RUE AUBER
Diuila <:< Induction et de reproduction réserves pour tous 1
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Quoi! monsieur Longuemare, vous mettez les grenouilles dans vos poches? Mais c'est dégoûtant!
— Rentré dans ma chambre, mademoiselle, ^en tixe une sur une planchette, et je lui délouvre le mésentère, que j'excite au moyen de çinces très délicates.
— Mais c'est affreux! Elle souffre, votre grenouille !
— Elle souffre peu en hiver et beaucoup en été. Si le mésentère est enflammé par suite d'une lésion antérieure, la douleur devient intense et le cœur cesse de battre.
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— Et que vous sert de torturer ainsi de pauvres animaux?
— A édifier ma théorie expérimentale de la douleur. Je prouverai que les stoïciens ne savent ce qu'ils disent et que^énon était un imbécile. Vous ne connaissez pas Zenon, mademoiselle? Ne le connaissez jamais. Il niait la sensation. Et tout n'est que sensation. Vous aurez des stoïciens un aperçu exact et suffisant quand je vous aurai dit que c'étaient des fous sans gaieté qui méprisaient la douleur avec une affectation insipide. Si quelqu'un de ces barbacoles s'était trouvé sous mes pinces, dans la position de ma grenouille, il aurait vu si on supprime la douleur par un acte de la volonté. D'ailleurs il est extrêmement avantageux pour les animaux d'être doués de la faculté de souffrir.
— Vous plaisantez ! A quoi peut servir la douleur?
— Elle est nécessaire, mademoiselle. C'est la sauvegarde des êtres. Si, par exemple, la flamme ne nous causait pas, dès la première atteinte, une excitation intolérable, nous nous rôtirions tous jusqu'aux os sans nous en apercevoir.
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Il la regarda.
— Et c'est une beauté que la souffrance, ajouta- t-il. Richet a dit : t II y a entre l'intelligence et la douleur un rapport tellement étroit que les êtres les plus intelligents sont ceux qui sont capables de souffrir le plus. »
— Et naturellement vous vous croyez capable de souffrir plus que personne. Je vous demanderais bien de me conter vos souffrances, mais j'aurais peur d'être indiscrète.
— Je vous l'ai dit, mademoiselle; Zenon était un sot. Si je souffrais beaucoup, je crierais, guant à vous, qui êtes d'une organisation délicate et dont les nerfs sont des cordes sensibles, vous offrez à la douleur un instrument sonore, un clavier à huit octaves sur lequel elle pourra jouer, quand il lui plaira, les variations les plus savantes et les plus riches.
— Ce qui veut dire en français que je serai très malheureuse. Vous êtes insupportable. On ne sait jamais si vous parlez sérieusement. Et vos idées sont tellement extraordinaires que le peu que j'en comprends me fera tourner la tête. Mais répondez-moi comme il faut, et soyez sens©
une fois dans votre vie, si vous pouvez. Est il vrai que vous nous quittiez ainsi et que vous alliez si loin?
— Oui, mademoiselle ; je dis au Val-de-Grâce un éternel adieu. Je n'y ordonnancerai plus la limonade au citron. C'est sur ma demande que je suis mis hors cadre et détaché comme stagiaire en Gochinchine. Je me suis déterminé en cette circonstance comme en toute autre, après avoir mûrement réfléchi... Vous souriez, mademoiselle? Vous me croyez léger. Mais écoutez mes raisons : d'abord j'échappe ainsi aux portières, femmes de ménage, maîtresses d'hôtel, garçons d'hôtel, marchands d'habits et autres ennemis acharnés de mon bonheur domestique. Je ne verrai plus sourire de garçons de café. Àvez-vous remarqué, mademoiselle, que les garçons de café sont uniformément surmontés d'un crâne magnifique? C'est là une observation féconde; mais il est inutile de vous développer les théories qu'elle me suggère. Je ne verrai plus le boulevard Saint- Michel. Je trouverai à Shanghai des monuments ostéologiques d'après lesquels j'achèverai mon mémoire sur la dentition des races jaunes. Enfin,
je perdrai ce teint vif qui témoigne, comme vous dites, mademoiselle, d'une santé insolente, et je prendrai l'aspect plus intéressant d'un citron à ses derniers jours. Il se produira dans mon foie des désordres compliqués qui exciteront vivement ma curiosité. Avouez-le, tout cela vaut bien le voyage.
