‹ Jocaste et Le chat maigreChapitre 6 sur 9 · VA/V · texte numérisé non relu

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et le tira de son trou comme une anguille. Sans doute il n'avait pas l'air bien méchant, car l'enfant n'eut plus peur,

— Veux-tu bien m'écouter, petit sauvage, lui dit le chirurgien. Si tu veux gagner des sous neufs, apporte-moi des grenouilles. Tu dois savoir attraper des grenouilles. Je demeure là-bas, ches le père Longuemare.

Quand il eut des grenouilles, il ne quitta plus sa chambre, qui s'emplit d'une forte odeur de pharmacie tt de tabac. Le père Longuemare, en sarclant ses plates-bandes, regardait avec satisfaction la petite lucarne d'où pendaient, au bout de fils de laiton, des grappes de grenouilles mutilées. Maintenant que son fils travaillait, il avait pour lui une sorte de respect religieux. îl se foisait petit dans la maison et n'y marchait plus que sur la pointe des pieds. Il défendait à la servante de faire le lit, là-haut, pendant que monsieur travaillait.

Un jour, à table, en pelant une poire, il dit à son fils :

— Est-ce que jene pourrais pas t'aider à préparer tes grenouilles? N'as-tu pas besoin, par

exemple, que je taille des planchettes? Je pourrais te les peindre et même y coller une couche de sabie fin.

— Coller du sable fin sur des planchettes ! Et pourquoi faire?

Le père expliqua qu'il pensait que son fils empaillait des grenouilles et en faisait des groupes artistiques.

— J'ai vu, dit-il, à Paris, dans les boutiques des naturalistes, des grenouilles préparées très habilement; elles faisaient mine de se battre en duel et tenaient des petites épées de bois ; il y en avait aussi qui jouaient au piquet avec des miniatures de cartes et d'autres qui buvaient sous une tonnelle, dans des verres de poupée. C'était trèsingénieux. Je croyais, mon garçon, que tu travaillais à quelque chose de semblable.

Il fut très désappointé quand il apprit que son fils faisait des expériences. C'était à ses yeux des enfantillages bons pour des écoliers. Depuis lors sa ligure s'allongea de nouveau, et, quand, dans son jardin, promenant l'œil du maître sur toute la maison, il apercevait des grenouilles pendues à la lucarne, il branlait la tète en signe de pitié.

Un matin, René lui annonça qu'il parlait. Les deux hommes se firent, pour les adieux, une voix rauque et brève, un front impassible, une attitude raide, et ils se séparèrent avec une fermeté maussade.

Mais tandis que le vieux père, en regagnant sa maison, pleurait dans son mouchoir à carreaux, le fils, étendu sur la banquette de la voiture de troisième classe, s'essuyait les yeux en bourrant sa pipe.

A la station de Reims, deux jeunes gens, des employés de commerce, sans doute, entrèrent dans son compartiment. L'un des deux lisait le Petit Journal et faisait part à l'autre des nouvelles les plus importantes.

— La crise ministérielle continue... Une explosion a mis en émoi le quartier du Gros-Caillou... Le nommé Groult (Juste-Désiré) a été exécuté ce matin à six heures, sur la place du Marché, à Granville.

— Qu'est-ce qu'il avait fait? demanda l'autre.

— Il avait assassiné un vieillard. On l'accusait aussi d'avoir empoisonné un riche anglais, mail

ce second crime n'a pas été prouvé à l'audience. Tu ne te rappelles pas l'affaire Groult?

— Non, dit l'autre.

Et après une minute de silence :

— Y a-t-il des détails ?

Ils lurent à mi-voix : t Dès quatre heures du matin, la fatale machine... » Longuemare n'entendit pas le reste.

Le propriétaire du journal plia sa feuille et dit :

— Jusqu'au dernier moment il a protesté qu'il n'avait pas frappé sa victime avec préméditation. C'est égal, c'était un fameux gredin... Je mangerais bien un morceau, et toi?

Longuemare vécut, à Paris, dans une torpeur stupide. Il lui restait de son traitement en Cochinchine quelques centaines de francs qui le dispensaient de tout effort. Il se levait à midi et allait s'asseoir sur un banc du Luxembourg, au milieu du tourbillon des feuilles mortes dans le vent d'automne. Il se tenait la tête dans les mains si longtemps que les poings restaient marqués dans les joues. Les premiers froids achevèrent de l'engourdir. Il traîna ses journées d'hiver dans la salle étouffante d'un petit café, sans même lire les re-

vues ni jouer au billard. Il rencontra là, au printemps, une figure de connaissance, Nouilhac, gros garçon velu, à demi paysan, qui, ayant trouvé des écus dans un sabot de feu son père, cultivateur en Auvergne, faisait sauter le sac avec des appétits de goinfre et une ladrerie de vilain. Il touchait à la quarantaine et devenait sérieux.

Ayant racheté dans son pays «ne source thermale oubliée, avec son établissement moisi, il avisait au moyen d'y ramener les baigneurs. Il avait ses poches bourrées de flacons d'eau minérale et de prospectus illustrés de vignettes représentant des thermes romains et une piscine du seizième siècle, d'après une ancienne miniature.

Tendant une bouteille à Longuemare :

— Thermale, sulfurée, chlorurée, sodique, artenicale, iodo-bi omurée et gazeuse, lui dit-il.

Puis il déroula tout au long son affaire.

L'établissement était situé à cinqnante kilomètres de Glermont, au bord d'un lac, au pied d'une superbe pyramide de basalte. Quinze ou vingt chevriers et trente goitreux ou goitreuses peuplaient le village.

