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dans l'antichambre un monsieur court, à gros favoris et à lunettes d'écai!!e, qui leur prit la main dans les siennes et leur dit d'un accent pénétré :
— Messieurs, vos efforts ont été impuissants ; l'art des hommes, si étendu qu'il soit, a des limites. Les princes de la science ne commandent pas toujours à la nature. Je suis de ceux qui honorent le courage malheureux. Je vous le déclare, M. Fellaire de Sisac n'oubliera jamais les soins éclairé» que vous avez prodigués à son honorable et sympathique gendre.
Puis M. Fellaire se dirigea d'un pas grave et lent vers l'office, où il se fit servir une légère collation.
Madame Groult, inondée de sueuf et de larmes, poussait des gloussements dans sa loge.
Le docteur Hersent se fit conduire chez madame Haviland dont l'état exigeait quelques soins. Quand elle vit entrer dans sa chambre ce grand homme noir qu'elle ne reconnaissait pas, la peur détermina en elle un accès de délire. Elle étendit les bras en s'écriant :
— Ce n'est pas moi I Je vous jure que ce n'est pas moi I
M. Foliaire montra beaucoup d'activité après la mort de son gendre.
On le vit en habit noir conduire le deuil avec le neveu du défunt. Le cortège suivait lentement les boulevards extérieurs pour se rendre au cimetière Montparnasse où M. Haviland, adoptant la patrie de sa femme, avait acheté pour elle et pour lui une concession à perpétuité. M. Fellaire, peu accoutumé à se lever matin, avait le visage pâle et bouffi d'insomnie. Ses yeux rougis et ses paupières turgidessous les lunettes d'écaillé achevaient de ionner à sa physionomie une exprès-
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sion opportune do fatigue et de mélancolie. Grâce à l'embonpoint de son corps albumineux, il avait du poids et marchait gravement. Ayant conscience de cet avantage, il ne perdait rien de son volume ni de sa masse et restait considérable. Par un étrange retour de la fortune, son chapeau, bien différent de celui qu'il avait posé jadis sur le guéridon du salon, dans l'hôtel Haviland, était vierge et lustré, avec une coiffe d'une blancheur immaculée. Il était sur son bras comme un mortier sur son[affût et semblait pointé contre le corbillard. Les bottes de M. Fellaire ne craquaient pas avec force comme de coutume; il en sortait à chaque pas une sorte de soupir, comme si deux Génies funéraires y eussent été cachés. Devant Pédicule gothique -sous lequel des ouvriers descendaient le cercueil en retenant à demi un : t Oh ! hé ! t et en crachant dans leurs paumes brûlées par le frottement des cordes, M. Fellaire resta immobile, en regardant le ciel par-dessus ses lunettes avec une expression spiritualiste. On comprenait, à le voir ainsi, que sa pensée ne s'arrêtait pas devant les portes de bronze du tombeau, mais qu'elle s'élevait dans les régions
éthérées sur les ailes de la philosophie la plus distinguée. Il planait ainsi dans les domaines de l'idéalisme et semblait lui-même affranchi de l'existence, quand une petite toux lui rappela qu'il vivait et qu'il avait la poitrine grasse. Derrière lui, le dominât de toute la tête, quelques Anglais à poil blond et à grande forme se tenaient droits dans leurs habits bien coupés. Deux hommes d'affaires, commensaux de la brasserie de Golmar et partenaires habituels de M. Fellaire au billard et aux dominos, chuchotaient à part. Le groupe des gens de maison, tassé dans une contre-allée, au flanc de Pédicule, découpait dans la lumière crue les favoris des valets de chambre, les bonnets à rubans des cuisinières, accusait des rondeurs de coudes et des silhouettes de pantalons noirs trop longs retombant à grand plis sur les bottes. Après l'inhumation, M. Fellaire reçut les compliments de condoléance des assistants dans l'attitude d'un homme courageux, mais accablé. Il remercia les personnes qui avaient bien voulu s'associer à lui pour rendre, les derniers devoirs au défunt. Il feignait de revoir avec satisiaction chacune des personnes présentes, bien qu'il n'en
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connût pas une seule. Il pressait la main à chacune avec une énergie qui voulait évidemment dire : t Merci I merci ! Saurai du courage. Je saurai me contenir. » Quand ce fut le tour de ses deux vieux camarades de café, il ne tendit au contraire que le bout des doigts, et, froi>çant les sourcils, il exprima soudain une tristesse «auvage et répulsive. Il craignait qu'ils lui missent la main sur l'épaule en l'appelant c ma pauvre vieille ».
Il renouvela plusieurs fois ses remerciement* collectifs et il les adressa finalement à an groupe de personnes qui venaient d'enterrer un juge de paix et qui ne surent jamais ce que leur voulait ce monsieur en habit noir.
Comme il lui était impossible d'établir une ligne de démarcation entre les ami3 de son gendre et le reste des hommes, il eût fait les honneurs de tous les enterrements de la journée, si les divers cortèges se fussent écoulés devant lui sans interruption.
A compter de ce jour, il ne quitta plus ni son habit noir, ni sa mine stoïque et morne. Il venait tous les jour* à l'hôtel Haviland, y déjeunait et y
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dînait. Après le dîner, il mettait la main sur h tête de Georges et s'écriait avec une espèce de sanglot :
— Cet enfant-là m'intéresse l
A la brasserie de Golmar, où il faisait tous les soirs sa partie de billard, il s'écriait :
— Ce n'est pas seulement un gendre que j'ai perdu : c'est un fils et un gentleman !
Julie, la femme de chambre de madame Haviland, avait entendu le cri étrange poussé par sa maîtresse à l'apparition du médecin, car Je lendemain on en parlait mystérieusement chez l'épicier et chez le boucher. La nouvelle que l'Anglais du boulevard Latour-Maubourg avait été empoisonné 3t que sa femme était complice du crime, fut répandue et gagna en peu de jours les quartiers voisins. Le docteur Hersent, qu: demeurait dans la ru3 Saint-Dominique, fut très surpris d'entendre dès le lundi suivant sa femme lui parler de ce bruit de crime comme d'un bruit public. Hersent, que l'habitude des sciences et la pratique de la médecine avaient habitué à beaucoup de méthode dans de telles recherches, n'admet-
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tait pas, qu'en l'état des choses, on pût soupçonner madame Haviland. Il répondit à sa femme qu'il ne fallait pas, en médecine légale, ramasser les propos des commères. Toutefois, l'affection, à laquelle M. Haviland avait succombé , n'était pas, selon lui, assez caractérisée par leprocès-veibal qu'il avait signé avec les médecins consultants. Il n'était pas sans se reprocher en lui-même quelque légèreté à cet égard. Se sentant coupable de négligence, il souhaitait que l'affaire n'eût pas de suites, et il comptait qu'elle n'en aurait pas.
Longuemare, retenu à son hôpital par la visite du matin, qui, à cause d'une épidémie typhique, avait duré plus longtemps qu'à l'ordinaire, n'arriva au cimetière Montparnasse qu'après l'inhumation de M. Haviland. Tout ce qu'il put voir de la cérémonie fut le profil énergique et sombre de M. Fellaire, emporté hors du cimetière par deux chevaux noirs dans une voiture mise à son service par l'administration des pompes funèbres. Rebroussant chemin à cette vue, il passait entre les urnes et les sabliers sculptés sur les piliers de la grille d'entrée, quand il fut arrêté par
un petit homme vif qui le traita de revenant, de spectre et de fantôme avec beaucoup de gaieté et qui entonna d'une belle . voix grave l'air de Robert : c Nonnes, qui reposez... » C'était son ancien camarade de classes, Bouteiller, qui, célèbre au lycée par son inaptitude aux sciences comme aux lettres, était devenu reporter dans un grand journal. Il venait d'entendre approximativement trois discours prononcés sur la tombe d'un membre de l'Institut. S'attachant au bras de Longuemare :
— Mon bon, lui dit-il, tu dînes avec moi, ce •oir, chez Bréval.