René Longuemare, aide-major de première classe, parlait ainsi dans le jardin, au pied du chalet. Il y avait devant lui une petite pelouse, une pièce d'eau avec une grotte artificielle, un arbre de Judée, des houx le long d'une grille; par delà la grille, au loin, la belle vallée, la Seine, ondulant à gauche entre des rives d'un vert pâle, traversée à droite par la ligne blanche du viaduc et disparaissant entre cette immensité de toits, de clochers et de dômes, qui est Paris. La lumière, qui tombait dans le lointain poudroyant, sur le dôme doré des Invalides, y rebondissait en rayons. C'était une bleue et chaude journée de juillet; quelques nuages blancs se tenaient immobiles dans le ciel.
La jeune fille à qui Reué Longuemare parlait,, assise dans un fauteuil de fer, leva sur l'aide-
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major ses grands yeux clairs et resta silencieuse avec quelque chose d'incertain et de triste sur les lèvres.
Ses yeux, d'une nuance indécise, avaient l'air frileux et si chargés de langueur, que tout le visage qu'ils éclairaient en recevait une expression singulière de volupté, bien que le nez fût droit et les joues un peu creuses. La face, d'une nuance uniformément blême, faisait dire aux femmes : f Cette demoiselle n'a pas de teint. > La bouche, trop grande, un peu molle, exprimait des instincts de bienveillance et de facilité.
René Longuemare reprit avec effort ses détectables plaisanteries :
— Non 1 dit-il, il faut vous l'avouer, mademoiselle ; en quittant la France, je fuis mon bottier. Son accent tudesque m'est devenu insupportable.
Elle lui demanda encore une fois s'il était vrai qu'il partît. Alors il cessa brusquement de sourire.
— Je prends demain, dit-il, le train de 7 heures 55 du matin et je m'embarque à Toulon le 26, à bord du Magenta.
Il entendit le bruit des billes d'ivoire qui se ehoquaient sur le billard, dans le chalet, et une
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voix méridionale qui s'écriait emphatiquement :
— Sept à quatorze !
Il jeta un regard rapide à travers la porte vitrée sur les joueurs, fronça les sourcils, dit brusquement adieu à la jeune fille et partit vite, avec un visage bouleversé et des yeux gros de larmes.
La jeune fille le vit un moment ainsi de profil, au-dessus des houx, derrière les lances de fer de la clôture. Elle se leva, courut jusqu'à la grille, serra son mouchoir contre sa bouche comme pour y étouffer un cri, puis enfin, résolue, elle étendit les bras et appela d'une voix étranglée :
— René !
Elle laissa retomber ses bras : il était trop tard, il ne l'avait pas entendue.
Elle se colla le front contre un barreau de fer. La détente de ses traits, l'abandon de tout son être témoignaienl d'une irréparable défaite.
La voix méridionale sortie du chalet cria :
— Hélène ! le madère !
C'était M. Fellaire de Sisac qui appelait sa fille.
Il se dressait de toute la hauteur de sa petite
taille devant le tableau où les points des joueurs
étaient marqués au moyen d'anneaux de bois en-
filôs dans des tringles. Avec un geste magnifique, il frottait de craie le bout de sa queue de billard. Ses yeux pétillaient sous des sourcils en broussailles très épais. Il avait un air capable et satisfait, bien qu'il eût largement perdu la partie.
