‹ JocelynChapitre 13 sur 24 · I- <!pptpnibre · texte numérisé non relu

I- <!pptpnibre

Vous me lavez donné, ce complément de vie.

Mon Dieu! Ma soif d'aimer est enfin assouvie.

Du jour où cet enfant sous ma grotte est venu.

Tout ce que je rêvais jadis, je l'ai connu.

Pour la première fois, moi, dont l'âme isolée

A d'autres jusqu ici ne s était pas mêlée.

Moi qui trouvais toujours dans ce qui m approchait

Quelque chose de moins que uîon cœur ne cherchait;

Au visage, au regard, au son de voix, au geste,

A l'émanation de ce ravon céleste.

Aux premières douceurs du premier entretien,

\u cœur de cet enfant j'ai reconnu le mien.

Mon âme, que rongeait sa vague solitude,

A répandu sur lui toute sa plénitude ;

Et mon cœur abusé, ne comptant plus les jours,

Croit en l'aimant d'hier l'avoir aimé toujours.

De la grotte, ao septeitibre 1793.

Je ne sens plus le poids du temps; le vol de l'heure

D'une aile égale et douce en s'écoulant m'effleure;

Je voudrais chaque soir que le jour avancé

Fût encore au matin à peine commencé ;

Ou plutôt, que le jour naisse ou meure dans l'ombre.

Que le ciel du vallon soit rayonnant ou sombre,

Oue l'alouette chante ou non à mon réveil.

Mon cœur ne dépend plus d'un rayon de soleil,

]Je la saison qui fuit, du nuage qui passe ;

Son bonheur est en lui; toute heure, toute place.

Toute saison, tout ciel, sont bons quand on est deux.

Qu'importe aux cœurs unis ce qui change autour d'eux ?

L'un à l'autre ils se font leur temps, leur ciel, leur monde:

L'heure qui fuit revient plus pleine et plus féconde;

Leur cœur intarissable, et l'un à l'autre ouvert,

Leur est un firmament qui n'est jamais couvert.

Ils y plongent sans ombre, ils y lisent sans voile;

Un horizon nouveau sans cesse s'y dévoile ;

Du mot de chaque ami le retentissement

Eveille au sein de l'autre un même sentiment;

La i)arole dont l'un révèle sa pensée

Sur les lèvres de l'autre est déjà commencée;

Le geste aide le mot, lœil explique le cœur,

L'âme coule toujours et n'a plus de langueur:

D'un univers nouveau l'impression commune

Vibre à la fois, s'y fond, et ne fait bientôt qu'une.

Dans cet autre soi-même, où tout va retentir*

On se regarde vivre, on s'écoute sentir;

En se montrant à nu sa pensée ingénue.

On s'explique, on se crée une langue inconnue;

En entendant le mot que 1 on cherchait en soi.

On se comprend soi-même, on rêve, on dit : <« C'est moi! »

Dans sa vivante image on trouve son emblème ;

On admire le monde à travers ce qu'on aime ;

Et la vie appuvée, appuyant tour à tour.

Est un fardeau sacré qu'on porte avec amour.

De la grotte, 25 sc])tembre 1793.

Quand je reviens le soir de mes lointaines chasses.

Les pieds meurtris, les doigts déchirés par les glaces.

Rapportant sur mon dos l'élan ou le chamois.

Et que, du haut d'un pic, du plus loin j'aperçois

Mon lac bleu resserré comme un peu d'eau qui tremble

Dans le creux de la main où l'enfant la rassemble,

Le feston vert bordant sa coupe de granit,

De mes chênes penchés la tête qui jaunit.

Et, vacillante au fond de la grotte qui fi>me,

La lueur du foyer que Laurence rallume;

Ihiand je rêve un moment, quand je me dis : « L;i-bas,

f);ms ce point lumineux qu'un lynx ne verrait pas,

76 JOGELYN

J'ai la meilleure part, l'autre part de moi-même. Un regard qui me cherche, un souvenir qui m'aime. Un ami dont mon pas fera battre le cœur, Un être dont le ciel m'a fait le protecteur, Pour moi tout, et pour qui je suis tout sur la terre Patrie, amis, parents, mère, sœur, frère et père, Qui compte tous mes pas dans son cœur palpitant, Et pour qui loin de mai le jour n'a qu'un instant, L'instant où, de ces monts me voyant redescendre. Il vient de ses deux bras à mon cou se suspendre, El, bondissant après comme un jeune chamoi. Me ramène à la grotte en courant devant moi ; » Alors, pressant le pas sur mon chemin de neige. Je me trace de l'œil le sentier qui l'abrège; Le glacier suspendu m'oppose en vain son mur. Je me laisse glisser sur ses pentes d'azur; Je retrouve Laurence au pied de la montagne. Car je ne permets pas encor qu'il m'accompagne Il passe alors son bras plus faible sous le mien ; Je lui conte mon jour, il me conte le sien; Nous rentrons, il me dit combien nos tourterelles Ont couvé le matin d'œufs éclos sous leurs ailes, Combien la chèvre noire a donné de son lait, Ou de petits poissons ont rempli son filet; Il me montre les tas de mousses et de feuille Oue pour tapisser l'antre avant l'hiver il cueille. Les fruits qu'il a goiités et rapportés du bois. Et dont l'épine aiguë ensanglante ses doigts. Les bras de vigne vierge, ou de lierre qui (lotte. Qu'il a fait serpenter dans les flancs de la grotte,

IROISIÉME ÉPOQUE 77

Les oiseaux qu'il a pris eu leur jetant lia graiu, Et les chevreuils privés qui niangeut daus sa main : Car, soit par préférence ou st)it par habitude, 'J'ous ces doux compagnons de notre solitude, Biches de la montagne, élans, oiseaux des bois, Accourent à sa vue et volent à sa voix. '

Nous mangeons sur la main ce ([ue le jour nous donne.

Le lait, les sim|)les mets que la joie; assaisonne ;

Nous mordons tour à tour à des Iruits inconnus.

Ou pour nous abreuver nous en pressons le jus;

l'our les mortes saisons nous mettons en réserve

Ceux que le soleil sèche et que le temps conserve.

A chaque invention de l'un l'autre applaudit;

On |)révoit, ou combine, ou se trompe, et l'on rit;

Dans ces mille entretiens le long soir se consume ;

Sur le foyer dormant le dernier tison fume,

Et souvent daus le lac, miroir de notre nuit.

Nous voyons se lever l'étoile de minuit :

Alors nous nous mettons à genoux sur la pieri'e,

Vers la fenêtre où flotte un reste de lumière.

D'où Laurence, inclinant son front grave et pieux,

Sur la croix du tombeau jette souvent les yeux;

Et quand, après avoir béni cette journée

Que nous rendons à Dieu comme il nous l'a donnée,

Après avoir prié pour que d'autres soleils

Nous ramènent demain, toujours, des jours pareils,

Après avoir offert nos vœux pour ceux qui vivent,

Au souvenir des morts nos prières arrivent,

7$ Jocp:lvn

l^aurenre, en répondant, auv vei'sels, bien des fois A, malgré ses efforts, des larmes dans la voix, Et de ses pleurs de fils, non encore épuisées. Ses mains jointes après sont souvent arrosées.

Ainsi finit le jour, et jniis chacun en paix Va s'endormir couché sur son feuillage épais, Jusqu'à ce que la voix du premier qui s'éveille Vienne avec l'alouette enchanter son oreille.

De la grotte, 23 octobre 1793.

Depuis que sa douleur par le temps s'engourdit, Comme Laurence est fier et beau! comme il grandit! Par moments, quand sur moi son visage rayonne, Ld s]>lendeur de son front m'éblouit et m'étonne ; Je ne puis soutenir l'éclat de sa beauté; Et quand dans son regard le mien tombe arrêté, Je crois sentir en moi parfois ce qu'éprouvèi-ent. Près du sacré tombeau, les femmes qui trouvèrent L'homme assis qui leur dit : « Allez, il n'est plus là » ; Quand leur cœur à ces mots en elles se troubla. Et que, cro\ant parler à l'homme, chose étrange. Leurs regards dessillés s'aperçurent de l'ange!...

De la grotte, 24 octobre 1793.

Ce soir, je regardais Laurence à la clarté Du foyer flamboyant sur son front reflété,

Pendant (|U assis à tori'c il regardait liii-iuème Jouer entre ses pieds le jeune faon qu'il aime. Jamais rien de si doux et de si gracieux Que la biche et l'enfant ne s'offrit à mes yeux.

Repliant ses pieds blancs sous son ventre, la biche, (lomme dans l'herbe molle où le jour elle niche, vS'arrangeait confiante entre ses deux genoux, Levait sur lui son œil intelligent et doux. Broutait entre ses doigts de tendres jets de saule, Allongeait et posait le col sur son épaule. Et, me jetant de là son regard triomphant. Léchait et mordillait les cheveux de l'enfant.

28 octobre 1793.

L'enfant! je ne i)uis [)lus nommer ainsi Laurence.

Ses seize ans l'ont conduit à son adolescence,

Son front s'élève presque à la hauteur du mien;

A la course, mon pied gagne à peine le sien;

Seulement sa voix tendre, angélique, argentine,

Conserve eucor l'accent de sa voix enfantine,

Et ses inflexions, vibrantes de douceur.

Me font rêver souvent à la voix de ma sœur.

Alors, pour un instant, mon cœur, que ce son frappe,

Pour remonter un peu le cours du temps, m'échappe,

Et me reporte au jour où ces tendres accents

De femmes, mère ou sœur, résonnaient à mes sens,

Et, donnant tant de charme au foyer domestique,

8o JOCELYN

De mon eulaïue étaient la snave musique.

Je les cherche, mou cœur des absents s'enlretienti

Des hu'mes dans mes yeux montent; Laurence vient.

S'assied à mes genoux, me regarde en silence,

Me demande pourquoi je pleure, à qui je pense.

Je lui dis mon enfance; il pleure' en m'écoutant :

« Comme ils t'aimaient! dit-il. Mais moi je t'aime autant-,

Ne suis-je pas pour toi comme un fils de ta mère ?

]N'as-tu pas remplacé dans mon cœur même un père ? »

Puis, sur la même pierre appuyant nos deux fronts.

L'un vis-à-vis de l'autre ensemble nous pleurons.

Mais quand, à cette voix, revenu de mon l'êve. Pour m'essuyer les yeux ma tête se relève. Que l'ombre de ihon front s'éclaire, et que je voi Ce visage charmant, tout eu eau devant. moi, Se relever aussi, s'éclairer à mesure Comme un miroir vivant de ma propre ligure, Comme une ombre animée où tout ce que je sens Bat dans un autre cœur, se peint dans d'autres sens; Quand je pense que Dieu me rend, dans ce seul être, Tous ceux parmi lesquels sa bonté me lit naître, Que ce pauvre orphelin n'a que moi pour appui, Qu'il existe en moi seul comme moi tout en lui, Que mon bras est son bras, que ma vie est sa vie, Et que Dieu même a fait l'amitié qui nous lie, Ah! mes larmes bientôt tarissent, et mon cœur Dans un seul sentiment trouve assez de bonheur !

TROISIEME ÉPOQUE 8i

Do la grotte, 29 octobre 1793.

Beauté, secret d'en haut, rayon, divin emblème, Qui sait d'où tu descends? qui sait pourquoi l'on taime. Pourquoi l'œil te poursuit, pourquoi le cœur aimant Se précipite à toi comme un ïer à l'aimant, D'une invincible étreinte à ton ombre s'attache. S'embrase à ton approche et meurt quand on l'arrache? Soit que, comme un premier ou cinquième élément, Répandue ici-bas et dans le firmament, Sous des aspects divers ta force se dévoile, Attire nos regards aux rayons de l'étoile, Aux mouvements des mers, à la courbe des cieux, Aux flexibles ruisseaux, aux arbres gracieux; Soit qu'en traits plus parlants sous nos yeux imprimée, Et frappant de ton sceau la nature animée, ïu donnes au lion l'effroi de ses regards Au cheval l'ondoiement de ses longs crins épars, A l'aigle l'envergure et l'ombre de ses ailes, Ou leurs enlacements au cou des tourterelles ; Soit enfin qu'éclatan.t sur le visage humain. Miroir de ta puissance, abrégé de ta main. Dans les traits, les couleurs dont ta main le décore. Au front d'homme ou de femme, oîi l'on te voit éclore, Tu jettes ce rayon de grâce et de fierté Que l'œil ne peut fixer sans en être humecté : ^»ul ne sait ton secret, tout subit ton empire ; Toute âme à ton aspect ou s'écrie ou soupire, I. 6

Et cet élan, qui suit ta fascination, Semble de notre instinct la révélation.

Qui sait si tu n'es pas en effet quelque image

De Dieu même, qui perce à trav'ers ce nuage?