Pendant le dîner, Longuemare, profondément agité, mais cachant, selon son habitude, son émotion sous des formes plaisantes, traita plusieurs questions relatives à l'amour et aux femmes, avec des développements scientifiques relevés de calembours transcendants. Ils dînaient au Champagne frappé. Bouteiller ne dînait pas autrement. Le Champagne était une nécessité professionnelle qu'il subissait. Au reste, il était fort occupé; il passait en chemin de fer des heures de st vie qui eussent été plus belles ians cela. Il
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inaugurait des statues dans toutes les villes de France, suivait le président de la république dans les départements inondés, assistait aux mariages aristocratiques, entendait des conférences sur le phylloxéra, voyait tout et était le moins curieux des hommes. I! n'y avait qu'un lieu dans le monde qui l'intéressât, c'était Chatou, où il avait une maisonnette et une barque. Il ne se souci&ît que de sa barque et de sa maisonnette, et il devait s'occuper du monde entier. Une usine ne pouvait brûler sans lui. Longsemare en vint naturellement à parler de M. Haviland, de ses habitudes singulières, de sa mort, et, en thèse générale, de J'empoisonnement par la belladone. Pendant ce temps, Bouteilîer décrivait sa barque ; ils s'enten* daient à merveille.
Vers dix heures, Bouteilîer dit :
- - Mon bon, je cours au journal; attends-moi une seconde au café de Suède. J'y ai un rendez-vous.
À onze heures, ils fumaient tous deux devant une table de zinc, dans le bruit et ia lumière du boulevard.
Bouteilîer disait :
— Vois-tu, mon bon, uo aviron un peu court
qu'on sent bien dans la main, et surtout bien tranchant du bout et qui coupe l'eau comme un couteau...
Un jeune faubourien en blouse et en casquette s'arrêta devant eux et dit à Bouteiller :
— Ça n'est pas pour cette nuit.
Bouteiller lui donna quarante sous et le renvoya. Il n'avait pas l'air satisfait.
— Un écho que j'avais fait d'avance et qui restera sur le marbre !
Puis, pour éclaircir la chose à son ami, il ajouta
— Ce jeune voyou que tu as vu sait comment les choses se pratiquent à la Roquette. Il vient de me dire que l'assassin de la rue du Château- des Rentiers ne sera pas exécuté cette nuit. A propos, toi qui es médecin, dis-moi donc un peu si on souffre encore après qu'on a eu le cou coupé.
— Rica de plus facile que de te renseigner làdessus, répondit Longuemare.
Et il commença à donner des explications.
— La vie étant une quantité, comme l'a dit Bulfon, elle est susceptible d'augmentation ou de diminution. Le t nœud vital » de Flourens est une âuerie. Suis-moi bien... Si je puis dire avec Bichat
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que la vie est l'ensemble des forces qui résistent à la mort, je dois ajouter que ces forces résistent plus ou moins longtemps à la dissociation finale. La décollation produit ime violente syncope et abolit la sensibilité dans des circonstances qu'on peut considérer comme définitives. Mais la vie musculaire persiste. Il ne faut pas confondre...
Bouteiller, désespéré, l'arrêta :
— Non ! non ! J'aime mieux t'avertir tout de •uite. Ton explication serait trop longue el je n'y comprends absolument rien. D'ailleurs la science m'a toujours paru terriblement obscure. Il y a des questions, comme celle de l'immortalité de l'âme, par exemple, et celle de l'existence de Dieu, qui sont si ardues ! . . . Heureusement que Dieu n'est pas une actualité... À propos? comment nommestu l'Anglais que tu ^ enterré aujourd'hui. Il y a un écho, parbleu, dans ce que tu m'as conté, à la condition de broder un peu. Tu disais donc ?...
Groult, ayant ordonné rudement à &a femme de hià faire son sac, partit pour Avrauches, où il avait disait-il, des affaires à régler. Et, dans le fait, il tenait d'hériter d'un petit champ dans un endroit ▼oisin. Il descendit dans une auberge du faubourg, à l'enseigne du Cheval- Rouge. On le vit, en compagnie de fermiers et d'éleveurs, verser à la mode du pays des carafons entiers d'eau-de-vie dans sa tasse de café. Il était plus gai, plus ouvert que d'habitude, parlait volontiers, acceptai! des politesses et offrait des tournées.
U mercredi, il prit le train qui le mit à Grau-
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Tille à la tombée du jour, par un affreux temps. Un grain passait, comme disent les marins. Il pleuvait, un vent furieux fouettait les lanternes et gémissait dans les allées. Il se dirigea vers la vieille ville et prit une rue étroite, tortueuse, montante, pleine d'une odeur de marée. Son pied gauche faisait, pour suivre l'autre, le mouvement d'une faux dans les blés, et tout son corps se balançait â chaque pas. Il avançait très vite dans l'ombre, faisait jaillir sous ses pieds l'eau des flaques, gro» rgnait et jurait. Il entra sans hésiter dans une mis& rable boutique d'épicier ornée de deux bocaux de sucreries derrière les petites vitres verdâtres de la devanture, ot meublée d'un lit à courtines de cotonnade rouge enfoncé sous l'escalier de bois. La terre battue qui formait le sol était détrempée par endroits et portait des empreintes de semelles ferrées. ïl ne vit personne, et, sans s'attarder à attendre l'épicier, il traversa la boutique, qui était Sa seule entrée de toute la maison.
Il monta l'escalier et frappa à la porte du second étage, à l'endroit où la rampe s'arrêtait. Un petit vieillard, éclairé sous le menton par sa chandelle, examina le visiteur à travers la porte entre-bâillée
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et le fit entrer dans une chambre encombrée de liasses de papiers déchirés, de registres écornés, de cartons bâillants et crevés, qui laissaient échapper des marges de feuille* marquées de vieux timbres, tout cela pressé, amoncelé et lourd. Sans doute des souris couraient derrière ces tas de papiers et de parchemins, car on entendait des craquements et des froissements tout proches au milieu du bruit lointain et continu du vent dans les cheminées et de la pluie sur 2es lamelles de pierre de la toiture.
Une couchette maigre et débraillée laissait apercevoir, dans un coin d'ombre, sous des loques pendues, les misères de sa nudité. La poussière revêtait tous les objets d'une teinte uniforme. Et le visage même du locataire semblait enduit de cette couche grise. Il n'avait plus de dents et sa langue était sans cesse occupée à se mouvoir contre ses lèvres molles. Quant à ses prunelles d'un vert pâle, elles faisaient songer, par leur agilité, à ces souris qu'on entendait grignoter dans le mur.
— Eh bien, lui dit Groult en s'asseyant, vous vouliez me parler? Me voilà. Qu'y a-t-il de nouveau?
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L'autre passa doucement sa langue sur ses gencives et dit avec un accent nasillard et traînant :
— Je suis bien heureux de vous voir, mon bon monsieur Groult. Il y a du nouveau si Ton veut et il n'y en a pas si Ton veut : c'est comme on l'entendra.
Il caressait avec douceur, en pariant, son collier de barbe grise et semblait compter ses mots sur ses poils.
Groult l'interrompit par ui grognement d'impatience.
— Eh ! mon Dieu ! dit l'autre, comme vous êtes pressé. Aussi vrai que je me nomme Tancrède Reuline et que vous vous «ommez Désiré Groult, je suis disposé à vous instruire de tout ce qui peut vous intéresser. Le père Reuline est connu sur toute la côte depuis la pointe de Garolles jusqu'aux pêcheries de Bréhal. Les grands comme les petits s'adressent à moi. Je fais les affaires de tous ces messieurs. Pas plus tard qu'hier, j'ai recouvré une créance pour le compte de M. de Tancarville. Ah ! mon bon monsieur, c'était une créance quasiment perdue. M. de Tancarville m'a dit, ce sont
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ses propres paroles : t Reuline, je voulais allumer ma pipe avec. » — Tenez, la semaine passée, madame la baronne Dubosq-Marienville. . .
