‹ Jocaste et Le chat maigreChapitre 4 sur 9 · J 0 C A ST E · texte numérisé non relu

J 0 C A ST E

Les dieux sont des adjectifs.

Les choses ont toujours existé et existeront toujours.

— Fi donc ! lui disait-elle.

Mais elle se délectait au timbre de cette voix mâle et jeune; elle admirait, comme une force mystérieuse, cette intelligence expansive et libre, qui le soir, entre une tasse de thé et un verre de kirsch, lui jetait à elle, jeune fille, les curiosités, les magnificences et les horreurs de la nature, pêle-mêle, ainsi qu'un tribut de barbare aui pieds d'une reine surprise et flattée. Cependant on entendait dans le salon des voix mornes qui parlaient de traites impayées, de jugements du tribunal de commerce et de travaux de maçonnerie mis en adjudication.

Puis vint une ombre qui erra silencieuse entre les groupes divers, une grande ombre raide et rousse, de forme à la fois grotesque et noble. C'était l'âme en peine de M. Haviland. Hélène ne confondait pas celui-là avec les autres; elle lui trouvait de la noblesse, une grande distinction d'âme, et elle se savait aimée de lui, bien qu'il ne lui parlât jamais.

Quant à Longuemare, en dépit de toutes ses audaces scientifiques, il était naïf; il la respectait profondément et l'admirait en silence. Après avoir fait grand étalage de brutalité, il trouvait pour elle les paroles les plus délicates. Il était toujours gai devant elle : c'était souvent par complexion; c'était quelquefois aussi par courage, car il l'aimait, et plutôt que de le lui dire, il se fût coupé la langue avec les dents. Il n'avait que sa solde en attendant mieux. Quant à mademoiselle Fellaire, il ne doutait pas qu'elle ne fût très riche.

Elle le raillait, feignait de le croire très étourdi et pis que cela, mais elle s'attacha lentement et profondément à lui, jusqu'au jour où il vint à Meudon lui faire un brusque adieu.

La maison de la Butte -des -Moulins était tombée; le mascaron dont une joue était bleue et l'autre jaune s'était émietté sous la pioche. Elle s'était évanouie avec le reste, la petite chambre où le vieux caissier David Ewart fut arrêté pour être conduit au tribunal révolutionnaire et à la guillotine. Pendant quelque temps les nuages de poussière grise qui tournoyaient dans les rues d'alentour portèrent dans les gosiers des hommes et des chevaux les parcelles fort acres de la vieille demeure. Maintenant ceux qui l'avaient habitée, le teinturier et le serrurier entre autres, n'auraient pu en retrouver l'emplacement exact.

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Le domaine de M. Fellaire de Sisac, à Meudon, s'était considérablement accru. La grille, qui serrait jadis le chalet d'assez près, s'était élargie pour contenir le terrain voisin, sur lequel s'éleva aussitôt un petit château gothique avec tourelles, créneaux et mâchicoulis en briques. Le tout avait un nom : c'était la Villa de Sisac. Le plâtre en était frais encore quand un jour un écriteau pendu à la grille annonça que la maison, le chalet et les dépendances étaient à vendre ou à louer présente-

* ment.

Les saisons se succédaient et l'écriteau se balançait au vent. La pluie et le soleil l'avaient ridé et Jauni.

Enfin, par des jours d'automne, un silence de désolation s'abattit sur le coteau de Meudon. Puis, à pas lourd, le fusil à l'épaule, le casque de cuir sur la tête, des soldats allemands entrèrent dans ; le chalet abandonné et y logèrent. Ils firent du feu dans le calorifère avec les planches cirées des parquets. Le toit fut crevé par un obus. Le grand hiver était venu. La France était envahie, Paris assiégé. Dans ce grand écroulement d'un peuple, la fortune de M, Fellaire achevait de s'abîmer.

L'arrêt des travaux d'édilité après la retraite du préfet de la Seine, sous le ministère Ghevandier de Valdrôme, avait déjà porté un rude coup au cabinet d'affaires de la rue Neuve-des-Petits-Champs. M. Fellaire, que la chance abandonnait, s'abandonnait aussi. D cessait de teindre ses favoris, mettait des redingotes poudreuses et portait des lunettes en écaille. Il allait risquer dans les tripots les louis d'aubaine qui lui tombaient encore. Depuis que sa fille ne tenait plus sa maison, il y recevait des filles rousses, peintes, qui chantaient dans les escaliers. On le rencontra un jour aux Folies-Bergère avec une femme à chaque bras. Pendant le siège de Paris, il redevint grave et fonda une société d'assurances sur la vie : le Phénix de la garde nationale. Mais personne n'y fit attention.

Hélène était mariée; elle voyagea pendant quatre ans; cette vie aisée et sans soins lui plaisait. Grande, belle, vêtue avec une magnificence sévère, elle était admirée dans les hôtels et dans les casinos, où sa nonchalance lui donnait un air d'aristocratie. Elle s'efforça d'aimer son mari. Mais

I avec une pleine probité et un haut sentiment de rhonneurr il était affreusement ennuyeux. Il voyait, entendait, disait et accomplissait tout avec une égale gravité. Il n'y avait pour lui ni grandet ni petites choses; il n'y avait que des choses dignes d'être prises en considération. Après avoir donné des diamants à sa femme, il la torturait naïvement pendant deux heures pour un compte

l de trois francs qu'elle ne savait pas rendre. Il faisait des largesses d'une façon étroite; la prodigalité avait chez lui un air d'avarice. Il intervenait dans tous les gaspillages de sa jeune femme, non pour les réduire, mais pour les enregistrer. Il lui per mettait d'être dissipatrice, mais à la condition qu'eHe accomplît toutes les formalités. Un tiers de sa: vie se passait à compter les centimes avec les garçons d'hôtel. Il mettait une obstination invincible à ne pas se laisser voler d'un sou : il s'y fût volontiers ruiné.

D'ailleurs, il calculait tout : les distances à un mètre près, les longitudes, les latitudes, les altitudes, la hauteur barométrique, les degrés du thermomètre, la direction du vent, la position des nuages. A Naples, il cuba le tertre de Virgile.

