PROLOGUE
Dans la terre des morts nous couchâmes la bière-,
Chacua des villageois jeta sur le cercueil
Un peu de terre sainte en signe de son deuil ;
Tous pleuraient en passant et regardaient la tombe
S'affaisser lentement sous la cendre qui tombe;
Chaque fois qu'en tombant la terre retentit,
De la foule muette un sourd sanglot sortit.
Quand ce fut à mon tour : « 0 saint ami! lui dis-jo,
Dors ; ce n'est pas mon cœur, c'est mon œil qui s'afflige.
En vain je vais fermer la couche où te voilà,
Je sais qu'en ce moment mon ami n'est plus là ;
Il est où ses vertus ont allumé leur flamme.
Il est où ses soupirs ont devancé son âme! »
.le dis; et tout le soir, attristant ces déserts,
Sa cloche en gémissant le pleura dans les airs.
Et, mêlant à ses glas des aboiements funèbres,
Son chien, qui ra])|)elait, hurla dans les ténèbres.
Et moi, seul avec Marthe en ce morne séjour,
.r'allais, je revenais du jardin à la cour,
Cherchant et retrouvant en chaque endroit sa trace,
Le voyant, lui paillant, et lui laissant sa place.
Feuilletant tout ouvert quelque livre pieux.
En lisant un passage et m'essuyant les yeux.
« N'écrivait-il jamais ? — ■ Quelquefois le dimanche.
Me dit Marthe, il veillait sur une page blanche,
Et quand elle était noire, au fond d'un vieux panier
11 la jetait, et moi, dans un coin du grenier
Je balayais la feuille au retour de l'aurore.
Ce qu'ont laissé les rats y peut bien être encore. »
6 JOGELYN
J'y moulai; j'y trouvai ces pages où sa maiu
Avait ainsi couru sans ordre et sans dessein,
Semblables à ces mots qu'un rêveur solitaire
Du bout de son bâton écrit avec mystère;
Caractères battus par la pluie et les vents,
Et dont lœil se fatigue à renouer le sens.
Bien des dates manquaient à ce journal sans suite,
Soit qu'il eût déchiré la page à peine écrite,
Ou soit que Marthe en eût allumé ses flambeaux
Et les vents sur son toit dispersé les lambeaux.
Déplorant à mon cœur mainte feuille ravie.
Mon œil de ces débris recomposait sa vie.
Comme l'œil, éclairé d'un rayon de la nuit.
Et s'égarant au loin sur l'horizon qui fuit,
Voit les anneaux* glissants d'un fleuve à Feau Ijrillante
Dérouler flots à flots leur nappe étincelante,
Se perdre par moment sous quelque tertre obscur,.
Dans la plaine plus bas reparaître plus pur.
Se briser de nouveau dans les prés qu'il arrose ;
Mais suivant du regard le sillon qu'il suppose.
Et sous les noirs coteaux devin"ant ses détours.
De mille anneaux rompus recompose un seul cours.
C'est ainsi qu'à travers de confuses images
De ce journal brisé j'ai recousu les pages.
Si d'une ombre souvent le texte est obscurci,
Complétez en lisant ces pages ; les voici.
PREMIÈRE EPOQUE
I" mai 1786.
Le jour s'est écoulé comme fond dans la bouche
Un fruit délicieux sous la dent qui le touche
Ne laissant après lui que parfum et saveur.
0 mon Dieu, que la terre est pleine de bonheur !
Aujourd'hui premier mai, date oii mon cœur s'arrête,
Du hameau paternel c'était aussi la fête.
Et c'est aussi le jour où ma mère eut un fils ;
Son baiser m'a sonné mes seize ans accomplis :
Seize ans ! puissent longtemps ces doux anniversaires
Sonner tant de bonheur au clocher de mes pères !
Que ce jour s'est levé serein sur le vallon! Chaque toit semblait vivre à son premier rayon, Chaque volet ouvert à l'aube près d'éclore Semblait comme un ami solliciter l'aurore ; On voyait la fumée, en colonnes d'azur, De chaque humble foyer monter dans un ciel pur; Du pieux carillon les légères volées Couraient en bondissant à travers les vallées;
Les filles du village, à ce refrain joyeux,
Entr'ouvraient leur fenêtre en se frottant les yeux,
Se saluaient de loin du sourire ou du geste,
Et sur les hauts balcons penchant leur front modeste,
Peignaient leurs longs cheveux qui pendaient en dehort
Comme des "écheveaux dont on lisse les bords;
Puis elles descendaient nu-pieds, demi-vêtues
De ces plis transparents qui collent aux statues,
Et cueillaient sur la haie ou dans l'étroit jardin
L'œillet ou le lilas, tout baignés du matin;
Et les gouttes des fleurs, sur leurs seins découlées,
Y roulaient comme autant de perles défilées.
Tous les sentiers fleuris qui descendent des bois
Retentissaient de pas, de murmures, de voix;
On y voyait courir les blonds chapeaux de paille,
Et les corsets de pourpre enlacés à la taille.
Tous ces sentiers versaient d'heure en heure au hameau
Les groupes variés confondus sous l'ormeau :
Là les embrassements, les scènes de familles.
Les cheveux blancs touchant des fronts déjeunes filles.
Des amis retrouvés, des souvenirs lointains,
Des hôtes entraînés aux rustiques festins,
Des vierges à genoux autour de la chapelle,
Et les groupes pieux que la cloche rappelle.
Leur chapelet en main et le front incliné.
Allant offrir à Dieu le jour qu'il a donné.
Que de danses le soir égayaient la pelouse ! Plus le jour retirait sa lumière jalouse. Plus elles s'animaient, comme pour ressaisir
PREMIÈRE EPOQUE 9
(le que l'heure fuyante enviait au plaisir.
(ihaque arbre du verger avait son chœur cliampèlre,
Son orchestre élevé sur de vieux troncs de hêtre ;
Le fifre aux cris aigus, le hautbois au son clair, .
j.a musette vidant son outre pleine d'air;
L'un sautillant et gai, l'autre plaintive et tendre,
S'accordant, s'excitant. s'unissant pour répandre
Knsemble ou tour à tour, dans leurs divers accents,
Le délire ou l'ivresse à nos cœurs bondissants.
Tous les yeux se cherchaient, toutes les mains pressées
Frémissaient de répondre aux notes cadencées.
Un tourbillon d'amour emportait deux à deux.
Dans sa sphère de bruit, les couples amoureux;
i<es pieds, les yeux, les cœurs qu'un même instinct attire,
S'envolaient soulevés par le commun délire.
S'enchaînaient, se brisaient, pour s'en'chaîner encor :
Tels, quand un soir d'été darde ses rayons d'or,
Dans le sable échauffé qui brille sur la grève
On voit des tourbillons d'atomes, qu'il soulève,
Monter, descendre, errer, s'enlacer tour à tour.
Comme à l'attrait caché d'un invisible amour.
Dresser en tournoyant leur brillante colonne,
Et danser dans la sphère où le soleil rayonne.
Et plus tard, quand l'archet, le fifre, le hautbois. Commençaient à languir comme épuisés de voix. Quand les cheveux mouillés, que la sueur dénoue, Tombaient en tresse lisse et collaient à la joue, Et que sur les gazons les groupes indolents S'en allaient en causant à voix basse, à pas lents,
lo JOCELYN
De quels bruits enchanteurs l'oreille était frappée!
Adieux, regrets, baisers, parole entrecoupée,
Murmure que la nuit peut à peine assoupir,
D'un beau jour qui s'éteint tendre et dernier soupir :
Mon âme s'en troublait, mon oreille ravie
Buvait languissamment ces prémices de vie;
Je suivais des regards, et des pas, et du cœur,
Les danseuses passant l'œil chargé de langueur ;
Je rêvais aux doux bruits de leurs robes de soie ;
Chacune en s'en allant m'emportait une joie.
Puis enKn, danse et bruit, tout avait disparu;
Sur la crête deâ monts la lune avait couru ;
A peine quelque amant, trop oublieux de l'heure,
Regagnait en rêvant sa lointaine demeure.
Ou, longtemps arrêtés au coude du chemin,
Quelques couples tardifs, une main dans la main.
Laissaient sonner deux fois l'heure avancée et sombre,
Et sous les châtaigniers disparaissaient dans l'ombre.
Maintenant je suis seul dans ma chambre. Il est nuit; '
Tout dort dans la maison; plus de feux, plus de bruit;
Dormons ! — mais je ne puis assoupir ma paupière.
Prions! — mais mon esprit n'entend pas ma prière.
Mon oreille est encor pleine des airs dansants
Que les échos du jour rapportent à mes sens ;
Je ferme en vain mes yeux, je vois toujours la fête;
La valse aux bonds rêveurs tourne encor dans ma tête ;
Du bal, hélas! fini, fantômes gracieux,
Mille ombres de beautés dansent devant mes yeux;
Je vois luire un regard dans la nuit; il me semble
PREMIERE ÉPOQUE ii
Spiitir de douces mains presser ma main qui tremble ; De blonds cheveux jetés par le cercle mouvant Sur ma peau qui frémit glissent comme un doux vent ; Je vois tomber des fronts mille roses flétries, J'entends mon nom redit par des lèvres chéries. Anna! Blanche! Lucie! oh! que me voulez-vous ? Qu'est-ce donc que l'amour, si son rêve est si doux?
Mais l'amour sur ma vie est encor loin d'éclore; C'est un astre de feu dont cette heure est l'aurore. Ah ! si jamais le ciel jetait entre mes bras Un des songes vivants attachés à mes pas ; Si j apportais ici, languissante et ravie, Une vierge au cœur pur, premier rayon de vie. Mon âme aurait vécu mille ans dans un seul jour : Car, je le sens, ce soir, mon âme n est qu amour !
Non : chassons de mon cœur ces trop molles images ;
De mes livres amis rouvrons les vieilles pages.
Les voici sur ma table incessamment ouverts ;
Mais mon œil flotte en vain sur la prose et les vers,
Les mots inanimés tombent morts de la hre,
Mon esprit ne lit pas et laisse mes yeux lire.
Un seul mot s'y retrace, et ce mot est de feu :
L'amour, rien que l'amour ; mon Dieu ! mon Dieu 1 mon Dieu!
Parmi tant de beautés que ma sœur était belle ! Mais le soir en rentrant pourquoi donc pleut-ait-eile }
6 mai 1^86.
Ail! j'ai doue le secret des larmes de ma sœur; Puisse mon sacrifice acheter sou bouheur!
Tout à l'heure au jardin, pensif et solitaire,
Je traînais au hasard mes pas distraits à terre
Dans l'allée au couchant le long de la maison;
Mon pied, qui s'imprimait sans bruit sur le gazon,
\e retentissait pas, dans l'herbe où je l'appuie,
Plus que l'oiseau qui pose, ou la goutte de pluie ;
Je tenais dans ma main ce livre où tant de pleurs
Coulent du cœur de Paul et des yeux des lecteurs,
Quand, le canot parti, chaque coup de la rame
Emporte Virginie, arrache l'âme à l'âme;
Je sentais tout mon cœur se fondre de pitié.
Et la page toujours restait lue à moitié.
Tout à coup quelques mots murmurés à voix basse
Fixèrent ma pensée et mes pas sur la place,
'Je bruit inusité dans le muet enclos.
Ces sons entrecoupés de timides sanglots.
S'élevaient, s'abaissaient de distance en distance,
Puis mouraient étouffés dans un morne silence.
Inquiet, j'avançai d'un pas discret et sûr
Vers la fenêtre basse et sous l'angle du mur;
J'écartai de la main les pampres de la treille,
Et de la jalousie approchant mon oreille.
Et plongeant un regard dans la nuit du boudoir,
PREMIÈRE ÉPOQUE i3
J'entendis et je vis. Un seul rayon du soir,
Que brisaient les barreaux et les feuilles obscures,
Éclairait à demi la chambre et les figures.
Ma mère était au fond, assise au bord du lit.
Les yeux sur un papier, comme quelqu'un qui lit;
L'ombre de ses cheveux me cachait son visage,
Mais j'entendais tomber des gouttes sur la page.
Ma sœur, assise auprès, un de ses bras (. issé
Au cou de notre mère avec force embrassé.
Le front sur son épaule et noyé dans sa robe
Pour cacher la rougeur que la pudeur dérobe,
S efforçait vainement d'étouffer ses douleurs;
Des mèches de cheveux, qui ruisselaient de pleurs,
Détachés de sa tête et collant sur sa joue,
Le mouvement d un sein que le sanglot secoue,
Et le son de deux voix brisé, tout trahissait
Deux cœurs brisés eux-même, et des pleurs qu'on versait.