Ou si cette Ame, à qui ce beau corps fut donné,

Sur son type divin ne l'a pas façonné;

Sur la beauté suprême, ineffable, infinie,

N'en a pas modelé la cliarmante harmonie ;

Ne s'est pas en naissant, par des rapjiorts secrets.

Approprié sa forme et composé ses traits.

Et dans cette splendeur que la forme révèle

Ne nous dit pas aussi : « L habitante est plus belle ? »

Nous le saurons un jour, plus tard, ])lus haut. Pour moi,

Dieu seul m'en est témoin et lui seul sait pourquoi ;

Mais, soit que la beauté brille dans la nature.

Dans les cieux, dans une herbe, ou sur une figure.

Mon cœur, né pour 1 amour et l'admiration,

Y vole de lui seul comme l'œil au rayon,

La couve d'un regard, s'y délecte et s'y pose.

Et toujours de soi-même y laisse quelque chose

Et mon âme allumée y jette tour à tour

Une étincelle ou deux de son foyer d'amour.

Je me suis reproché souvent ces sympathies.

Trop soudaines en moi, trop vivement senties

Ces instincts du coup d'œil, ces premiers mouvements,

Qui d'une impression me font des sentiments.

Je me suis dit souvent : « Dieu peut-être condamne

tROISIÈME KI'OQLIE 8i

Ces pcncliauts où du ca'ur la flaiiinie se prolaiie; iMais, hélas! iiialgivi nous l'œil se tourne au flainlieau. Est-ce un crime, ô mon Dieu, de trop aiiuer le beau ? »

De la grotte, i"' novembre 179J.

Ces pensers, car toujours c'est à lui que je pense, Me vinrent l'autre jour en regardant Laurence. Jamais la main de Dieu sur un front de quinze ans \ imprima l'âme humaine en traits plus séduisants, Et, de plus de beautés combinant le mélange. Ne laissa l'œil doigter entre l'enfant et l'ange : Tout ce qu'à son matin l'âme a de pureté. Tout ce qu'un œil sans tache a de limpidité, Tout ce qu'à son aurore une vie a d'ivresse. Tout ce qu'un cœur plus mûr a de grave tendresse, Réuni dans ses traits riants ou sérieux,

Y forme dans l'accord un tout harmonieux, Et, selon le rayon que la pensée y verse, L'ombre qui les parcourt, l'éclair qui les traverse,

Y brille dans ses yeux en rayon de splendeur,

Y rougit sur sa joue en rose de candeur,

Y flotte à sa paupière en larme ti-ansparente,

Y nage en ses regards en rêverie errante.

S'y creuse en plis pensifs entre ses deux sourcils, S'y recueille caché sous le lx)rd de ses cils, Sur' sa lèvre entr'ouverte en désir vague aspire, Ou s'épand sur sa bouche en langoureux sourire. Partout où l'enfant passe, on dii'ait qu'il a lui;

Un jour intérieur semble sortir de lui.

Bien souvent, sur la fin d'un jour mourant et sombre,

Lorsque,, la grotte et moi, tout est déjà dans l'ombre,

Autour de sa figure il fait encor grand jour;

Son éclat se reflète auxobjets d'alentour;

Il éclaire la nuit d'un reste de lumière,

Et son regard me force à baisser la pau|)ière :

On dirait ces ravons de jour, dont Raphaël

A couronné le front de ses vierges du ciel.

Peut-être que ce jour n'était pas un symbole,

Et que dès ici-bas l'âme a son auréole.

J'ai beau chercher bien loin dans ma mémoire, rien

Des visages connus ne rappelle le sien ;

Aucun des compagnons de ma première enfance,

Des lévites amis de mon adolescence,

N'avait ces traits si purs, ce front, cette langueur,

Ce son de voix ému qui vibre au fond du cœur,

Cette peau qu'un sang bleu sous les veines colore,

Ce regard qu'on évite et qui vous perce encore,

Cet œil noir qui ressemble au firmament obscur,

Lorsque l'aube naissante y lutte avec l'azur.

Où l'humide rayon de l'âme qu'il dévoile

Sur un front ténébreux jaillit comme une étoile,

Ces cheveux dont la soie imite en blonds anneaux

Les ondulations et les courbes des eaux :

Il semble, à cette forme où tout est luxe et grâce.

Que cet être céleste est né d'une autre race,

Et n'a rien de commun avec ceux d'ici-bas

Que ce regard d'ami qui l'attache à mes pas.

Et quand, sur ces hauteurs, ses beaux pieds sans chaussure,

Sa cravate nouée autour de sa ceiuture.

Dans sa veste sans pli jusqu'au cou boutonné,

A peine resserrant son sein emprisonné,

Son col nu, et portant sa tête avec souplesse.

Comme uu front de coursier quon flatte et qu'on caresse,

Ses cheveux, que d un an le fer n'a retranchés.

Des deuv côtés du col en boucles épanchés.

Et son front, tout baigné de sueur ou de pluie.

Renversé vers le ciel pour qu'un rayon l'essuie.

Je le vois accourir de loin, et tout à coup

Sur un pic du glacier m'apparaître debout.

Je crois voir, tout troublé, la céleste figure,

Comme un être idéal au-dessus de nature.

Se détacher de terre et se transfigurer.

Et je suis quelquefois tenté de ladorer;

Mais de sa douce voix la tendre résonance

Me rappelle à moi-même, et me montre Lam^ence :

De la grotte, i"^ décembre 1793.

Des aiguilles de glace où s'éclairent ces monts

L'année a pour six mois retiré ses rayons ;

Le soleil est noyé dans la mer de nuages

Oui brise jour et nuit contre ces hautes plages.

Et jette, au lieu d'écume, à leur cime, à leurs flancs,

f.a neige que la bise y fouette en flocons blancs.

Le jour n'a qu'un rayon brisé par les tempêtes,

Qui s'étend un moment tout trempé sur ces faîtes,

Et que l'ombre qui court vient soudain balayer,

Comme le vent la feuille au pied du peuplier.

Il semble que de Dieu la dernière colère

Abandonne au chaos ces cimes de la terre :

L'éternel ouragan torture ces sommets;

Les vagues de brouillards n'y ro|)osent jamais;

Un souid mugissement, qu'une plainte accompagne,

Roule dans l'air, et sort des os de la montagne.

C'est la lutte des vents dans le ciel ; c'est le choc

Des nuages jetés contre l'écueil du roc ;

C'est l'âpre craquement de la branche flétrie,

Qui sous les lourds glaçons se tord, éclate et crie;

Du corbeau qui s'abat l'aigre croassement;

Des autans engouffrés le triste sifflement;

Les bonds irréguliers de la lourde avalanche

Qui tombe, et que le vent roule en poussière blanche;

I^éternel contre-coup des chutes des torrents

Qui sillonnent les rocs sous leurs bonds déchirants,

Et font ronfler le gouffre, où la cascade tonne,

D'un souffle souterrain, continu, monotone.

Tout semblable de loin aux frémissements sourds

De la corde d'un arc qui vibrerait toujours.

Plus de fêtes du ciel sur ces cimes voilées, D'aurore étincelartte ou de nuits étoilées; Plus de festons de fleurs pendants à mon rocher; Plus d'oiseaux accourus pour chanter ou nicher : La corneille égarée y suit ses noires bandes ; Les frimas congelés sont les seules guirlandes Qui garnissent la roche oii nous nous enfonçons ; Le jour ne nous y vient qu'à travers les glaçons;

Mais dans l'air tiède assis, les deux mains sur la braise,

Auv lueurs du fover qu'entretient le mélèze,

Nous passons sans ennui le temps des mauvais jours :

Ils sont si bien remplis que nous les trouvons courts.

Des entretiens eoupés de quelque heure d'étude

Vous font de notre grotte une doUce habitude ;

Nous nous y reeiieillons avec la volupté*

De l'oiseau dans son nid près de l'antre abrité,

Que sous un ciel de pluie ou sur la plaine blanche

Le vain courroux des vents berce au chaud sur sa branche.

Plus les vents déchaînés hurlent d'horribles cris.

Plus lavalanche gronde et roule de débris,

Plus la nuit s'épaissit sous un ciel bas et terne.

Plus la neige s'entasse autour de la caverne.

Plus dans ces sifflements, ces terreurs du dehors,

Nous trquvons d'âpre joie et d'intimes transports,

ï*lus nous nous concentrons dans la roche qui tremble,

Et nous sentons la main de Dieu qui nous rassemble :

Et si d'un ciel d'hiver quelque rare soleil

Effleure par hasard la fenêtre au réveil,

Echappés du rocher comme un chevreuil du gîte.

Pour jouir du rayon nous nous élançons vite ;

Nous crions de plaisir en voyant les cristaux

Formant des murs, des tours, de transparents châteaux.

Des arches de saphir, des grottes où l'aurore

Des verts reflets de l'onde en passant se colore,

Des troncs éblouissants où le givre entassé

Colle autour des rameaux un feuillage glacé,

Et la neige sans borne, et dont chaque parcelle,

En criant sous nos pieds, luit comme une étincelle.

Dans ces déserts mouvants, nous creusons au hasard Des sentiers dont la poudre éblouit le regard : Comme dans l'herbe en fleurs où le chevreau se noie, Dans ces lits de frissons nous nous roulons de joie ; Nous rions en voyant tous deux nos cheveux blancs, Poudrés par les frimas, de givre ruisselants ; Nous nous lançons la neige où nos doigts s'engourdissent; De plaisir, en rentrant, nos pieds transis bondissent ; Car Dieu, qui nous confine en ce rude séjour, Donne, même en hiver, sa joie à chaque jour.

De la grotte, i6 décembre 1793.

La nuit, quand par hasard je m'éveille et je pense Que dehors et dedans tout est calme et silence. Et qu'oubliant Laurence auprès de moi dormant, Mon cœur mal éveillé se croit seul un moment ; Si j'entends tout k coup son souffle qui s'exhale. Régulier, de son sein sortir à brise égale. Ce souffle harmonieux d'un enfant endormi! Sur un coude appuyé je me lève à demi, Comme au chevet d'un fils une mère qui veille ; Cette haleine de paix rassure mon oreille, Je bénis Dieu tout bas de m'avoir accordé Cet ange que je garde et dont je suis gardé ; Je sens, aux voluptés dont ces heures sont pleines. Que mon âme respire et vit dans deux haleines. Quelle musique aurait pour moi de tels accords ? Je l'écoute longtemps dormir, et me rendors!

G janvier I794-

Que rendrai-je au Seigneur pour les biens qu'il me donne Tandis que sous mes pieds la tempête résonne, Que le jour verse au jour des larmes et du sang, L'inaltérable paix sur ces hauts lieux descend, Et la tendre amitié, qui hait la multitude. Nous fait un univers de notre solitude.

Que cet enfant s'attache à mon ombre! et combien Son cœur à son insu se mêle avec le mien ! Oh ! qui pourra jamais démêler ces deux Ames Que la terre et le ciel joignent par tant de trames ? L'un de l'autre il serait plus aisé d'arracher Ces deux hêtres jumeaux qu'un nœud semble attacher, Et qui, de jour en jour, s'enlaçant avec force. Croissent du même tronc et sous la même écorce. Mais les comparaisons manquent. Je me souvien D'avoir eu pour ami, dans mon enfance, un chien, Une levrette blanche, au museau de gazelle. Au poil onde de soie, au cou de tourterelle, A l'œil profond et doux comme un regard humain ; Elle n'avait jamais mangé que dans ma main. Répondu qu'à ma voix, couru que sur ma trace, Dormi que sur mes pieds, ni flairé que ma place. Quand je sortais tout seul et qu'elle demeurait, Tout le temps que j'étais dehors, elle pleurait; Pour me voir de plus loin aller ou reparaître,

Elle sautait d'un bond au bord de ma fenêtre,

Et, les deux pieds collés couti'e les froids carreaux,

Regardait tout le jour à tra\ers les vitraux;

Ou, parcourant ma chambre, elle y cherchait encore

La trace, l'ombre au moins du maître qu'elle adore,

Le dernier vêtement dont je m'étais couvert.

Ma plume, mon manteau, mon livre encore ouvert.

Et, l'oreille dressée au vent pour mieux m'entendre.

Se couchant à côté, passait l'heure à m'attendre.

Dès que sur l'escalier mon pas i-etentissait.

Le fidèle animal à mon bruit s'élançait.

Se jetait sur mes pieds comme sur une proie.

M'enfermait en courant dans des cercles de jfne.

Me suivait dans la chambre au pied de mon fauteuil.

Paraissant endormi me surveillait de l'œil.

Là, le son de ma voix, la plainte inachevée,

Ma respiration |)lus ou moins élevée,

Le moindre mouvement du pied sur le tapis,

Le clignement des yeux sur le livre assoupis.