Il avait la manie de ranger et ne pouvait souffrir qu'un journal restât ouvert sur un canapé. Il exaspérait Hélène en lui remettant vingt fois par jour dans les mains le livre ou la broderie qu'elle avait laissé traîner. Elle se rappelait alors son père, qui oubliait ses cigares sur les bras des fauteuils de damas. Mais cela n'était rien. La grand*» souffrance d'Hélène était de vivre avec un homme totalement dépourvu d'imagination. Cette faculté était si étrangère à M. Haviland qu'il était incapable de peindre un sentiment ou de donner de l'intérêt à une pensée. Depuis qu'ils étaient mariés, il n'avait jamais ouvert la bouche que pour énoncer un fait précis, direct, immédiat. Sans doute il était amoureux et goûtait profondément la possession de sa femme; mais son amour était comme une pluie fine, une de ces pluies qu'on n'entend pas, qu'on ne voit pas, qui ne veulent pas cesser, et qui pénètrent, et qui morfondent.

M. Haviland était servi par un domestique qui avait fait deux fois avec lui le tour du monde. Ils étaient inséparables. Ce domestique, nommé Groult, était un Français que M. Haviland avait connu assez jeune à Avranches. Groult n'était

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pas beau; il avait les cheveux roux, roides et flambants, et des yeux verts très inquiets ; il boitait. Mais il était d'une propreté exemplaire et remplissait ses fonctions avec une parfaite exactitude.il était marié; sa femme, comme lui au service de M. Haviland, restait k Paris et gardait l'hôtel nouvellement bâti sur le boulevard Latour-Maubourg.

M. Haviland s'occupait de chimie et Groult lui | servait d'appariteur. M. Haviland se médicamentait quotidiennement et Groult lui tenait sa pharmacie de voyage. Ce Groult était d'une intelligence remarquable. Il manipulait les drogues avec habileté, était adroit dans toutes sortes de métiers et se montrait bon serrurier à l'occasion . !1 avait d'horribles mains osseuses avec des pouces énormes, et ces mains-là venaient à bout des ouvrages les plus délicats; mais bien qu'il fût doué d'une aptitude très singulière pour les arts mécaniques, il n'était pas parvenu à écrire d'une façon tant soit peu lisible. Il s'était fait un alphabet dans lequel il était seul à se reconnaître, et il n'y avait pas moyen de distinguer une lettre ou un chiffre dans les chiffons de papier

sur lesquels il griffonnait ses comptes. Son grimoire, ses affreuses pattes, son déhanchement, l'odeur de pharmacie dont il était imprégné, les taches que les oxydes laissaient sur sa peau, le rendaient effroyable aux femmes de chambre et aux cuisinières, qui le nommaient Glochon, avaient peur de lui comme du diable, le jugeaient capable de tout et finalement ne trouvaient rien à lui reprocher. Groult était impeccable.

Hélène, à qui il inspirait une répugnance instinctive, essaya de l'écarter ; mais elle reconnut bientôt qu'il était indispensable et se résigna à le voir clochant sans cesse entre elle et son mari. 11 ne parut pas lui garder rancune et ne se départit pas un seul moment envers elle de ses façons de parfait domestique.

La malveillance de madame ne l'avait pas effrayé outre mesure. Il possédait la confiance de son maître et savait que monsieur ne se séparerait pas facilement de lui. Il y avait un lien entre M. Haviland et son domestique Groult. DepuL vingt ans ils cherchaient ensemble Samuel Ewai t.

IL Haviland était encore un enfant quand il en-

tendit conter pour te première fois la mort du vieux caissier David Ewart, guillotiné en 4794. Cette sublime obstination d'un brave homme, qui attendit le supplice en tenant les livres que ses patrons lui avaient confiés, parut très louable à l'héritier des Haviland, dont l'esprit honnête et positif était fait pour comprendre un dévouement pratique. Il ne témoigna rien de ce qu'il sentait, mais plus tard, devenu maître de ses actions et de sa fortune, il fit des recherches pour savoir s'il ne restait pas quelque descendant du vieux comptable. Il apprit que Andrew Ewart, arrière petit-fils en ligne directe de David, était négociant à Calcutta. Andrew s'était en effet marié à une Indienne et associé à un brahmane pour fonder une maison de commerce sous la raison sociale : Andrew Ewart, Liçaliçali et C°. M. Haviland, suivi de Groult, prit le paquebot pour aller trouver Andrew à Calcutta et lui dire : « Votre aïeul est mort au service du mien en parfait gentleman. Permettezmoi de vous serrer la main. Nepuis-je avoir l'avantage de vous servir en quelque chose? >

Mais quand il arriva à Calcutta, en 1849, il apprif que l'association Andrew Ewart, Liçaliçali et <?

était dissoute par suite du décès de M. Andrew, mort en juin 1848, du choléra, laissant une veuve et un fils âgé de quatre ans, nommé Samuel. Mistress Andrew, restée sans fortune, avait quitté la ville avec son petit enfant. M. Haviland ne put retrouver sa trace. Ayant appris que Liçaliçali s'était fixé à l'île Bourbon, il y alla, et trouva le brahmane donnant des leçons d'anglais aux enfants du gouverneur de ia colonie. M. Liçaliçali apprit à M. Haviland que la veuve d'Andrew Ewart s'était retirée avec son enfant chez son frère, M. Johnson, ancien officier de Sa Majesté.

M. Haviland n'en put découvrir davantage; maintenant Samuel Ewart avait vingt-sept ans; chaque semaine, une annonce insérée dans le Times l'invitait à faire connaître sa résidence à M. Martin Haviland esq., à Paris, et Samuel Ewart ne donnait pas signe de vie.

M. Haviland conduisait depuis vingt-cinq an* ses recherches, sans plus d'ardeur, sans plus de lassitude un jour que l'autre. C'était sa tâche, il la reprenait chaque matin comme un menuisier reprend son rabot. Groult tenait tous les fils de l'affaire et les démêlait adroitement.

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Il était particulièrement ntile quand il s'agissait d'éconduire un faux Samuel Ewart, car plusieurs aventuriers s'étaient déjà présentés chez M. Haviland comme fils et héritiers du feu Andrew.