Groult l'interrompit en frappant un coup de poing sur la table. Reuline remua un moment les lèvres sans parler; puis il reprit de se voix traînante et nasillarde :
— Vew ns-en, s'il vous plaît, à votre affaire. Je suis à vos ordres et nous ne pouvons manquer de nous ente ndre. Je vous ai fourni l'acte de naissance d'î in sieur Samuel Ewart et différents papiers propres à établir l'identité de cette personne. Je vous ai passé oes actes de la main à la main, mon bon monsieur, sans préjuger de l'usage que vous vouliez en faire. Je n'ai agi en cela que dans le but de vous être utile.
— Après ? dit Groult en fronçant le» sourcils.
— Espérez un peu, dit le Normand dans son patois, espérez.
Il s'humecta les lèvres et continua :
— Jen'ai pas votilu chercher quelle sorte d'intérêt vous aviez à vous procurer les papiers deSamuel Ewart; je suis discret, mon bon monsieur. La discrétion est une des vertus cardinales de mon
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petit métier. Mais supposez que Samuel Ewart soit mort.
— Parbleu ! s'écria Groult, s'il est mort il ne reviendra plus.
Et il éclata de rire.
— Espérez, dit le vieillard (en contemplant les épingles soigneusement piquées à la manche de son habit); espérez. Supposons qu'une personne possède un extrait légalisé de son acte de décès, — de l'acte de décès de Samuel Ewart, mort à Jersey, sans postérité — et que le détenteur de cetU pièce puisse la produire en temps utile.
Groult ouvrit ses deux énormes mains. Il était exaspéré de la trahison de son vieux complice, qui semblait vouloir maintenant rendre inutiles les pièces qu'il lui avait procurées à grands frais.
— Pas dti finesse î dit-il rudement. Marchez droit.
Les pruneHes du bonhomme clignaient avec inquiétude, mais sa voix était très calme quand il reprit :
— Tout ce que je vous en dis n'est que pour vous servir. Mais je vois que je vous contrarie. Restons-en là et quittons-nous bons amis.
Il se leva et alla prendre sur un méchant secrétaire de noyer un pot à eau égueulé dans lequel trempait une botte de myosotis.
— Voyez, dit-il en posant le pot sur la table, j'en aurai pour toute la saison. Chaque fois que je passe par Carteret, là-bas, sur la côte, je cueille des myosotis dans le fossé qui borde la propriété de M. de Laigle. J'en tire une botte que j'entortille dans mon mouchoir...
Il passait doucement la main sur les fleurettes bleues pour faire tomber les corolles fanées.
— Pourvu, ajouta-t-il, qu'on ait le soin de tirer les racines avec les tiges, on est certain de voir cette plante-là vivre dans l'eau comme en pleine terre. Eh ! mon Dieu ! je n'ai ni femme ni enfant, ni chien ni chat; il faut bien s'attacher à quelque chose : j'aime les fleurs.
Groult ne l'écoutait pas; ii se mordait les lèvres et se rongeait les ongles. Puis il fit un soubresaut et s'écria :
— Vous avez l'acte de décès de Samuel Ewart. Donnez-ie-moi, il me le faut, je le veux !
Reuline jeta un coup d'oeil furtif sur le secrétaire de noyer. Et, enlevant délicatement le pot de
myosotis, il le replaça sur le meuble. Puis il s'assit et s'humecta les lèvres.
— Espérez, dit-il, espérez. J'ai cet acte et je ne l'ai pas. Il se peut que je puisse le produire comme il se peut que je ne l'aie pas à ma disposition. Mais raisonnons comme s'il m'était loisible de me le procurer. J'ai appris bien tardivement que M. Haviland (au service de qui vous êtes depuis bien des années, n'est-il pas vrai?) recherchait ce même Samuel Ewart. Il est bien naturel que je songe à l'obliger à son tour, mon bon monsieur. Il sera bien content d'avoir des nouvelles de ce pauvre Samuel, décédé si malheureusement à Jersey.
Reuline s'arrêta pour observer son homme et voir s'il ne l'avaii pas trop exaspéré. Mais Groult répondit tranquillement :
— Si vous vouliez envoyer l'acte à mon maître, il fallait vous dépêcher davantage. Il est mort à l'heure qu'il est , ou peu s'en faut.
L'homme d'affaires se fit avec sa langue une fluxion sur la joue gauche et fixa ses yeux verts sur le domestique avec tout l'empire d'une évidente perspicacité. Groult en ressentit un malaise très sensible.
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— Ce pauvre monsieur Haviland! Ce que c'est que de nous! Mais comme vous êtes certain, mon bon monsieur, de la mort de votre maître ! Il y a donc, Jésus î des maladies dont on peut connaître ainsi le terme à l'avance. Hélas ! il faut revenir à notre affaire. M. Haviland laisse des héritiers qui seront certainement bien contents d'apprendre ce que feu Samuel Ewart est devenu. Je n'ai qu'un désir, mon bon monsieur, c'est celui d'obliger le monde.
Groult était redevenu tranquille. La patte d'oie, marquée sur sa tempe, avait une sorte de sourire tout à fait malin.
— Mais, dit-il, les héritiers Haviland ne vous donneront pas deux ? ous de votre chiffon de papier. Vous seriez vraiment bien bon de le leur envoyer. Quel avantage y auriez-vous? Donnez-le-moi. Je serai capable même de vous le payer quelque chose, un peu plus tard.
— Doucement; contez-moi vot?e petite affaire. Le bonhomme Reuline est discret. Quand je saurai de quoi il retourne, j'aviserai.
— Je n'ai rien à vous conter.
— Eh! mon Dieu! je sais ce que c'est, vout
êtes timide, mais je vous aiderai. Feu Samuel Eward est couché 3ur le testament de oe pauvre M. Haviland pour une somme assez ronde. Muni, comme tous l'êtes, grâce à moi, des papiers qui établissent l'identité du défunt légataire, vous trouverez un jeune homme de bonne volonté qui consentira, moyennant une bonne prime, à se présenter chez le notaire de feu M. Haviland, comme Samuel Ewart lui-même, et à toucher en cette qualité la somme à lui hissée. Eh ! mon Dieu! ne vous défendez pas; il ne faut pas laisser l'argent dormir, et puisque ce pauvre Samuel a perdu le goût du pain... Mais, mon bon monsieur Groult, qui vous répondra de la probité de ce Samuel Eward? S'il gardait tout pour lui, ce serait bien indélicat de sa part, mais bien déplaisant pour vous. Il faut songer à tout. On voit tant de malhonnêteté en ce bas monde! Avisez. Soyez prudent. Je ne veux que votre bien.
Le vieil homme passa entre ses lèvres la fine pointe de sa langue de lézard et continua :
— Je veus avertis. Un homme averti en vaut deux. Je connais la personne qui possède l'acte de décès de Samuel Ewart. Cette personne n'est ni
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un Turc ni un juif. Elle ne vous veut pas de mal; elle est raisonnable. Voici ce que je suis autorisé à vous dire de sa part : Touchez le legs de Samuel Ewart, et, quand vous l'aurez touché, offrez par mon intermédiaire une part raisonnable à cette personne... non pas une part de la moitié, non... ce serait trop; il ne faut pas pressurer les gens... mais, comme qui dirait une prime de cinquante pour cent. Sans quoi la personne, agissant contrairement à mes conseils, rendra public l'acte qu'elle possède, ce qui serait bien fâcheux pour vous et me ferait beaucoup de peine.
Groult s'était reculé, ramassé dans l'ombre pendant ce long propos. Il sauta sur l'homme, le prit à la gorge et lui cria :
— Donne l'acte, vieux juif, ou je t'étrangle !
Il était furieux de rencontrer un obstacle qu'il n'avait pas prévu.