Le froissement léger du doigt entre la page,

Une onibre, un vague éclair passant sur mon visage,

Semblaient dans son sommeil ])asser et rejaillir,

D un contre-coup soudain la faisaient tressaillir :

Ma joie ou ma tristesse, en son œil retracée,

.\' était qu'un seul rayon d'une double pensée.

Elle mourut, encor son bel œil sur le mien.

Que de pleurs je versai! Je l'aimais tant! Eh bien,

Quoique ma plume tremble, en glissant sur la page,

De ternir dans mon cœur l'amitié par l'image.

Que de l'âme à l'instinct toute comparaison

Profane la nature et meute à la raison.

Ce charniaut souvenir de mon heureuse enfance

Me revient dans le cœur quand je songe à Laurencfe.

Cet ami de ma race à présent m'aime autant;

Il ne peut i)lus de moi se passer un instant;

Il s'attriste, il languit pour une heure d'absence;

H marche (juand je marche, il pense quand je pense;

Son regard suit le mien, comme si de nos cœurs

Le rayon ne pouvait se diriger ailleurs ;

Comme mon pauvre chien ou comme l'hirondelle

Qui ne s'alarme plus de nous voir autour d'elle,

Il s'est apprivoisé pas à pas, jour à jour;

Il boude à mon départ, il saute à mon retour;

Mais pour toute autre voix, pour tout autre visage.

Cet enfant du désert redeviendrait sauvage.

Oh! c[ui n'aimerait pas ce qui nous aime ainsi?

Qui pourrait égaler ce que je trouve ici ?

Que manque-t-il au cœur nourri de ces tendresses ?

Mon Dieu! vos dons toujours dépassent vos ])romesses!

Et, dans mon plus beau rêve autrefois d'amitié,

Mon cœur n'en avait pas deviné la moitié!...

Le manuscrit était déchiré à cette pïace, et il manquait un certain nombre de feuilles. On peut présumer par ce qui suit que Jocelyn avait continué à noter les mêmes sentiments et les mêmes circonstances de sa vie heureuse pendant ces mois de solitude

Grotte des Aigles, i.ï avril 1794.

J'ai trouvé ce matin, dans le creux du rocher,

Le pain que chaque mois le pâtre y vient cacher ;

De cet homme de bien pieuse providence !

Deux mots l'accompagnaient : « Redoublez de prudence;

Dans nos cités sans Dieu malheur à qui descend !

L'échafaud des martyrs a toujours soif de sang. »

Brisez, brisez, Seigneur, ces glaives de colère;

Abrégez, en faveur des justes de la terre,

Ces jours de désespoir et de convulsions.

Où votre nom s'éclipse aux yeux des nations !

Puisse l'ange de paix bientôt y redescendre !

Mais moi, je r/ài, Seigneur, que' grâces à vous rendre;

Et, si ce temps n'était une ère de forfaits,

Je dirais : Que ces jours ne finissent jamais !

La grotte, 6 mai 1794

Il est des jours de luxe et de saison choisie, Qui sout comme les fleurs précoces de la vie, Tout bleus, tout nuancés d'éclatantes couleurs, Tout trempés de rosée et tout fragrants d'odeurs. Que d'une nuit dorage on voit parfois éclore. Qu'on savoure un instant, qu'on respire une aurore, Et dont comme des fleurs, encor tout enivrés, On se demande après : Les ai-je respires ? Tant de parfum tient-il dans ces étroits calices ? Et dans douze moments, si courts, tant de délices?

Aujourd'hui fut pour nous un de ces jours de choix :

Eveillés aux rayons du plus riant des mois,

A l'hymne étourdissant de la vive alouette

Qui n'a que joie et cris dans sa voix de poète.

Au murmure du lac flottant à petit pli,

Nous nous sommes levés le cœur déjà rempli,

Ne pouvant contenir l'impatient délire

Qui nous appelle à \ oir la nature sourire.

Et nous sommes allés, pas à pas, tout le jour.

Du printemps sur ces monts épier le retour,

La neige qui fondait au tact du rayon rose. Avant d'aller blanchir les pente, qu'elle arrose, Comme la stalactite au bord glacé des toits, Distillait des rochers et des branches des bois;

Chaque goutte en pleuvant remontait en j)oussière Sur riierbe, et s'y roulait en globes de lumière. Tous ces prismes, fj-appés du feu du firmament, Remplissaient l'œil d'éclairs et d'éblouissement; On eût dit raille essaims d'abeilles murmurantes Disséminant le jour sur leurs ailes errantes. Sur leur corset de feu, d'azur et de vermeil. Et bourdonnant autour dun rayon de soleil, l^iis en mille filets ces gouttes rassemblées Allaient chercher leurs lits dans le creux des vallées,

Y couraient au hasard des pentes sur leurs flancs,

Y dépliaient leur nappe ou leurs longs rubans blancs,

Y gazouillaient en foule en mille voix légères. Comme des vols d'oiseaux cachés sous les fougères, Courbaient l'herbe et les fleurs comme un souffle en glissant,

Y laissaient par flocons leur écume en passant; Puis la brise venait essuyer cette écume. Comme h l'oiseau qui mue elle enlève une plume.

L air tiède et parfumé d'odeurs, d'exhalaisons. Semblait tomber avec les célestes rayons, Encor tout imprégné d'âme et de sèves neuves, Comme l'air virginal qui vint fondre les fleuves Du globe enseveli dans son premier hiver. Quand la vie et l'amour se respiraient dans l'air; Il soufflait des soupirs, il apportait des nues Des tiédeurs, des odeurs, des langueurs inconnues-, Il caressait la terre avec de tels accords, Il étreignait les monts avec de tels transports, Il secouait la neige et les troncs et les cimes

Avec des rnouveruents et des bruits si sublimes,

Que l'on croyait entendre, entre les éléments,

Des paroles d'amour et des embrassements,

Et, dans les forts soupirs qui semblaient les confondre,

L'eau, la terre, et le ciel, et l'éther, se répondre.

Tout ce que l'air touchait s'éveillait pour verdir ;

La feuille du matin sous l'œil semblait grandir;

Comme s'il n'avait eu ])our été qu'une aurore,

Il hâtait tout du souffle, il pressait tout d'éclore;

Et les herbes, les fleurs, les lianes des bois

S'étendaient en tapis, s'arrondissaient en toits.

S'entrelaçaient aux troncs, se suspendaient aux roches,

Sortaient de terre en grappe, en dentelles, en cloches,

Entravaient nos sentiers par des réseaux de fleurs.

Et nos yeux éblouis dans des flots de couleurs.

La sève, débordant d'abondance et de force,

Coulait en gommes d'or des fentes de l'écorce,

Suspendait aux rameaux des pampres étrangers,

Des filets de feuillage et des tissus légers.

Où les merles siffleurs, les geais, les tourterelles,

En fuyant sous la feuille, embarrassaient leurs ailes.

Alors tous ces réseaux, de leur vol secoués.

Par leurs extrémités d'arbre en arbre noués,

Tremblaient, et, sur les pieds du tronc qui les appuie,

De plumes et de fleurs répandaient une pluie ;

Tous ces dômes des bois, qui frémissaient aux vents.

Ondoyaient comme un lac aux flots verts et mouvants;»

Des nids d'oiseaux, bercés au roulis des lianes,

Y flottaient, remplis d'œufs tachetés, diaphanes,

Des mères qui fuyaient fragile et doux trésor,

Comme dans le filet la perle humide eiicor!

Chaque fois que nos 3eux, pénétrant dans ces ombres,

De la nuit des r.imeaux éclairaient les dais sombres,

Nous trouvions, sous ces lits de feuille où dort l'été,

Des mystères d'amour et de fécondité;

Chaaue fois que nos pieds tombaient dans la verdure.

Les herbes nous montaient jusques à la ceinture.

Des flots d'air embaumé se répandaient sur nous,

Des nuages ailés partaient de nos genoux,

Insectes, papillons, essaims nageants de mouches.

Qui d'un éther vivant semblaient former les couches.

Ils montaient en colonne, en tourbillon flottant.

Comblaient l'air, nous cachaient l'un à l'autre un instant.

Comme dans les chemins la vague de poussière

Se lève sous les pas et retombe en arrière ;

Ils roulaient; et sur l'eau, sur les prés, sur le foin.

Ces poussières de vie allaient tomber plus loin;

Et chacune semblait, d'existence ravie,

Epuiser le bonheur dans sa goutte de vie ;

L'air qu'elles animaient de leur frémissement

N'était que mélodie et que bourdonnement.

Oh! (jue n'eût enivré l'ivresse universelle Que l'air, le jour, l'insecte, apportaient sur leur aile? Oh! que n'eût réchauffé cette haleine des airs Qui tiédissait la neige et fondait les hivers ? La sève de nos sens, comme celle des arbres. Eût fécondé des troncs, eût animé des marbres; Et la vie, en battant dans nos seins à grands coups, Semblait vouloir jaillir et débordtr de nous. 1. •/

gS iOCELYN

Nous courioas;des grands rocs nous franchissions les fentes; 1

Nous nous laissions rouler dans l'herbe sur les pentes;

Sur deux rameaux noués le bouleau nous berçait ;

Notre biche étonnée à nos pieds bondissait ;

Nous jetions de grands cris pour ébranler les voûtes

Des arbres, d'où pleuvait la sève à grosses gouttes;

Nous nous perdions exprès, et, pour nous retrouver,

Nous restions des moments, sans parole, à rêver;

Puis nous partions d'un trait, comme si la pensée

Par le même ressort en nous était pressée.

Et, vers un autre lieu prompts à nous élancer.

Nous courions pour courir et pour nous devancer.

Mais toute la montagne était la même fête :

Les nuages d'été qui passaient sur sa tête

N'étaient qu'un chaud duvet, que les rayons,brùlants

Enlevaient au glacier, cardaient en flocons blancs ;

Les ombres qu'allongeaient les troncs sur la verdure,

Se découpant sur l'herbe en humide bordure,

Bans quelque étroit vallon, berceau déjà dormant,

Versaient plus de mystère et de recueillement ;

Et chaque heure du jour en sa magnificence.

Apportant sa couleur, son bruit ou son silence,

A la grande harmonie ajoutait un accord,

A nos yeux une scène, à nos sens un transport.

Enfin, comme épuisés d'émotions intimes.

L'un à côté de l'autre, en paix nous nous assîmes

Sur un tertre aplani, qui, comme un cap de fleurs,

S'avançait dans le lac plus profond Ut qu'ailleurs.

Et dont le flot, bruni par l'ombre haute et noire,

Ceignait d'un gouffre bleu ce petit promontoire :

QUATRIÈME ÉPOQUE y.j

On y touchait fie Ifril tout co hol horizon; l'ne mousse jaunâtre y servait de gazon, Et des verts coudriers lOinljre errante et légère, Combattant les rayons, y flottait sur la terre. Nos cœurs étaient muets à force d être jileins; Nous effeuillions sur l'eau des tiges dans nos mains; Je ne sais quel attrait des yeux pour leau limpide Nous faisait regarder et suivre chaque ride. Réfléchir, soupirer, rêver sans dire un mot. Et perdre et retrouver notre âme à chaque flot. Nul n'osait le premier rompre un si doux silence, Quand, levant par hasard un regard sur Laurence, Je vis sou front rougir et ses lèvres trembler. Et deux gouttes de pleurs entre ses cils rouler. Comme ces pleurs des nuits qui ne sont pas la pluie. Qu'un pur rayon colore, et ([u'un vent tiède essuie.

— « Que se passe-t-il donc, Laurence, aussi dans loi? Est-ce qu'un poids secret t'oppresse ainsi que moi ?

— Oh! je sens, me dit-il, mon cœur j)i'èt à se fendi-e; Mon âme cherche en vain des mots pour se répandre ; Elle voudrait créer une langue de feu,

Pour crier de bonheur vers la nature et Dieu.

— Dis-moi, repris-je, ami, par quelles influences Mon âme au même instant pensait ce que tu penses. Je sentais dans mon cœur, au rayon de ce jour, Des élans de désirs, des étreintes d'amour Capables d'embrasser Dieu, le temps et l'espace;

Et pour les exprimer ma langue était de glace. Cependant la nature est un hymne incomplet, Et Dieu n'y i^eçoit pas l'hommage qui lui plaît

loo .TOCELYN

Quand l'homme, qu'il créa pour y voir son image. N'élève pas à lui la voix de son ouvrage; La nature est la scène, et notre âme est la voix. Essayons donc, ami, comme l'oiseau des bois. Comme le vent dans l'arbre ou le flot sur le sable, De verser à ses pieds le poids qui nous accable, De gazouiller notre hymne à la nature, à Dieu : Créons-nous par l'amour prêtres de ce beau lieu! Sur ces sommets brûlants son soleil le proclame, Proclamons-l'y uous-même et chantons-lui notre âme ! La solitude seule entendra nos accents : Ecoute ton cœur battre, et dis ce que tu sens. »

LAURENCE

D'où venez-vous, ô vous, brises nouvelles, Pleines de vie et de parfums si doux, Qui de ces monts palpitants connue nous Faites jaillir, au seul A-ent de vos ailes. Feuilles et fleurs comme des étincelles ? Ces ailes d'or, où les embaumez-vous ?