La santé de M. Haviland se troubla pendant l'automne de 1871 ; il eut des insomnies et des vertiges. Un jour (c'était au commencement de l'hiver, ils s'étaient établis à Nice, dans la villa des Oliviers), Hélène, qui lisait un roman dans le j salon, vit entrer son mari et poussa un cri d'effroi:

— Vos yeui, dit-elle î Regardez donc vos yeux, là, dans la glace t

Les yeux bleus de M. Haviland étaient devenus noirs. L avait la bouche frémissante, l'air égaré et il murmurait :

— Il viendra, Sam, Sam Ewan.

Ils Tenaient finir l'hiver à Paris. La cour dt l'hôtel était pleine de malles, de caisses, de paquets, au milieu desquels madame Grcult s'agitait désespérément; elle portait une camisole d'indienne à petites fleurs et toute sa personne semblait procéder de cette étoffe flasque. Madame Groult, molle et agitée, ressemblait à un paquet de chiffons entraîné par une force invisible. Son visage était perpétuellement noyé dans une sorte de buée; aussi y portait-elle sans cesse son avant-bras cotonneux. Très timorée, elle maniait les cartons sous la direction expresse de la femme

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de chambre et se perdait dans les ordres et les contre-ordres que celle-ci, frisée et les brides de son bonnet coquettement rejetées en arrière, lui donnait du bout des lèvres, en faisant des mines aux palefreniers.

Hélène jeta sur un fauteuil sa pelisse de voyage, que M. Haviland vint plier proprement. Impatientée, elle se mit à battre la marche turque sur la vitre. Le dôme des Invalides brillait à peine sous un ciel brumeux. Tout alentour était d'un gris morne. Elle s'en alla, fort maussade, dans sa chambre.

Groult annonça M. Fellaire deSisac. L'homme d'affaires venait en grande hâte saluer son gendre et embrasser sa fille. Il était boutonné jusqu'au cou ; son chapeau, tout sillonné de cassures, ne pouvant plus être traité au fer, l'avait été à l'eau. Il l'avait littéralement arrosé pour en lisser le poil rebePe et le faire reluire une fois encore. Les talons des bottes de M. Fellaire étaient usés d'une manière si oblique et tellement déviés, qu'il était forcé de marcher comme un canard, pour y retrouver don aplomb.

M. Haviland ne lui tendit pas la main. M. Fel-

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laire se donna beaucoup de mal pour échauffer € son cher insulaire, son très honorable gendre». Avec sa voix métallique, on eût dit qu'il battait le briquet sur un gros caillou. Mais M. Haviland n'étincelait pas. L'agent d'affaires se disait qu'après tout ce diable d'homme était naturellement terne, et il s'obstinait à l'électriser. Comme on ne lui demandait pas où en étaient ses affaires, il s'écria :

— A propos! Je ne vous dissimulerai pas que j'ai traversé des temps difficiles. J'ai subi ce qu'on peut appeler une crige.

Il ne pouvait guère dissimuler ces sortes de difficultés à M. Haviland, qu'il avait poursuivi pendant quatre ans de ses demandes d'argent. Il lui avait demandé, pendant le siège, par ballon, par pigeon voyageur, par insertions dans le Daily Télégraphe un bon sur un banquier de Paris. M. Haviland avait satisfait à la première demande, puis il n'avait pas même répondu. M. Fellaire s'était présenté rue de la Victoire, chez M. Gh. Simpson, banquier, et avait usé du nom aimé et respecté de son gendre pour emprunter une somme d'argent, recourant ainsi à un artifice qui

parut à M. Haviland d'une intolérable incorrection.

Donc M. Fellaire ne dissimulait pas ses embarras. Mais il s'était relevé, disait-il; il avait en mains une magnifique affaire.

Ayant touché ce sujet, il ajusta ses poings sur «es cuisses et respira longuement; il prenait son attitude.

— ïl s'agit, dit-il, en fixant sur la corniche un regard napoléonien, il s'agit d'une affaire dont le côté essentiellement moralisateur ne vous échappera pas. Il s'agit d'une banque ouvrière fondée sur des bases toutes nouvelles. À une époque où le développement excessif des classes laborieuses devient un embarras pour l'économiste e* constitue, si j'ose dire, un danger permanent pour la société tout entière, le besoin se fait sentir d'une institution qui inspire au prolétariat le sentiment de l'épargne. Dégagés désormais des entraves que le précédent gouvernement n'aurait pas manqué de susciter à la fondation d'un établissement de ce genre, il faut agir, et...

A ce moment, M. Fellaire de Sisac vit son lamentable chapeau traîtreusement éclairé par le

seul rayon de soleil qu'il y eût dans le salon et peut-être dans tout l'hôtel. Il ajouta d'un ton énergique :

— Et agir vite.

Il demanda ensuite si M. Havil and voulait prendre connaissance des statuts de la Banque ouvrière.

M. Haviland répondit :

— Non!

M. Fellaire de Sisac aurait voulu que M. Haviland se fît une idée générale de la façon dont la banque ouvrière était constituée. Il comptait que son très honorable gendre donnerait des conseil» précieux. Enfin, pourquoi ne pas le dire? L'affaire était digne de l'intérêt des plus gros capitalistes et ilse faisait scrupule de nepas appeler M. Haviland à bénéficier des avantages réservés aux premiers actionnaires de la Banque ouvrière.

Il se tut. M. Haviland sonna son domestique, qui vint en boitant.

— Groult, lui dit-il, ôtez ce cigare.

C'était un cigare de deux sous, éteint et mâchonné, que M. Fellaire de Sisac, en entrant, avait posé sur le bord de la console.

Puis M. Haviland regarda M. Fellaire en face el ui dit :

— Je ne vous donnerai pas de conseils, parce que vous ne m'écouteriez pas. Je ne vous donnerai pas d'argent, parce que vous ne me le rendriez pas. Vous n'êtes pas un gentleman, non ! Je vous prie de ne jamais revenir chez moi, non! Vous pourrez voir madame Haviland quand il vous plaira, oui !

Et il sortit.

