ACTE II
CLOTILDE
Hier encore... nous en avons tremblé, matante et moi... Quand il vous a fait appeler... nous avons cru l’entendre élever la voix.
ÉDOUARD
Il s’irritait des larmes qu’il avait Surprises dans les yeux de la comtesse, alors j’ai tenté de la défendre.
CLOTILDE, rapprochant un peu son siège.
Justement ; voilà ce que je... voilà ce qu’elle craignait. Non, dit-elle, qu’Edouard ne me défende jamais 1 La violence du comte s’explique par l’usage du commandement, par les habitudes de toute sa vie; c’est un homme loyal, un brave marin une des gloires de la France !... Qu'Édouard ne l'oublie pas, et qu’il sache tout supporter...
ÉDOUARD
Noble et digne femme !
CLOTILDE
Oh ! nous causons de vous bien souvent, et quand vous êtes triste et préoccupé, nous nous rappelons malgré nous ce que dit mon oncle, c’est que vous êtes tourmenté par des rêves d’ambition, de fortune... et pourquoi cela, mon Dieu ! on est si bien ici... Oh! j’espère que vous ne voulez pas nous quitter... nOUS avons tant de plaisir à VOUS VOir! (Elle se rapproche encore.)
ÉDOUARD
Ah! puis-je espérer que vous... que madame votre tante...
CLOTILDE
Ma tante, monsieur, sait apprécier le mérite.
Ah! serais-je assez heureux pour que vous-même...
CLOTILDE
Je suis toujours de l’avis de ma tante.
ÉDOUARD
Ah ! Mademoiselle !
CLOTILDE
Oui, monsieur, vous avez beaucoup de talents, mon oncle vante votre instruction... et moi, je sais que vous êtes excellent musicien, que vous dessinez à ravir, que vous faites de très-jolis vers... Je me rappelle ceux que vous me récitiez hier sur le sort des marins... sur la tempête... vous songiez à votre père... C’est toujours lui qui occupe vos pensées.
ÉDOUARD
Oh ! ce n’est pas lui seul!., et bien souvent... (On entend un coup de canon dans le lointain, Kercadec dégringole di} banc oh il était couché.)
KERCADEC.
Aïe I aïe ! ouf! (Il reste assis par terre. Clotilde a recalé tout effrayée-)
ÉDOUARD
Cet imbécile! je l'avais oublié!... Ce coup de canon nous annonce qu’un nouveau bâtiment vient d’entrer dans le port.
KERCADEC, toujours assis par terre.
Tiens ! tiens, monsieur Edouard, vous n’êtes plus seul?., faites excuse, Mademoiselle...
ÉDOUARD, le saisissant parle bras.
Veux-tu bienjte relever ?
KERCADEC.
Holà! vous avez le poignet rude!./. Eh bien ! est-ce fini, le dessin... le Jupiter?... Et moi, j’ai. bien posé, pas vrai? Voulez-vous me laisser voir?...
ÉDOUARD
C’est bon... va vite jusqu’au port... afin de savoir des nouvelles...
KERCADEC.
Encore?... Ah ! si j’avais un nègre pour jouer des jambes à ma place ! (n sort.)
CLOTILDE
Ah ! mon Dieu ! comme le temps passe ! ma tante doit être levée... Au revoir, monsieur Edouard.
ÉDOUARD
A demain?...
CLOTILDE
A demain ; nous travaillerons encore. (Elle fait un signe d’amitié
et sort.)
ÉDOUARD
Charmante. (Il la suit des yeux.)