Reuline, jaune et maigre, sec et semblant rendre l'âme à chaque souffle, se raidit et résista avec le muscle et la souplesse d'un homme exercé par de fréquente* querelles avec les marins qui lui portaient leur montre en gage pour aller boire. Cette résistance augmenta la fureur de
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Groult, qui vit rouge et tira son eustache. C'était un méchant couteau pointu dont la lame se ramenait sur un manche de buis cerclé d'anneaux de cuivre. Groult l'avait sans cesse dans la main pour son usage personnel et le service d'autrui. Le vieillard, glissant pour se dégager, alla tomber contre l'angle de la cheminée, qui lui fit une blessure au front. Groult tombé avec lui sans le lâcher, vit de très près d'abord une éraflure blanche, puis le sang qui coulait abondamment. Ce sang et les cris de ReuJine lui firent faire le coup de la peur. Avec une lucidité singulière, il ii choisit sa place et enfonça la lame du couitau dans la poitrine du vieillard. Puis, pendant une minute, qui lui parut indéfiniment prolongée, il ne remarqua rien. L'homme était là, sous son poing, roulant des yeux verts, la bouche ouverte et résistante de tous ses muscles ; puis, après cette minute-là, enfin, il lâcha prise, s'affaissa, ferma et rouvrit convulsivement les mains comme pour saisir quelque chose, et ne bougea plus.
Alors ses traits n'exprimaient plus rien de violent. Il avait l'air de sourire malicieusement dans son sommeil.
Groult fit sauter avec la pointe de son eustache ia serrure du secrétaire de noyer et se mit â fouiller. Il remuait des papiers. La flamme de la chandelle presque finie dansait et les souris faisaient craquer le plancher au milieu du sileuce survenu. H fouillait les dossiers, les liasses, les chemises, les layettes, et jetait tous les papiers sur le cadavre. Une grande flamme envahit tout d'un coup la chambre. C'était le papier roulé à la base de la chandelle qui s'enflammait. 11 fouillait les envtloppes, les cartons, les vieux buvards, les serviettes et les portefeuilles de cuir. Enfin, il trouva un papier timbré qu'il fourra dans sa poche en poussant un grand soupir. Il souffla le chandelier qui fumait comme un lampion et dont la flamme surnourrie de suif fondu se rejeta sur son visage et lui brûla les cils avant de s'éteindre. Puis ayant pris sa casquette à tâtons, il sortit.
Il hésita un moment sur le palier, monta sans bruit à l'échelle du grenier et regarda par la lucarne qui donnait sur la rue. Il vit, aux reflets de ia lumière sur le pavé mouillé, que la boutique de l'épicier n'était pas fermée. Il se blottit derrière des caisses vides et attendit. Il attendit longtemps,
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les jarrets tremblants, la gorge sèche, les tempes serrées, frissonnant au moindre bruit. Enfin, quand il jugea la maison et la rue bien endormies, il noua à la poulie qui surplombait la lucarne une corde à crochet dont r épicier se servait pour élever des ballots au grenier et descendit dans la rue avec une agilité de sing*.
Hélène, sortie de convalescence, n'avait plui
qu'une idée : posséder René, le tenir, ne plus le quitter. Il serait son refuge, sa force. Elle comptait bien que les épouvantes ne l'atteindraient plus quand ils seraient tous deux enfermés dans la même chambre. Elle l'épouserait, elle vivrait doucement, chaudement, bien abritée, entre son mari et son père. Tout son passé d'innocence tenait à ces deux hommes. Non, non! les mauvais rêves ne se glisseraient plus sur l'oreiller qu'elle se ferait avec tant d'amour.
File ne savait rien des bruits qui grondaient sourdement contre elle dans le quartier.
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Quant au testament de M. Haviland, cet acte, ouvert et lu devant les héritiers par le notaire, ne donna lieu à aucune difficulté. Le défunt laissait en usufruit à Hélène Haviland, née Fellaire , ses biens meubles et immeubles, lesquels devaient revenir, après le décès de l'usufrutière, à Georges Haviland ou à ses héritiers directs, s'il en venait à naître.
Groull était porté sur le testament pour une rente annuelle de douze cents francs.
Le testateur souhaitait expressément que la fortune distincte, claire et liquide, de George» Haviland, mineur, administrée par lui, le fût à son défaut par son vieil et honorable ami M. Charles Simpson, banquier à Paris.
Mais M. Charles Simpson, atteint d'une affection de la moelle épinière à la suite d'une chute de cheval, ne put accepter la gestion que son ami défunt voulait qu'on lui confiât. M. Fellaire, ayant appris ce*te difficulté, imagina de se faire agréer aux lieu et place de M» Simpson.
Il témoigna, en diverses circonstances, de la plus vive sollicitude pour la fortune du mineur. Un jour, après le déjeuner, quand on lui ap-
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porta le cognac et des cigares, il dit à sa fille :
— Cet enfant-là m'intéresse comme s'il était mon propre fils. C'est plus fort que moi, je me sens pour lui des entrailles de père. Ces sentiment-là ne se commandent pas.
Ayant mis une pyramide de sucre dans son café, il reprit :
— Je ne sais pas ce que je ne ferais pas pour cet enfant.
Il contempla la pyramide de sucre qui s'effondrait dans la tasse et sourit avec mélancolie à cet écroulement, comme si c'était celui de l'espérance, si amoureusement conçue, d'être utile à Georges Haviland.
Puis il avala le sirop formé par la pyramide éboulée et sourit de nouveau.
Hélène le regardait avec inquiétude. Elle devinait bien ce qu'il allait lui proposer.
Il but un verre de cognac et dit :
— Ce pauvre Simpson est tombé de cheval d'une façon bien malheureuse. Ceque c'est que de nous! Il n'y a pas un mois qu'il était vigoureux et plein d'intelligence, et le voilà devenu idiot... Quand je dis qu'il était plein d'intelligence, j'exagère. Il
n'a jamais su mener grandement les affaires. C'était un esprit timide. Il ne risquait pas.
Et M. Fellaire alluma son cigare en se rengorgeant. Il risquait, lui !
Hélène, visiblement gênée, se taisait. Son père fumait en silence, et, vêtu de noir, correct, massif, semblable dans la fumée à un héros dans les nuages, il figurait bien l'apothéose du financier.
Il reprit :
— Ce Simpson était très frcid, très sec. Je me demande s'il aurait jamais eu pour son pupille, notre Georges, un intérêt vraiment paternel.
Puis, incapable de se contenir, il alla droit à ce qu'il voulait, il dicta lui-même à Hélène une lettre par laquelle elle le proposait aux membres du conseil de famille comme tuteur de Georges Haviland.
Debout, la tête haute, l'index tourné en signe de commandement vers la page commencée :
— Écris, mon enfant, écris, disait-il.
J'ai Vas$urance que ce choix aurait reçu l'approbation de mon mari...
Elle hésita devant cet énorme mensonge. Mais,
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levant les yeux sur son père, elle lui vit un front si tranquille, un air si convaincu, une si digne figure, qu'elle écrivit docilement ce qu'il dictait.
M. Fellaire, planant dans les régions sereines de la paternité adoptive, rayonnait d'un pur éclat.
Il alla mettre lui-même la lettre à la poste. Hélène, restée seule, eut honte etpeur d'avoir trahi le mort. Elle pensa : s'il revenait!... Alors elle crut le voir et elle le vit avec une effrayante netteté. Son visage, qui n'exprimait rien, laissait tout entier le mystère de sa pensée. Elle savait bien qu'elle ne le voyait qu'en imagination, mais elle ne pouvait pas ne pas le voir.
M. Fellaire ne put dormir de oute la nuit Ses idées s'agitaient tumultueusement sous son foulard écarlate. Il se retournait dans son lit et faisait tinter à chaque seconde le verre et la carafe posés avec sa pipe, son bougeoir et ses lunettes sur la table de nuit d'acajou. Ce bruit argentin accompagnait harmonieusement ses pensées. Les actes futurs de sa tutelle intègre lui inspiraient pour lui-même de l'estime par anticipation. Ce n'était pas tout. Il comptait trouver en sa fille un capita-
liste docile. Il fonderait enfin sa grande entreprise, le rêve de sa vie; il mettrait au jour l'enfant de ses veilles, son œuvre : la Fiduciaire, saciété de prêts sur gages. Le gouvernement ne manquerait pas d'autoriser une société assise sur une base solide de capitaux. La liste des membres du conseil d'administration, choisis parmi des personnes décorées ou titrées, inspirerait de la confiance au numéraire. A ce moment de son rêve. M. Fellaire vit passer dans les rideaux de sob lit l'ombre terrible du Phénix de la garde nationale.