M. Fellaire, étourdi du coup, bouleversé, se sentant un homme fini, eut le courage d'embrasset gaiement sa fille et de lui dire des bagatelles. Elle l'accueillit avec une tendresse d'enfant. Il y avait dans le caractère de cet homme quelque chose de facile qui sympathisait avec la nature paresseuse d'Hélène, et c'était son père enfin. D'un seul coup d'œil de femme, elle vit la chemise effilée sur les bords, la redingote blanchie au collet, le ciiapeau, toutes les misères de la toilette paternelle. Elle soupçonna la vérité. Mais la voyant soucieuse, il sourit, le pauvre homme ! il allégua des affaires magnifiques qui l'absorbaient. Il s'accusa de se négliger en vieillissant. Il demanda si elle était

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heureuse. Il lui conseilla de bien aimer son mari. Puis, Tayant embrassée avec effusion, il redescendit l'escalier d'une allure si lourde qu'il semblait vieilli de dix ans, rapetissé, l'œil morne, le menton pendant, la tête basse sous son éternel chapeau.

Hélène s'aperçut que son mari s'était brouillé avec son père. Bien qu'elle devinât les raisons de cette rupture, elle en sut mauvais gré à son mari. C'est à ce propos que commencèrent les allusions aigres, les querelles sans motif apparent, sans explication possible.

Comme elle était affectueuse par grands élans elle jeta brusquement toutes ses tendresses perdues sur le neveu de son mari, Georges, adolescent blond et fin, très joli, boudeur et caressant. Georges Haviland, né à Avranches et élevé dans la religion catholique, au milieu de la petite colonie anglaise de cette ville, était orphelin. Son oncle, qui lui fut donné pour tuteur, le plaça comme externe au collège Stanislas. Hélène gâtait Georges avec les meilleures intentions du monde. Elle le peignait elle-même de vingt façons pour voir comment il serait le plus joli.

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Elle lui faisait quitter ses devoirs le soir pour remmener au concert ou bien au spectacle.

Mais ses journées étaient vides ; elle s'ennuyait, elle pleurait. Elle aurait voulu vivre dans un grenier seule avec son père.

Elle s'échappait et courait en secret chez l'homme d'affaires, qui, pour le moment, était logé dans la rue de Rome, au quatrième étage d'une maison neuve dont il essuyait les plâtres. Ces rourses en fiacre l'amusaient beaucoup. Elle baissait sa voilette et tremblait comme pour un rendezvous . Le logement de son père avait l'aspect d'un logement de garçon; les pipes traînaient parmi les papiers sur les tables ; le divan était bien fané, mais si accueillant et doux en dépit des ressorts cassés; Hélène baisait son père sur ses grosses joues lourdes et furetait dans les coins. Quand elle découvrait quelque objet de femme, une ombrelle, une voilette, elle faisait mine de n'en rien voir, pinçait les lèvres et riait des yeux. Son père restait devant elle muet d'amour et d'admiration. Quand elle avait remué les papiers, mangé des gâteaux, bu et ri et bien tiré les favoris de son

papa, elle partait avec un gros soupir. Et lui, sur le palier, rajustant sa calotte dérangée par leg embrassements, lui disait à l'oreille :

— Aime bien ton mari, aime-le de tout ton ! cœur.

Alors elle détestait son mari. Tapie au fond du fiacre, elle se le figura devant elle, sur le dos du cocher, avec ses yeux ternes et ses joues sanguinolentes comme une viande mal cuite. Et elle faisait une grimace de dégoût. Y avait-il au fond de son âme, dans la région des anciennes images, une ligure à demi effacée, mais aimable, mais chère, la figure d'un absent qui ne revenait pas? Dans les soupirs de cette femme ennuyée, n'y en avait-il i pas qui, poussés vers quelqu'un, allaient loin, bien loin, sans arriver jamais ?

Un jour qu'ayant laissé tomber sur ses genoux, comme un poids trop lourd, une broderie commencée depuis longtemps, elle regardait, avec cette attention obstinée que donne l'ennui, les imperceptibles irrégularités des glaces de la fenêtre, qui faisaient onduler les profils d'architecture vus au travers, sa femme de chambre lui présenta une carte de la part de quelqu'un qui était là a*

qui demandait à la voir. Ayant vu la carte, elle se leva vite, rajusta les boucles de ses chevaux, les plis de sa jupe et entra dans le salon, ranimée, embellie, avec des grâces de cygne dans le col et un coup de talon souverain dans la traîne de ia roba.

René Longuemare se leva devant elle. 11 était plus pâle qu'autrefois. Ses joues mieux remplies et tous ses traits s'étaient adoucis ; une teinte séreuse les revêtait et ses yeux luisaient dans un demi-cercle plombé et martelé, trace des fièvres qu'il avait prises là-bas, dans les rizières. Il avait toujours son regard brave, sa grosse bouche affectueuse, sa mine ouverte.

— Vous voyez, lui dit-elle, que la terre est petite et qu'on revient de partout. Je ne suis pas surprise de vous revoir et j'en suis bien heureuse.

Ils furent mal à l'aise d'abord. Chacun avait uû long espace de vie inconnu à. l'autre. Ils cherchaient à se reconnaître. Soit qu'elle voulût faire ion devoir de maîtresse de maison, soit qu'elle fût tentée par un secret sentiment, elle lança le premier mot cordial.

— On a quelquefois pensé à vous, dit-elle.

Alors René plongea hardiment dans leurs communs souvenirs. Il parla des tasses de thé de la rue Neuve-des-Petits-Champs, des promenades à Meudon, des robes roses et blanches griffées par les ronces, des beaux gilets de M. Fellaire, auxquels on se ralliait dans les excursions à travers bois, comme au panache du Béarnais, et des folies qu'ils se disaient. Elle lui demanda s'il mettait toujours des grenouilles dans ses poches. Au bout d'un quart d'heure, ils croyaient ne s'être jamais quittés. C'est alors qu'il conta sobrement son voyage et les fatigues monotones du service dans une station malsaine. Elle ouvrait tout grands, en l'écoutant, ses beaux yeux humides. Puis elle lui demanda ce qu'il comptait faire. Il était las, disaitil, de la médecine militaire. Il donnerait sa démission, se ferait médecin de campagne, rebou-

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teux de village; si quelque jeune fille, très ingénue, était tentée d'élever des poulets sous sa protection, il l'épouserai!.

Elle dit vivement :

— Ah ! vous voulez vous marier?

Mais elle reconnut à ses réponses qu'il n'y tenait pas; qu'il avait dans le cœur un grand vague, quelque tristesse et peut-être un souvenir.

