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mille Haviland depuis près de deux siècles. Le banquier John Haviland y établit ses bureaux en 4789. Il mit des fonds considérables à la disposition du duc d'Orléans, qu'il considérait comme le successeur désigné de Louis XVI, si, comme il le pensait, les Français s'en tenaient à la royauté constitutionnelle. Mais ni les événements dans leur marche violente, ni le duc naturellement indécis, ne se prêtèrent aux projets de l'audacieux banquier. Celui-ci se retourna du côté de la cour et favorisa la contre-révolution. Il se mit en communication avec la reine par l'intermédiaire de la belle madame Elliot. Après la chute définitive de la royauté, dans la journée du 10 août, il s'enfuit en Angleterre et resta en rapport avec le duc de . Brunswick et les princes. Son caissier, David Ewart, âgé de quatre-vingt-un ans, voulut rester à Paris pour sauvegarder les intérêts menacés de la maison. N'ayant pu obtenir une carte de civisme et par cela môme considéré comme suspect, il fut arrêté et conduit à la Conciergerie, où il sembla oublié pendant plus de quatre mois. Enfin, traduit, le 1" thermidor 4794, devant le tribunal révolutionnaire et condamné comme conspira-
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leur à la peine capitale, il fut guillotiné le même jour, sur la barrière du Trône, nommée alors barrière Renversée.
La banque Ilaviland fut sauvée de la ruine par Ténergique fidélité de ce vieillard. Mais la maison de la Butte-des-Moulins cessa d'en être un des comptoirs. On la mit en location.
Elle était bien noircie et souillée quand on la marqua pour la pioche. Sur la façade, les fenêtres étaient surmontées de la coquille de Louis XV. Un mascaron, coiffé d'un casque, faisait encore sa grimace héroïque sur la clef de voûte et dominait la porte cochère ; mais, situé sur les confins des enseignes murales du teinturier et du serrurier, il était peint d'un côté en bleu et de l'autre en jaune. Des petits tableaux, pendus à droite et à gauche de la porte et sous la voûte, offraient des noms de copistes et de costumiers. A l'intérieur, l'escalier de pierre, bordé d'une magnifique grille de fer forgé, était deshonoré de poussière, de crachats et de feuilles de salade. On y sentait une odeur alcaline très aigre. Des cris d'enfants s'entendaieni sur les paliers, et les portes entre-bâillées des logenrents laissaient apercevoir
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des femmes en camisole et des hommes en manches de chemise, dans le négligé du travail ou de la flânerie.
Telle était la maison {laviland à ses derniers jours,
M. Fellaire de Sisac, chargé des intérêts du propriétaire, l'avait visitée. Il avait constaté trente mètres de façade, deux boutiques avec dépendances et trente-deux exploitations diverses avec matériel, y compris la remise, où une marchande des quatre-saisons remisait sa voiture, et la mansarde, où une ouvrière cousait à la mécanique. Le tout fut mentionné dans un rapport destiné à édifier sur la valeur de l'immeuble le conseil nommé par l'administration de la Ville à l'effet d'indemniser les propriétaires expropriés. Dans le cas probable où l'affaire serait portée devant le tribunal compétent, M. Fellaire de Sisac fournirait l'avoué et l'avocat.
M. Fellaire de Sisac invita M. Haviland à dîner d'abord à Paris, puis à Meudon. Il faisait passer toute sa clientèle à sa table, agissant de la sorte par politique et par inclination. C'est devant les verres qu'il savait manier les hommes; il
était persuasit au dessert. D'ailleurs, il aimait à déboucher des boutei'les; il appelait cela : vivre. Dans les époques les moins prospères de sa vie, il sablait le vin blanc du marchand de vin, avec des marrons rôtis, sur la toile cirée, dans un cabinet de société. C'est là qu'il donnait des consultations aux boutiquiers embarrassés. Maintenant, il recevait chez lui ; il avait de l'argenterie et du linge à son chiffre.
Or M. Fellaire de Sisac et M. Haviland en étaient au café. Les feux rouges et bas du soleil couchant doraient la salle à manger du chalet. L'homme d'affaires, dont les joues mortes continuaient de pendre lourdement, faisait courir sur son hôte des yeux agiles.
— Goûtez -moi ce cognac, cher insulaire, dit-il.
Ce nom d'insulaire lui semblait élégant. Il dit ensuite «Albion » pour dire l'Angleterre; mais il s'excusa d'être aussi romantique.
M. Haviland but le cognac, demanda un verre de vin et dit :
— J'espère que l'indisposition de mademoiselle Fellaire est sans gravité.