Il en serait au front une sueur froide, sous son triple madras, mais il chassa ce nuage importun. Il contempla de nouveau l'avenir. Il imagina pour la Fiduciaire un emblème d'un grand effet : deux mains terminées par des manchettes de dentelles et se tenant l'une l'autre à poignée. Il voyait déjà cette image symbolique imprimée sur les circulaires et les prospectus, gravée sur les billets, traites, bons, chèques, actions, obligations, livres de souche, et sculptée en pierre dans des proportions colossales sur le fronton même de l'immeuble occupé par la Fiduciaire dans le voisinage du
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nouvel Opéra. Car la Fiduciaire ne manquerait pa* d'acheter un terrain dans ce quartier central et d'y bâtir un hôtel.
La première pointe de jour passa entre les rideaux de la fenêtre, et M. Fellaire aperçut, épars sur les meubles, des mémoires non acquittés de bottiers et de restaurateurs.
Xï
Lt lendemain du dtner chez Bréval, Longuemare, en déjeunant au café, parcourait un journal. Tombé sur une colonne d'informations signée Speciator, pseudonyme qu'il savait être celui de Bouteiller, il fronça les sourcils en découvrant un entrefilet rédigé comme il suit :
Encore une originalité internationale qui vient de s'éteindre. M. Martin Haviland, dont les obsèques ont été célébrées hier, laisse dans son magnifique hôtel du boulevard Latour-Maubourg une collection d'un genre particulier, quelques milliers de bouteille! contenant de l'eau de tous les fleuves, rivières, ruisseaux, cours d'eau, fontaines et cascade! du monde entier. M. Haviland était aussi remar-
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quable par sa bienfaisance que par ses collections. Sa mort, qui sera vivement ressentie par tous les pauvres du quartier des Invalides, semble due à l'abus de la belladone qu'il employait pour combattre un rhumatisme aigu dont il était affligé. C'ast du moins l'opinion d-es princes de l'art. Nous sommes heureux d'être assez bien informas pour pouvoir rendre à cet événement iéjà si douloureux en lui-même ses véritables proportions.
Les dernières lignes àt cette ncte le mirent dans une rage violente. Il se promit de couper avec sa cravache la figure à son ami Bouteiller. c Je ne sais seulement pas où perche ce macaque! » s'écria-t-il dans son impatience, il alla le chercher au bureau du journal à la mode et le rencontra dans le vestibule, entre le canard de bronze et le pigeon de marbre rose nichés, l'un sur la boîte aux lettres, l'autre sur celle des manuscrits. La mine bonasse et stupéfaite du gros reporter, ouvrant son parapluie sans défiance (il pleuvait), désarma Longuemare qui, se rappelant aussitôt le temps où Bouteiller lui volait ses versions dr.ns son pupitre pour les copier à son aise, fut pris d'une sorte d'attendrissement. Bouteiller, souriant à sa vue, lui cria :
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— Mon bon ! tu dînes avec moi ce soir chez Bréval, c'est entendu. Je vais installer le grand rabbin.
Longuemare lui barra le chemin, lui mit sou* le nez le journal tout froissé et lui dit :
— Que signifie la dernière phrase de ton écho ? Qui donc, à ta connaissance, a donné à cet événement des proportions qu'il ne comporte pas? Qu'a-t-on soupçonné ? Et qui a-t-on soupçonné ? Réponds.
Bouteiller promena des yeux exactement ronds sur Longuemare et le journal. Puis -il répondit avec une évidente candeur.
— Je vais te dire, mon vieux. J'ai mis ça pour corser l'écho, voilà tout. Et comme c'est mesuré, remarque bien ! Je suis piquant et je ne compromets personne. C'est du savoir faire, ça. Ainsi c'est entendu, ce soir, au Helder I
Longuemare, désarmé, haussa les épaules et lui tourna le dos. Secoué par des émotions de diverses natures, il avait les nerfs très irrités. Il tombait dans des violences et dans des attendrissements successifs et se sentait eu veine de folies. À n'en pas douter, il aimait Hélène, et cet amour
commençait à le troubler profondément. Sous l'influence de l'excitation que ce sentiment imprimait à toutes ses facultés, il acheva en une semaine un article pour la Gazette médicale, composa son premier sonnet et s'attacha à l'improviste à une bouquetière de bal public pour laquelle il dépensa en huit jours sa solde d'un trimestre. Puis l'article, le sonnet et la bouquetière lui semblèrent insipides et fastidieux. Il traîna encore une semaine d'agacements et s'en alia droit un beau jour à l'hôtel du boulevard Latour-Maubourg. Il pouvait, après le temps écoulé, présenter décemment ses compliments de condoléance à la veuve.
Quand il revit la grille d'entrée, le perron au fond de la cour, l'antichambre et son grand poêle de faïence, il lui sembla qu'il y avait un siècle qu'il n'avait passé par là. Il était las comme s'il avait vécu plusieurs âge3 d'homme.
Il attendit quelques minutes Hélène dans le salon. Quand elle parut devant lui grandie et pâlie par ses vêtements noirs, il crut la voir pour la première fois. Ce n'est pas qu'elle fût bien changée. Depuis sa convalescence, maigre ses tortures d'imagination, elle prenait de l' embonpoint
et ses joues étaient assez pleines. Mais il éprouvait, sans cesse en la voyant une délicieuse sensation de nouveauté. Les yeux d'Hélène avaient, sous les boucles blondes des cheveux abaissés sur le front, un sourire vague et charmant. Elle parla la première. Le rien qu'elle dit le fit tressaillir. Il répondit de travers. Elle, plus maîtresse de ses sens, jouissait du trouble qu'elle inspirait. Il effleura, en termes vagues, les souvenirs de deuil; puis, par une pente aisée, il en vint à parler de l'avenir. Elle n'aimait plus le monde, disait-elle. Elle lui demanda ce qu'il comptait faire. Il voulait essayer de la clientèle civile; son père lui donnerait les fonds nécessaires. Elle approuvait; elle avait à Saint Jame3 et dans le parc de Neuilly des amis qui feraient au jeune docteur une clientèle choisie. Elle lui promettait son patronage et s'engageait de la sorte dans son avenir. Elle dit que, pour elle, elle ne savait pas ce qu'elle ferait. Elle ajouta, par un délicat mensonge, que la succession de M. Haviland, dont elle n'avait que l'usufruit, grevée de legs, pouvait la laisser bien moins à l'aise qu'on ne croyait. Elle ajouta : f Si je deviens une pauvre femme, vous ne me fuirez pa3?> Il eut assez de
goût pour ne rien répondre. Ils ne se dirent pas un mot d'amour. Mais ils n'avaient pas un souffle qui ne fût embrasé. Ils respiraient avec effort ; ils se sentaient nager dans un fluide étouffant et délicieux. Elle dit qu'elle avait chaud. Il lui prit la main, qu'il ne pressa qu'à peine et qu'elle ne retira pas. Ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient et ils auraient voulu tous deux mourir; mais la conscience des choses revint à Hélène. Elle dégagea sa main. Une ombre passa sur son front. Elle songea un moment et dit :
— il y a bien des choses que j'ai faites et que j« ne ferais plus. Je vaux mieux que ma vie.
A cette parole, qui remuait dans leur âme toutes les eaux dormantes du souvenir, René détourna la tête et retint des larmes sous ses paupières. A son tour elle lui prit la main. Ils entendirent des pas dans l'antichambre : t Mon ami, mon ami, lui dit-elle... * Et, sans achever, elle alla à quelques pas s'asseoir dans un fauteuil.
M. Fellaire, annoncé par le craquement de ses bottes, fit son entrée et serra avec effusion les mains du docteur. Il rappela les soirées de la rut Neuve-des-Petits-Champs.
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— Nous vous avons élevé, formé, dit-il à René ; vous êtes notre enfant. Et il est de fait que vous avez vu défiler chez moi bien des types curieux. C'était pour vous une école d'observation. Vous avez donc navigué et vu du pays, comme le pigeon de La Fontaine? Ah ! la mer !
Il parla de l'immensité, de la poésie de l'Océan, et se montra fort ému. Puis il demanda la permission de dépouiller sa correspondance et de faire son courrier.