— « Julie ! il est donc vrai, disait ma mère ; il t'aime ! Et toi, tu le chéris aussi ? — Plus que moi-même !
— Hélas! je comprends trop ce tendre et triste aveu. Vous voir unis un jour était mon plus doux vœu ; Mais Dieu, qui de ses dons fut pour nous trop avare. Vous unit d'une main, de 1 autre vous sépare. Quand je te donnerais, ma fille, tout mon bien,
Ta dot à peine encore égalerait le sien,
Et, tu le vois, un père inflexible à vos larmes
Compte pour rien son fils, son désespoir, tes charmes,
Si tu n'apportes pas à sa famille encor.
Avec tant d'innocence et tant d'amour, de l'or;
De l'or!... Ah! si mes pleurs au moins pouvaient en faire>
i4 JOCELYN
On verrait ce qu'il tient dans les yeux d'une mère; Dieu le sait. Je voudrais acheter à ce prix Un époux pour ma fille, une femme à mon fils ; Mais je n'ai que ce champ, trop étroit héritage. Qu'entre ton frère et toi ma tendresse partage ; Sachons donc, mon enfant, ouhlier et souffrir! — Oublier! Non, jamais, ma mère, mais mourir! « l'uis je n'entendis plus qu'à voix basse un mélange De plaintes, de baisers; puis la voix de quelque ange Me parla dans le cœur, et, d'un pied suspendu, Je m'éloignai pleurant et sans être entendu.
17 mai 178C.
Tout le jour dans mon sein j'ai roulé ma pensée. Et de mon dévouement l'agonie est passée.
iS mai 1786.
Voilà ce que j'ai dit à ma mère aujourd'hui :
" .Te sens que Dieu me presse et qu'il m'appelle à lui.
J.a tendre piété, la foi vive et profonde,
Cette divine soif des biens d'un meilleur monde,
Dont vous me nourrissiez, enfant, sur vos genoux.
Porte aujourd'hui son fruit, peut-être amer pour vous,
PREMIERE EPOQUE
Amer à ma jeunesse aussi, mais doux à l'arae. L'ombre des saints parvis m'attire et me réclame ; .fe veux consacrer jeune à Dieu mes jours mortels, (iomme un vase encor pur qu'on réserve aux autels. Rien de ce qui s'agite ici-bas ne me tente ; Je ne veux pas dresser à tout ce vent ma tente ; Je ne veux pas salir mes pieds dans ces chemins Où s'embourbe en marchant ce troupeau des humains ; J'aime mieux, m'écartant des routes de la terre. Suivre dès le matin mon sentier solitaire. ^
.l'aime mieux m'abriter sous le mur du saint lieu Et dès le premier pas me reposer en Dieu. Je ne me sens pas foit d'ailleurs pour la mêlée Où bruit cette foule à tant de soins mêlée : J'apporterais une arme inégale au combat. Trop de pitié dans l'âme, un cœur qu'un souffle abat.; Trop sensible ou trop fier, je mourrais dans la lutte, Ou vainqueur du triomphe ou vaincu de la chute. \ cette loterie où la vie est l'enjeu Mon cœur passionné mettrait trop ou trop peu ; Kt puis la vie est lourde, et dur est le voyage : Il vaut mieux la porter seule et sans ce bagage De chaînes, de fardeaux, de soins, d'ambitions. Amours, liens brisés, enfants, afflictions, Quel que .soit vers le ciel le chemin que l'on suive. On arrive plus vite où Dieu veut qu'on arrive; Dans le lit de poussière on se couche moins tard ; On a moins de soucis et de jtleurs au départ. Oh! ne résistez pas, ma mère, à ma prière! Si vous réfléchissiez, un jour vous serez fière
i6 JOCELYN
De ce mot qui vous semble un douloureux adieu;
A quoi renonce-t-on quand on se jette à Dieu?
Que voulez-vous de mieux pour l'enfant qui vous prie
Que la paix sur la terre et le ciel pour patrie?
Humble est le nom de prêtre ! Oh ! n'en rougissez pas.
Ma mère, il n'en est point de [lus noble ici-bas.
Dieu, qui de ses desseins connaît seul le mystère,
A partagé la tâche aux enfants de la terre :
Aux uns le sol à fendre et des chara]>s pour semer;
Aux autres des enfants, des femmes pour aimer;
A ceux-là le plaisir d'un monument qu'on fonde;
A ceux-ci le grand bruit de leurs pas dans le monde.
Mais il a dit aux coeurs de soupirs et de foi :
« Ne prenez rien ici, vous aurez tout en moi! «
l.,e prêtre est l'urne sainte au dôme suspendue,
Où l'eau trouble du puits n'est jamais répandue,
Que ne rougit jamais le nectar des humains.
Qu'ils ne se passent pas pleine de mains en mains,
Mais où l'herbe odorante, où l'encens de l'aurore
Au feu du sacrifice en tout temps s'évapore ;
Il est dans son silence au reste des mortels
Ce qu'est aux instruments l'orgue des saints autels :
On n'entend pas sa voix profonde et solitaire
Se mêler hors du temple aux vains bruits de la terre ;
Les vierges à ses sons n'enchaînent point leurs pas,
Et le profane écho ne les répète pas ;
Mais il élève à Dieu, dans l'ombre de l'église.
Sa grande voix qui s'enfle et court comme une brise,
Et porte, en saints élans, à la Divinité
l.'hvmne de la nature et de l'humanité.
PREMIERE EPOQUE rj
Mais vous dites [)eiit-être : « Il vit seul, et son âme,
« Que n'échaufle jamais le rayon de la femme,
« Dans cet isolement sèche et se rétrécit;
« Il n'a plus de famille, et son cœur se durcit. »
Dites plutôt qu'à l'homme il étend sa famille :
Les pauvres sont pour lui mère, enfants, femme et lille.
Le Christ met dans son oœur son immense amitié;
Tout ce qui souffre et pleure est à lui par pitié.
Non, non, dans ma pensée heureuse et recueillie.
Ne craignez pas surtout que mon amour s'oublie.
Ah! le Dieu qui me veut n'est pas un Dieu jaloux;
Ce vœu me donne à lui sans m arracher à vous.
Plus de sa charité l'océan nous inonde,
Plus nous sommes à lui, plus nous sommes au monde,
A ses pieuv devoirs, à ses liens permis,
Aux doux attachements de parents et d'amis.
Devant ce Dieu d'amour dont je serai 1 apôtre,
Aucun nom à l'autel n'effacera le vôtre;
Et chacun des soupirs du céleste entretien
Y portera ce nom au ciel avec le mien !
Ne fermez pas ainsi vos lèvres interdites.
Ne me regardez pas si tristement ; mais dites :
« Que le désir de Dieu s'accomplisse sur toi! »
Dites comme Sara," mère, et bénissez-moi! »
i8 JOCELYN
aT rmi 1786.
Elle a pleuré sept jours, comme sur les montagnes
La fille de Jephté, que suivaient ses com[)agnes,
Demanda quelques nuits au Seigneur irrité
Pour pleurer ses printemps et sa virginité;
Puis, comme un doux agneau revient à sa nourrice,
Vint d'elle-même offrir sa gorge au sacrifice.
Ainsi pleurait ma mère, et puis elle a dit : « Oui ! »
Mais un cœur sur la terre en sera réjoui.
Sitôt que de ma sœur j'aurai béni la joie.
Sans regarder derrière, entrons dans notre voie.
i^juin 1786.
Dieu m'a récompensé : ce fut hier le jour
Où le Seigneur bénit l'innocence et l'amour.
De ma sœur et d'Ernest cette sainte journée
A dans la main de Dieu mêlé la destinée.
Les voilà dans la paix se possédant tous deux!
Quel éclat de bonheur rayonnait autour d'eux!
On eût dit qu'à l'autel, se dévoilant d'avance,
Tous les jours fortunés dune longue existence,
Tous les chastes plaisirs d'une pure union,
Au fiambeau de leur noce apportaient un rayon.
Et, sur leurs fronts sereins concentrant leurs prémices,
Prodiguaient en un jour un siècle de délices.
PREMIERE EPOQUE uj
Avant l'heure où blanchit le pieiiiicr horizon,
Quelle nouvelle vie animait la maison!
Tous les volets fermés, hélas! depuis eette heure
Où mon père en sortit pour une autre demeure.
Ces portes qui du maître encor gardaient le deuil,
Et dont les fleurs jonchaient dès le matin le seuil,
Semblaient, prenant une âme et sentant cet emblème,
Tressaillir sur leurs gonds et s'ouvrir d'elles-mème
Pour accueillir, après un long exil rendu.
Le bonheur comme un hôte au foyer attendu.
l^a musique élevant sa voix par intervalle,
Les pas des serviteurs courant de salle en salle.
Les parents, les amis, arrivant deux à deux.
Les mains pleines de dons et les cœurs pleins de vœux,
Des présents de l'époux les fragiles merveilles.
Etalés sur le lit, débordant les corbeilles.
Les vierges pour les voir se pressant alentour.
Les touchant, les montrant, s'écriant tour à tour;
L'une ajustant le voile au front de la fiancée,
L'autre attachant la perle à ses cheveux tressée,
Et toutes, le front ceint de grâce et de rougeur.
Aimant à contempler les apprêts du bonheur,
A promener sur tout leurs doigts, leur fantaisie.
Comme on les voit toucher dans un écrin d'Asie
Les colliers, les anneaux, les secrets talismans
Dont on aime l'éclat sans comprendre le sens.
Puis les danses le soir sur l'herbe, puis la ronde
Dans son cercle qui roule entraînant tout le monde.
Tout le monde excepté la fiancée et l'époux.
Qui fuyaient nos plaisirs pour des plaisirs plus doux,
liiipalienls du soir qui doit chasser la foule.
Comptant l'heure qui sonne et la nuit qui s'écoule,
Se cherchant, se trouvant, et, le bras sous le bras,
S' égarant d'arbre en arbre et se parlant plus bas :
Tant le bonheur parfait, qui fuit la multitude,
A besoin du silence et de la solitude !
Que ce bonheur perçait, même dans leur tourment!
Comme tout trahissait leur vague enchantement!
Ces soupirs, ces regards qui plongeaient l'un dans l'autre,
Cette langue sans mots qui surpassait la nôtre.
Cette marche indolente et ce pas arrêté
Comme accablé du poids de leur félicité,
Cette fuite du monde et ce besoin deux-même.
Cette joie à nommer vingt fois le nom qu'on aime,
Tout leur réalisait ce rêve de l'amour
Qu'on fait toute la vie et qu'on savoure un jour !
Et moi, seul et rêveur, glissant sans qu'on me voie,
Du regard et du cœur je poursuivais leur joie :
Tout le jour, en tout lieu, me trouvant sur leurs pas,
Me rencontrant partout, ils ne me voyaient pas ;
Du bonheur des amants goûtant au moins l'image.
Dans leur félicité j'adorais mon ouvrage.
Et je disais tout bas dans mon cœur satisfait :
« Ce bonheur est à moi, car c'est moi qui l'ai fait! «
3 juin 1786.
Souvent hier au bal, au souper de famille,
En me montrant du doigt, plus d'une jeune fille,
fREMIÈRE ÉPOQUE ' >.i
De celles dont j'aimais naguère l'entretien,
Et dont le doux regard faisait baisser le mien,
Disait : « Lui jeune et beau. Dieu! pourrait-on le croire?
Préfère à notre amour une soutane noire ;
Le monde lui fait peur, hélas! le pauvre enfant! »
Puis, passant devant moi, d'un coup d'œil triomphant
M'écrasaient en disant : « Ne sommes-nous plus belles? »
Et le rire étouffé circulait autour d'elles.
J'avais l'air insensible au sarcasme moqueur.
Vous, cependant, mon Dieu, vous lisiez dans mon cœur!.
6 juin 1786.
Ce fut liier : le jour mélancolique et sombre Semblait de ma tristesse avoir revêtu l'ombre ; Ou eût dit qu'à son tour l'ame de ce beau lieu Voulait sympathiser avec ce jour d'adieu, Tant le ciel était gris, tant les vents sans haleine Laissaient pencher la feuille et l'épi sur la plaine, Tant le ruisseau dormait en retenant sa voix, Tant les oiseaux cachés se taisaient dans les bois ! Tout se taisait aussi dans la maison fermée ; On n'osait regarder une ligure aimée ; Quand on se rencontrait, on n'osait se parler, l)c i)eur qu'un son de voix ne vînt nous révéler Le sanglot dérobé sous le tendre soui'irc, Et ne fît éclater le cœur ciu'uu mot déchire.