Est-il des monts, des vallons et des plaines, Où vous baignez dans ces parfums flottants, Où tous les mois sont de nouveauj^ printemps. Où tous les vents ont ces tièdes haleines. Où de nectar les fleurs sont toujours pleines, Toujours les cœurs d'extase palpitants ?

Ah! s'il en est, doux souffles de l'aurore, Emportez-nous avec l'encens des fleurs,

QUATRIÈME ÉPOQUE loi

Emportez-nous où les âmes sont sœurs!

Nous prierons mieux le Dieu que i'astre adore, (^ar l'âme aussi veut le riel pour éclore, Et la prière est le jiarfum des cœurs!

Vois-tu là-haut, dans la vallée Où le jour glisse pas à pas.

Où la neige, en tapis roulée.

Se fane, t"ume et ne fond pas ; Vois-tu l'arc-en-ciel dans sa courhe Frémir au rayon qui le touche.

Comme un serpent dans son sommeil.

Qui sur ses mille écailles peintes Reflète à l'œil les triples teintes De leau, de l'air et du soleil?

C'est le nid où sur la montagne

Ce serpent du ciel vient muer.

A mesure que le jour gagne,

Vois ses écailles remuer!

Vois comme en changeante spirale

Il noue, il concentre, il étale

Ses tronçons d'orange et de bleu!

Regarde ! le voilà qui lève

Au brouillard son cou comme un ç^laivc,

Et lui vibre son dard de feu.

lol JOCELYN

Il monti?, aspiré par l'aurore.

Oh ! coiume chaque anneau dormai>l

Du glacier qui se décolore

Se détache insensihlement!

Il se déroule, il plane, il courbe,

Du mont au ciel sa vaste courbe,

Et sa tête à ses pieds répond.

Dieu! quelle arche de monde à monde?

Quel océan avec son onde

Comblerait ce céleste pont?...

Est-ce un pont pour passer tes anges, O toi qui permets à nos yeux De voir ces merveilles étranges?

Est-ce un pont qui mène li tes cieux?

Ah ! si je pouvais, n Laurence, Montei' où cette arche commence.

Gravir ces degrés éclatants ; Et, pour qu'un ange m'y soutienne, L'œil au ciel, ma main dans la tienne, Passer sur la mort et le temps !

LAURENCE

Vois dans son nid la muette femelle Du rossignol qui couve ses douze œufs r Comme } ainour lui fait enfler son aile. Pour que le froid ne tombe pas sur euxf

QUATRIÈME ÉPOQUE io3

Son cou, que dresse un peu d'inquiétude. Surmonte seul la conque où dort son fruit, Et sou bel œil, éteint de lassitude, - Clos du sonuiieil, se rou\ rc au moindre bruit.

Pour ses pclils son souci la consnine.

Son blond duvet à ma voix a frémi; On voit sou c»eui" palpiter sous sa plume. Et le nid tremble à son stmffle endormi.

A ce doux soin quelle force l'encbaîne ? Ah! c'est le chant du mille dans les bois. Qui, suspendu sur la cime du chêne, Fait ruisseler les ondes de sa voix!

Oh! l'entends-tu distiller goutte à goutte Ses lents soupirs après ses vifs transports. Puis, de son arbre étourdissant la voûte. Faire écumer ses cascades d'accords ?

Un cœur aussi dans ses notes palpite ; L'Ame s'y mêle li l'ivresse des sens; Il lance au ciel l'hymne qui bat si vite, Ou d'une larme il mouille ses accents.

A ce rameau qui l'attache lui-même?

Et qui le fait s'épuiser de langueur?

C'est que sa voix vibre dans ce qu'il aime, Et que son chant y tombe dans un cœur!

loi JOCELYN

De ses accents sa femelle ravie

Veille attentive en oubliant le jour ;

La saison fuit, l'œuf éclôt, et sa vie

N'est que printemps, que musique et qu'amour!

Dieu de bonheur, que cette vie est belle ! Ah! dans mon sein je me sens aujourd'hui Assez d'amour pour reposer comme elle, Et de transports pour chanter comme lui!

Vois-tu glisser entre deux feuilles Ce rayon sur la mousse où l'ombre traîne encor, Oui vient obliquement sur l'herbe que tu cueilles S'appuyer par le bout comme un grand levier d'or? L'étamine des fleurs qu'agite la lumière Y monte en tournoyant en sphère de poussière; L air y devient visible; et dans ce clair milieu Ou voit tourbillonner des milliers d'étincelles, D'insectes colorés, d'atomes bleus, et d'ailes Oui nagent en jetant une lueur de Dieu !

Comme ils gravitent en cadence, ^s'ouant et dénouant leurs vols harmonieux! Des mondes de Platon ou croirait voir la danse S'accomplissant au son des musiques des cieuv. L'œil ébloui se perd dans leur foule innombrable; Il en faudrait un monde à faire un grain de sable, Le regard infini pourrait seul les compter : Chaque parcelle encor s'y poudroie en parcelle.

QUATRIEME EPOQUE io5

Ah ! c'est ici le pied de l'éclatante échelle Que de l'atome à Dieu l'infini voit monter.

Pourtant chaque atome est un être !

Chaque gloliuie d'air est un monde hal)ité! Chaque monde y régit d'autres mondes peut-être, Pour qui Téclair qui passe est une éternité! Dans leur lueur de temps, dans leur goutte d'espace. Ils ont leurs jours, leurs nuits, leurs destins et leur place, La pensée et la vie y circulent à flot ; Et, pendant que notre œil se perd dans ces extases. Des milliers d'univers ont accompli leurs phases

Entre la pensée et le mot!

O Dieu! que la source est immense D'où coule tant de vie, où rentrent tant de morts! Que perçant l'œil qui porte à de telle distance ! Qu'infini le regard qui veille à tant de sorts! Que d'amour dans ton sein pour embrasser ces mondes. Pour couver de si loin ces poussières fécondes. Descendre aussi puissant des soleils au ciron ! Et comment supporter l'éclat dont tu te voiles? Comment te contempler au jour de tes étoiles,

Dieu si grand dans un seul rayon ?

LAURENCE

oh! comme ce rayon, que son regard nous touche, liui qui descend d en hiut jusqu'à ces profondeurs!

io6 JOCELYN

Ah ! puisse son oreille entendre sur ma bouche L'iiumble bégaiement de nos cœurs.

Lui ({ui, du sein de ses splendeurs,

Entend le battement des ailes de la mouche Noyée au calice des fleurs !

LAURENCE

Qu'il nous garde en ce lieu pour savourer ensemble Les trésors que sa main dans le désert assemble!

Comme deux rossignols au même nid éclos, Enseignons-nous l'un l'autre à chanter ces retraites ; De la voix de la terre expirant sur ces crêtes Soyons-lui les derniers échos!

LAURF,NCF,.

Qu'un seul souffle pour lui sorte de deux poitrines ! Ou'il nous fasse un seul sortîau'il nous cueille en commun

Et parfumons ses mains divines, Comme sur un seul jet deux lis qui n'en font qu'un,

Qui n'ont dans le rocher que les mêmes raciues. Et qu'on cueille à la fois sur les mêmes collines. Tout remplis du même parfum !

Des pleurs mouillaient nos voix ; je regardais Laurence, Et longtemps nos espi'its pi'ièrent en silence....

ao juillet 1794.

Enfant, j'ai quelquefois passé des jours entiers

Au jardin, dans les prés, dans quelques verts sentiers

Creusés sur les coteaux par les bœufs du village,

Tout voilés d'aubépine et de mûre sauvage,

Mon chien auprès de moi. mon livre dans la main,

M' arrêtant sans fatigue et marchant sans chemin.

Tantôt lisant, tantôt écorçant quelque tige.

Suivant d'un œil distrait l'insecte qui voltige,

L'eau qui coule au soleil en petits diamants.

Ou l'oreille clouée à des bourdonnements;

Puis, choisissant un gîte à l'abri dune haie,

Comme un lièvre tapi qu'un aboiement effraie.

Ou couché dans le pré, dont les gramens en fleurs

Me noyaient dans un lit de mystère et d'odeurs.

Et recourbaient sur moi des rideaux d'ombre obscure,

Je reprenais de l'œil et du cœur ma lecture.

C'était quelque poète au sympathique accent,

Qui révèle à l'esprit ce que le cœur pressent;

Hommes prédestinés, mystérieuses vies,

io8 JOCELY\

Doat tous les sentiments coulent eu mélodies.

Que l'on aime à porter avec soi dans les bois,

(lomnie on aime un écho qui répond à nos voix!

Ou bien c'était encor quelque touchante histoire

D'amour et de malheur, triste et bien dure à croire :

Virginie ai'rachée à son frère, et ])artant,

Et la mer la jetant morte au cœur qui l'attend!

Je la mouillais de pleurs et je marquais le livre.

Et je fermais les yeux et je m'écoutais vivre;

Je sentais dans mon sein monter comme une mer

De sentiment doux, fort, triste, amoureux, amer,

D'images de la vie et de vagues jiensées

Sur les flots de mon âme indolemment bercées,

Doux fantômes d'amour dont j'étais créateur,

Drames mystérieux et dont j'étais l'acteur!

Puis, comme des brouillai^ds après une tempête.

Tous ces drames conçus et joués dans ma tête

Se brouillaient, se croisaient, l'un l'autre s'effaçaient;

Mes pensers soulevés comme un flot s'affaissaient ;

Les gouttes se séchaient au bord de ma paupière,

Mon âme transparente absorbait la lumière,

Et, sereine et brillante avec l'heure et le lieu,

n'un élan naturel se soulevait à Dieu.

Tout finissait en lui comme tout y commence.

Et mon cœur apaisé s'y ])erdait en silence;

Et je passais ainsi, sans m'en apercevoir.

Tout un long jour d'été, de l'aube jusqu'au soir.

Sans que la moindre chose intime, extérieure.

M'en indiquât la fuite, et sans connaître l'heure

Qu'au soleil qui changeait de pente dans les cieux,

QUATRIEME EtM)QlJE unj

.\.u jour plus pâlissant sur mou livre ou mes yeux, Au serein qui des fleurs humectait les calices : Car un long jour n'était qu'une heure de délices !

Eh bien, ce doux été, dont j'achève le cours.

N'a pas duré pour moi plus qu'undeces beaux jours!

Seulement je n'ai |)lus de ces vagues images

Que l'âme vide attire et colore en nuages,

De ces pleurs de l'instinct que je sentais rouler

Dans mes yeux, sans savoir qui les faisait couler :

Tout cela s'est enfui comme un brouillard de l'âme.

Qu'un rayon plus puissant absorbe dans sa flamme.

Ah ! c'est assez pour moi de lire dans un cœur.

D'y voir ses sentiments éclore dans leur fleur;

Dans chaque irppression que chaque heure y fait uaîti'c.

D'étudier son âme et de m'y reconnaître.

Moi tout entier, mais moi plus jeune de six ans.

Sous des traits plus uaifs, plus doux, plus séduisants,

Dans cet étonnement tendre que toute chose

Donne, au premier contact, à l'âme à peine éclosc,

Dans la limpidité de l'eau de ce bassin.

Avant qu'un rameau mort soit tombé dans son sein.

Aussi je ne lis plus. Moi, lire? Eh! quel poème

Egalerait jamais la voix de ce qu'on aime?

Quelle histoire touchante emporterait mon cœur

Dans une fiction égale à mon bonheur?

Quels vers vaudraient pour moi son âme ? Et quelle page

Disputerait mes yeux à son charmant visage.

Quand, sous ses blonds cheveux se dérobant au jour,

Il rougit d'amitié comme ou rougit d'amour,

iio JOCÉJ.YN

"Et que, pour me cacher cette honte enfantine, Il m'embrasse en collant son front sur ma poitrine?

Aussi, depuis qu'un cœur bat enfin sur le mien, Tous mes instincts sont purs et me portent au bien ; Mon âme, qui souvent tarit dans la prière, Nage toujours en moi dans des flots de lumière. Une telle clarté m'échauffe dans ses yeux, Le timbre de sa voix m'est si mélodieux. Tant de divinité sur ce doux front rayonne. Que la splendeur de Dieu jour et nuit m'environne. Sous un éclair d'en haut qui peut nier le jour? Ah! que de vérité dans un rayon d'amour! Que l'accent de sa voix en priant Dieu me louche! Il me semble que Dieu m'enteud mieux par sa bouche.

i5 octobre 1794.

Les seuls événements de notre solitude

Sont le ciel plus clément ou la saison plus rude,

La fleur tardive éclose aux fentes du rocher.