Georges, revenu du collège, vint se jeter entre eux avec ses livres de classe et se disposa, en enfant gâté, à jouir delà distraction que ce monsieur allait lui procurer. Elle ne le renvoya pas, lui dit de se tenir tranquille et de faire ses devoirs. Le major comptait quelque épisode de sa traversée, tandis que l'enfant feuilletait bruyamment son dictionnaire, mâchait son porte-plume et relevait la tête quand il entendait parler d'araignées de mer mangées vivantes par un matelot sur le pont du navire.

La femme de chambre vint dire que monsieur, qui était souffrant, priait madame de venir près de lui.

La chambre de M. Haviîand était grande et toute

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remplie d'objets étranges, rangés dans un ordre précis. Il y avait une vitrine pleine de flacons cachetés et étiquetés. On lisait sur les étiquettes : T âge, Jourdain, Simoïs, Eurotas, Tibre , Ohio, etc. Il avait recueilli une demi-bouteille de l'eau des fleuves qu'il avait traversés. Une autre vitrine contenait des échantillons de tous les marbres de la terre. Il y avait aussi une armoire qui, réservée aux souvenirs historiques, renfermait des pierres de la prison du Tasse, de la maison natale de Shakespeare, de la chaumière de Jeanne D'arc et du tombeau d'IIéloïse, des feuilles du saule pleureur de Sainte-Hélène, une pièce de vers écrite par Lacenaire à la Conciergerie, un porte-montre volé aux Tuileries, en 1848, un peigne ayant appartenu à mademoiselle Rachel, et, dans un tube de verre, un cheveu de Joseph Smith, prophète des Mormons, sans compter les autres reliques. De grandes tables de bois blanc, des tables d'architecte, étaient couvertes de fioles, et la chambre exhalait une odeur pharmaceutique très caractérisée.

M. Haviland était étendu sur une chaise longue, près de son lit de fer; une couverture de voyage

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lui enveloppait les jambes. Il était blême, avec des plaques rouges sur les joues. Ses yeux, devenus sombres, sortaient des orbites.

Il prit les mains de sa femme avec cette tendresse avide des êtres qui sentent que tout leur échappe. Il lui dit qu'il l'aimait, qu'il lui avait de la reconnaissance, qu'il se sentait bien maîadef qu'il espérait guérir, étant fort bien soigné par sa méthode que Groult savait fort bien applique*. Sei paroles étaient coupées de vertiges.

Il poursuivit :

— Je dois vous avertir, Hélène, que j'ai des moments d'égarement. Cela tient à mon mal. Tout ce que je ferais dans ces moments doit être considéré comme non avenu. Heureusement mes affaires sont en règle. Mon testament est chez mou notaire.

Il lui dit alors qu'il lui laissait en viager l'usufruit de sa fortune, dont le capital devait être mis, en toute justice, sur la tête de Georges Ilaviland* Il avait pris aussi des dispositions en faveur de son domestique Groult, mais il l'en avait informé. Il pressa de nouveau las mains de sa femme, la fixa de ce regard étrange et douloureux qu'il

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avait quelquefois et l'adjura d'écouter ce qu'il lui restait à dire :

— Si je viens à mourir et si vous vous souvenez de moi, cherchez, ma chère Hélène, cherchez Samuel Ewart, et exécutez en sa faveur mes dernières volontés. Au nom de Notre Seigneur Jésus- Christ, qui viendra ressusciter les morts, je vous adjure de ne rien négliger pour faire parvenir au dernier descendant de David Ewart la somme que

I »e lui destine. Il vit; il y a des nuits où je le vois. Je le reconnaîtrais, s'il venait. Il viendra.

Alors le malade regarda fixement une portière sombre qui pendait à grands plis, allongea son bras qui tremblait, et s'écria :

— Là, là, devant cette porte, c'est lui, c'est Sam Ewart ! Vous voyez bien cette marque qu'il porte au cou, sous sa chemise de matelot; c'est ane marque rouge, à cause de son arrière-grandpère, le vieux David... Sam! Sam! Oh! mon Dieu!

11 retomba sur sa chaise longue et s'assoupit lourdement. Hélène ne savait que faire et se perdait dans les fioles. Elle sonna Groult, qui l'écarla issez rudement et s'empara du malade.

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La nuit, comme elle ne dormait pas, elle vit au clair de lune son mari descendre, enveloppé d'un tartan, par la fenêtre de sa chambre, et marcher droit vers un puits qui était près de Técurie.

La face collée à la vitre, elle sentit une vive douleur à la racine de ses cheveux ; elle ne put ni bouger ni pousser un cri. Elle ^it Groult sortir à demi vêtu du pavillon où il couchait et suivre à pas de loup son maître. Elle vit celui-ci regarder longtemps au fond du puits, lever la tête, étendre la main comme pour chercher de quel côté venait le vent, puis rentrer par la fenêtre dans sa chambre. Elle vit Groult hausser les épaules et regagner le pavillon avec un déhanchement maussade et des gestes de dépit.

Madame Groult avait apparu ua moment sous un bonnet à bavolet immense, et dans son étemelle cotonnade, à la porte du pavillon de garde. Hélène crut entendre que Groult, rentré dans sa chambre, la battait.

II. Haviland était devenu somnambule. Le lendemain, elle le trouva tout habillé, paisible, occupé silencieusement à étiqueter les petites

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pierres qu'il avait arrachées à des monuments fameux. Il écrivait sur des papiers gommés les mots de Colysée, Catacombes, Tombeau de Cécilia Métella. Ses yeux, redevenus d'un bleu terne, n'exprimaient rien.

Hélène n'était pas rassurée. Elle voulut rester près de lui. Elle se promettait de le veiller ellemême et de faire venir des médecins, bien qu'il l'eût formellement défendu.

Groult entra dans la chambre avec une bouteille et un verre. 11 versa du sirop dans le verre et le tendit à son maître en regardant fixement Hélène. Il la regardait avec une familiarité cynique, avec une effronterie audacieuse qui la fit rougir. M. Haviland, peu de temps après avoir bu, fut repris de vertiges et de stupeur. Sa pupille se dilata de nouveau extraordinairement.