On allait, on venait; mère, sœur, à l'écart,
Préparaient à genoux les apprêts d'un départ,
Et chacune, les mains dans le coffre enfoncées,
Cachait avec ses dons une de ses pensées.
On s'asseyait ensemble à table, mais en vain ;
Les pleurs se faisaient route et coulaient sur le paiiv
ainsi passa le jour; et quand la nuit suprême,
Nuit qui doit pour jamais séparer ce qui s'aime,
Eut jeté sur nos yeux des voiles plus épais :
— (' Allez, dis-je à ma mère, et reposez en paix,
Reposez votre cœur de soupirs et de larmes.
Bénissez votre enfant et dormez sans alarmes ;
Que ce dernier sommeil que je fais près de vous
Descende sur vos yeux encor tranquiUe et doux !
De notre long adieu n'anticipez pas l'heure.
Hélas! trop tôt viendra ce long soir où l'on pleure !
Mais l'esprit qui console et l'ange des adieux
A ma prière alors viendront sécher vos yeux ;
Vous me verrez entrer plus léger dans ma voie.
Car ce qu'on donne à Dieu doit s'offrir dans la joie,
Dormez! Dès que le jour sur l'église aura lui.
Au pied de votre lit je veux être avant lui ;
Et, si nos yeux alors ont quelque larme amère.
Que Dieu nous la pardonne! homme, on n'a qu'une mère. »
Son baiser lentement sur mon front descendit,
Et je n'entendis pas ce qu'elle répondit;
Car, le cœur plein des pleurs que cachait mon visage.
Et ne les pouvant pas retenir davantage,
J'étais déjà sorti de son appartement,
Et l'e cherchais la nuit pour pleui-cr librement.
PREMIERE EPOQUE
Les brises de montagne, avec le soir venues,
Avaient blanchi le ciel et balayé les nues :
C'était une des nuits dont la sérénité
Parle à l'ârae de paix, d'amour, d'éternité,
Où la lune arrondie et dans l'azur assise.
Répandant sur les bois sa lueur indécise.
Semble, en dessinant mieux chaque pâle contour,
Un souvenir muet de la vie et du jour.
Je m'enfonçai pleurant sous les sombres allées.
Des traces de ma mère encor toutes peuplées ;
Je parcourais du pas tout le champêtre enclos.
Où, comme autant de fleurs, mes jours étaient éclos;
J écoutais chanter l'eau dans le bassin de marbre;
Je touchais chaque mur, je parlais à chaque arbre.
J'allais d'un tronc à l'autre et je les embrassais;
Je leur prêtais le sens des pleurs que je versais,
Et je croyais sentir, tant notre Ame a de force,
Un cœur ami du mien palpiter sous l'écorce.
Sur chaque banc de pierre où je m'étais assis.
Où j'avais vu ma mère assise avec son fils.
Je m'asseyais un peu ; je tournais mon visage
Vers la place où mes yeux retrouvaient son image,
Je lui parlais de l'àme, elle me répondait;
Sa voix, sa pro|)re voix dans mon cœur s'entendait,
Et je fuyais ainsi du hêtre au sycomore.
Réveillant mon passé pour le pleurer encore.
Du nid de la colombe à la loge du chien.
Je revisitais tout et je n'oubliais rien,
Et jo disais à tout un adieu sympathique,
2i JOCËLYN
Et, de tout emportant quelque chère relique,
Je remplissais mon sein de feuillage roulé,
Du sable de la cour par ma mère foulé.
De la mousse enlevée aux murs verts des tourelles,
Et du duvet tombé du toit des tourterelles ;
Puis, quand j eus complété mon douloureux trésor.
Pour consumer la nuit qui me restait encor.
J'allai dans le parterre, au pied de la fenêtre
De la chambre où ma mère aussi veillait peut-être,
Près du bassin d'eau vive où tremble le bouleau,
Le corps sur le gazon, le front penché sur l'eau.
Sur l'eau que j écoutais sangloter dans sa fuite.
Comme un pas décroissant d'un ajni qui nous quitte;
Et là, prenant la terre et l'herbe à pleme main.
Collant ma lèvre au sol que j'allais fuir demain,
J'embrassai cette terre où j'avais pris racine.
D'où m'arrachait si tendre une force divine;
J'ouvris mon cœur trop plein, et j'en laissai couler
Ce long torrent de pleurs qui voulait s'y mêler.
Je ne sais pas combien d'heures ainsi coulèrent, Ni quels mille pensers dans ma tête roulèrent; De son œil infini Dieu seul peut les compter. Et le cœur dans sa langue au cœur les raconter ; 11 est des nuits d'orage où le flot des idées, Comme un fleuve trop plein aux ondes débordées, Roule avec trop de pente et trop d'emportement, Pour que notre ame même en ait le sentiment ; Un vertige confus bouillonne dans la tête, - Et, prêt à se briser, le cœur même s'arrête ;
t>REMI'ÈRE ÉPOQUE ^5
J'étais dans cot état, sans entendre, sans voir. Anéantissement, sommeil du désespoir :
Seulement par moments mes j)leurs, pleuvant encore. M'éveillaient en tombant dans le bassin sonore. L'aube enfin colora sa barre au bord des cieux, Comme un flambeau soudain qui vient blesser les yeux. Je voulus, sans revoir u)i visage de femme, Dire à ma mère un mot qui lui laissât mon âme ; Sur mes genoux tremblants du seuil je m'approcliai; De mon front prosterné, muet, je le touchai; J'entrelaçai mes doigts aux barreaux des persiennes. Je crus sentir des mains qui rencontraient les miennes. « Adieu! » criai-je ; en vain j'y voulus joindre un mot. Mon cœur noyé d'angoisse eut à peine un sanglot, Et je m'enfuis courant et sans tourner la tête, (bmme un homme qui craint qu'un remords ne 1 arrête.
Je marchai devant moi par des champs sans chemin,
De peur de rencontrer, d'entendre un être humain.
Jusqu'au sommet aride où la sombre montagne
S'affaisse et redescend vers une autre campagne.
Sur une roche grise une croix de granit.
Que la mousse tapisse, où l'aigle fait son nid,
S'élève pour bénir à la fois les deux faîtes,
Comme un homme étendant ses deux bras sur deux lêlcs
Là je me retournai pour la première fois.
Et m'assis sur la pierre au pied de cette croix;
Je vis se dérouler sous moi le paysage.
Le jardin verdoyer sous les murs du village, '
La colombe blanchir les toits, et la maison
Retirer lentement son ombre du gazon.
Je vis blanchir dans l'air sa première fumée,
Une main entr'ouvrir la fenêtre fermée.
Un soupir emporta mon âme à ce doux lieu.
Et sur l'herbe, à genoux, je m'écriai : « Mon Dieu!
Vous qui prenez le fils, restez avec la mère.
Que l'heure du départ n'y soit pas même amère !
.Te ne quitte, ô mon Dieu, ces cœurs et ce séjour,
Quafin de leur laisser plus de paix et d'amour :
Que lamour et la paix y restent à ma place.
Et que le sacrifice attire au moins la grâce !
Veillez, au lieu de moi, sur ses chers habitants;
Bénissez nuit et jour leur route et leurs instants;
Soyez vous-même, ô Dieu! vous, ô céleste père,
Pour la mère le fils, et pour la sœur le frère!
Comblez-les de vos dons ; menez-les par la main.
Par une longue vie et par un doux chemin,
Au terme où nous devons vous rendre grâce ensemble,
Et que dès ici-bas votre sein nous rassemble ! »
Je dis, et, sous les bois de ces derniers sommets,
L'horizon paternel s'abaissa pour jamais.
Séminaire de ***, i*'' janvier 1793.
Six ans sont retranchés des jours de mon jeune âge
Sans qu'une seule trace ait marqué leur passage.
Nuits, jours, matin et soir, veilles et lendemain,
Furent des pas égaux dans un même chemin;
Te n'ai senti ces jours qu'en calculant leur nombre.
Le cloître aux noirs piliers m'a caché dans son ombre;
De ma haute cellule au chœur mélodieux
Les dalles ont compté mes pas silenc-eux ;
La méditation, la prière et l'étude
Ont engourdi mes sens dans leur froide habitude;
Ces corridors obscurs, ces nefs, ces murs épais
Ont versé sur mon front leur silence et leur paix ;
Les souvenirs cuisants, les l'egrets, les images
De liberté, d'amour, de riants paysages,
A peine ont jusqu'ici dans mes nuits pénétré ;
De la paix du Seigneur tout s'y peint par degré,
Comme, par les vitraux que le pinceau colore,
Se teignent dans la nèfles clartés de l'aurore.
(^)u'il est doux dans son Dieu de renfermer son cœur,
Comme un parfum dans l'or pour en garder l'odeur, D'avoir son but si haut et sa route tracée, Et de vivre six ans d'une même pensée !
Aussi, blanche est la page où je notai mes jours. Qu'aurais-je écrit? Ce Dieu que je servis toujours. Le soin de ses autels, le goût de ses demeures Ont du même aliment nourri toutes mes heures. Et sa main, à ma main ouverte constamment. M'a dirigé sans chute et sans événement. Ah ! grâce aux passions que mon cœur se retranche, Puisse toute ma vie être une page blanche !
Février 1793.
Souvent, lorsque des nuits l'ombre que l'on voit croître De piliers en piliers s'étend le long du cloître. Quand, après l'Angélus et le repas du soir. Les lévites épars sur les bancs vont s'asseoir. Et que, chacun cherchant son ami dans le nombre, On épanche son cœur à voix basse et dans l'ombre. Moi qui n'ai point encore entre eux trouvé d'ami. Parce qu'un cœur trop plein n'aime rien à demi, Je m'échappe, et, cherchant ce confident suprême Dont l'amour est toujours égal à ce qu'il aitne, Par la porte secrète en son temple introduit, Je répands à ses pieds mon âme dans la nuit.
Ossian ! Ossian ! lorsque plus jeune encore
Je rêvais des brouillards et des monts d'Inistore;
DEUXIÈME lÎPOQUE 29
()uaud, tes vers dans le cœur et ta harpe à la main,
Je m'enfonçais l'hiver dans des bois sans chemin,
Que j'écoutais siffler dans la bruyère grise,
Comme l'âme des morts, le souffle de la bise,
Que mes cheveux fouettaient mon front, que les torrents,
Kurlant d'horreur aux bords des gouffres dévorants.
Précipités du ciel sur le rocher qui fume,
Jetaient jus([u'à mon front leurs cris et leur écume ;
Quand les troncs des sapins tremblaient comme un roseau
Et secouaient leur neige où planait le corbeau,
Et qu'un brouillard glacé, rasant ses pics sauvages,
Comme un fils de Morven me vêtissait d'orages.
Si, quelque éclair soudain déchirant le brouillard.
Le soleil ravivé me lançait un regard.
Et d'un rayon mouillé, qui lutte et qui s'efface,
Eclairait sous mes pieds l'abîme de l'espace.
Tous mes sens exaltés par l'air pur des hauts lieux,
Par cette solitude et cette nuit des cieux.
Par ces sourds roulements des pins sous la tempête.
Par ces frimas glacés qui blanchissaient ma tète.
Montaient mon âme au ton d'un sonore instrument
Qui ne rendait qu'extase et que ravissement ;
Et mon cœur à l'étroit battait dans ma poitrine.
Et mes larmes tombaient d une source divine.
Et je prêtais l'oreille et je tendais les bras.
Et comme un insensé je marchais à grands pas.
Et je croyais saisir dans l'ombre du nuage
L'ombre de Jéhovah qui passait dans l'orage,
Et je croyais dans l'air entendre en longs échos
Sa voix que la tempête emportait au chaos;
3n JOCELYN
Et de joie et d'amour noyé par chaque pore,
Pour mieux voir la nature et mieux m'y fondre encore,
J'aurais voulu trouver une âme et des accents.
Et pour d'autres transports me créer d'autres sens!
Ce sont de ces moments d'ineffables délices
Dont Dieu ne laisse pas épuiser les calices.
Des éclairs de lumière et de félicité
Qui confondent la vie avec l'éternité.
