

(Herbert. —Roman des Sept Sages de Rome. )

Audefroi, assiégé par de sinistres pressenliniens dont il ne pouvait se rendre compte, cheminait avec peine dans l'intérieur de la forêt , lorsque le destrier heurta un monticule qu'il

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n'avait pas aperçu , et broncha en renversant son cavalier. Audefroi se hâta de se relever et vit avec terreur qu'il était tombé sur la fosse qui renfermait les débris du combat à la suite duquel il avait retrouvé son père. Alors il replaça la croix qu'il avait abattue dans sa chute, et agenouillé sur le tertre mortuaire, il récita dévotement plusieurs oraisons pour les trépassés. Ce pieux devoir rempli , il remonta sur son destrier, s'éloigna au plus vite de ce lieu de malheur, où les arbres lui semblaient encore teints de sang. Arrivé à4a route qui mène à Meulnn, il lança son cheval au galop et ne le remit à l'amble que lorsqu'il fut parvenu sur les bords de la Seine. Il suivit cette rivière, traversa Poissy etPontoise sans s'y arrêter, et aperçut enfin les tours du château de Meulan. A cette vue, son cœur battit avec une telle force, que, s'il eût été recouvert d'une armure, ses pulsations précipitées se fussent fait entendre à dix pas autour de lui.

Audefroi s'avança vers le fossé.

— Halte I s'écria l'archer de la tour en diri-

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géant vers lui son arbalète dont la corde portait un trait, halte ! Qui êtes- vous?

— Audefroi !

— Bientôt messire Amaury parut avec Doëte. Au même instant le pont se baissa , et notre voyageur tenta de passer dessus ; mais Arondel , effrayé par on ne sait quoi , s'y refusait avec opiniâtreté et s'efforçait de reprendre la route par où il était venu. Audefroi, désespérant de vaincre sa répugnance, descendit et le tira parla bride jusque vers le milieu du pont où lattendait le comte impatient de serrer dans ses bras son ancien écuyer , son vaillant défenseur. Pendant qu'ils se livraient tous deux à ces douces étreintes, voici que le destrier dégagea ses rênes des mains d' Audefroi, s'élança ventre à terre sur la route qu'il venait de parcourir, et disparut enfin au milieu d'un nuage de poussière.

. Audefroi fut consterné : ce destrier était cher à son père qui , dans maintes occasions, avait reconnu en lui une sagacité surnaturelle;,; et puis la fuite de cet animal redoublait encore la terreur mystérieuse qui n'avait cessé d'agiter son cava-

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