A compter de ce jour, Hélène fut tourmentée d'une inquiétude vague. Un soir, vers cinq heures, elle remarqua sur le tapis de sa chambre des traces de souliers ferrés. Les pas ainsi révélés traversaient obliquement toute la chambre et se dirigeaient de la porte extérieure à celle du cabinet de toilette. Les traces, extrêmement faibles.

n'apparaissaient qu'à cause des rayons obliques du soleil, qui, rasant en ce moment le tapis, rendaient visibles les plus légères foulures de la laine et les grains de poussière blonde sur les tons riches et fondus du tissu de Smyrne. Effrayée, elle fit visiter le cabinet de toilette par sa femme de chambre, qui y trouva tout en ordre. Elle chercha quelque temps dans son esprit à s'expliquer ces traces de pas ; elle ne put y parvenir, et, fatiguée de s'inquiéter, elle rentra dans son indifférence.

Quand René Longuemare revint, Hélène, qui l'attendait, était coiffée de la façon qu'il aimait le mieux. Elle fut faible devant lui, lui avoua les misères de sa vie, les ennuis de son mariage. Elle sentait qu'elle l'aimait. Elle aurait voulu tomber dans cette poitrine large et chaude, y pleurer, y tout oublier. René restait très calme près d'elle. Plus elle se confiait à lui, plus il se croyait engagé à ne pas abuser de cette confiance. Il l'aimait respectueusement; elle était la poésie de sa vie dô garçon, où d'ailleurs la prose ne manquait pas. Il avait repris à Paris ses vieilles habitudes et U soupait tous les soirs au sortir de quelque petiï

théâtre. Il y avait dans son âme une haute et large place pour une créature idéale, et à celte place, il avait mis Hélène. Elle, de son côté, bien lasse, bien faible, abaissée à ses propres yeux par un mariage sans amour, mais réservée par bon ton et décente par goût, retenait devant lui ce qu'il y avait de trop voluptueux et de trop abandonné en elle. D'ailleurs, exempte encore de toute faute, il lui eût semblé monstrueusement impossible d'en commettre une.

Elle lui paria de la maladie de son mari. René hocha la tête ; il ne savait que dire. Mais il était probable que M. Haviland se médicamentait mal. L'aide-major ce diagnostiquait pas, d'après les symptômes cpi'on lui décrivait, une affection caractérisée, suivant sa marche naturelle. Il pres- | sentait l'action intermittente d'un agent nuisible, d'un toxique. La dilatation de la pupille était vraisemblablement due, selon lui, à un emploi inconsidéré de la belladone ou de l'atropine. AI. Haviland avait dû recourir, pour combattre ses rhumatismes, au sulfate chlorhydrate d'atropine; maintenant, selon toute apparence, il abusait de ce médicament de la façon la plus désastreuse. Sur

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le conseil pressant de René, elle résolut de nouveau d'appeler des médecins et de garder ellemême le malade.

Le lendemain, elle le trouva dans un grenier qui lui servait d'atelier. Il rabotait une planche avec beaucoup d'attention, car il était menuisier aussi bien que chimiste. En le voyant si calme, si reposé, elle crut avoir rêvé. Il parla du cuisinier, qui était un voleur et qu'il avait chassé : c'était Groult qui avait découvert la fraude. Il posait de temps en temps son rabot sur l'établi et venait ôter délicatement les copeaux que sa femme avait pris dans la guipure de son peignoir. Il avait ses yeux naturels, ses yeux clairs, et jamais il n'avait autant manqué d'imagination.

Elle songeait à René, si vif, si intelligent, d'un esprit plein d'intérêt, comme un livre bien fait, d'une âme éclatante de jeunesse et de force, et son cœur se gonflait de haine en regardant ce vieillard qui rabotait. Groult vint à l'heure ordinaire apporter le sirop à son maître. Quand il vit Hélène dans ce grenier où elle n'avait jamais mis les pieds, il roula des yeux de chat furieux.

Puis, comme l'autre fois, tandis que M. Havi-

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tend buvait son sirop, il la regarda avec impudence en grommelant entre ses lèvres tordues. En ce moment précis, il était si laid et montrait un tel cynisme, que sur-le-champ, d'un coup, elle sut clairement, certainement, à n'en pas douter, ce qu'il faisait là.

Elle tendit les bras eu avant pour faire tomber le verre des lèvres du vieillard. Alors Groult lui glissa à l'oreille, avec un accent ignoble et dominateur ces mots :

— Ne faites pas l'enfant!

Elle resta raide, inerte, toute blanche. M. Haviiand avait fini de boire et s'essuya les lèvres.

La malheureuse s'enfuit dans l'escalier, accablée, étourdie, croyant à chaque pas s'effondrer sous terre, épouvantée de son incommensurable lâcheté.

Elle n'osa plus reparaître devant son mari; mais elle apprit le soir même, par sa femme de chambre, qu'il avait eu un délire violent et que maintenant il reposait. Elle l'avait cru mort; elle poussa un soupir de soulagement.

Elle se dit : c II vit ; il est temps encore de parler, d'agir. Je ne serai pas la complice d'un... »

Dans la détente de ses nerfs, elle s'assoupit et, oute tiède et molle de sommeil, elle songea à René, qu'elle revit avec tous les charmes du rêve, avec toutes les magies d'un absent aimé ; puis ses visions devinrent confuses et pénibles. Elle avait la tête en feu, elle frissonnait, ses dents claquaient. Elle éprouva à se mettre au lit une sensation qui ressemblait à de la joie, puis elle ne sut plus ce qu'elle était devenue. Elle voyait des figures terribles qui passaient et qu'elle n'avait pas le temps de reconnaître. Où donc était-elle ? Et que lui voulait cette foule d'étrangers vêtus de toutes sortes de costumes de théâtre ? Quelque chose de chaud qu'elle écartait sans cesse avec horreur lui pesait sur la poitrine à l'étouffer. C'était un chat rouge avec des yeux qui changeaient de couleur. Elle écartait les coudes et pliait les genoux. Une religieuse venait rajuster des couvertures sur elle; mais pourquoi cela? Et puis, ils étaient là, deux ou trois, qui l'empêchaient de sortir. Elle avait pourtant quelque chose de bien grave à faire, quelque chose qu'on ne pouvait différer d'une minute; mais e.lle ne savait plus quoi. Elle criait: c Oh ! ma tête ! ma pauvre tête ! » Elle souffrait