Notre âme s'en souvient comme d'une pensée
Rapide, dont en songe elle fut traversée.
Ah ! quand je les goûtais, je ne me doutais pas
Qu'une source éternelle en coulait ici-bas !
Eh bien! quand j'ai franchi le seuil du temple sombre Dont la seconde nuit m'ensevelit dans l'ombre; Quand je vois s'élever entre la foule et moi (les larges murs pétris de siècles et de foi ; Quand j'erre à pas muets dans ce profond asile, Solitude de pierre, immuable, immobile, Image du séjour par Dieu même habité.
Où tout est profondeur, mystère, éternité; Quand les rayons du soir, que l'occident rappelle, Eteignent aux vitraux leur dernière étincelle. Qu'au fond du sanctuaire un feu flottant qui luit Scintille comme un œil ouvert sur cette nuit. Que la voix du clocher en son doux s'évapore, Que, le front appuyé contre un pilier sonore. Je \e sens, tout ému du retentissement, Vibrer comme une clef d'un céleste instrument.
DEUXIÈME ÉPOQUE 3i
El que du faîte au sol T'iraraense rathcdrale,
Avec ses murs, ses tours, sa cave sépulcrale,
Tel qu'un être animé, semble à la voix qui sort
Tressaillir et répondre en" un commun transport ;
Et quand, poi'tanl mes yeux des pavés à la voûte.
Je sens (juc dans ce vide une oreille m'écoute.
Qu'un invisible ami, dans la nef ré|>andu,
M'attire à lui, me parle un langage entendu,
Se communique à moi dans un silence intime.
Et dans son vaste sein m'enveloppe et m'abîme :
Alors, mes deux genoux plies sur le carreau.
Ramenant sur mes yeux un pan de mon manteau.
Comme un homme surpris par l'orage de l'âme.
Les yeux tout éblouis de mille éclairs de flamme.
Je m'abrite muet dans le sein du Seigneur,
Et l'écoute et l'entends voix à voix, cœur à cœur.
Ce qui se passe alors dans ce pieux délire.
Les langues d'ici-bas n'ont plus rien pour le dire -,
L âme éprouve un instant ce qu'éprouve notre œil
Quand, plongeant sur les bords des mers près d'un écueil,
Il s'essaie à compter les lames dont l'écume
Etincelle au soleil, croule, jaillit et fume.
Et qu'aveuglé d'éclairs et de bouillonnement
Il ne voit plus que flots, lumière et mouvement;
Ou bien ce que l'oreille éprouve auprès d'une onde
Qui des pics du mont Blanc s'épanche, roule et gronde,
Quand, s'efforçant en vain, dans cet immense bruit.
De distinguer un son d'avec le son qui suit,
Dans les chocs successifs qui font trembler la terre,
Elle n'entend vibrer qu'un éternel tonnerre.
Et puis ce bruit s'apaise, et l'âme qui s'endort Nage dans l'infini sans aile, sans effort, Sans soutenir son vol sur aucune pensée, Mais immobile et morte et vaguement bercée, Avec ce sentiment qu'on éprouve en rêvant Qu'un tourbillon d'été vous porte, et que, le vont Vous prêtant uu moment ses impalpables ailes. Vous planez dans l'éther tout semé d'étincelles, Et vous vous réchauffez, sous des rayons plus douv. Au foyer des soleils qui s'approchent de vous.
Ainsi la nuit en vain sonne l'heure après l'heure.
Et, quand on vient fermer la diviile demeure.
Quand sur les gonds sacrés les lourds battants d'airain
Tournent en ébranlant le caveau souterrain.
Je m'éloigne à pas lents, et ma main froide essuie
La goutte tiède encor de la céleste pluie!...
Séniinnire <Ic ***, i5 fi-vn'er 1795.
Tandis que nous vivons au fond d'un monde à part, Eu Dieu seul, pour Dieu seul, et sous son seul regard, L'autre monde, animé d'un autre esprit de vie. Ou d'un souffle de mort, de colère et d'envie. Mugit autour de nous, et jusqu'en ce saint lieu Poursuit de ses fureurs les serviteurs de Dieu. Un grand peuple, agité par l'esprit de ruine, Fait écrouler sur lui tout ce qui le domine;
Il vent renouveler trône, autels, mœurs et lois; Dans la poudre et le sang tout s'abîme à la fois. Oh! pourquoi suis-je né dans ces jours de tempête Où l'homme ne sait pas où reposer sa tête. Où la route finit, où l'esprit des humains Cherche, tâtonne, hésite entre mille chemius, >'e pouvant ni rester sous uu passé qui croule, Ni jeter d'nn seul jet l'aveiiir dans son moule? Métal extravjisé qui bouillonne et qui fuit. Court, ravage et renverse, et dévore et détruit. Et, consumant la main qui touche à son cratère. Déracine le siècle et 1 homme de la terre! Heureux, du moins, heureux que la lueur de foi Vive encor dans mon œil et marche devant moi. Et, séparant mes pas de la foule élancée. Trace une route à part à ma pauvre pensée, Route qui mène ailleurs que celle d'ici-bas. Et que Dieu même éclaire, et qui ne finit pas !
On dit que le pouvoir aux mains du roi se brise.
Et qu'en mille lambeaux le peuple le divise ;
Le peuple, enfant cruel qui rit en détruisant.
Qui n'éprouve jamais sa force qu en brisant.
Et qui, suivant l'instinct de so» brutal génie.
Ne comprend le pouvoir ((ue par la tyrannie !
Force aveugle que Dieu lâche de temps en temps,
Ainsi que l'avalanche, ainsi que les autans,
Pour donner à l'éther un courant plus rapide,
Pour frapper un grand coup et poiir faire un grand videl
3i JOCELYN
aS février 1793.
O jours! jours de douleur, de silence et d'effroi! La terre du royaume a bu le sang du roi. Et le sang des sujets massacrés par centaines Coule dans les ruisseaux comme l'eau des fontaines. Tout ce qui porte un nom, ou génie ou vertu, Sous le niveau du crime est soudain abattu ; Le doigt du délateur au bourreau fait un signe : La seule loi du peuple est la mort au plus digne! Sa hache aime le juste et choisit l'innocent! L'innocence est son crime! O peuple ivre de sang. Tu détruis de tes mains l'erreur qui nous abuse, Et de tous tes tyrans ton exemple est l'excuse !
28 février 1793.
Je creuse nuit et jour dans mes réflexions Cet abîme sanglant des révolutions.
Du grand corps social remède ou maladie Qui brise ou rajeunit la machine engourdie : De la nature humaine incalculable effort, Oui fait lutter en elle et la vie et la mort.
Pour tenir les bassins égaux de la balance
Où l'on veut les peser, il faut un grand silence
Des passions du siècle et de ses intérêts;
La main tremble à qui veut les juger de trop ])rès;
Comme au juge placé trop bas dans la carrière,
Le but est trop souvent caché par la poussière.
Mais jeime, enseveli dans l'ombre du saint lieu.
Hors du siècle, et voyant tout au seul jour de Dieu,
Peut-être juge-t-on de plus haut ce problème.
Ce procès éternel du temps contre lui-même.
Cette lutte fatale où le passé vaincu
Dit pour toute raison de vivre : « J'ai vécu. »
Qui peut sonder de Dieu l'insondable pensée?
Qui peut dire où finit son oeuvre commencée ?
Des mondes à venir lui dérober le soin ?
Lui dire comme aux flots : « Tu n'iras pas i)lus loin ! »
Devant cet océan placer son grain de sable.
Et tarir d'un seul mot l'abîme intarissable?
Moins insensé celui qui dirait au soleil :
« Prends mon heure ! attends-moi pour luire à mon réveil ;
Borne à mon horizon ta lumière féconde.
Et, quand mon œil se ferme, éteins-toi pour le monde ! m
Non : Dieu n'a dit son mot à personne; le temps
Et la nature ici sont ses seuls confidents.
Et si de sa sagesse il perce quelque chose.
Ne la cherchons que là, c'est là quelle repose!
C'est là qu'à nos esprits, dans le doute noyés.
Elle soulève un coin du voile, et dit : « Voyez ! »
Qu'annonce la nature en sa marche éternelle?
Où s'arrête sa course? où se repose-t-elle?
De ces mille soleils tournant sous l'œil de Dieu,
Rayons étincelants de son céleste essieu.
Lequel dort au milieu de sa courbe enflammée?
Quelle route du ciel devant eux s'est fermée? Quelle vague des airs croupit dans son repos? Quelle goutte des mers dort dans le lit des flots? Quel océan, couché dans d'éternels rivages, Cesse de dévorer ou d'enfanter des plages? Quels monts ont étouffé leur creuset souterrain ? Quoi donc était hier ce qu'il sera demain? Et du sable au rocher, de l'àme à la matière. De l'abîme des cieux jusqu'au grain de poussière, Quel autre que Dieu seul peut dans ce mouvement Reconnaître une forme, un être, un élément? On sent à ce travail, qui change, brise, enfante, Qu'un éternel levain dans l'univers fermente, Que la main créatrice à son œuvre est- toujours, Que de l'Être éternel éternel est le cours, Que le temps naît du temps, la chose de la chose; Qu'une forme périt ahn qu'une autre éclose; Qu'à tout être la fin n'est que commencement; La souffrance, travail; la mort, enfantement!
En vain l'homme, orgueilleux de ce néant qu'il fonde,
Croit échapper lui seul à cette loi du monde.
Clôt son symbole, et dit, pour la millième fois :
« Ce Dieu sera ton Dieu, ces lois seront tes lois! »
A chaque éternité que sa bouche prononce ,
Le bruit de quelque chute est soudain la réponse,
Et le temps, qu'il ne peut fixer ni ralentir,
Est là pour le confondre et pour le démentir;
Chaque siècle, chaque heure, en poussière il entraîne
Ces fragile» abris de la sagesse humaine,
DEUXIÈME ÉinjnUK
Empires, lois, autels, dieux, législations; Tentes que pour un jour dressent les nations, Et que les nations qui viennent après elles Foulent pour laire place à des tentes nouvelles; Bagage qu'en fuyant nous laissons sur nos pas, Que l'avenir méprise et ne ramasse pas.
Depuis ces jours ol)sciu's, dont la tardive histoire A jusqu'à nos moments traîné quelque mémoire. Avec combien de cieux le temps s est-il joué? Combien de fois la terre a-t-elle secoué. Comme l'arbre uu printemps ses arides feuillages, Les croyances, les lois, les dieux des autres âges? C'est demander combien de feuillages flétris Ont engraissé le sol formé de leurs débris. Ou combien de ruisseaux et de gouttes d orages Ont fait enfler les mers sans fond et sans rivages ?
Oui, l'esprit du Seigneur travaille incessamment Par lesprit des mortels, son aveugle instrument; Il a donné pour vie à la pensée humaine Ce flux et ce reflux qui l'apporte et l'entraîne : S'il cessait de tourner dans ce cercle divin. S'il s'arrêtait un jour, ce jour serait sa fin. Mais pour lui, sur la route à «es pas accordée, Une idée est toujours en avant d'une idée; Il s'élance, il l'atteint au terme d'un sentier ; Il crée à son image un monde tout entier; Puis à peine entre-t-il dans l'œuvre commencée, Qu'il demande à courir vers une autre pensée,
La réalise et passe, et, d'essor en essor,
Gagne un autre horizon pour le franchir encor.
Ainsi de siècle en siècle il lègue ses chimères ;
De vérités pour lui les vérités sont mères,
Et Dieu, les lui montrant jour à jour, pas à pas,
Le mène jusqu'où Dieu veut qu'il aille ici-bas,
Terme qu'il a lui seul posé dans sa sagesse,
Et qu'on n'atteint jamais, en approchant sans cesse.