— M. Haviland, dit-il à son hôte, je tiens essentiellement à ce que ma fille nous fasse cllemême les honneurs de mon madère. Que voulezvous? Je suis patriarcal et biblique. En votre qualité d'insulaire, je vous crois bon appréciateur de tous les vins en général et du madère en particulier. Goûtez celui-ci, je vous prie.
M. Haviland tourna sur Hélène ses yeux ternes et prit silencieusement le verre qu'elle lui présentait sur un plateau de laque. C'était un long personnage à longues dents et à longs pieds, roux, chauve, vêtu d'un costume à carreaux. Il avait gardé sa jumelle en bandoulière.
Hélène disparut. Elle avait regardé son père avec inquiétude. Elle semblait mal à l'aise de l'entendre faire ses politesses volumineuses. Elle fit dire qu'elle était indisposée et qu'on l'excusât de ne point paraître au dîner.
Dans la salle à manger, peinte comme un café
de boulevard, M. Feliaire de Sisac versait, coupait et découpait à grand fracas. 11 s'écriait : t Eh I la truelle au poisson ! * quand il l'avait sous les yeux. Il éprouvait le fil du couteau avec une gravité d'opérateur forain et passait sa serviette très haut dans son gilet. Il vantait ses vins et parla d'un syracuse sec, longtemps avant de le déboucher.
Le jardinier, loué à l'année, faisait le service de la table avec un air goguenard et sournois. C'était une espèce de paysan faubourien qui jetait dans l'oreille de son maître d'assez vertes réparties sans que celui-ci parût les entendre.
M. Haviland, qui avait le sang à fleur de peau, mangeait beaucoup, devenait très rouge, restait mélancolique et ne disait rien. M. Feliaire de Sisac, ayant annoncé qu'il ne parlerait pas d'affaires, se mit presque aussitôt à exposer ses prïndes opérations. Il était agent d'affaires et avait une clientèle de propriétaires et de commerçants expropriés. Les grandes percées de rues et de boulevards, si lestement poussées par M. Haussniann, lui donnaient de la besogne.
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Il fallait en effet qu'il eût gagné beaucoup d'argent en peu de temps, car (ce qu'il ne disait pas) on l'avait vu longtemps, un portefeuille sous le bras, traîner ses bottes éculées dans les environs de la rue Rambuteau. C'est là qu'au fond d'une cour, dans un cabinet obscur, il donnait audience à quelques charcutiers en détresse. Il se fît, dans ce logis malsain, les joues bouffies et blafardes qui ne cessèrent plus désormais de pendre des deux côtés de son visage.
Une plaque de cuivre, vissée à sa porte, indiquait son nom : Fellaire; et ces mots : dcSisac, entre parenthèses, comme une mention d'origine :
FELLAIRE (DE SISAC)
Sur une nouvelle plaque, au seuil d'un nouveau domicile, les parenthèses furent remplacées par une virgule après ie premier nom :
FELLAIRE, DE SISAC
Sur une troisième plaque, posée à la luited'un
troisième déménagement, la virgule ne reparut pas et rien ne la remplaça :
FELLAIRE DE SISAC
Maintenant, il n'y a plus de plaque à la porte de l'agent d'affaires, qui occupe, en ville, un appartement orné de glaces, au premier étage d'une maison de la rue Neuve-des-Petits-Champs, et qui a fait bâtir un chalet à Meudon. M. Fellaire est natif de Sisac, près Saint-Mamet-la-Salvétat, dans le département du Cantal, où son frère est encore aujourd'hui meunier.
Aussitôt qu'il apprit qu'une partie de la Buttedes-Moulins devait tomber pour dégager les abords du Théâtre-Français, M. Fellaire de Sisac lança des cartes, des prospectus, des circulaires et fit des visites aux propriétaires et aux principaux commerçants des immeubles condamnés.
Dans ce qu'il nommait « sa tournée », il alla voir à l'hôtel Meurice M. Haviland, qui possédait une grande maison située au pied de la Butte, près du théâtre. Cette maison appartenait à la fa-