Nouilhac possédait, du chef de son père, trois

ou quatre masures qui, repeintes et closes, deviendraient des cottages pour les étrangers. L'hôtel de César, situé en face de l'établissement, pouvait contenir de trente à quarante voyageurs. On songerait plus tard à établir un casino. Ils commençaient petitement, mais qui sait si dans l'avenir?.,. Finalement, il demanda à Longuemare s'il voulait être des leurs.

— Venez, lui dit-il, vous serez le médecin de l'établissement.

Il avait pour les talents médicaux de l'ex-chirurgien militaire une haute estime, inspirée par l'opinion unanime de leurs amis communs. Tous les camarades de Longuemare lui reconnaissaient l'œil et la main d'un maître.

Il répondit à Nouilhac :

— Vos bains sont dans un trou. Il n'y viendra jamais que quelques scrofuleux ou dartreux européens qui achèveront d'y moisir. Si j'y vais, c'est pour y rester hiver comme été.

Il accepta sans discussion les faibles appointements offerts par Nouilhac, lequel considérait le médecin de l'établissement comme déjà rémunéré par la nombreuse clientèle interna-

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tionale qu'il ne manquerait pas de se faire.

Le lendemain Longuemare fit des courses à travers Paris pour acheter le peu d'habits, d'instruments et de livres qu'il lui fallait. Vers cinq heures du soir, comme il descendait l'avenue des Champs-Elysées, il s'arrêta devant un théâtre de Guignol. Un triple rang de curieux pesait sur la corde passée au tronc des arbres pour fermer Fenceinte réservée aux spectateurs assis et payants.

En arrière les petits enfants contemplaient avec découragement, entre les jambes d'un militaire, la jupe de leur bonne.

Il reconnut dans la foule des spectateurs, mai» un peu à l'écart, un vieillard voûté, lourd, bouffi de mauvaise graisse et dont le visage blafard gardait une inertie désolée. Il portait une redingote jaunâtre au collet et aux épaules, et qui, remontant par derrière, laissait pendre sur le devant la pointe de ses deux pans. Ce vieillard regardait Guignol, ou plutôt fixait dans sa direction, entre ciel et terre, un regard tout particulier.

Longuemare, en reconnaissant M. Fellaire de Sisac, se sentit remué, et tous ses souvenirs remontèrent ensemble à la surface de son âme.

M. Fellaire lui serra la main en cherchant une " phrase qu'il ne trouva pas. Longuemare, avec je ne sais quelle pitié, quelle tendresse brusque, lui dit :

— Venez, je vous emmène.

— Cela se trouve bien, répondit M. Fellaire. Justement je n'ai pas d'affaires ce soir.

Il dit qu'il demeurait rue Truffaut, au fond des Batignolles.

— Ce n'est pas très central, ajouta-t-il; mais avec les tramways...

Il s'assirent, à la brune, dans la salle enfumée d'une gargote de la rue Montmartre. Ils se regardaient, surpris, ne sachant plus s'il y avait un jour ou cent ans qu'ils ne s'étaient vus.

Us ne parlèrent pas d'elle. Mais tous deux la voyaient à leur côté.

Longuemare, en cassant des noisettes, dit qu'il partait pour le Mont-Dore et ce qu'il y allait faire. Il redit simplement :

— Je vous emmène.

Le vieillard roula des yeux effarés :

— Quitter Paris ! s'écria-t- il, ce n'est pas possible! Et les affaires! On ne vit qu'à Paris.

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Longuemare, navré de pitié, ne put s'empêcher de sourire.

— Venez don. î Là-bas vous serez inspecteur, contrôleur, régisseur.

Ces titres frappèrent la pauvre tête du vieillard, qui déclara que c son concours était acquis à une entreprise dont... et pour laquelle... enfin, que si son expérience pouvait être de quelque utilité... > Ils prirent rendez-vous pour le lende* main. Longuemare, en repassant le pont, son* geait :

— C'est plus fort que moi, je me figure qu'il est mon-beau père.

La saison des bains ne fut pas trop mauvaise pour Nouiihac. Quelques Russes et une famille de Lyonnais vinrent prendre les eaux à son établissement. M. F ellaire se tenait près de la source et goûtait l'eau d'un air capable. Ses attributions n'étaient pas bien définies. Nouiihac n'aurait certainement pas admis M. Fellaire dans son personnel. Il le payait toutefois, mak avec l'argent de Longuemare.

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— Faites-lui croire que vous lui donnez des appointements, avait dit le médecin, et surtout cachez-lui bien que ce sont les miens qu'il touche. Quant à moi, je m'arrangerai.

Il donna quelques consultations à des Russes et fut appelé dans la montagne pour quelques pieds démis le dimanche, au sortir du cabaret.

Les voyageurs partirent avec les hirondelles non comme elles en compagnie, mais par coupl* ou seuls, les uns après les autres.

L'hiver vint. La neige couvrait la vallée. Sur les prismes du porphyre et les anfractuosités noires des puys de granit, la glace pendait en stalactites. Sur les pentes, la brume faisait voir les sapins agrandis et vagues comme des fantômes. L'horizon était formé par une mer de ténèbres. Sur les murs de l'établissement thermal, les peintures rouges et brunes, de goût antique, s'écaillaient. En face, dans la salle basse de l'hôtel de César, M. Felîaire jouait aux dominos avec l'hôtelier. Longuemare, les pieds sur les chenets, fumait sa pipe. Il se tâta le poignet gauche avec le pouce droit, puis, se parlant tout bas à lui-même :

— Fièvre, murmura-t- il, tension et douleur ai-

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