Mais si l'esprit de Dieu, travaillant par nos mains, A ces renversements condamne les humains, Comment donc marque-t-il du sang pur des victimes Les révolutions, ce solstice des crimes? Comment l'esprit d'amour, de justice, de paix, Sert-il l'iniquité, la haine et les forfaits? Ah! c'est que dans son œuvre il agit avec l'homme; La vertu les conçoit, le crime les .consomme ; L'ouvrier est divin, l'instrument est mortel : L'un veut changer le Dieu, l'autre brise l'autel; L'un sur la liberté veut fonder la justice. L'autre sur tous les droits fait crouler l'édilice. 'Puis vient la nuit fatale où l'esprit combattu Ne sait plus où trouver le crime et la vertu ; - Chaque parti s'en fait d'horribles représailles. Les révolutions sont des champs de batailles Où deux droits violés se heurtent dans le temps : Quel que soit le vainqueur, malheur aux combattants ! L'un, possesseur jaloux d'un héritage inique. Se fait un titre saint d'une injustice antique. Veut que l'oppression consacre l'oppresseur,
Et croit venger le ciel en défendant l'erreur; L'autre, le cœur aigri par une vieille offense, Dans la raison qui luit ne voit qu'une vengeance, Et, s'armant à sa voiv d'un droit ensanglanté, Brùle, pille et massacre à coups de vérité. Ainsi l'abîme appelle un [)lus profond abîme ; Qu'y faire? La raison n'a ([ue le choix du crime. Faut-il que le bien cède et recule à jamais? Faut-il vaincre le mal à force de forfaits? Devant ces changements le cœur du juste hésite : Malheur à qui les fait ! heureux qui les hérite !
Scriiinaire de ***, 2 mars i"9Î.
Ma pauvre mère, hélas! ma pauvre sœur, mon Dieu! Quoi! la tempête aussi descend en si bas lieu? Quoi ! la maison de paix, de prière et d'aumône, Où la charité seule avait son humble trône, N'a pas pu trouver grâce aux yeux des factions? Ce toit qu'avaient couvert leurs bénédictions. Ce seuil oîi leur misère était sans cesse assise. Où la veuve et l'enfant entraient comme à l'église; Cette chambre où ma mère, avec sa douce main. Pansait leurs pieds meurtris et leur rompait le pain. Ils l'ont brûlée! ils ont chassé leur providence, Autour des murs fumants mené l'horrible danse. Tandis qu'à la lueur qui montait de ces toits, Ma mère et ses enfants s'enfuyaient dans les bois ! Ainsi tout ce que j'aime est arraché de terre;
40 JÛCliLYN
Ainsi, si je cherchais hi maison de mon père,
Mes yeux ne verrîiient pkis qu'un pan de mur noirci,
Et le mendiant seul dirait : « C'était ici! »
Ah ! je sens en moi-même, à cette horrible image
De ma mère fuyant les torches du village,
Qu'iui Dieu seid peut donner le pardon aux humains,
Et, si je ne brisais mon cœur entre ses mains,
A ma soif de vengeance, ou plutôt de justice,
Je ferais de mes jours cent fois le sacrifice;
Je me consacrerais, pour punir ces bourreaux.
Deux poignards dans les mains, à des dieux infernaux;
Et j'irais, de ce toit vengeant chaque parcelle,
D'une goutte de sang payer chaque étincelle !
Sénuilaire de ***, 6 mars l^gS.
Pardonnez-moi, mon Dieu, la vengeance est à vous! Ah ! pour la désarmer, je tombe à vos genoux. Que la faute et l'horreur de ces jours de tempêtes Retombent sur le temps, et non pas sur leurs têtes!
Séminaire de ***, 8 mars 1793.
Ce soir, un inconnu m'a glissé dans la main Un rouleau recouvert d'un pli de parchemin; Mes yeux en ont soudain reconnu l'écriture, Bien qu'une larme seule en fût la signature; Et tout en la lisant je baisais mille fois,
DEUXIÈME liPOQUK U
O ma mère, ces mots où j'ajoutais ta voix.
Et CCS douze louis, ta dernière ressource,
Que ta maiu pour adieu jette encor dans ma bourse.
Oh! que cet or sacré ue la quitte jamais.
Ou, donné par l'amour, u en sorte qu'en bienfaits!
Séminaire do ***,y iii:irs I7y3-
Ainsi me voilà seul, orphelin dans ce monde!
Ma mère avec ma sœur est errante sur l'onde ;
Elles vont, au hasard des vents et de la mer,
D'un parent mcounu chercher le pain amer,
Et, sur un continent peuplé de solitudes.
Changer de ciel, d'amis, de cœur et d'habitudes!
« Fuis, pars, viens, mon enftint! dit ma mère. Que Dieu
ïe porte tout l'amour qui brûle en cet adieu!
Je n'aurai pas un jour de paix en ton absence.
Quitte un sol dévorant qui proscrit l'innocence.
Où la prière même est un crime mortel ;
Qu'est-il besoin de prêtre à qui n'a plus d'autel?... »
Ah! ma mère, pour moi ta tendresse t'égare;
L'esprit souffle-t-il moins quand l'étincelle est rare?
N en eussions-nous plus qu'une à rallumer ici.
Qu'une larme à sécher dans un œil obscurci.
Ah ! c'en serait assez pour garder à la terre.
Pour couver daus nos seins le feu du sanctuaire,
Pour rester dans le temple, et pour y revêtir
La robe du lévite ou celle du martyr.
Je resterai
De la Grotte des Aigles, au sommet des Alpes du Dauphiné, i5 avril ijgl.
Gravons, au moins pour ma mémoire, De ces deux mois, si pleins, l'épouvantable histoire.
Le peuple, soulevé sur la foi d'un faux bruit,
Force le seuil sacré, nous frappe et nous j)oursuit;
Il s'enivre de vin dans l'or des saints calices,
Hurle en dérision les chants des sacrifices,
Et, comme s'il n'osait vierge encor le frapper,
11 viole l'autel avant de le saper.
Les prêtres, n'élevant contre eux que la prière.
Sont par leurs cheveux blancs traînés dans la poussière.
Les uns de leur vieux sang teignent ces chers pavés ;
Au couteau solennel d'autres sont réservés;
Quelques-uns, comme moi, sauvés par leur jeunesse.
Par un front de vingt ans dont la grâce intéresse.
S'échappent dispersés sous les coups de fusil.
Et vont chercher plus loin le supplice ou l'exil.
Une femme me prend par la main dans le nombre.
Me guide hors des murs à la faveur de l'ombre,
Me montre ces sommets brillants dans le lointain.
Et me dit : « Mon enfant, fuyez, voici du pain. »
Je fuis pendant sept nuits à traversées campagnes,
En dirigeant toujours mes pas sur les montagnes.
Le jour pour sommeiller me couchant sous les blés,
La nuit loin des sentiers hâtant mes pas troublés ;
J'arrive au pied des monts; je traverse à la nage Des torrents, dont le flot rae jette à l'autre plage. Un chasseiH* me découvre à la voix de ses chiens, Il change par pitié ses habits pour les miens. Je commence à gravir ces gradins de collines Où les Alpes du Nord enfoncent leurs racines, Immense piédestal par sa masse abaissé, Qui sous le poids des monts semble s'être affaissé. Et dans l'encaissement des roches éboulées Cache les lacs profonds et les noires vallées. Je remonte le cours de leurs mille ruisseaux Qui passent en lançant leur fumée au lieu d'eaux ; J'avance en frissonnant sous l'arche des cascades ; Les pins m'ouvrent plus loin leurs hautes colonnades. Je les franchis ; j'arrive à ces prés suspendus Sur la croupe des monts, verts tapis étendus. Où les chalets des bois bordent les précipices. Un vieux pâtre y gardait un troupeau de génisses ; Les yeux vers le soleil couchant, entre ses doigts Il roulait, sans me voir, un rosaire de bois. Cet aspect rend l'audace à mon âme attendrie : Je suis sur d'un ami dans tout homme qui prie. Je l'aborde soudain, sans crainte, au nom de Dieu; Il se trouble en voyant un vivant en ce lieu : Il croit voir un coupable en moi. Je le rassure; Il écoute en pleurant ma touchante aventure. Etend la feuille morte en lit sous le chalet. Et partage avec moi son pain noir et son lait. Le lendemain matin, il dit : « Soyez en joie; Je ne renverrai pas celui que Dieu m'envoie.
Voyageant suivant l'herbe et suivant la saison,
Mes vaches ont fini de paître ce giizon ;
Demain, je vais chercher d'autres vertes montagnes.
Mais lorsque après l'hiver nous montons des campagnes,
On nous donne en partant du pain pour tout l'été ;
Tout ce pain est à vous, car vous l'avez goiité.
Les bergers, dont souvent j'ai nourri la détresse,
Remplaceront pour moi celui que je vous laisse.
Mais vous ne pouvez pas me siii%re au milieu d'eux :
Ils se demanderaient pourquoi nous sommes deux.
Vos blonds cheveux n'ont pas durci dans les tempêtes ;
La blancheur de vos mains leur dirait qui vous êtes.
Vous ne pouvez non plus rester dans ce chalet :
On le voit de trop loin fumer sur la forêt.
Des soldats du bourreau ces routes sont connues ;
lis montent quelquefois jusque parmi ces nues.
Pour aller de plus haut, sous leurs serres surpris,
Comme l'oiseau de proie, épier les proscrits.
Mais venez ; je connais une grotte profonde
Qu'aucun autre que moi ne connaît dans le monde.
Rien n'y peut parvenir que l'éclair et le vent,
Et l'aigle que j'allais y dénicher souvent.
Quand, dans mon jeune temps, le suivant sur ces cimes,
Mon pied comme mon œil se jouait des abîmes. ,
Je puis monter encore avec l'aide de Dieu;
C'est pour vous que sa main m'a découvert ce lieu;
Vous y vivrez de peu, mais sans inquiétude,
Si votre ange suffit à votre solitude.
On y peut puiser l'eau dans le creux de sa main ;
Et, quand je penserai que vous manquez de pain,
Tous les deux ou trois mois, sans qu'on puisse me suivre, .rapporterai de loin ce qu'il vous faut pour vivre. Remarquez bien la gueule ouverte à ee rocher, Venez de temps en temps sous la brume y chercher; Car, lorsque je viendrai vous porter votre vie. Je n'irai pas plus loin, de peur qu'on ne m'épie. »
\ous partons ; nous posons nos pieds audacieux
Où le chasseur des monts n'ose poser ses yeux;
\ous enlaçons nos doigts crispés aux (ils du lierre,
Aux cheveux de la plante, aux angles de la pierre;
Du rocher chancelant qui s'enfuit sous nos pas.
Le bruit sourd et profond monte à peine d'en bas.
Et des eaux du glacier, dont la poudre s'élève,
Le vent nous frappe au front comme le froid d'un ghijve.
Devant l'abîme ouvert que ces eaux ont fendu.
Mon pied cloué d horreur s'arrête suspendu;
Du noir pilier des monts la colonne d'écume
Tombe en rejaillissant dans le gouffre qui fume.
Hurle dans sa ruine avec tous ses l'uisseaux.
Remonte en blancs flocons, retombe en verts lambeaux.
Et remplit tout le vide, où flotte en bas sa foudre.
De vent, de bruit, de flots, de vertige et de poudre.
Un seul débris de roc que le fleuve a broyé,
Tremblant aux coups de l'onde, et d'écume noyé,
Comme un vaste arc-en-ciel appuyé sur deux cimes.
Se dresse en voûte immense et franchit ces abîmes.
Mon guide fait sur lui le signe de la croix,
Tâte d'un pied douteux les fragiles parois,
S'élance ; je le svùs. Sous cette arche profon()e,
Nous voyons à cent pieds cet ouragan de l'onde
Passer comme le trait qu'un regard ne suit pas ;
Le pont miné, tremblant, résonne sous nos pas ;
jVotre œil tourne, nos mains cherchent, notre pied glisse
Mais notre ange à nos yeux voile le précipice,
Et déjà nous foulons sur le bord opposé
Un vallon dherbe en fleur par l'écume arrosé.
La nature en ce lieu, plus amie et plus douce,
Festonne les rochers d'arbustes et de mousse.
D'un pas moins essoufflé nous montons ses remparts;
Un horizon nouveau s'ouvre sous nos regards.
Et nous redescendons des pentes qu'elle incline,
De coteaux en coteaux, de colline en colline.
Jusqu'à ce creux vallon qu'elle arrondit exprès,
Pour n'étaler qu'à Dieu ses plus divins attraits.
Là mon guide s'arrête, et me montre l'asile
Qu'offre la Providence à ceux que l'homme exile ;
Me découvre à son bruit la source sous le bois,
M'enseigne à façonner le hêtre où je la bois,
A sécher au soleil les mousses pour ma couche,
A juger la saveur des fruits sains pour ma bouche,
A dérober tout chaud, dans le creux du rocher,
L'œuf pondu du matin que l'aigle y va cacher,
A nourrir un feu lent qui couve dans l'écorce,
A voiler aux oiseaux le piège sous l'amorce,
A lancer dans le lac le fd de l'hameçon
Qui fait frissonner l'onde au contact du poisson,
A surprendre à son nid le faon qui vient d'éclore,
A ravir le chevreau pendant qu'il tette encore.