Un oiseau rouge et bleu qui commence à percher

Dans le chêne, et prépare un toit pour sa famille ;

L'aigle qui de son œuf a brisé la coquille ;

Un combat, sur le lac, du cygne et du faucon,

La plume ensanglantée y tombant à flocon ;

Des vols de corbeaux noirs qui de la voix s'assemblent.

Sous leurs ailes de jais les rameaux morts qui tremblent (

La biche qui reprend son long duvet d'hiver;

QUATRIEME EPOQUE iit

Vne aurore de feu le soir traversant l'air :

Voilà nos seuls soucis ici-bas. Mais notre âme

Est un monde complet où se passe un grand drame;

Drame toujours le même et renaissant toujours,

Dont l'amitié suffit à varier le cours :

Les entretiens repris, les plaintes fugitives,

Sur l'avenir douteux les vagues perspectives,

Les plans de destinée et de vie en commun,

Cette fraternité de deux êtres en un;

Et comment nous n aurons à nous deux, sur la terre,

Qu'un toit, qu'une pensée, et, couple solitaire,

Nous la traverserons sans y mêler nos cœurs.

Comme un couple d'oiseaux dont le gîte est ailleurs.

Sur ces plans d'avenir quand par hasard j'insiste,

Laurence écoute moins; l'avenir le rend triste;

On dirait qu'un présage est là pour le fraj)per :

Il ci'aint toujours de voir le ])réseut s'échapper.

Oh ! c'est qu'un cœur d'enfant dans le [)résent se noie,

Qu'une goutte à sa lèvre est une mer de joie î

Lu mouche aussi s'irrite et s'enfuit, quand le doigt

Efface sur la fleur la perle qu'elle boit.

1" novembre ly94-

Ce soir, un doux retour des vents chauds du midi Balayait de nos monts le sommet attiédi ; Triste et tendre soupir que ce vent nous apporte^ Dernier baiser d'adieu sur une saison morte. Le ciel était profond et pur comme une mer,

Et dans ces profondeurs on voyait s'alkinaer

Les foyers de soleils aux lueurs argentines.

Connue un feu de berger le soir sur les collines;

La lune sur un pic brillait comme un glaçon,

Et sur les eaux du lac courait en blanc frisson ;

Des chênes dépouillés de leurs cimes touffues

Les squelettes dressaient leurs longues branches nues;

Les feuilles que roulaient les secousses du vent

Ondoyaient sous nos pas comme un marais mouvant.

Et les bois morts tombés bruissaient sur la terre

Comme les ossements qu un fossoyeur déterre.

A ces craquements sourds des cimes, à ces coups

Des tempêtes, nos cœurs se serraient malgré nous,

Et nous nous rapprochions pas à pas, en silence,

Du rocher où dormait le père de Laurence.

Quand nous fûmes auprès, je ne sais quel penser

^lonta de cette tombe et vint me traverser :

— « Pauvre Laurence ! dis-je ; en t'enlevant ton ])ère,

Dieu te fît dans moi seul retrouver père et mère.

Et, tant que je vivrai, tout leur amour pour toi.

Multiplié du mien, plane et t'entoure en moi.

Mais si Dieu, rappelant le seul être qui t'aime,

T'enlevait ton ami, si je mourais moi-même.

Toi, que deviendrais-tu ? — Ce que je deviendrais?

Peux-tu le demander, toi? Moi, si tu mourais!... «

Puis, me fermant du doigt la bouche avec colère,

M'entraîna, sans répondre, au tombeau de son père :

« Il m'a mis dans tes bras comme un sacré dépôt,

S'écria-t-il; tu dois le lui rendre là-haut;

Il veille dans le -ciel sur ta double existence ;

QUATRIÈME Kl'OQUE ii3

•le crois à ton soutien comme à sa providence.

Mais, en croyant au Dieu que menseigne ta voix,

Ah! ne t'y trompe pas, c'est à toi que je crois;

Et s'il brisait en toi sa plus sensible image.

Si je ne voyais plus son ciel dans ton visage,

S'il ne m'éclairait plus le cœur par ton regafd,

Va, je ne croirais plus qu'au malheur, au hasardj

Et j'irais dans la mort l'interroger lui-raêraè,

Pour savoir si l'on dort là-bas^ ou si l'on aime ! »

Et comme revenant de son égarement :

<c Pardonne, reprit-il* j'ai trop d'emportement;

J ai peut-être dit là des mots dont Dieu s'offense.

Mais la mort, n'est-ce pas une éternelle absence?

Tu n'en parlerais plus, aini, si tu m'aimais.

Ta mort, la mienne, oh! moi, je ny pense jamais! «

Puis, s'échappant soudain d une coui'se insensée.

Comme poiii* sèeougr du front une pensée,

Il courut vers les bords d'un alîîme sans fond,

Où deux rochers, courbés comme l'arche d'un pont,

Laissant entre leurs pans un intervalle immense.

Du lac qui gronde au pied recouvraient toute une ans^e

Et prenant son élan comme pour s'y jeter.

Il le franchit d'un bond qui me fit palpiter.

« Ah ! tu frémis, dit-il avec un rire étrange ;

Tan», mieux ; tu m'as parlé de mort, et je me venge ! »

J'ai voulu le gronder, mais il s'était enfui.

Du cœur de cet enfant quel sombre éclair a lui ?

Que cette âme, profonde à l'œil qui la regarde,

Fait aimer et frémir! et qu'il faut prendre gardel

6 novembre I794'

ki l'hiver précoce est déjà descendu,

J>e linceul de la terre est partout étendu ;

Les vents roulent sur nous des collines de neige.

Oh! béni soit le roc dont l'antre nous protège!

Car nous ne pourrions plus faire un pas sans péril

Hors de l'obscur abri qui cache notre exil.

On ne distingue plus les vallons de leurs cimes,

Les torrents de leurs bords, les pics de leurs abîmes ;

Le déluge a couvert d'un océan gelé

Les gorges, les sommets, et tout est nivelé;

Et les vents, des frimas labourant la surface.

Font changer chaque nuit les collines de place ;

La biche même tremble, et, ne nous quittant pas,

Sur la plaine trompeuse hésite à faire un pas.

L'arche par où ces monts touchent à la vallée

D'une énorme avalanche aujourd hui s est comblée,

Et, comme dans une île inaccessible aux yeux.

Nous tiendra renfermés jusqu'aux mois pluvieux.

Oh! que j'aime ces mois où, comme cette terre,

En lui-même le cœur se chauffe et se resserre,

Et recueille sa sève en cette demi-mort

Pour couler au printemps plus abondant, plus fort!

Comme avec volupté l'âme qui s'y replie

S'enveloppe de paix et. de mélancolie,

Mêle même au bonheur je ne sais quoi d'amer

Qui relève son goût comme un sel de la mer,

Jouit de se sentir aimer, penser et vivre.

Pendant que tout frissonne el tout meurt sous le givre,

Kt s'entoure à plaisir, dans ces jours sans soleil,

De rêves de son choix comme pour un sommeil!

7 décembre 1794-

La foudre a déchiré le voile de mon âme : (]et enfant, cet ami, Laurence est une femme... (^ette aveugle amitié n'était qu'un fol amoui- Ombre de ces rochers, cachez ma honte au jour !

Même date, la nuit, à nnzc hcui'cs.

Elle dort, la [joitrinc un peu moins opi)ressée ;

La lièvre^ en mots sans suite égare sa pensée :

« Mon père ! . . . Jocelyn ! . . . où sont-ils tous deux ?. . . Moi-ls ! »

Ses pieds veulent courir. Oh! dors, pauvre enfant, dors!

Jocelyn vit encor pour te rendre à hi vie.

Mais, oh! qu'elle te soit ou rendue ou ravie,

Il vit l'âme en suspens entre ces deux malheurs :

Mort pour toi si tu vis, et mourant si tu meurs !

ii6 JOCELYN

Même date, à minuit.

L'heui'e a versé sa paix sur son front qui sommeille; Ses'^pieds sont moins glacés dans mes mains.... Quelle veille'. Quel jour et quelle nuit! et demain, et toujours! Quel repos ! quel réveil ! quelles nuits et quels jours ! Est-ce un rêve d'un an que j'ai fait dans ces ombres ? Mon cœur nage incertain comme sur des mers sombres, Ne pouvant ni toucher le fond, ni voir le bord, Entre le désespoir, ou le crime ou la mort! Ah! recueillons un peu mon esprit qui s'égare. D hier à cette nuit un siècle me sépare; Souvenons-nous : sachons au moins nous retracer Ce gouffre qu'un instant nous a fait tra\ erser ; Repassons pas à pas toutes les circonstances Du jour fatal qui rompt d'un coup deux existences ; Marquons l'heure oîi, du haut de ma félicité, Dans l'abîme sans fond Dieu m'a précipité!

Les rayons du matin, colorés par la neige.

Brillaient comme un appât pour l'oiseau dans un piège;

L'air ambiant, plus pur, semblait s'être adouci;

Quelques oiseaux posaient sur le givre durci ;

Ce jour de mort avait l'éclat d'un jour de fête.

La biche impatiente au vent tendait sa tête ;

Je me sentis tenté de prendre aussi l'essor.

Laurence dans sa mousse, hélas! dormait encor;

La biche, qui la nuit au bord de ses pieds couche,

De pour de l'cveillor, n'osa qpitter ^^ çAiichc,

Kt, d'uu œil inquiet r^p pegardftiit sortir,

(]omme un pressentimont paraissait m'avertir,

.lo sortis. La nioiitaguo éblouit ma i)aupière :

Tout l'hopizon glacé rayonnait de luinière,

De rha({U(' atome d'air uue lueur sortait-

Je tentai quelques pas ; la neige lue portait,

Et craquait sous mes p,ie4s cofprpe un morceau de verre

Qu'on trouve sous ses pas et qu'on écrase à terrer

Je frémis de plaisir, et m'élaiiçai plus loin,

De mouvement e\. d'air nies sens avaient besoin ;

Je courus jusqu'au pont forme par l'avalanche ;

Je franchis le ravin sur cette croûte blanche,

Dont la voûte tren|blait et grondait sous mes pas,

Et me cachait les eaiix qui mugissaient plus bas.

Je voulus profiter de cette arche gelée

Pour descendre e'ï deux bonds jusqije dans la vaMée,

Et voir si le berger ne serait pas venu

Apporter quelque chose au dépôt convenu,

Je n'y trouvai qu'un mot : " Gardez-vous de descendre!

Mot que sa charité d'en bas faisait entendre.

Je remontai bien vite, et déjà du matin

Le ciel s'était sali comme un dôme d'étain;

Il éteignait le jour qui s'efforçait d'éclore,

Et ramenait la nuit une heure après l'aiirore :

Le vent, que les brouillards paraissaient renfermer,

En remuait les flots comme une lourde mer;

Il éclatait parfois dans le choc des orages,

Comme un coup de canon tiré dans les nuages ;

Mais, quoique encor bien haut il parût retentir,

lia JOCELYN

La montagne en travail semblait le pressentir,

Et ses vast-es rameaux de granit et de marbre

Craquaien-t et se tordaient comme les bras d'un arbre.

Semblable au brasier vert que l'on vient d'allumer,

Je voyais la montagne en mille endroits fumer :

Ces vapeurs de la neige amollissaient la croûte ;

Mes pieds n'y trouvaient plus une solide route.

Mais, lourds et sans appui sur ce terrain mouvant,

A cbaque pas de plus enfonçaient plus avant.

Je courais, je tremblais que la neige fondue

Ne fît crouler le pont de glace suspendue

Avant^ue du ravin j'eusse atteint l'autre bord :

Ah! j'aurais préféré des millions de mort !

Que serait devenu loin de moi le seul être

Qui m'attendait?... Hélas! mieux eût valu peut-être!

Dieu ne le permit pas ; au suprême moment

Où le pont s'abîmait sur le gouffre écumant.

Où lavalanche, en poudre affaissant sa colline,

Fondait comme des pans de montagne en ruine.

Je franchissais le gouffre et l'arche d'un élan;

Mais à peine mon pied touchait à l'autre pan,

Que l'ouragan s'échappe, et de toutes les crêtes

Fait voler dans les fonds l'écume des tempêtes,

La lance en poudre, en flots immenses, tournoyants.

Comble l'étroit ravin de ses blocs ondoyants.

Jusqu'aux gueules du pont les dresse, les entasse.

L'arc-boutant de granit chancelle sous la masse,

Se précipite et roule, et sur ces .loirs sommets

Du séjour des vivants nous sépare à jamais.

Je m'accrochai des mains aux angles de ravine,

Qui tremblaient comme un cap que la mer déracine;

Le roc concave et creux m'abritait : ses rebords

Du choc de l'avalanche y préservaient mon corps.