Installé devant la table, il lisait des papiers avec des sussurements ou des grognements qui exprimaient son dédain ou son impatience. Donnant à sa personne, à ses papiers, à ses journaux, le plus de volume qu'il lui était possible, il affectait tour à tour la contention la plus obstinée et le détachement le plus léger.
Hélène et René ?e regardaient en silence et se croyaient seuls au monde.
Enfin M. Fellaire fit courir sa plume sur quelques feuilles de papier, signa avec fracas, sonna comme chez lui, fit mettre son courrier à la poste et huma l'air à plein poumons.
Son humeur avait tourné; il était bon enfant,
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sans façon, un peu goguenard. Il proposa une promenade extra muros. Personne n'en saurait rien. D'ailleurs, ce n'était pas une partie de plaisir. Il faut bien dîner quelque part. Ils iraient manger une friture à Meudon.
fls avaient tous trois le goût de cea parties intimes lesteme^i menées.
Au bas Meudon, ils entrèrent sous une tonnelle au bord de l'eau. Hélène, pour dénouer les brides de son chapeau, éleva les bras comme deux anses d'amphore, par un mouvement plein de grâce dont le spectacle donna à René une minute délicieuse. Les cheveux blonds de la jeune femme étaient collés sur son front et ses yeux brillaient doucement au-dessous. Ils échangèrent un regard si profond et si limpide qu'ils eurent la sensation de se noyer l'un dans l'autre. M. Fellah e, redevenu important, se rappela des affaires avec de grands soupirs. Il demanda de l'encre et du papier, et n'obtint à grand'peine qu'une fiole vaseuse, une plume rouillée avec une feuille bleue de Bath sur laquelle il mit des chiffres et qu'il fourra ensuite dans sa poche. Puis il do» manda brusquement si son jeune ami ne connais-
sait pas des armateurs à Toulon. Il prononçait» ivec tant d'ampleur le nom d'armateur qu'il sem-* blait que la phrase n'eût été dite que pour produire un effet de sonorité, ce qui est bien possible On dîna. M. Fellaire exprimait une moitié de citron ?ur sa friture avec toutes les élégances dont était capable «a main blême, grasse, courte et chargée de bagues. ïl contemplait les jeunes gens à travers ses lunettes d'écaillé; non sans une secrète envie de les .exhorter et de les bénir, comme dans un drame. Devant eux, sur la rivière, un ponton de débarcadère affleurait la berge.
Une île étroite et longue leur fermait l'horizon d'un rideau de peupliers. Des canotiers passaient en périssoires, et, dans l'île, des femmes en robes claires les appelaient avec des rires argentins. Le couchant s'embrasa* des étincelles tremblaient sur la rivière ; puis le ciel et l'eau s'éteignirent ; une brise fraîche s'éleva dans la verdure sombre. René décrocha le châle noir et le mit sur les épaules d'Hélène. M. Fellaire abondait en récits galants et en recettes de cuisine. S'étant mis inopinément à admirer le paysage, il décerna des
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louanges à Sa Providence. Longuemare lui répondit que la nature est le théâtre d'un éternel carnage et que rien n'y vit que par le meurtre.
— Vous allez trop loin, répliqua M. Fellaire.
Ils étaient heureux tous trois; l'ombre commençait à les envelopper. Ils se seraient longtemps oubliés là, si l'homme d'affaires n'eût songé au café de Golmar. Il calcula qu'il était temps d'aller y faire sa partie de billard, avec des courtiers et des fermiers d'annonces.
— Mes enfants, dit-il en consultant sa montre non sans un froncement de ses épais sourcils, l'heure me presse ; un rendez-vous très important. D'ailleurs, il va pleuvoir.
Le vent s'était élevé. Des nuages couraient furieusement dans le ciel, devant une lune pleine et rouge qui semblait emportée en sens contraire. Ils cherchaient le sentier étroit qui monte au haut Meudon et mène à la station. Hélène marchait au bras de René. Les clartés incertaines de la nuit les faisaient hésiter. Ils se taisaient. Tout à coup Hélène frissonna.
— J'ai peur, dit-elle.
Un homme en guenilles, grand, maigre, à longs
pieds, venait à leur rencontre devant eux. En ôtant son chapeau de paille, il montra un visage maigre, percé de deux grands yeux ternes. Il tendit la main en murmurant une espèce de prière. Hélène se pressa contre René et l'entraîna.
— Vous l'avez vu, dit-elle; il ressemble à... J'ai peur.
René lui-même éprouvait une impression de malaise. Ce mendiant rappelait en effet M. Haviland et, ce qu'il y avait de plus pénible, c'est qu'il le rappellait sous un aspect si morne et si défait, et avec une telle expression d'irrémédiable souffrance qu'il suggérait la vision affreuse de M. Haviland, non comme il était autrefois, mais tel qu'il devait être maintenant. Ils gravissaient tous trois le sentier bordé de haies et de murs. Les cailloux roulaient sous leurs pieds. Hélène s'arrêta court : elle fixait des yeux un objet dans l'ombre. René ne voyait devant elle que des touffes d'orties autour d'une borne. Mais, certes, la veuve voyait autre chose. Elle poussa un grand cri et tomba à la renverse. M. Fellaire voulait qu'on la fit asseoir.
— Laissez-la étendue, dit René, penché sur elle.
Elle était roide, inerte. Ses lèvres seules remuaient et un peu d'écume commençait è poindre aux coins. Ses yeux sans regards étaient ouverts sur le ciel. Quand elle se ranima, elle ne se rappelait rijen, mais elle était lasse. Arrivée à la porte de l'hôtel, elle supplia son père d'y venir coucher cette nuit. Elle avait peur encore, disaitelle. Elle tendit la main à René, mais une main glacée, crispée, inanimée, et elle le regarda avec une pénétrante expression de découragement et de désespérance*
Hélène, effarouchée, tremblait sans cesse. Le« mites qu'on lui faisait, celles qu'elle attendait et qui ne venaient pas, le bruit, le silence, les appartements, la rue elle-même, tout lui faisait peur. A toute rencontre elle tressautait. Son ancienne amie de pension, Cécile, mariée depuis longtemps dans la finance, vint la voir en grande cérémonie. Sous les minauieries et le pipotage de la visiteuse perçait une peinte de curiosité qui mettait Hélène à la torture. L'entrefilet du Spectator avait piqué la curiosité de Cécile, qui pourtant se résignait à partir désappointée.
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Elle était déjà debout quand elle se ravisa.
— Ces journalistes, dit-elle, n'ont pas le sens commun. Quel est donc celui qui disait qu'on avait donné à Taffreui malheur qui vous a frappée, pauvre chérie, des proportions, des proportions?... D'abord, je ne sais pas bien ce qu'on entend par des propartions.
Hélène, effarée, répondit :
— Je ne vous comprends pas ; je vous assure que je suis...
Elle s'arrêta au bord d'une insondable maladresse. N'allait-elle pas protester de son innocence!
Elle fit rechercher le numéro du journal, le lut et ne dormit plus.
Pendant ce temps, le parquet d'Avranches, saisi d'une affaire criminelle, l'instruisait minutieusement. Un sieur Reuline, agent d'affaires assez mal famé, avait été trouvé assassiné dans son logis, rue de Gesvre, à Granville. Les charges pesèrent d'abord sur un ouvrier du port, ivrogne et débauché, qui s'était rendu chez Reuline vers cinq heures du soir, la veille même de la découverte du cadavre. L'épicier, établi au rez-de-
jocaste m
chaussée de la maison, avait vu cet homme descen dre en donnant les signes d'une violente surexcitation. Mais, reconnu innocent après un long interrogatoire, il fut relaxé. Forcé de tourner ses recherches dans un autre sens, le juge d'instruction examina de nouveau le théâtre du crime. Il remarqua que les liasses de papiers qui avaient été tirées du secrétaire, après le crime, feuilletées rapidement et jetées sur le corps de la victime, formaient des groupes distincts, enveloppés chacun d'une chemise de papier, laquelle portait un nom et une adresse. Cet amas de papiers avait été prudemment laissé tel qu'on l'avait trouvé. On avait dégagé le corps de la victime avec de minutieuses précautions. Une de ces chemises, jetée par-dessus toutes les autres, et par conséquent au terme des recherches de l'assassin, était complètement vide. Elle portait la cote suivante : M. Groult, chez M. Haviland, à Paris.