Pour que sa mère aussi vienne, au cri de sa faim, Tendre pour le nourrir sa mamelle à la main. Puis, me recommandant à cette Providence Qui nourrit sans travail et garde sans prudence :
Priez-la, mon enfant! tout est plein d'elle ici!... » Nous prions ; je l'embrasse; il part, et me voici.
Grotte des Aigles, 17 avril 1793, pendant la nuit.
O nuit majestueuse! arche immense et profonde
Où l'on entrevoit Dieu comme le fond sous l'onde,
Où tant d'astres en feu portant écrit son nom
Vont de ce nom splendide éclairer l'horizon,
Et jusqu'aux infinis, où leur courbe est lancée.
Porter ses yeux, sa main, son ombre, sa pensée !
Et toi, lune limpide et claire, où je crois voir
Ces monts se répéter comme dans un miroir.
Pour que deux univers, l'un brillant, l'autre sombre.
Du Dieu qui les créa s'entretinssent dans l'ombre ;
Et vous, vents palpitant la nuit sur ces hauts lieux.
Qui caressez la terre et parfumez les cieux ;
Et vous, bruit des torrents ; et vous, pâles nuages.
Qui passez sans ternir ces rayonnantes plages.
Comme à travers la vie, où brille un chaste azur.
L'ombre des passions passe sur un cœur pur ;
Mystères de la nuit que l'ange seul -contemjjle.
Cette heure aussi pour moi lève un rideau du temple!
Ces pics aériens m'ont rapproché de vous ;
Je \ous vois seul ù seul, et je tombe à genoux, Et j'assiste à la uuit comme iiu divin spectacle Que Dieu ddnne aux esprits dans son saint tabernacle !
Comme l'œil plonge loin dans ce pur lirmament !
Quel bleu tendre, et l)0;^u'^ant cjucl éblouissement!
On dirait l'eau des mers quand une faible brise
Fait miroiter les flots où le rayon se brise.
Voilà sur l'borizon l'étoile qui descend!
L'ombre des noirs sapins me voile le croissant;
Sa mobile blancbeur semble sous ce nuage
Une neige qui tombe et fond sur le feuillage.
Au doux vent que ma joue à peine a ressenti,
Quel immense soupir de leur cime est aorti !
Il naît, il gronde, il baisse... il meurt. C'est la tempête
Qui passe avec ses voix et ses coups sur ma tête ;
C'est la voile où le vent siffle et tonne la nuit,
Quand sur les sombres mers la vague la ])oursiùt.
Non, c'est un souffle mort dont la nuit les effleure.
Ob ! qu'à présent la brise avec tendresse y pleure!
N'est-ce pas le soupir de quelque esprit ami
Qui dans ces sons si doux .se dévoile à demi,
Vient prêter à ces vents leur douce voix de femme,
Et par pitié pour nous pleurer avec notre âme ?
Arbres harmonieux, sapins, harpe des bois,
Où tous les vents du ciel modulent une voix.
Vous êtes l'instrument où tout pleure, où tout clianie
Où de ses mille écfcos la nature s'enchante.
Où, dans les doux accents d'un souffle aérien,
Tout homme n le soupir d'accord avec le sien!
Arbres saints, qui savez ce que Dieu nous e«voie, Chantez, pleurez, portez ma tristesse ou ma joie ! Seul il sait, dans les sons dont vous nous enchantez. Si vous pleurez sur nous, ou bien si vous chantez.
Grotte des Aigles, i8 avril 1793.
Le sommeil m'a surpris sous le nocturne dôme; L'alouette a chanté mon réveil ; mon royaume Sous un jour de printemps en fleurs m'est apparu, Et du matin au soir mes pas l'ont parcouru. Qu'il est vert! et ])our qui, sur ces hauts précipices, Dieu créa-t-il un jour ce vallon de délices. Et d'un triple rempart élevé de ses mains En ferma-t-il l'accès et la vue aux humains?
Là le gouffre tonnant où le glacier se verse. Et qu'à travers la mort le pont de roc traverse ; Ici ces pics glacés, qui ne fondent jamais. L'entourent à demi de leurs neigeux sommets ; Et plue bas, à l'endroit où son lit qui serpente Semble au penchant des monts vouloir unir sa pente, Le rocher tout à coup l'arrête et le retient. Et d'un escarpement dans les airs le soutient ; Sur ses parois, polis par l'égout des ravines, Nulle herbe, nulle fleur ne pend par ses racines ; Et la voix des bergers, qu'on voit à peine en bas. Se perd dans la distance et ne m'y parvieni pas. A l'jtbri de ces flot.s, de ces rocs, de ces neiges, t. 4
5o JOCELYN
Ne craignant des mortels ni surprise ni pièges,
Je trouve comme l'aigle, en mon aire élevé,
Tout ce que le désir d'un poète eût rêvé :
Arbres fils de leur glaud courbés sous les tempêtes,
Mais dont la foudre seule ose ébranler les têtes ;
Lianes, de leurs pieds à leur front serpentant.
Oui bercent fleurs et nids sur leur filet flottant;
Ra\'on doré du jour qui sous leur nuit se joue,
Ti'emblant sur l'herbe, au gré du vent qui les secoue;
Hauts gazons où sur l'or nagent les papillons.
Où les vents creusent seuls leur trace en verts sillons;
Herbe que chaque brise en molles vagues roule.
Répandant mille odeurs sous mon pied qui les foule;
Eau qui dort dans la feuille où l'ombra la brunit.
Ou remplit jusqu'aux bords ses coupes de granit;
Kcume des ruisseaux sur leurs pentes fleuries.
Se perdant comme un lait dans le vert des prairies;
Lac limpide et dormant comme un morceau tond>é
De cet azur nocturne à ce ciel dérobé,
f)ont le creux transparent jusqu'au fond se dévoile,
Où, quand le jour s'éteint, la sombre nuit s'étoile.
Où l'on ne voit flotter que les fleurs des lotus
Que leur j)oids de rosée a sur l'onde abattiis.
Et le duvet d'argent que le cygne sauvage.
En se baignant dans l'onde, a laissé sur la plage;
Golfes étroits, cachés dans les plis des vallons;
Aspects sans borne ouverts sur les grands horizons ;
Abîmes où l'oreille écoute l'avalanche;
Cimes dans l'éther bleu noyant leur flèche blanche ;
Grandes opîhres des n^onts qui brunissent leurs flancs;
Ravon répercuté des pics étincel.ints ;
Air élastique et tièd*?, où le sein qui s'abreuve
droit boire, en respirant, une ame toujours neuve ;
Bruit qu on entend si loin descendre ou s'élever;
Silence où l'âme dort et s'écoute rêver;
Partout, avec la paix, mouvement qui l'anime :
Des troupeaux de chamois qui volent sur l'abîme,
Chevreuils rongeant l'écorce, écureuils dans les bois.
Chants de milliers d'oiseaux qui confondent leurs voix,
Vols d'insectes dorés et bourdonnements d'ailes,
De leurs prismes flottants semant les étincelles.
Fleurs partout sous mes pas et parfums dans les airs :
Voilà ce que le ciel a fait pour ces déserts.
Mèitip (latr, le soir.
Mais de ces lieux charmants le chef-d'œuvre est la voûte
Dans le rocher, dont l'aigle a seul trouvé la route;
A l'orient du lac et le long de ses eaux
La montagne en croulant s'est brisée en morceaux.
Et, semant ses rochers en confuses ruines,
A de leurs blocs épais entassé les collines.
Ces rocs accumulés, par leur chute fendus.
L'un sur l'autre au hasard sont restés suspendus ;
Les uns ont cimenté leur bizarre structure,
Kt recouvert leurs flancs de sol et de verdure.
On y marche partout sur un tertre aplani,
Que la feuille tombée et la mousse ont jauni ;
Seulement, quand on frappe, on peut entendre encore
Résonner sous les pas le terrain plus sonore.
Cinq vieux chênes, germant dans ses concavités,
Y penchent en tous sens leurs troncs creux et voûtés ;
De leurs pieds chancelants les bases colossales
Du granit au granit joignent les intervalles,
Senlacent sur le sol comme de noirs serpents.
Et retiennent les blocs entre leurs nœuds rampants :
Le plus vieux, suspendu sur l'une des ravines,
La couvre comme un pont de ses larges racines ;
Puis, aux rayons du jour pour mieux la dérober,
Etend un vaste bras qu'il laisse retomber.
Et, sous ce double abri de rameaux, de verdure,
Il voile à tous les yeux son étroite ouverture.
Il faut, pour découvrir cet antre souterrain.
Ramper en écartant les feuilles de la main.
A peine a-t-on glissé sous l'aj'che verte et sombre.
Un corridor étroit vous reçoit dans son ombre;
On marche un peu courbé sous d'humides arceaux,
De circuits en circuits, au bruit profond des eaux.
Qui, creusant à vos pieds un canal dans la pierre.
Murmurent jusqu'au lac dans leur solide ornière.
Un jour pâle et lointain, lueur qui part du fond,
Guide déjà les yeux dans ce sentier profond ;
La voûte s'agrandit, le rocher se retire;
Le sein plus librement se soulève et respire ;
Le sol monte, trois blocs vous servent de degrés.
Et dans la roche vide enfin vous pénétrez.
Vingt quartiers, suspendus sur leur arête vive,
Kn Koutiei«»ent le dp'ne en gigMUtestJU? t>giv« ;
Fleurs angles de granit en raille angles brisés,
Leurs flancs pris dans leurs flancs, l'un sur l'autre écrasés,
Ont rejailli du poids comme une molle argile ;
L'eau que la pierre encor goutte à goutte distille
A poli les contours de ces grands blocs pendants,
De stalactite humide a revêtu leurs dents.
Et, les amincissant en immenses spirales,
Les sculpte comme un lustre au ciel des cathédrales.
Ces gouttes, qu'en tombant leur pente réunit,
Ont creusé dans un angle un bassin de granit,
Où l'on entend pleuvoir de minute en minute
L'eau sonore qui chante et pleure dans sa chute.
Toujours quelque hirondelle au vol bas et rasant
Y plane, ou sur le bord s'abreuve en se posant;
Puis, remontant au cintre où l'oiseau frileux niche,
Se pend à l'un des nids qui bordent la corniche.
Le rocher vif et nud enclôt de toutes parts
La grotte enveloppée en ces sombres remparts ;
Mais du côté du lac une secrète issue,
Fente entre deux grands blocs, étroite, ina})erçue,
En renouvelant l'air sous la terre attiédi,
Laisse entrer le rayon et le jour du midi.
On ne peut du dehors découvrir l'interstice ;
Le rocher pend ici sur l'onde en précipice;
Son flanc rapide et creux par le lac est rainé.
Au-dessus de la grotte un lierre enraciné.
Laissant flotter en bas ses festons et ses nappes.
Etend comme un rideau ses feuilles et ses grappes,
Et, se tressant en grille et croisant ses barreaux,
1, JO(iKLY.^
Sur la fenêtre oblongue épaissii ses réseaux-
Je puis, en éciu-tant ce vert rideau de lierre,
Mesurer à mes yeux la nuit ou la lumière,
Adoucir la chaleur ou l'éclat du rayon.
Ou, m'ouvrant de la main un immense horizon,
Du fond de ma retraite à ces monts suspendue.
Laisser fuir mon regard jusqu'à i)erte de vue.
Auprès de l'ouverture est un banc de rocher
Où je puis à mon gré m'asseoir ou me coucher.
Lire aux rayons flottants qui tremblent sur ma Bible,
Ou, contemplant de Dieu l'ombre ici plus visible,
Les yeux sur la nature, élever au Seigneur,
Dans des transports muets, l'hymne iu'dent de mon cœur
Un air égal et doux, tiède haleine de l'onde. Règne ici quand la bise ailleurs transit ou gronde ; Aucun vent n'y pénètre, et, le jour et la nuit, Dans ce nid de mon âme on n'entend d'autre bruit Que les gazouillements des becs des hirondelles, ]^e vol de quelque mouche aux invisibles ailes, Le doux bruissement du lierre sur le mur. Ou les coups sourds du lac, dont les lames d'azur. Montant presque au niveau de ma verte fenêtre. Renaissent pour tomber et tombent pour renaître. Et suspendent, du bord qu'elles viennent lécher, Leurs guirlandes d'écume aux parois du rocher.