J'embrasse cet appui pendant que la tourmente

De ses propres débris s'accélère, s'augmente,

Et passe sur ma tête avec ses vents, ses flots,

Et sa mer de brouillard flottant dans son chaos. '

Là, le sein sans haleine et le Iront sans pensée,

Comme une feuille morte au rameau balancée.

J'attendais que la neige, entassant pli sur pli,

M'eût du linceul glacé, vivant, enseveli.

Je voyais, de ma niche, au souffle des rafales,

Se dérouler au loin les lames colossales,

Creuser de hauts sillons qui croulaient sur leurs flancs,

Surmonter leurs sommets par d'autres sommets blancs,

Se heurter, se briser, s'enfoncer en silence,

Jusqu'au ciel obscurci jaillir en gerbe immense,

Tournoyer en nuage et tomber. Chaque fois

Oue la vague en pleuvant m'enfonçait sous son poids.

Pour m' arracher du gouffre et revoir la lumière,

Sous mes pieds, sous mes mains j'écrasais la poussière,

Et retardant ainsi l'instant, l'instant fatal.

Dressais contre la roche un nouveau piédestal.

Oh! quand une lueur me rendait l'espérance,

Que je bénissais Dieu d'être là sans I^aurence ;

De savoir cet enfant sous la grotte endormi,

A l'abri de la mort oîi luttait son ami!

Je ne me doutais pas qu'à ce péril suprême

Sa tendresse pour moi l'avait jeté lui-même.

Pourtant, dans ce chaos de bruit, de mouvements,

lao JOCELYN

A travers le roulis, les cou|)s, les sifflements, Au milieu d'une pause et d'un affreux sjlence, Deux fois je crus entendre, éteints par la distance, Parmi les cris du vent des cris aigus courir. Mon nom inachevé dans des sanglots môurip. Mon cœur avait frémi... Mais c'était impossible! L'ange même de 'Dieu, dans la mêlée horrible De la neige et du vent luttant pour l'entasser, Sur des ailes de feu n'eût pas osé passer! Je ne sais pas combien dura cette agonie : Quand la mort la mesure une heure est infinie ; Et, pour mesurer l'heure et compter les moments, Je n'avais de mo}i eœur que les lourds battements.

Entin le vent tomba; le jour teignit les nu§s,

Sa lueur m'éclaira des plages inçonnijes j

Un souffle aigu du nord, courant comme lui frisson,

Durcit la neige en poudre et la pluie en glaçon ;

J^es abîmes mouvants, gelés à cette haleine.

Devinrent sous mes pas une solide plaine;

J'orientai mon œil au soleil éclatant.

Je me précipitai dans l'antre haletant :

« Laurence! ?>.., L'écho seul me renvoya : « Laurence!

Mpn cœur pétrifié plongea dans ce silence,,.

lUn éclair de terreur m'illumine à demi :

jll a bravé la mort pour sauver son amj!

Je ressors à l'instant de la caverne vide.

Je cherche sur la neige une empreinte, une ride.;

J'appelle; tout se tait. Je m'élance au hasard;

J'aurais voulu sonder l'esparft d'un regnrd ■

QUATRIEME EPOQUE i

Mon oreille à mes cris attendait la réponse,

Comme un homme jugé dont J'aiTêt se prononce :

Entre l'affreux silence et le cri t}e ma voix,

Dans un seul hattenient mon cœur mourut cent fois ;

Je tombais, quand la biche, à nia voix accourue,

Bondit autour de moi. Je frémis à sa vue;

Klle lécha mes mains, et se mit à marcher,

En se tournant vers moi comme pour me chercher.

Puis, franchissant d'un bond une blanche colline,

Disparut à mes yeux au fond d'une ravine.

Sur le rebord glissant, d'un trait je la suivis,-

Le gouffre d'un regard fut sondé; je la vis.

Sur la pente des rocs dont les arêtes nues

Hérissaient les frimas de leurs pointes aiguës.

Voler jusqu'au lit creux de l'abîme profond.

Écarter du museau la neige épaisse au fond,

Et découvrir au jour, dans sa fosse glacée,

Le corps inanimé de l'enfant! La pensée

Ne franchit pas plus vite un espace idéal :

Je fus aussitôt qu'elle au fond dn creux fatal.

Sur la neige en monceaux que son pur sang cqlore,

Laurence évanoui, blessé, mais tiède encore,

Ses beaux cheveux souillés de sang et de glaçons,

Luttait avec la mort et ses derniers frissons :

Je me jette sur lui, je le prends, je l'enlève;

Je l'emporte insensible et léger comme un rêve,

Comme une mère porte un enfant daps ses bras.

Sans en sentir le poids et sans faire un faux pas,

Comme si quelque force intérieure, intime,

M'eût aidé d'elle-'mêine^.renionter l'îibîroe.

Dans la grotte à l'abri je fus an un moment; J'v déposai le corps toujours sans mouvement; Je rallumai du feu, je tournai vers la flamme Les pieds ; et, soutenant le front que la mort pâme Sur mes genoux, du cri, du souffle, de la main. J'y rappelai la vie, hélas! longtemps en vain; Mes lèvres ne pouvaient réchaufi'er sur sa bouche Le souffle évanoui. Je le mis sur ma couche, J'étanchai sur son front le sang qui s'y gelait. De sa poitrine encor d'autre sang ruisselait. Et de son vêtement souillé les déchirures M'indiquaient sur son corps aussi d'autres blessures. Pour lui donner de l'air et pour les découvrir. Je déchire des dents l'habit lent à s'ouvrir... Un sein de femme, ô ciel! sous la sanglante toile! Ma main recule froide et mon regard se voile!... Mon front tourne et bourdonne et bat sans sentiment, Et je ne sais combien dura l'affreux moment. Cependant le péril me rend à la nature : Le sang, que le froid glace aux bords de la blessure, Rentre dans la poitrine et semble l'étouffer; Rien là pour l'humecter, rien pour la réchauffer! Sur ce sein déchiré sans souffle je me penche, De mes lèvres en feu je l'échauffé et l'étanche : Il coule... elle revit... voit son sein découvert. Rougit, ferme son œil, et ne l'a plus rouvert! De ses sens afTaiblis le délire s'empare, La fièvre ou la douleur dans ses rêves l'égaré ; Elle accuse ou bénit, mord ou baise ma main ; Puis enfin elle dort!... Oh! quel réveil demain!

QUATRIÈME ÉPOQUE laB

8 décembre, le matin.

Toute ma longue nuit déjà s'est écoulée

.\ presser dans mes doigts sa main toujours gelée,

A rappeler vingt fois le sang et la chaleur

A la plante des pieds réchauffés sur mon cœur,

A retenir la biche à côté sur sa mousse.

Pour que de son duvet la tiédeur saine et douce.

En se communiquant de plus près corps à corps,

Pianiraât par degrés ses membres demi-morts ;

\ mouiller d'un peu d'eau par la flamme attiédie

Sa tète ensanglantée ou sa tempe engourdie ;

A voir vers le matin son souffle sommeiller ;

A retenir le mien, de peur de l'éveiller :

Puis, quand l'accablement qui succède au délire

A son haleine égale à la fin s'est fait lire,

.1 ai saisi par instinct ce moment de repos

Pour essuyer le sang qui durcit ses caillots;

J ai déchiré la toile, et de ses découpures

Arraché fil à fil le duvet des blessures ;

Séparant les anneaux de cheveux, j'ai lavé

Son front entre mes bras mollement soulevé;

De son flanc déchiré j'ai d'une large bande

Fermé, sous un lin pur, la blessure plus grande",

Et déposé le corps doucement l'ecouché :

Tout tremblant, comme si ma main avait touché

Un enfimt endormi retourné dans ses langes.

Du comme un vil mortel qui toucherait des anges.

ia4 JOCELYN

8 décembre, le «oir.

Elle a jeté sur tout un regard interdit;

Puis, d'une voix éteinte et tendre, elle m'a dit :

'< Il est donc vrai! tu sais!... Si je n'ai plus qu'une heure .

A vivre, oh! Jocelyn, pardonne, et que je meure!

Je t'ai trompé; mon père ainsi l'avait voulu;

Je devais respecter mou serment absolu.

Il m'avait interdit, à son moment suprême.

De révéler mon sexe à personne, à toi-même.

Soit que sous cet habit, qui dût rpe protéger,

Il cnit de sqrî enfant les jpurs moins en danger.

Soit qu'il eût je ne sais quelle autre prévoyance,

Je devais à son ordre aveugle obéissancef

Ab ! qu'il m'en a coûté de me c^chpr de toi !

Abî j'aurais dû penser que j'outrageais ta foi.

Que nous n'étions pas deux, que mon âme et la tienne

N'ont rien qui \ie §e mêle et qui ne s'appartienne.

Faut-il te l'avpuer? Souvent je le pensai.

Souvent je résolus, souvent je commençai;

Mais toujours, au mornent de trahir mon mystère,

Je ne sais quelle main me forçait à nie tqire.

J'avais trop attendu déjà, je n'osais plus;

Mon front couvert de honte était rouge et confus.

Puis je savais ta vie et ta pieuse enfance ;

Je redoutais l'effet de cette confidence.

J'avais peur du regard que tu me jetterais.

Du son de voix, du mot froid que tu me dirais ;

QÎIVrRIÈME KI'OOUÈ 12»

Ce luot, pour moi, celait ou la nioil ou la vie!

.le mourais à tes pieds, si tu m'avais bannie!

( )li ! pouvais-je risquer^ coiitre un pi-éeoee aveu.

Lent fois plus que ma vie à ce terrible jeu?

.1 aimais mieux me lier à cette destinée

Qui m'avait de si loin dans ton ombre amenée,

Jouir du jour au jour, et remettre à plus tard,

Tout attendre de Dieu, du moment, du hasard.

Ah! ce hasard fatal n'est venu (jue trop vite!

-Mais si ta main se ferme et si ton cœur hésite,

Oh! du moins, Jocelyn, je ne le saurai pas...

J'ai cherché la tempête et la mort sous tes pas;

Avec joie à la mort j ai couru pour te suivre;

L'abîme me prend seule^ et toi te laisse vivre.

Tu sais tout, mais je meurs! Dis, me pardonnes-tu? »

Oh! les anges du ciel ont-ils cette vertu?

Peuvent-ils de leurs mains, sans pitié pour eux-mème,

Se déchirer en deux dans le cœur qui les aime?

Pour moi, faible mortel, fait de sang et de chair,

Je ne pus me frapper sur un êtt'e si cher,

Et, repoussant 1 amour dans le sein qui se ddnne^

Briser notre âme en deux. « Oh oui! je te pardonne,

f^ui dis-je, enfant ou sœur, pauvre être abandonné,

L'amour que je te donne et que tu m'as donné!

De tous les noms sacrés dont sur terre on s'adore

Je te nomme... et je t'aime, et j'en invente encore!

Ah! vis pour les entendre et les répéter tous!

Que Dieu nous illumine et dispose de nous ;

Dans ce ciel où ses mains nous ont portés d avance,

Comme deux esprits purs vivons en sa présence, Et laissons-lui le soin, à lui seul, de nommer L'amour ou l'amitié dont il faut nous aimer! »

9 décembre 1794, le soir.

On eût dit que sa vie eût coulé par ma bouche.

Et son cœur soulevait le manteau sur sa couche :

« Que tu mas fait de bien ! dit-elle. Oh ! quel bonheur !

Quoi, nous n'étions qu'amis, nous serons frère et sœur!

Frère! sœur! oh! s'il est un nom encor plus tendre,

Laisse-molle chercher pour te le faire entendre;

Tu m'aimes donc de même après l'aveu fatal?

— C'est toujours toi !... Pourtant, Laurence, tu lis mal

De me tromper; on doit tout dire à ce qu'on aime.

Tu m'exposais, enfant, à me tromper moi-même,

A prendre auprès de toi, sans soupçon, jour à jour,

Pour la sainte amitié c[uelque coupable amour ;

A puiser dans tes yeux et dans la solitude

D'un bonheur surhumain l'enivrante habitude;

Et, quand il eût fallu fuir et ne plus te voir,

A mourir de ma honte ou de mon désespoir.

Car, vois-tu, bien qu'encore aucun vœu ne me lie,

Aux autels, tu le sais, j'ai destiné ma vie;

Ma promesse au Seigneur me dév'ouait à lui :

Qui sait si je puis même y manquer aujourd'hui ?

Qui sait, lorsque le sang du martyre l'arrose,

Si je puis en honijieur abandonner sa cause ?