Le nom de Groult se retrouva, non à Granville, mais à Avranches, sur le registre de l'auberge du Cheval Rouge. Groult y logeait encore, quand un mandat d'amener fut lancé contre lui; il fut arrêté.
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Hélène apprit cette nouvelle par les journaux, après une nuit atroce. Elle l'avait vu, lui. C'était une apparition affreuse ; il se tenait devant elle, sans lui rien reprocher, sans lui marquer de haine ni de colère. Seulement il se montrait à elle tel qu'elle l'avait fait, sous l'aspect épouvantable qu'il avait maintenant. Gomment vivre, s'il revenait ainsi toutes les cuits?
Son père vint à l'heure du déjeuner. Elle se jeta sur lui avec un délire de tendresse et d'épouvante, elle le suppliait des yeux. Elle ie serrait si fort qu'il lui dit :
— Qu'as-tu donc? Tu me fais mal !
Puis il déclara qu'il s'était toujours méfié de Groult, et c'était une révélation bien inattendue. Le crime de ce misérable le faisait frissonner, disait-il; mais il lui était venu, dans la nuit, une idée, une inspiration. Il voulait retrouver Samuel Eward. Il avait le matin môme écrit à ce sujet à l'ambassade de France en Angleterre. II poursuivrait ses recherches. Et dans ce moment même son regard aigu semblait vouloir percer la corniche.
Hélène souffrait cruellement de le voir ainsi
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s'attacher aux choses du mort. Elle lui dit :
— Papa, est-ec que tu ne voudrais pas partir avec ta fille loin, bien loin?
— Où? demanda-t-ildanssa bonhommie effarée.
L'idée de s'éloigner du café de Goimar lui apparaissait comme la plus absurde et la plus monstrueuse impossibilité. Remis de sa surprise, il baisa Hélène sur le front.
— Enfant! murmura-t-ii.
Puis, avec ses instincts de vie facile et de bonté indiscrète, il trouva ce qui eût pu retenir la jeune neuve à Paris.
— Notre ami Longuemare, lui dit-il, ne se consolerait pas d° ton départ.
Mais elle répondit gravement que M. Longuemare ne devait songer qu'à une jeune fille. Puis, les mains jointes, avec un éclat de voix sorti des entrailles :
— Mon Dieu, mon Dieu! s'écria-t-elle, quelle chose impitoyable que la vie !
Il lui prit les mains et répliqua de sa voix grasse :
— A qui le dis-tu, mon eafantt
Puis, ayant déployé sur la table son portefeuille
de chagrin, il s'isola dans la fumée d'un gros cigare et rédigea un mémoire pour Samuel Eward, absent.
A partir de ce jour, les remords et les terreurs d'Hélène augmentèrent constamment, sans cause extérieure, par le seul travail de son cerveau blessé. Ses visions devinrent plus fréquentes et plus précises. Elle avait besoin de réflexion pour les distinguer de la réalité.
A la suite d'un interrogatoire subi par Groult, une perquisition fut ordonnée au domicile de l'inculpé. Un commissaire de police, assisté d'un serrurier, se présenta un matin à l'hôtel. On vint avertir madame Haviland qu'il saisissait des papiers dans le pavillon du concierge, et qu'il demanderait, dans une heure ou deux, à la maîtresse de la maison, k faveur d'un moment d'entretien. Hélène reçut oette nouvelle comme un coup de maillet. Elle voyait dans sa chambre, distinctement, son mari décomposé, mais correct, très calme et très content. Elle le voyait, il était assis, feuilletait une revue, semblait tranquille comme un homme rentré chez soi. Bien que sel
yeui fussent entièrement délayés et tout mêlés de terre, il aperçut un brin de fil sur le tapis de la table et l'ôta délicatement comme il faisait tous les jours quand il vivait, puis il disparut. Alors les terreurs d'Hélène changèrent. Dans son ignorance des choses, elle s'imagina la justice acharnée contre elle, lui arrachant l'aveu de ses plus secrètes pensées et l'envoyant sur le même échafaud que le domestique Groult. Tout cf qu'elle avait lu du supplice de Marie-Antoinette lui revenait à la mémoire. Elle sentait sur sa nuque le froid des ciseaux du bourreau. La folie de la peur l'envahit tout entière. Les frôlements de son peignoir la faisaient s'évanouir à demi.
Vers dix heures, elle entendit un claquement de portes. Elle ouvrit la fenêtre pour se tuer ou se sauver; elle n'en savait rien. C'était son neveu Georges qui revenait, comme à l'ordinaire, du collège. Il jeta ses livres avec mauvaise humeur sur la table, et, par hasard, regarda sa tante.
— Gomme tu as de grands yeux aujourd'hui, lui dit-il.
Il ouvrit ses livres, comme à l'ordinaire, en attendant le déjeuner et se plaignit, avec une
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moue de mauvais écolier, d'avoir à faire une préparation grecque. Puis, assis sur son pied, à un coiu de chaise, le menton sur la table trop éloignée, il se mit à feuilleter mollement son dictionnaire. Malgré ses giimaces, il traduisait assez bien. Il faisait en écrivant des taches d'encre qu'il effaçait ensuite avec sa langue.
Elle écoutait stupidement tous les bruits et tressaillait aux coups de pied que l'enfant Tançait contre les bâtons de sa chaise. Il imitait la vok grave et le ton guindé de son professeur.
— Remarquez, messieurs, l'harmonie des vert de Sophocle. Nous ne savons pas comment on les prononçait, nous les prononçons tout de travers; mais quelle harmonie! Monsieur Labrunière, vous me conjuguerez dix fois le verbe didômi. Quelle harmonie!
Puis avec sa voix flûtée :
— Ma tante, je te « promets t que mon professeur net des faux-cols en papier. Nous l'appelons Python. Saisis-tu pourquoi? Un jour, il noui a dit : « Messieurs, Python était un monstre d'une laideur répugnante et d'une malignité insigne. » Alors Labrunière a crié tout ha* : c C'est comme
vous. » Il est fameux, Labrunière ! Dis donc, ma tante, sais-tu que tu es une très belle femme?
Puis ses idées, après tant de sautillements, se posèrent sur le texte grec. Il faisait le mot à mot, et, comme un oise?u jaseur, remplissait la chambre de sa voix claire, disant tout haut les mots grecs et français qu'il écrivait et s'interrompant pour compter des billes.
— « Kara théion, la tête divine, Iokastès, de Jocaste, tethneken est morte... Gomme c'est bête!... Elle alla... pros ta leké numphica, vers les couches nuptiales, ... c'est-à-dire vers la chambre à coucher.. . Remarquez, messieurs, quelle heureuse expression! et quelle harmonie !... Sposa komen, déchirant sa chevelure, kalei elie appelle, Lalon Laïus, nekron, mort. Vois-tu, ma tante, en français, un laïus c'est un sermon, mais en grec c'est un bonhomme que Jocaste avait épousé, et ce mariage-là n'avait pas réussi. S* arrachant les cheveux, elle appelle Laiusmart... »
Hélène, à travers ces balbutiements de grec et de français, démêlait une antique et noble histoire de femme désespérée.
Lui, échauffé, près d'en finir, se hâtait.
— Eseidomen tèn gunaika krémasten, nous vîmes la femme pendue. Il fit un paraphe qui troua le papier, tira sa langue toute violacée d'encre, puis il chanta :
— Pendue 1 pendue ! J'ai fini !
Hélène se leva, toute droite, et monta dan§ sa chambre avec une allure si calme, si précise; si certaine, qu'elle semblait la figure de la Nécessité.
Enveloppée de son châle noir el de son voile de veuve, elle desceniit par l'escalier de service.