DEUXIÈME ÉPOQUE 5Ti
20 mai 179^.
Voilà donc, quand ma tente ailleurs est renvei-sée,
La tente que je trouve .\ci toute dressée.
J'ai déjà sur la roche étendu pour mon lit
La feuille des forêts que la mousse amollit ;
J'ai déjà suspendu dans ma chaude demeure
Mon bâton, et ma montre où j'entends marcher 1 heure,
Rassemblé du bois mort en tas pour mon foyer,
Vu la lueur du feu sous la grotte ondoyer,
Et passé dans la joie et dans la solitude
Un jour, dont tant de jours me feront l'habitude.
Grotte des Aigles, 3 juillet i^gS.
Quand ce soleil d'été, foyer flottant de vie, Me force à rabaisser ma paupière éblouie, Et, sous ce voile ardent m'éblouissant encor. Passe à travers mes cils en tièdes reflets d or; Quand ses rayons, frappant ces neiges éternelles. Rejaillissent de terre en gerbes d'étincelles. Font ressembler ces pics et ce bleu firmament A la mer qui blanchit sur un roc écumant ; Que dans ce ciel, semblable à des lacs sans rivage. Je ne vois que l'éther limpide, oia rien ne nage Excepté l'aigle noir, qui, comme un point obscur. Semble dormir cloué dans l'immobile azur, Ou qui, bercé là-haut sur ses serres obliques. S'abaisse en décrivant des cercles concentriques, Lance d'un revers d'aile au soleil, en nageant. De sa plume bronzée un vif reflet d'argent, Et jette, en me voyant couché près de son aire. Un cri d'étonnement où vibre sa colère; Quand l'arbre ou le rocher répand sous le rayon
Quelcjue île fraîche d'ombre au milieu du gazon,
Qu'éteudu mollement sur cette couche verte,
Du pavillon des cieux seulement recouverte,
L'herbe haute, qu'un poids de fleurs fait replier, ^
Dans ces gouffres touffus mengloutit tout entier;
Que du foin desséché le parfum m'environne.
Et que je n'entends rien que l'air chaud qui bourdonne,
Mon souffle qui se mêle à l'air vierge des cieux,
Ou ma tempe qui bat mon front silencieux :
Alors je sens en mol des voluptés si vives,
Un si complet oubli des heures fugitives.
Que mon âme, à mes sens échappant quelquefois,
De son corps détaché ne sent pas plus le poids
Que le cygne, essayant son aile déjà forte.
Ne sent le poids léger de l'aile qui le porte.
J'aime dans ce silence à me laisser bercer, "
A ne me sentir plus ni vivre ni penser,
A croire que l'esprit, qu'en vain le corps rappelle,
A quitté sans retour l'enveloppe mortelle,
Et nage pour jamais dans les rayons du eiel.
Comme dans ces rayons d'été la mouche à miel î
Dans cet état, oii l'homme en Dieu se transfigure.
Le temps fuit et renaît sans (fue rien le mesure ;
On a le sentiment de l'immortalité.
Puis quand un souffle, un vol d'un insecte d'été
Me rappelle à la fin à mes sens que j'oublie.
Dans un plaisir amer sur moi je me replie ;
Je sens que dans ce ciel, d'où je descends si las.
Dieu m'écoute, il est vrai, mais ne me répond pas.
Je cherche autour de moi, là, plus bas, dans ce monde,
TKOISÏÉME ÉPOQUE ..j
Quelque chose qui sente avec moi, qui réponde : Mon cœur est trop reinjili pour ne pas déborder, Et, si mon sort voulait seulement m accorder Un second cœur, un cœur vide et muet encore, Où la vie et l'amour ne fissent que d éclore. Cette ardeur, que le mien ne peut plus renfermer, Suffirait pour l'étreindre et pour le consumer; Je verserais en lui le trop-plein de mon âme ; Sa flamme servirait d'aliment à ma flamme ; Cette double existence, en multipliant moi. Me rendrait, ô mon Dieuîoomme une ombre de toi; Je sens que je pourrais dans cet autre moi-même Jeter ce qui m'oppresse et doubler ce que j aime, Au miroir de mon cœur m embraser à mon tour. Créer l'àme de l'àme, et l'amour de l'aniour, Et, comme ton regard se voit dans ton ouvrage, Consumé de mes feux, m'aimer dans mon image !
Alors ce dôme bleu me semble un beau linceul;
J'entr'ou\Te en vain mes bras au vent, mon cœur est seul
Je cherche en. vain de§ yeux dans cette vie aride,
Je jette en vain un nom au hasard à ce vide :
Le désert seul, hélas! m'entoure et me réjwnd.
Je vais du lac au pic, et de la grotte au pont;
Je reviens sur mes pas, je m'assieds, je me lève;
Mon propre sein me pèse, et rien ne le soulève :
Il semble qu'à mon être il manque une moitié,
Objet de chaste amour ou de sainte amitié;
Que je marche à tâtons, que je suis dans ce monde
Une voix qui n'a pas d écho qui lui réponde,
6o JOCELYN
Un œil qui dans un œil ne se réfléchit pas, Cn corps qui ne répand point d'ombre sur ses pas, Et que, malgré ce ciel, ce beau lieu qui m'enivre, Vivre seul c'est languir, c'est attendre de vivre ! 'J'out mon bonheur ainsi se change en vague ennui. Solitude ! un Dieu seul peut te remplir de lui !
Grotte des Aigles, 6 juillet 1793.
Poussé par cet instinct qui vers l'homme m'attire J'ai franchi ce matin le seuil de mon empire ; J'ai mesuré de l'œil la chute du torrent, J'ai touché de la main l'arc-en-ciel transparent. Et d'un pied plus hardi, que l'audace accoutume. Passé le roc tremblant sous la voûte d'écume.
Dans l'herbe au moindre bruit soigneux de me cacher,
Et les pieds nus, de peur qu'on m'entendît marcher,
Suivant dans ses contours le ravin qui serpente.
De ces monts, pas à pas, j'ai descendu la pente
.lus(pi'au boiti d'une gorge où j'entendais parfois
Mugir les bœufs du pâtre et chanter une voix.
Là, tapi sous la feuille, et dérobé derrière
Les troncs des châtaigniers qui bordent la clairière.
Sans être découvert pouvant tout entrevoir,
J'ai vu ce que mon cœur aimait à concevoir :
Une scène de paix, d'amour et d'innocence,
Que l'on rêve la nuit et qu'éveillé l'on pense;
Image innée, hélas! d'un temps qui nous a fui,
TROISIÈME EPOQUE 6î
Que comme un souvenir tout homme porte en lui.
Des chèvres, des brebis et de grasses génisses, Celles-là se pendant aux fleurs des précipices, Celles-ci dans le pré plongeant jusqu'aux genoux, Ruminaient en paissant sous des buissons de houx. Tandis que des taureaux, jouant sur les pelouses, Penchant leur tête oblique et leurs cornes jalouses. Sur leurs jarrets dressés, choquaient comme deux blocs Leur front sonore et lourd, retentissant des chocs.
A l'angle d'un buisson, sous un tronc de charmille,
Un jeune montagnard, près d'une jeune fille.
Sur la même racine étaient assis tous deux,
Seuls, n'ayant que le ciel et les bois autour d'eux.
Ils gardaient sans soucis ces troupeaux dont la cloche.
Comme un appel lointain, tintait de roche en roche.
Laissaient veiller le dogue, ou chantaient quelquefois,
Pour qu'un chevreau perdu se guidât sur la voix.
Les coudes appuyés sur ses genoux, le pâtre
Penchait son front chargé de cheveux noirs sur l'âtre
Où fumait parmi l'herbe un reste de tison;
Et, regardant le sol, du bout de son bâton
Il semblait au hasard écrire sur la cendre.
Sa rêverie avait quelque chose de tendre ;
Et quand il relevait son front de ses genoux.
Qu'il ouvrait au grand jour son œil limpide et doux,
Dans le pli gracieux de sa lèvre ridée
On voyait en passant sourire son idée ;
Et quand ci« son amour ce regard s'inotidoiti
Un soupir contenu de son sein débordait : Mais ce soupir n'était qu'un élan sans tristesse. Un poids levé du cœur que le bonheur oppresse.
].a jeune fille avait cette fleur de beauté
Que n'a mûrie encore aucun rayon d'été,
Ce duvet de la joue où la rougeur colore
La moindre impression qu'un regard fait éclore;
Son œil humide et bleu laissait lire au plein jour
La calme volupté d'un mutuel amour :
Pour cacher une honte, une ombre, une pensée,
Sa paupière aux longs cils n'était jamais baissée,
Mais son regard posait confiant, affermi.
Comme pose une main dans la main d'un ami.
Un réseau noir serrait ses cheveux dans sa maille ;
Deux tresses seulement descendant sur sa taille.
Où quelques blanches fleurs des prés s'entremêlaient,
Sur l'herbe derrière elle en blonds anneaux roulaient;
Un étroit corset rouge embrassait sa ceinture ;
Une robe aux plis lourds et de couleur obscure
Lui venait à mi-jambe, et laissait voir ses pieds
Nus et blancs, sur la mousse au soleil appuyés.
Comme dans des débris dont la terre est couverte
Deux pieds de marbre blanc brillent sur l'herbe verte.
Ses doigts tressaient l'osier, tandis que son regard
Dans le vague du pré s'égarait au hasard.
L'heure ainsi s'en allait l'une à l'autre semblable.
L'ombre tournait autour des troncs noueux d'érable,
Le bœuf rassasié sur l'herbe se couchait,
Pes dormantes brebis l'agneau se rapprochait,
Sans que les deux amants, ivres de solitude. Changeassent d<' l)onl)eur. de regard, d attitude. On voyait, à la paix de leur lent entretien. Que leur cœur n'était ])as vide comme le mien; A peine quelques mots, de distance en distance. S'écoulaient de leur lèvre et troublaient le silence. Comme une eau qui s'enfuit d'un bassin transparent S'échappe goutte à goutte et coule en murmurant. Quand le soleil, qui monte en raccourcissant l'ombre, Fut à moitié du ciel, sur l'herbe molle et sombre. Le jeune homme étendit son corps pour sommeiller. Et, comme abandonnant son front à l'oreiller. Sur les genoux plies de sa paisible amie, Laissa tomber son coude et sa tête endormie. Elle ne dormait pas pendant qu il sommeillait; Mais essuyant son front que la sueur mouillait, •louant dans ses cheveux avec ses doigts d'ivoire. Roulait et déroulait leur boucle épaisse et noire.
L'heure du repas vint; ils mangèrent; leur main
Puisa le même lait, rompit le même pain.
Leurs genoux rapprochés leur servirent de table :
Ils choisirent la fraise au même plat d'érable.
Partagèrent la grappe et le rayon de miel.
Et dans la même coupe ils burent l'eau du ciel.
Mais le rayon du soir, qui pompe les orages. Sur le vallon plus sombre abaissait les nuages ; La feuille, qu'à raidi le vent laissait dormir. Dans les bois murmurants commença de frému',
64 JOCELYIV
Et, comme au flanc des monts un brouillard qui s'essuie
La brume descendit sur l'herbe en fine pluie;
Ils vinrent s'abriter contre le tronc noirci
Du hêtre, où le troupeau se rassemblait aussi;
Et comme, au bruit du vent qui secouait sa voûte,
La feuille sur leurs cous distillait goutte à goutte,
Sous les flancs ténébreux d'une arche de rocher
Où les oiseaux mouillés à l'abri vont percher.
Dérobés à mes yeux par un rideau d'ombrage,
Ils laissèrent en paix égoutter le nuage.
En écoutant de loin leur naïf entretien. Jaloux, je comparais leur sort avec le mien; Et le vent m'apportait quelque rire folâtre. Où se mêlait la voix de la vierge et du pâtre. '
Je quittai cette scène, emportant dans mes yeux Ce tableau du bonheur comme un rêve des cieux. Plus dévoré du feu de mon inquiétude, Plus seul dans ma pensée et dans ma solitude. Et me promettant bien de ne plus m'approcher De ces eaux où ma soif s'accroît sans s'étancher.
Grotte des Aigles, 24 août 1793.
Il repose; écrivons. Quel jour! quelle semaine!
De deuil et de bonheur pour moi comme elle est pleine
Et par quel coup de foudre, hélas ! ai-je acheté
Cet enfant, compagnon de mon adversité!