M. Fellaire l'espérait aussi, et M. Haviland rentra dans le silence.
Il se leva avec une raideur anglaise compliquée d'arthritisme, car il avait les genoux perclus de douleurs rhumatismales. Son pardessus jaune sur les bras, il avait déjà franchi la grille du jardin quand il reprit la parole.
— J'ai l'honneur, dit-il à son hôte, de vous demander la main de mademoiselle Fellaire, votre fille.
Le petit homme allait probablement faire une réponse habile, mais pétulante. L'Anglais lui mit un papier dans la main.
— Vous trouverez là, dit-il, le relevé exact de ma fortune. Envoyez-moi la réponse par lettre chargée, s'il vous plaît. Ne me reconduisez pas. Non !
Et il prit d'un pas raide le chemin de la gare.
M. Fellaire, que rien ne surprenait d'ordinaire, était surpris. Il fît douze fois, avec agilité, le tour de la grotte artificielle. La lune éclai rait ses grosses joues inertes qu'il semblait, en se démenant, porter comme un masque. Il son-
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geaït : — Quoi? cet homme passe chez moi comm j tant d'autres, comme tout le monde. — Je traite deux cents inconnus par an. — Il ne dit rien; il voit ma fille six fois et n'ouvre la bouche que pour me la demander en mariage. Ah ça ! mais... est-ce qu'Hélène aurait mené si lestement cette saynète à deux personnages?... Mais non ! je ne suis pas un père de comédie, un Cassandre. Je sais ce qui se passe chez moi et je suis sûr que la pauvre enfant ne lui a pas adressé quatre fois la parole. Je crains même qu'elle n'accueille pas comme elle devrait ce...
Il se mordit le pouce et s'arrêta, l'œil fixe, comme un homme qui mesure un obstacle. Puis il rentra délibérément dans le chalet. En passant par la salle à manger, il lut le papier que M. Haviland lui avait remis, puis il monta dans la chambre de sa fille. Il posa son cigare sur la perse rose qui garnissait la cheminée et s'assit, comme un médecin, au chevet du lit où Hélène était couchée. Il lui demanda :
— Eh bien, comment allons-nous, ma mignonne?
Comme elle ne répondait pas, il ajouta :
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— M. Haviland a demandé ce soir de tes nou velles d'un; façon vraiment bien affectueuse...
Après une pause, de la voix grasse d'un homme qui a bien dîné :
— Gomment le trouves-tu ?
Il n'obtint pas de réponse encore. Mais, à la lueur de la bougie qui brûlait sur la cheminée, il vit qu'elle avait les yeux ouverts et fixes, le front contracté, un air de pénible réflexion. Il jugea très justement qu'elle connaissait les intentions de M. Haviland, et il ne craignit plus de frapper un coup brusque. Il lui dit :
— M. Haviland te demande en mariage.
Elle répondit :
— Je ne veux pas me marier; je me trouve bien avec toi.
Alors il se ramassa dans la causeuse, ajusta ses poings sur ses genoux et tira un souffle sifflant de sa gorge ulcérée de liqueurs et tapissée de sucreries. Il prônait son attitude d'homme d'affaires.
— Fillette, tu ne me demandes pas ce que je lui ai répondu?
* - Eh bien, que lui as-tu répondu?
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— Mon enfant, je n'ai rien dit qui pût Rengager en aucune façon. J'ai voulu te laisser libre. Je ne me reconnais pas le droit de t'imposer ma volonté. Tu sais bien que je ne suis pas un tyran.
Elle s'accouda sur l'oreiller.
— Non, dit-elle, tu es un excellent père; et, puisque je ne veux pas me marier, tu ne m'y forceras pas.
Il reprit avec bonhomie :
— Je te le répète, ma fille, tu seras libre comme l'air; mais nous pouvons bien causer de nos petites affaires. Je suis ton père; je t'aime. Je puis te dire des choses que tu es assez grande fille pour entendre. Voyons ! causons comme une paire d'amis. Nous vivons bien, tous les deux; nous vivons même très bien. Mais nous n'avons pas ce qu'on appelle une fortune assise. Je suis le fils de mes œuvres; je suis arrivé trop tard, trop tard ! Il coulera de l'eau sous le pont avant que je t'aie amassé une dot. Et d'ici là, qui sait ce qui arrivera? Tu as vingt-deux ans, et le parti qui s'offre à toi aujourd'hui n'est pas à dédaigner. C'est môme ce que j'oserais appeler