En Toyant la rue, elle fut éblouie et chancela La clarté de cette matinée était étrangement dit fuse. La lumière, répartie sur tous les objets, les éclairait avec une extrême netteté. Les voitures, les arbres, ies kiosques des marchands de journaux et les passants les plus éloignés restaient si précis, malgré leur petitesse, qu'on eût dit les avoir sous la main. Cette clarté fut très pénible à Hélène, qui ne regardait rien et voyait tout. Les objets les plus insignifiants pour elle, comme les numéros des fiacres et les lettres des enseignes, se gravaient dans ses yeux avec des détails fatigants pour des nerfs malades. Tout ce qu'elle
voyait lui semblait entrer en elle brutalement et la blesser. Elle était tentée de reculer, mais elle ne pouvait s'arrêter. Non, jamais la pensée ne fut aussi complètement abolie dans une personne vivante. Et elle marchait comme irrévocablement déterminée. C'est que tout à l'heure une idée lui était venue, simple, claire et si définitive qu'elle avait exclu tout autre idée. Elle allait, ne se sentant pas même marcher, croyant voler et pourtant bien faible, incapable d'un geste volontaire. Elle allait. Devant elle une fillette trottait en portant un enfant et une boîte au lait. Hélène épiait le» gouttes blanches qui tombaient une à une sur les dalles du trottoir. Tout ce qui lui restait de facultés s'appliquait à ce lait répandu. A chaque gouttelette échappée, elle ressentait une inexplicable impression d'angoisse.
Quand elle atteignit les quais, la large étendue ouverte devant elle, le poudroiement de la lumière sur le fleuve et le souflle frais errant sur les eaux lui tirèrent un soupir. Elle hésita une seconde; mais, tournant à droite, elle reprit sa course. Le quai d'Orsay était tout parfumé d'une odeur de jardins. Elle allait.
De la rue du Bac au pont Royal, une file d'hommes affairés, d'ouvrières agiles, de fiacres, d'omnibus lui barraient le passage. Elle prit le pont, sans regarder l'eau, tourna encore une fois à droite, descendit sur la berge, traversa, entre un massif de saules, la passerelle des bains, et entra dans le bateau plein d'une odeur d'eau chaude et de goudron.
Elle attendit tranquillement, en mordillant ku pomme de son ombrelle, que la fille en tablier blanc eût préparé son bain. Elle était très calme. Elle entra dans la cabine et dit qu'elle sonnerait quand elle aurait besoin d'un peignoir.
Dès que la petite porte se fût refermée sur elle, elle ouvrit d'une brusque secousse la fenêtre, dont elle écarta les rideaux de calicot, et respira largement. Devant elle, la Seine agitait ses petites lames étincelantes. Du bateau des blanchisseuses, amarré à l'autre rive, partaient les coups sourds des battoirs. Un bourdonnement montait de l'enclos bariolé des bains d'hommes.
Elle embrassait ce spectacle clair d'un regard indolent qui semblait heureux. Ses épaules serréef par le châle de cachemire noir, son voile de veuve
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relevé sur le chapeau et flottant autour de sa tête eornme un nuage funèbre, elle était plus belle que jamais et une volupté calme s'exhalait de toute sa personne. Un clapotement d'hélice s'approcha et grandit. Le ponton des bains oscilla légèrement, et un bateau-mouche, allant au Pointdu-Jour, passa devant elle si près qu'elle entendit les voix des passagers. Deux jeunes gens, d'allure vulgaire, appuyés aux bordages du pont, la lorgnèrent avec une intention libertine, en songeant sans doute, à sa toilette qu'elle allait défaire
Elle les remarqua. Elle entendit l'aîné des deux, qui était blond, avec des plaques rouges sur la face, dire à son camarade :
— La belle femme ! on se la...
Mais déjà le bateau passait, cheminée abaissée, sous l'arche du Pont-Royal.
Fut-ce dédain ou contentement? les coins de sa lèvre se soulevèrent et commencèrent un sourire.
Elle était calme; son regard, flottant, très doux, sans inquiétude. Elle releva ses beaux bras par un f este gracieux qui eût troublé bien des hommei,
IOGASTI 14*
assa les doigts sm* le front. Puis elle se détactn avec indiJérence de ce qu'elle voyait et referma la fenêtre. Il était midi.
A d«. ux heures, elle n'avait pas sonné. A deux heures dix la fille de service, surprise de n'être pas encore appelée, ouvrit la porte de la cabine et demanda si madame n'avait pas besoin de quelque chose.
Il n'y avait personne dans la baignoire, mais en face, entre la fenêtre et la glace, une grande forme noire pendait.
La fille s'enfuit en criant au secours.
Hélène Haviland s'était pendue avec une cravate de son neveu, au porte-manteau. Elle avatf gardé sur ses épaules le châle que René lui atta> cha un mois auparavant, sous la tonnelle, à Meudon. Ses genoux étaient infléchis et la pointe di ses bottines touchait le parquet. Une chaise placée sans doute à dessein à la gauche du corps le faisait dévier et l'empêchait de porter d'r> plomb sur le sol. Le voile de veuve recouvrait le visage. On le souleva. La face était tuméfiée, la langue, noire et gonflée sortait de la bou che.
itf J0CA8TE
Le commissaire de police appelé sur les lieux 6t cette réflexion :
— J'ai vu bien des femmes suicidées ; c'est la première fois que j'en vois une pendue.
Longuemare, profondément atteint par cette disparition hideuse et louche de la femme qu'il aimait, ae parut pas d'abord accablé. Il fit de la médecine avec rage. Mais il devint sombre, brutal, dur. Il ne montrait de bon que son zèle et son intelligence de praticien. Querelleur avec ses camarades et cynique avec les femmes, il lassa toutes les complaisances et resta seul. Son impatience devint telle qu'il ne pouvait prendre un repas dans sa crémerie sans se quereller avec le garçon, le jatron et la demoiselle de comptoir.
Sur une parole brusque du médecin en chef dt
l'hôpital, il donna sa démission de chirurgien militaire et tomba un beau jour chez son père, au fond des Àrdennes, sans livres, sans linge, avec une barbe de trois semaines et l'air maussade.
L'ancien agent-voyer, petit vieillard sec, taillait ses arbres, mettait son vin en bouteilles, scellait les carreaux branlants des salles, fendait du bois, allait, venait et prenait en grande considération toutes les choses de la vie. Il haussait les épaules en voyant son fils étendu tout le jour dans le jardin, une pape éteinte à la bouche et un chapeau de paille crevé sur le nez.
Un jour, après îe dîner, il confia à son fils qu'il avait t une grosseur > au bras, dont il ne souffrait pas, mais qui semblait augmenter. Il demanda ce qu'il fallait faire.
— Rien, répondit René en tournant les talons tu bonhomme indigné.
Souvent, une binette ou un sécateur à la main, le vieillard affectait de passer par hasard près du tas de foin où son fils était vautré. Parfois il lu disait :
— Si tu es malade, va te coucher dans ton lit.
JOCASTK lit
Ou bien :
— S'il vient du monde, je t'engage, dans ton intérêt, à prendre une autre tenue.
René prit l'habitude de sortir après chaque repas. Il allait, tout proche, s'étendre dans les ajoncs, sur les bords ravinés d'une petite rivière. Il ne rêvait même pas. Tout lui semblait pénible, absurde, mauvais; sa douleur était sans charme, sans beauté. Il resta quelques semaines dans cet état.
Un jour qu'il bâillait stupidement au bord de l'eau, il vit des enfants qui se glissaient tout nus, avec des mouvements maladroits et jolis, d'une pierre à l'autre, dans le lit delà rivière. Ces petits êtres à crins jaunes, avec des faces rouges, qui riaient, s'appelaient, se repoussaient, criaient, faisaient clapoter l'eau, mettaient de la gaieté dans l'âpre paysage. Longuemare eut tout d'un coup une idée. Il les appela; mais eux, pour s'enfuir, s'accrochaient des mains et des genoux aux pierres moussues, glissaient sur le fond vaseux, faisaient des plongeons et n'avançaient guère. Un d'eux, tapi dans la fente d'un rocher qui surplombait la rivière, s'y croyait caché. René vint l'y surprendre