Le jour baissait; j'avais passé l'heure après l'heui-e; Errant de site eu site autour de uia demeure, Je venais de m'asseoir sur le roc incline Qu'en tombant des hauteurs la cascade a miné; Mes jambes et mon front pendaient sur cet abîme ; Et je suivais des yeux ce tourbillon sublime Qui, m'enivrant de bruit et d'étourdissement. De mes propres pensers m'ôtait le sentiment; Je dominais de là l'ouverture profonde Où la neige d'été roule en poudre avec I onde, Et le pont naturel qui sur son double bord Se dresse, et de mon lac défend l'affreux abord. Mon âmd se laissait, indolemment bercée, Em|)orter flots à flots et pensée à pensée. Et, se perdant au sein de ces œuvres de Dieu, Etait déjà bien loin et du jour et du lieu, Quand un coup de fusil, que l'écho répercute. Tonne et roule au-dessus du bruit sourd de la chute. Je m'éveille en sursaut, je me lève; je vois Deux soldats poursuivant deux proscrits aux abois : A peine séparés par une courte avance, J^es fuyards n'avaient plus qu'une faible espérance; Les soldats rechargeaient leurs armes en courant ; Les deux proscrits touchaient aux parois du torrent : 11 fallait ou périr, ou trouver un passage. Us s'arrêtent glacés d'horreur sur le rivage; Le gouffre est sous leurs yeux, et la mort sur leurs pas. Je les vois s'embrasser; je ne réfléchis pas Qu'un cri de mon séjour \ a trahir le mystère : Je jette un cri soudain, perçant, involontaire; I. 5
Ils m'entendent, j'accours; je nujutre, de la main.
Sur le gouffre lumant le hasardeux chemin.
Aussitôt des proscrits le plus âgé s'élance,
Donnant la main à l'autre encore dans l'enfance ;
Pour soutenir leurs pas j'accours de mon côté;
Au droit sommet dvi pont ils ont déjà monté;
Déjà le plus âgé me tend du haut de l'arche
L'enfant pâle et tremblant, dont je soutiens la marche :
— <' Sauvez, sauvez, dit-il, généreux étranger,
Cet enfant que je vais ou défendre ou venger !
.l'entraînerai du moins ses bourreaux dans ma chute.
Fuyez, et que ma mort vous donne une minute ! »
Déjà les deux soldats, poussés par leur ardeui-,
Sans sonder du ravin l'immense profondeur,
Sur ces blocs suspendus, plus polis que la glace.
Leurs crosses à l'épaule, avançaient sur sa trace.
Quand le proscrit les voit au plus horrible pas,
H arme son fusil pour un double trépas ;
Quatre éclairs à la fois jaillissent de la pierre.
Les quatre coups partis ne font qu'un seul tonnerre.
Les deux soldats, frappés par cette double mort,
Tombent comme un seul bloc, glissent, roulent du bord;
En vain leurs doigts crispés et leurs dents convulsives
Du pont sans parapet pressent, mordent les rives :
La cascade les jette à l'abîme ondoyant,
Leurs jambes et leurs bras plongent en tournoyant;
Tout leur corps, sur le roc, pilé par l'avalanche.
N'est plus qu'un point obscur dans sa poussière blanche
Le proscrit, qui les voit tomber, encor debout.
Sent sa poitrine enfin saignant d'un double coup :
ÎROFSTEME KlM)(^)l!R 67
Son sang, dont ce regard snspendail sonl la ])prte,
S'ocliappe en deux ruisseaux de sa clioini.se ouverte;
Il lente un pas, son pied ne peut le soutenir,
il va rouler; mou bras a su le retenir;
Je le traîne expirant sur l'herbe du rivage.
Le bonheur et la mort luttent sur son visage;
11 baise avec amour son fusil triomphant,
Sa voix rend la parole et l'âme à son enfant.
Nous étanchons son sang, nous lavons sa blessure,
Puis, formant à la hâte un brancard de verdure.
L'enfant portant les pieds, moi le front, nous rii;ii( lions,
Et dans ma grotte enfin, mourant, nous le couchons.
25 août 1793.
Etendu sur un lit de mousse ensanglantée, Sur les bras de son fils sa tête était jetée; Son regard seul sur lui pouvait se soulever ; Quelquefois il semblait s'endormir et rêver. Et, sur son lit, sa main échappée à la mienne Semblait tâter en songe un fil qui la retienne. Le pauvre enfant voulait me dérober en vain Des sanglots qui sortaient malgré lui de son sein; Chaque fois qu'il levait son front pâli d'alarmes. Je voyais dans ses yeux rouler de grosses larmes Qui pleuvaient sur le front que son cœur appuyait, Et qu'un baiser craintif de sa bouche essuyait; Puis il interrogeait mes yeux, comme pour lire
L'affreuse vérité que je n'osais lui dire,
Et quand malgré mes veux, mou trouble lui parlait,
De ses bras convulsifs l'étreinte redoublait;
Il me jetait dans l'ombre un regard de colère.
Et, de son corps entier enveloppant son père,
Il semblait délier le ciel et le trépas
De pouvoir arracher ce mourant de ses bras.
Alors ses blonds cheveux tombant sur son visage.
Mêlés aux cheveux blancs de ce front d'un autre âge,
Me cachaient leur figure, et je n'entendais plus
De baisers, de sanglots, qu'un murftiure confus,
Deux souffles confondus dans une seule haleine.
Tantôt forte, tantôt se distinguant à peine.
Où les derniers élans de deux cœurs, de deux voix,
Semblaient se ranimer et s'éteindre à la fois.
Ma torche cependant dans ces mornes ténèbres Jetait son jour rougeâtre et ses vapeurs funèbres : Moi, debout dans un coin de la grotte, à l'écart, De peur de profaner la douleur d'un regard. Tantôt je ranimais la torche évanouie, Tantôt, pour réveiller quelque signe de vie, Je jetais au blessé l'eau froide du courant. Ou soufflais la chaleur sur les pieds du mourant ; Et tantôt, à genoux dans l'ombre la plus noire, Cherchant les chants sacrés épars dans ma inémoire, J^e Christ entre mes mains, je murmurais tout bas Les hymnes dont la foi berce encor le trépas, Afin qu'une prière au moins, de cette terre, Précédât dans le ciel cette âme solitaire 1
La moitié de la nuit ainsi se consuma. V^ers l'aurore, la vie un peu se ranima; Il regarda son lils, il jeta sur la voûte Un regard oîi semblait hésiter quelque doute; Puis, reportant sur moi l'œil fixe de la mort, Et recueillant ses sens en un dernier effort : « Je meurs, murmura-t-ii, et le ciel vous confie Ce (ils, mon seul regret, ce fils, mon autre vie. Veillez sur ce destin que j'abandonne à Dieu! So3ez pour lui, soyez un père, un frère! Adieu! »
La parole à sa lèvre, hélas! montait encore. Mais dans les sons éteints ne pouvait plus érlore; De moments en moments sa tête s'égarait; Aucun fil ne liait les mots qu'il murmurait; 11 parlait aux absents, aux morts, à sa famille. Et, regardant son fils, il appelait sa fille. Enfin, quand le regard s'éteignit dans ses yeux, Il posa sur sa bouche un doigt mystérieux. Et, d'un reste de voix nommant encor Laurence, Il mourut en faisant le geste du silence!...
26 août A-g).
J'ai passé tout ce jour comme dans un tombeau, Le mort enveloppé dans son sanglant manteau. Le pauvre enfant auprès, étendu sur la terre. Le front enseveli dans le linceul du père. Tantôt comme endormi sur le )nêrq.e oreiller.
Tantôt comme écoutant son père sommeiller. Soulevant le manteau qui couvre sa figure, Prenant pour son haleine un souffle qui murmure. Collant longtemps l'oreille à sa bouche, et longtemps Retenant dans son sein ses sanglots haletants; Puis, enfin détrompé, sur le front mort qu'il pleure, Attachant un regard triste et long comme l'heure, Un de ces forts regiœds qui semble en un moment Concentrer toute une âme en un seul sentiment, Et qui rendrait, hélas! la vie à la mort même. Si l'amour seul pouvait ranimer ce qu'il aime!
27 août 1793.
Pendant qu'un lourd sommeil, plus fort que nos douleurs, Fermait enfin les yeux de l'enfant dans ses pleurs. .T'ai dénoué ses bras du corps froid de son père. Et j'ai rendu ce soir la dépouille à la terre.
Au bord du lac, il est une plage dont l'eau >'e peut même en hiver atteindre le niveau. Mais où le flot, qui bat jour et nuit sur sa grève, Déroule un sable fin qu'en dunes il élève. Là, le mur du rocher, sous sa concavité. Couvre un tertre plus vert de son ombre abrité ;. La roche en cet endroit par sa forme rappelle Le chœur obscur et bas d'une antique chapelle Quand la nature en a revêtu les débris De liane rampante et d'arbustes fleuris.
Là, du pauvre étranger, la nuit, mes mains creusèrent
La couche dans la terre, et mes pleurs l'arrosèrent;
Et les mots consacrés à ce suprême adieu
Remirent son sommeil et son réveil à Dieu.
Puis, pour sanctifier la place par un signe.
Et de son saint dépôt la rendre à jamais digne.
Je fis tomber d'en haut cinq grands blocs suspendus,
Gigantesques débris de ces rochers fendus.
Et, les groupant en croix sur la couche de sable.
J'imprimai sur le sol ce signe impérissable.
Bientôt la giroflée et les câpriers verts
De réseaux et de fleurs les auront recouverts.
Fa le cygne y viendra, saint et charmant présage,
En sortant de la vague, y changer de plumage.
Grotte des Aigles, 28 août 1793.
\os cœurs se sont ouverts; mon jeune compagnon
M'a confié ce soir son histoire et son nom :
il est fils d'un proscrit, il se nomme Laurence;
Sa jeune mère est morte en lui donnant naissance;
Il n'a ni sœur ni frère; à seize ans parvenu.
Dans toute son enfance il n'a jamais connu
D'autres soins, d'autre amour, d'autre front sur la terre,
Que les soins, que l'amour, que le front de son père.
Heureux avec lui seul, et près de lui toujours.
Jusqu'à ces temps de meurtre il a passé ses jours
Dans un manoir désert d'une aride campagne,
Sur les bords orageux de la niei- de Bretagne.
7a JOCELYN
Quand l'orage civil en ces lieux retentit, Pour ses lois et son Dieu son père combattit : Vaincu, forcé de fuir ses champs héréditaires, Cachant sous un faux nom son nom et ses misères, Il avait traversé la France avec son fils ; Du haut de ces sommets qu'il visita jadis, D'espoir et de bonheur l'âme déjà remplie. Ses 3eux voyaient de près les champs de l'Italie, Quand, aux bords de l'Isère aperçu, des soldats Par de vils délateurs sont lancés sur ses pas : Ils allaient échapper dans la nuit ; nuit funeste f Ses larmes l'étouffaient, et je savais le reste.
De la grotte, i6 septembre 1793.
Mon cœur me l'avait dit : toute Ame est sœur dune Ame Dieu les créa par couple, et les fit homme ou femme ; Le monde peut en vain un temps les séparer. Leur destin tôt ou tard est de se rencontrer; Et, quand ces sœurs du ciel ici-bas se rencontrent, D'invincibles instincts l'une à l'autre les montrent : Chaque âme de sa force attire sa moitié. Cette rencontre, c'est l'amour ou l'amitié, Seule et même union qu'un mot différent nomme, Selon l'être et le sexe en qui Dieu la consomme. Mais qui n'est que l'éclair qui révèle à chacun L'être qui le complète, et de deux n'en fait qu'un.
Quand il a lui, le feu du ciel est moins rapide. L'œil ne cherche plus rien, l'âme n'a plus de vide;
Piir rinfaillihle instinct le cœm' sotidain frappé \e craint pas de retour, ni de s'être trompé; On est plein d'un attrait qu'on n'a pas senti naître; Avant de se parler on croit se reconnaître; Pour tous les jours passés on n'a plus un regard On regrette, on gémit de s'être vus trop tard ; On est d'accord sur tout avant de se répondre ; L'âme de plus en plus aspire à se confondre : C'est le rayon du ciel, par 1 eau répercuté, Qui remonte au rayon pour doubler sa clarté; C est le son qui revient de lécho qui répète. Seconde et même voix, à la voix qui le jette; C'est l'ombre qu'avec nous le soleil voit marcher. Sœur du corps, qu'à nos pas on ne peut arracliei\