De l'Eglise où j'entrai sur mes pas revenir,

QUATRIEME ÉPOQUE i

Va, sans mètre rendu par Dieu, m appartenir ? l'our savoir quel arrêt d'en haut il faut attendre, Par la voix des pasteurs j'ai besoin de l'entendre. Mais ne songe à présent qu'à vivre! Le rocher S'est écroulé; d'ici nul ne peut approcher Avant qu'un autre été, vidant l'eau de l'abîme, Ait rejoint de nouveau la vallée à la cime ; L aigle seul peut franchir le gouffre, et le Seigneur Pendant des mois entiers nous condamne au bonheur. — Je vivrai, je le sens, Jocelyn, me dit-elle. Oh ! du fond de la mort cette voix me rappelle! Heureuse je vivrai toujours, toujours, toujours! Que m'importe quels vœux enchahieront tes jours. Ton travail en ce monde, et le pain dont tu vive, Et ton chemin, si Dieu permet que je t'y suive ? Si partout, comme ici, je t'entends, je te vois ; Si je marche à ton ombre et m'éveille à ta voix; Si je suis en tout lieu ta sœur ou ta servante. Toute chose me plaît, ou m'est indifférente ! Tu m aimes, c'est assez; tu l'as dit! Que de toi Tout soit à l'univers, si le cœur est à moi ! «

Même date, plus tard.

« Mais, lui disais-je encor, tu ne sais pas peut-être Qu'au veuvage du cœur Dieu condamne le prêtre. Lui défend les doux noms et d'amant et d'époux. Et qu'il n'est à personne afin qu'il soit à tous;. Que si Dieu me voulait tout à son saint service,

Il faudrait boire, hélas ! rtioh sang dails ce calice,

A vivre l'un sans l'autre un jour s'habituer!

— Alors, dit-elle, écoUle : il vaut mieux me tuer!

Mais à quoi penses-tu ? Ce Dieu qui nous rassemble

Ne nous a-t-il pas mis par la main seuls ensemble.

Perdus, nous unissant dans un exil commun.

Plus qu'il n'unit jamais delix cœurs, deux sorts en un?

Ne m'a-t-il pas jetée à tes bras, comme on trouve

L'enfant^bandonné qti'Dti réchauffe et qu'on couve?

Me rejetteras-tu froide et morte à mon sort ?

Lui dirus-tu : Seigneur, mon frère unique est mort ?

Lui consacret"îis-til Comme un encens ta vie

Et la mienne? oui, la mienne, après l'avoir ravie?

JN'en maudirait-il pas l'abominable don?

^'appellerait-il pas ton remords par mon nom ?

Oh non! sa volonté n'est plus un vain problème :

Je ràe (ie à l'arrêt qu'il a porté lui-même,

A cet isolement cdiiiplët ddhs ce désert ,

Au seul cœur ici-bas que sa Inain m'ait ouvert,

A ce renversement des choses de la terre.

Qui rend notre bonheur lui-même ikivoloutairei

Ah oui! grâce à ce Dieu, mon bonheur est ta loi.

Ni bonheur, ni vertu, dans ce monde, sans moi. «

J'hésitais. Elle mit ses deux doigts sur ma bouche, Et, de son autre main m'attiranl vet's sa couche : «' Jure-moi, jure-môi, dit-elle, ô Jocelyn, A moi ta pauvre sœur, à moi ton orphelin. Jure-moi mon boïlhèUf devant Dieu qui l'ordonne : Je jure de mourir, moi, si tu m'abandonne!

QUATRIÈME ÉPOQUE i

Et je sens que raa vie ou ma mort en suspens Va sortir de ton cœur dans le mot que j'attends. » Et ses yeux sur les miens, et sa bouche entr'ouver'.(>, Imploraient, aspiraient son triomphe ou sa perte. Ali! mon cœur tout entier criait pour elle en mui ; Vn regard lui donna le gage de ma foi, Kt sur sa pâle main ma lèvre qui se colle La retint à la vie avec une [)arole.

12 décembre 1794.

D'heure en heure depuis elle se rétablit. Pour la première fois elle a quitté son lit. Et, il'un pas chancelant, sur mon bras appuyée, Elle a voulu marcher sur la neige essmée : O soleil de décembre, éclairas-tu jamais Une plus pâle fleur d'hiver sur ces sommets?

Que j'aimais à sentir ce poids de sa faiblesse,

A porter sur mon sein ce beau corps qui s'alfaisse.

A penser que sans moi ses pas, ses faibles pas,

N'auraient pu soutenir ce que portait mon bras.

A rendre devant nous sa route plus unie,

A pétrir ou la glace ou la neige aplanie.

De peur que son beau pied, qu'elles venaient blanchir.

N'eût à se soulever trop haut pour les franchir!

Et comme son regard et comme son sourire.

Et comme le bonheur qui dans ses traits respire

Et comme de son cœur le tendre battement,

i3o JOCELYN

Sensible sur mon bras malgré son vêtement, Pour me récompenser des soins de ma tendresse, M'enivraient de sa vue et n'étaient que caresse!

C janvier 1795.

Un sang pur, le bonheur, le repos, la nature,

Ont bien vite fermé sa dernière blessure;

J^e souffle de la vie a bu d'un trait ses pleurs ;

Son visage un peu pâle a repris ses couleurs.

Et comme sur la rose, où flotte encore la pluie.

JJn rayon fait briller la goutte qu'il essuie.

Ah! si ce n'était pas que cet ange souff'rait,

Même dans ce bonheur mon cœur regretterait

Ces longues nuits de veille autour de cette couche,

A compter en tremblant les souffles de sa bouche,

Les battements du pouls soulevé par le cœur,

A promener ma main sur son front en sueur,

A retourner son corps alangui par la fièvre,

A verser larme à larme une eau fraîche à sa lèvre,

A voler au chevet si j'entendais gémir,

A voir son œil se clore, à l'écouter dormir;

Ou quand le lourd sommeil, rebelle à mes prières,

Par un rêve agité fuyait de ses paupières,

A venir à la voix de l'enfant effrayé.

Mon coude au bord du lit tout près d'elle appuvé.

Pour l'assoupir un peu chercher dans ma mémoire,

Ou dans mon cœur, d'amants quelque touchante histoire,

Oubliés comme nous du monde, et se faisant

QUATRIÈME ÉPOQUE i3i

D'efux-même et de leurs cœurs un monde suflisiint, Perdus sous l'œil de Dieu dans sa vaste nature. Dans quelque île sans nom portés par aventure. Tels qu'en Toit au matin le songe d'un amant. Ou qu'en chante une mère en berçant son enfant ; Et de voir sur son front sa terreur ou sa joie Passer en humectant de pleurs ses cils de soie, Tandis que je roulais comme sur des fuseaux Ses cheveux sous mes doigts en moelleux écheveaiix.

Février 1795.

Quelquefois, je ne sais quelle timidité.

Comme le sentiment de notre nudité.

Devant elle me trouble et vient saisir mon âme,

Et je n'ose parler, en pensant qu'elle est femme.

Mais elle ne sent pas, dans sa chaste candeur.

Cette honte des sens qui me remonte au cœur ;

Son sentiment naïf, dans cette âme si pure,

A bien changé de nom, mais non pas de nature ;

C'est toujours de l'enfant l'ardente affection,

N'ayant qu'une pensée et qu'une passion.

Et ne soupçonnant pas, dans sa douce ignorance,

Oue l'amour devant Dieu ne soit pas l'innocence.

Au contraire, depuis nos doux aveux, souvent

Elle est plus caressante et plus libre qu'avant;

Avec moins d'abandon la vierge se confie

Au frère qui puisa du même sein la vie :

|">lle ne comprend pas pourquoi, depuis ce jour,

rSa . JOCELYN

Je suis plus réservé pour avoir plus d'amour.

Et pourquoi, tout tremblant, de la main je repousse

De sa lèvre à mon front l'impression trop douce.

Moi pourtant je ne puis, comme avant, prolonger

Ces regards où le cœur au cœur va se plonger,

Xi ses bras à mon cou, ni sa tête charmante

Sur mes genoux plies, comme autrefois, dormante,

\i ses cheveux jetés par le vent sur ma peau,

La faisant frissonner comme le vent fait l'eau.

Ni ces mots caressants où son amour se joue,

'Vi sa main dans ma main, ni son front sur ma joue.

Et ((uand, tel qu'un enfant qui joue avec le feu,

.le retire ma tête et je la gronde un peu;

Ouand je sors, tout ému, comme d'une fournaise.

Pour respirer dehors l'air glacé qui m'apaise.

Elle pleure^ elle dit que je ne l'aime pas,

(Ju me boude, ou s'attache obstinée à mes pas :

Un sourire la calme et nous réconcilie.

Et je la laisse aimer et dire, et tout s'oublie!

Mars 1795.

Pour nous conserver purs la nuit, sous l'œil de Dieu, Après avoir prié nous nous disons adieu. Et chacun va chercher sa couche solitaire. Elle sous le rocher, moi dehors sur la terre. Dans un abri de mousse et de feuillage, obscur. Que je me suis creusé sous le rebord du mur. Là, comme un chien fidèle, au seuil de .son asile,

QUATRIEME ÉPOQUE iM

Je lui garde sa vie et son sommeil tranquille ; Rien ne pourrait venir la troubler du dehors Sans m éveiller moi-même et passer sur mon corps. Oh! que j'aime à sentir, sous la pluie ou la neige. Que des rigueurs de l'air cet abri la protège; Que je garde à ce prix cet ange du Seigneur, Sacrée et toute à lui jusqu'au jour du bonheur. Jusqu'à l'heure où sa main, qui bénit ce qui s'aime, Dans mon sein altérf- la jettera lui-même ! Quelle douce pensée ! Ah oui ! mais quel effort De savoir qu'elle est là, là, si près, qu'elle y dort, Qu elle y veille peut-être, et, par l'amour bercée. S'y retourne cent fois sous la même pensée. Que l'ange de Dieu seul voit ses chastes appas, Qu'entre le ciel et moi je n'aurais qu'un seul pas ! Oh! que de fois, chassé de ma brûlante couche. Le cri de mes désirs étouffé sm' ma bouche, Ainsi qu'un insensé qui se lève la nuit, Fuyant dans les frimas l'image qui me suit, Comme un faon égaré qui cherche sa compagne. Pour fatiguer mes j.as j'erre sur la montagne. Dans ma poitrine en feu j'aspire les vents froids. Je pétris du glacier les cristaux dans mes doigts, Jusqu'à ce qu'énervé de fatigue et de veille, Sur ma couche transie un moment je sommeille! Et que, vite' éveillé par des songes d'amour. Avec impatience encor j'attends le jour. Le moment oîi Laurence à son tour éveillée, Et dans l'obscurité de la grotte habillée, A ienl, ses beaux yeux encor tout chargés de sommeil,

il4 .tOCJSLYN

Comme une jeune sœur m'embrasser au réveil, Dans notre tiède abri par mon nom rao rappelle, Et, vers le doux foyer ra'entraîuant auprès d'elle, Sur un feu que la nuit couve sans l'étouffer, Me prend entre ses mains mes mains pour les chauller !

i6 mars 1795.

Je ne sais quel respect à tant d'amour se mêle,

Et s'accroît tous les jours dans mon âme pour elle ;

Comme un dieu, je craindrais du doigt de la toucher;

A ses pieds quelquefois je voudrais me coucher.

Pour que cet être, roi de toute la nature,

Me foulât sous son pas comme sa créature.

Plus son sourire est tendre et son regard m'est doux,

Plus je sens le besoin de tomber à genoux,

De consacrer mon cœur en lui rendant hommage,

Et d'adorer mon Dieu dans ce divin ouvrage.

Pour ne pas offenser ces sentiments chrétiens,

Devant elle, tremblant, pourtant je me retiens;

Mais quand elle se baisse ou détourne la tête,

Qu'elle marclie un moment devant moi, je m'arrête.

Je contemple sa forme avec recueillement,

Comme un être éthéré tombé du firmament,

Dont l'émanation éclaire la lumière.

Et dont le pied céleste honore la poussière.

Je suis avec les miens les traces de ses pieds.

Comme si ce contact les eût sanctifiés ;

Dans l'air qu'elle occupait j'aime à prendre sa place,

QUATRIÈME ÉPOQUE iV

Comme si son passage eût consacré l'espace, A marcher dans sou ombre, à ramasser les fleurs De l'herbe dont sou corps a foulé les couleurs, A respirer le veut qui dans ses cheveux joue, Quand son front renversé comme un flot les secoue. Et l'air que sa poitrine a déjà respiré, Comme un parfum du cœur par mon âme aspiré. Il semble qu'un contact avec ce que j'adore, \ cet être divin, moi mortel, m'incorpore. Ht que de mon néant un regard de ses yeux l'ourrait, s il le voulait, me soulever aux cieux. Amour, dont les amants savent seuls le mystère, Tu fais plus : ton regai'd met leur ciel sur la terre !