tant du cerveau qu'elle cherchait partout un mur, un mur de fer pour se fendre le crâne et être ainsi soulagée. Oh I vite! se faire une fente bien large pour tirer toute l'eau qui bouillait là. Une voix inconnue disait : c De la glace ! encore de la glace ! » Mais elle ne voyait pas de glace, perdue comme elle était sur une grève de sable brûlant, au bord d'une mer de plomb fondu. Elle criait : « René I René ! emmenez-moi dans les bois de Meudon î Aver-vous oublié le temps où vous me faisiez des bouquets d'aubépine? i Puis elle tombait assoupie, et, à son réveil, devenue une enfant, elle récitait, d'une voix monotone de pensionnaire, des lambeaux de fables et de catéchisme. Elle murmurait : c Je ne peux pas apprendre mes leçons. Madame, j'ai mal * la tête. Menez-moi à la maison. Je veux revoir papa. > • Un jour, elle se retrouva dans son lit, bien faible, ayant très faim. Elle apprit, de la religieuse qui la gardait, qu'elle avait fait v:ne grave maladie de trois semaiues et qu'elle était sauvée Après un grand effort pour rassembler ses souvenirs, elle demanda :

— Et mon mari 1

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La religieuse lui dit de ne point s'inquiéter, qu'il allait bien.

Hélène respira. Entrée en convalescence, elle eut ces fatigues de là lôte et ces obstructions de la mémoire qui suivent ordinairement la fièvre cérébrale. Il n'y avait qu'un sentiment bien net en elle : la peur de revoir son mari. Elle eut des palpitations de cœur quand on lui annonça que M. Haviland, convalescent lui-même, venait la voir dans sa chambre.

Il la regarda affectueusement, lui dit combien il l'aimait et, pour la première fois, elle vk un sourire sur ce visage grave. C'était un sourire intérieur, si profond, si vrai, qu'elle en fut remuée et attendrie. Elle se mit à pleurer et à faire au vieillard une caresse filiale.

Elle lui passait les bras autour du cou, mais ii avait repris sa roideur habituelle.

Elle fit un grand effort et, à travers le brouillard de son intelligence, elle retrouva les deux potions versées par Groult. Alors elle prit les mains de son mari et lui dit d'un ton suppliant :

— Si vous m'aimez, si vous voulez nous éviter

à l'un et à Pautre une mort horrible, je vous cou* jure de renvoyer votre valet de chambre aujourd'hui, tout de suite. Ce qu'il a fait... c'est épouvantable... je ne peux pas le dire... Chassez-le! chassez-le !

Elle se roidit dans des sanglots convulsifs et s'évanouit. M. Haviland, se rappelant qu'Hélène avait autrefois témoigné de l'aversion pour le valet de chambre, et la voyant si faible et si troublée, pensa qu'elle parlait sans raison ; mais, jugeant nécessaire de lui sacrifier son domestique, il le fit appeler. dans le laboratoire et lui dit:

— Groult, il faut nous séparer. Je suis content de vous et j'aurais voulu vous garder auprès de moi jusqu'à ma mort, oui. Mais votre présence daDS cette maison est devenue impossibb pour des raisons que je n'ai pas à vous soumettre, non ! Je ne changerai rien aux dispositions que j'ai prises en votre faveur. Je vous le dis et vous pouvez me croire. Vous quitterez l'hôtel vendredi. Je me charge de votre entretien jusqu'à ce que vous soyez pourvu. Votre femme me sera agréable en restant à mon service, et je tiens à me tenir

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en communication directe avec vous pour ^out ce qui concerne Samuel Ewart. Je n'ai plus rien à vous dire.

Groult ne répondit pas, s'inclina et sortit

Groult avait été ainsi congédié un vendredi. Le lendemain, M. Haviland se sentit mieux portant qu'il ne l'avait été depuis plusieurs mois. Il fit ce jour-là une promenade au bois de Boulogne avec Hélène, qui se rétablissait.

Les légères secousses de la voiture et les caresses de l'air donnaient aux deux convalescents une agréable fatigue. Hélène avait tous les renoncements de la lassitude. Elle acceptait en ce moment-là, de tout son cœur amorti, le mari fade et le sort monotone qui lui étaient dévolus. La îaibiasse donne de ces douceurs. Par un égoïsme de

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malade, elle devenait affectueuse pour l'homme qui était à son côté dans la calèche, les genoux sous la même fourrure qui la réchauffait. Elle regardait d'un œil frileux les arbres, les réverbères, les piétons que la voiture faisait filer derrière elle, et les maisons de l'avenue des Champs- Elysées avec leurs ateliers de carosserie et les allées sablées ou s'enfonçaient, sous la voûte, dans T ombre, des chevaux tenus en bride par des palefreniers aux jambes arquées ; puis l'Arc-de-Triomphe, dressé sur son rontî- point avec une emphase pesante ; puis, à gauche, l'avenue qui mène au Bois, bordée d'une double bande de parcs anglais ; elle voyait, à droite, les cavaliers dans l'allée sablée ; un soleil de printemps baignait l'étendue. Déjà les arroseurs traînaient leurs tuyaux à roulettes et poussaient des jets d'eau contre les jambes des chevaux qui hésitaient. Parfois le vent et l'ombre d'une Victoria vivement lancée lui passaient sur !e visage. C'était une fille à cheveux roux, blafarde et les lèvres peintes, qui, les coudes au côté, tenait les guides et brûlait l'avenue, tandis qu'un groom, assis derrière elle sur le siège, se croisait les bras. Puis la fraîcheur du Bois enveloppa la

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calèche ralentie. Les voitures, égayées par de vives toilettes et de clairs visages, allaient à la file, au pas. Des saluts s'échangeaient d'une voiture à l'autre, et des cavaliers s'approchaient, en souriant, des femmes épanouies sous le fond sombre des capotes abaissées. Une noce d'ouvriers défilait, à pied, par couples, dans la contre-allée.

Hélène trouvait à son mari une roideur correcte qui ne lui déplaisait pas. Elle lui savait gré de son bon ton et de son flegme. Le silence de cet homme, le calme de sa face, la simplicité de ses idées la contentaient alors, comme autant de ménagements délicats donnés à une convalescente. Elle l'estimait précieux depuis qu'elle l'avait sauvé. D'ailleurs, ayant peur de penser, elle goûtait les délices d'une fatigue modérée et d'une faiblesse qui diminuait. Elle se pelotonnait avec la volupté d'une chatte frileuse.

Ils descendirent près de la cascade et entrèrent dans le chalet d'un cafetier pour y boire un verre de lait.

A sa droite et à sa gauche, les tables étaient occupées par des vieillards qui chuchotaient, et des frissons d'étoffes se mêlaient aux faibles siffle-

ments des langues féminines. Devant elle, trois jeunes gens discutaient avec des éclats de voix. Elle ne connaissait pas ceux qui lui faisaient face, mais eP.e reconnut, à une seule ligne de l'épaule, celui qui lui tournait le dos et qu'un garçon de café lui cachait presque tout entier. Elle sentit une contraction douloureuse de l'estomac, un étouffement à la gorge, une brûlure de sang aux joues, une angoisse indicible, en même temps qu'une affluence de délices trop fortes l'envahissait. Longuemare, qui lui donnait ce trouble, fort éloigné de se croire si près d'elle, continuait la conversation tumultueusement commencée, et poussait, selon sa coutume, quelque idée à toute outrance. — Le seul praticien que j'admire, disait-il à «es camarades (qui comme lui semblaient avoir fait un bon déjeuner), le seul, c'est Pinel. Il ne donnait jamais aucun médicament à ses clients, de peur de troubler ou d'arrêter le cours normal de la maladie. Satisfait quand il avait pu décrire et classer une lésion, il s'abstenait prudemment de la guérir. Devant les magnifiques progrès d'une plaie active, il restait attentif, respectueux, immobile. Quel médecin que Pinel!

La voix de René se perdit dans un bruit de rires ; les interruptions jaillirent et les trois amis parlèrent ensemble. Hélène avait la gorge sèche; ses tempes bourdonnaient, ses yeux ne voyaient plus, la sueur perlait sur son front. Son mari, la voyant pâle, lui demanda si elle était fatiguée et si elle voulait rentrer. Elle le regarda et le trouva odieux. Il avait la face couperosée avec des fila* ments violets et des pellicules blanches sur les joues. Il roulait des yeux ternes et vides. Maintenant elle lui en voulait presque de sa santé rétablie.

Quand ils se levèrent, Longueniare la vit. L§ regard qu'ils échangèrent fut tel qu'il semblait les tirer violemment l'un vers l'autre.

Le lendemain, le vieillard ne put quitter sa chambre; les symptômes de son affection intermittente reparurent et prirent au bout de quelques jours un caractère alarmant. Le vendredi matin, Hélène fit appeler un médecin. Ce jour-là le malade avait un aspect effrayant. Les conjonctives étaient injectées de vaisseaux bleuâtres et les yeux sortaient de leurs orbites, comme à demi arrachés. Le délire était furieux. Le docteur Hei-

sent, survenu au milieu de l'accès, prescrivit une médication antispasmodique et sédative qui ne produisit aucun effet sensible. Diagnostiquant une lésion indéterminée, mais profonde, des centres nerveux, et craignant qu'une terminaison fâcheuse ne suivît de peu sa venue, il déclara que le cas était grave et demanda une consultation pour le soir.

En ce moment, Groult, ayant fait faire son paquet par sa femme, prenait un fiacre t\ qu liait l'hôtel, conformément à l'ordre qui lui avait été donné.

Hélène restait près du malade. Terrassée par une épouvante sans nom, elle n'osait le regarder ; puis, tout à coup, saisie d'une horrible curiosité, aile l'examinait de tous ses yeux et voulait voir, voir encore, jusqu'à en mourir. Le malheureux luttait contre deux valete qui le retenaient à grands efforts sous les couvertures. Il réclamait sa femme et Samuel Ewart. Sa voix, dont toutes les cordes étaient altérées, semblait nouvelle, et d'autant plus épouvantable. Il soupirait le nom d'Hélène avec une douceur plaintive, et aussitôt poussait des glapissements aigus et des ricane-

ments sinistres, et le contraste était si brusque qu'on ne pouvait concevoir de telles alternatives de tendresse triste et d'ironie furieuse, même dans un cerveau déjà décomposé. Et l'horreur d'une telle scène se décuplait en passant par l'imagination blessée d'Hélène. Elle sentait comme des fils de métal rougis au feu lui courir de la nuque au talon ; une cuirasse ardente lui cernait le ventre et les flancs.

Et elle écoutait la voix de son mari avec une attention lucide. Sa torture augmentait de n'y pas pouvoir découvrir même le sens le plus vague. En cet instant, si elle avait entendu cet homme la dénoncer clairement de la langue et du doigt et la maudire, en vérité elle se serait sentie soulagée.

A dix heures du soir, les docteurs Hersent, Guérard et Baldec se réunirent autour du malade qui, pris devant eux d'un tremblement de tous ses membres, s'assoupit.

Il avait l'air de dormSr. Et un nouveau supplice, le plus affreux de tous, commença pour Hélène. Elle se sentit reprise d'amitié et de respect pour cet homme loyal qui l'avait aimée. Elle

se sentait des larmes pour lui, et ces larmes lui faisaient horreur comme une infâme hypoorisie, car n'était-ce pas elle qui?...

Le souffle du malade se précipita et devint si pénible que ceux qui l'entendaient, à l'exception des médecins, se sentaient eux-mêmes oppressés. Ses mains osseuses, étendues sur la couverture, la grattaient d'un geste frileux et maladroit. Le docteur Hersent lui prit le poignet gauche. Il constata l'affaiblissement du pouls elle refroidissement des extrémités. Le nez se déprimait. Les yeux se cavaient. Il les roula autour de lui comme pour tout revoir et tout reconnaître une fois encore, puis il inclina la tête en arrière, poussa trois soupirs et rentra dans le repos. Un geste du docteur Hersent annonça que tout était fini.

Hélène, qui s'était tenue debout et droite dans la solennité de cette agonie, entendant qu'il était mort, sentit le sol s'ouvrir sous elle et ressentit une délicieuse impression d'anéantissement. Avec quelle volupté elle sentit pendant une seconde qu'elle s'évanouissait tout entière ! Oh 1 qu'il lui était doux de n'être plus. Elle tomba.

Les docteurs Guérard et Baldec rencontrèrent

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