^ Avril 1795. ^

Oh ! quels plans nous faisions sous l'arbre ce matin ! Que ce présent pour elle encore a de lointain ! Que j'aimais à la voir, avec l'air du délire. Avec ses yeux rêveurs qui si loin semblaient lire. Bâtir et renverser et rebâtir encor Mille ombres de bonheur avec ses songes d'or. Pour le temps où, sortis du désert où nous sommes. Nous serons descendus du ciel parmi les hommes; Soit que nous retrouvions dans son manoir chéri De ses biens paternels quelque noble débri. Et qu'au sein d'une large et somptueuse aisance Notre amour de nos cœui's s'épanche en bienfaisance , Soit que, déshérités de tout bien ici-bas,

i36 JOCELYN

>ous fécondions un coin de terre avec nos bras. Et nous nous bâtissions dans notre étroit royaume, Pour couver nos amours, un pauvre toit de chaume; Ou que dans les cités, pour gagner notre pain, [Vous vivions du salaire et d'un travail de main. Pauvre couple caché dans quelque chambre nue, Abritant sous les toits une joie inconnue, Achetant par le jour le doux repos du soir. Puis au soleil couché revenant s'y rasseoir, Y rendre grâce à Dieu, dans leur reconnaissance, < De ce bonheur obscur caché sous l'indigence, De cette chaste couche où l'amour les bénit. De ces oiseaux en cage et chantant sur leur nid, Et de ces beaux enfants qui se roulent à terre, Nus. entre leurs berceaux et les pieds de leur mère...

Mai 1795.

Un enfant! ah! ce nom couvre l'œil d'un nuage! Un être qui serait elle et moi, notre image, Notre céleste amour de terre se levant. Notre union visible en un amour vivant, Nos figures, nos voix, nos âmes, nos pensées, Dans un élan de vie en un corps condensées, Nous disant à toute heure en jouant devant nous : « Vous vous mêlez en moi ; regardez, je suis vous ! Je suis le doux foyer où votre double flamme Sous ses rayons de vie a pu créer une âme ! »

QUATRIÈME ÉPOQUE iS;

Ah! re rrvr c|un \)\ru pouvait seul inventer, Sur la terre l'amour pouvait seul l'apporter!

Mai 1795.

Le jour succède au jour, le mois au mois ; l'année Sur sa pente de fleui's déjà roule entraînée. A tous moments, mon Dieu, je tondje à vos genoux Est-ce que votre ciel a des soleils plus doux ?

Grenoble, 2 août 179?, la nuit, caciié chez un pauvre menuisier.

Es.t-ce moi? suis-je ici?... Mon Dieu, veillez sur elle! Auges du Tout-Puissant, couvrez-la de votre aile! Quoi ! j'ai laissé Laurence à la foi du rocher? Mou cœur brisé n'a-t-il rien à se reprocher ?

Mais |)ouvais-je, o mou Dieu ! repousser la prière Du mourant qui m'a[)pelle à son heure dernière? Pou\ais-je résister à la voix du j)asteur Qui de ma pauvreté se fit le protecteur, M'accueillit tout enfant parmi les saints lévites, M'y chérit entre tous, non pas pour mes mérites. Mais pour mon abandon, et fut dans le saint lieu Mon maître, mon ami, mon père selon Dieu?

i/io JOCELYN

Quand il n'a pour palais qu'un cachot sur la terre;

Quand de lépiscopat le sacré caractère

Est aujourd'hui son crirae et son arrêt de mort;

Quand l'échafaud dressé lui présage son sort;

Que, n'ayant que le fond de son calice à boire.

Il cherche an nom ami, bien loin dans sa mémoire ;

Que le mien s'y réveille et se présente à lui.

Qu'il m'appelle à son aide, implore mon appui;

Qu'un hasard merveilleux, que Dieu seul peut conduire,

Fait monter jusqu'à moi le cri de son martyre.

Oh! pouvais-je être un homme et ne pas accourir

Sans une voix d'ami le laisser là mourir?

Non, non, j'aurais été parjure, ingrat ou lâche!

Quelle ivresse aurait pu me cacher cette tâche!

Laurence m'eût poussé du cœur au dévouement !

Des choses d'ici-bas divin enchaînement!

Par cjuel simple ressort la main de Dieu dirige

Ce sort, où l'œil "ne voit que hasard et prodige!

Un pauvre Savoyard, dans la froide saison. Descend de son chalet et sert dans la prison. Porte l'eau, fend le bois, des guichetiers sévères Prend, pour les adoucir, tous les durs ministères, Et, quand il a trempé la soupe au prisonnier,

CINQUIÈME ÉPOQUE ia^i

Revient, le cœur content, dormir dans son grenier.

(ici homme est le neveu du seul berger qui sache

Le mystère profond de l'antre qui nous cache.

11 monte à son village, il dit au vieux berger

One lévêque est captif et qu'on va le juger ;

Qu'il lui parle souvent, que sa main enchaînée

S'abaisse tous les jours sur sa tête inclinée;

Qu'il attend sa couronne avec sérénité,

(lorame un juste qui voit du cœur l'éternité;

Qu'il ne demande pas grâce aux bourreaux d'une heure ;

Qu'il voudrait seulement revoir avant qu'il meure

Un des fils que sa main devait sanctifier;

Qu'il a quelque secret divin à confier;

Qu'il en nomme souvent un d'un accent plus tendre,

.locelyn, le plus jeune. Oh! s'il pouvait l'entendre,

Oii! celui-h\, du moins, ne le laisserait pas

Monter sans une main les marches du trépas!

Le berger, à mon nom, croit que Dieu lui commande

De découvrir le fils que l'évêque demande :

Il révèle la grotte où son pas m'a conduit.

Ces deux hommes de bien 3^ montent dans la nuit :

Pour franchir le ravin où le torrent déborde.

Au tronc sur l'autre rive ils lancent une corde;

Ils approchent; j'entends leurs pas lourds retentir;

Laurence, qui dormait, ne me voit pas sortir.

Les bergers en deux mots me font leur saint message;

Une lutte rapide en moi-même s'engage,

i/ia JOCELYN

L'amour dans mon esprit combat le dévouement;

Mais la mort n'attend pas. Je demande un moment,

Te rentre dans la grotte, et j'arrache une feuille

Du livre où pour prier Laurence se recueille;

J'écris ces mots tremblants : « Dors en paix, mon anioiii

Mon absence de toi ne sera que d'un jour! »

Ce papier, tout trempé des pleurs dont je l'arrose.

Ma main sur son chevet, tremblante, le dépose.

Quel réveil!... je ne puis y penser sans frémir!

Je regarde un moment ce front calme dormir ;

Je sens mon creur se fendre au paisible sourire

Oui la trompe en dormant, quand je vais au martyre!

Si je la réveillais, je ne partirais pas !

Du guide impatient j'entends sonner les pas.

Je me jette à genoux au bord de cette couche ;

Je colle sur ses pieds mon front, mes yeiix, ma bouche;

J'invoque dans mon cœur tous les anges de Dieu

A la garde de l'ange assoupi dans ce lieu;

Je la bénis de l'œil, des larmes et du geste;

Mon pied fixé s'arrache au sol où mon cœur reste.

f^es bergers loin du roc m'entraînent avec eux ;

Je descends sur leurs pas l'échelle aux mille nœuds ;

Dans le chalet désert j'échange avec le pâtre

Mes vêtements usés contre un sarrau blanchâtre;

Je chausse mes pieds nus de ses souliers à clou;

Mes longs cheveux bouclés qui roulent sur mon cou,

Mon front hâlé, mes doigts qu'a gercés la froidure,

D'un jeune montagnard me donnent la figure :

A travers les hameaux, inconnu, je descends,

Sans qu'un aspect nouveau me trahisse aux passants;

CINQUI1^:ME époque x'^^

Mon guide sur ses pas me conduit par la ville, Comme son compagnon me loge en son asile, Et, dans la prison même introduit avec lui, Aux pieds du saint martyr je dois être aujourd'hui.

Dans l'hùpital de Grenoble, .1 noilt 179.'), au soir.

OÙ suis-je? OÙ mengloutlr? où perdre ma j)ensée?. Seigneur!... oh! pardonnez à cette âme insensée! Non, non, frappez ce cœur hésitant, combattu. Oui n'a su distinguer ni crime ni vertu. Et qui, dans le.s accès d'une nuit de délire. Ne sait plus si le ciel le déteste ou l'admire!

Oui, je me hais moi-même. Oh! cachez-moi de moi! L'évêque!... il me bénit!... Laurence! ôtoi, mais toi! Assassin à la fois et charitable apôtre. J'ai .sauvé d'une main et j'ai tué de l'autre?

Mais où suis-je? en quel lieu m'a-t-on porté mourant? Tout est étrange et neuf à mon regard errant; Du pauvre montagnard ce n'est plus là l'asile! Ouels sont ces lits de lin. dont la nombreuse Hle

t44 JOCELYN

Se prolonge dans l'ombre et correspond au mien ? Que veut dire au plafond ce signe du chrétien? Que sont ces voiles blancs, ces femmes ou ces ombres, Qui se croisent sans bruit dans ces corridors sombres, Entr' ouvrent les rideaux, se penchent sur les lits. Comme la jeune mère au chevet de ses fils? Aux douteuses lueurs de leur lampe qui veille. Oh! de la charité j'entrevois la merveille, Ces auberges du pauvre où l'on bénit ses pas. Ces toits de Dieu, ces lits de ceux qui n'en ont pas. Ces épouses du Christ au chevet des misères. Mères de tous les fils et sœurs de tous les frères!

Même lieu, 6août I^qS, le matin.

Dans le monde, en un jour, qu'est-il donc survenu?

Comment suis-je là, moi, sous mon nom, reconnu?

D'où viennent ces respects, ces soins qui m'environnent.

Ces signes de bonheur que leurs regards me donnent ?

Ils disent que Paris a tué le tyran,

Que la France a fini ce long meurtre d'un an.

Que les cachots vidés s'ouvrent i)artout deux-même.

Que de Dieu dans le temple on rétablit l'emblème.

Que la foule a brisé ses instruments de mort.

Et reporte aux autels sa joie ou son remord ;

Que le meurtre d'hier fut le dernier supplice ;

Que l'on m'a rapporté du lieu du sacrifice

Tout arrosé du sang du bienheureux martyr,

Mourant, n'entendant plus sur mes pas retentir,

A travers mille cris, le cri de délivrance Qui semblait du tombeau ressusciter la France, Et que le guichetier, en ouvrant la prison, Aux femmes de l'hospice a révélé mon nom!...

Même lieu, même date, le soîr.

Tout dort... à mon chevet veille une sainte femme..

(x' jour se fait en moi : recueillons-nous, mon âme !

Le sommeil sur mes yeux ne peut plus s'arrêter ;

Où mon cœur est toujours mes pas voudraient monter;

Mais ma force ne peut les soulever encore ;

Mes pieds me porteront demain avec l'aurore.

Ces sœurs me laisseront de ce lit me lever.

Pour courir... où je tremble, ô mon Dieu, d'arriver !

Oh! dans cette éternelle et brûlante insomnie.

Les scènes de la veille et de mon agonie

Remontent par un vague et lointain souvenir.

Comme des fils brisés qu'on cherche à réunir;

Ils viennent dans mon front se renouer en foule ;

De moi-même à mes yeux le tableau se déroule;

Je me comprends enfin, je me sens, je me vois.

Je vis ce jour terrible une seconde fois !

De l'évêque captif le juge populaire

Avait voté la mort, le soir, dans sa colère;

i46 JOCELYN

J'entendais en passant l&s coups sourds du marteau Qui clouait dans la nuit le bois de l'échafaud. J'entrai dans la prison; des escaliers rapides La descente était longue et les marches humides, Et dans leur froid brouillard chaque pas, en glissant, Semblait sur les degrés se coller dans du sang, .le ne sais quelle odeur de larmes sous les voûtes, Quelle sueur des murs coulant à larges gouttes. Des angoisses de l'homme y peignaient les tourments. Chaque dalle y rendait de longs gémissements : On eût dit que ces murs, ces froides gémonies, Comme des condammés suaient leurs agonies. Au bas de cet obscur et profond entonnoir, L" affreux cachot s'ouvrait sur un corridor noir, Tout creusé dans le roc, hormis l'étroite porte Dont les lourds gonds scellaient la grille basse et forte. Sous la main du geôlier qui tourna les verrous. IjU porte en gémissant recula devaiït nous ; L'ombre humide pâlit au feu de sa lanterne. Qui jeta sur les murs un jour livide et terne. Et je vis le vieillard, ébloui par ce jour, Qui regardait sans voir du fond du noir séjour ; Le rayon concentré, dardant sur sa figure, La détachait en clair de la muraille obscure. Comme si, du cachot pour racheter l'affront. Une auréole sainte eût éclairé son front.

Fléchissant sous ses fers rivés dans la muraille. Leur poids lourd afTiissait un peu sn h;inl(> taille;

CINQUIEME ÉPOQUE i ',7

De ses habits troués les somptueux débris

Laissaient percer partout ses membres amaigris;

Il serrait d'une main autour de sa ceinture

Des pauvres prisonniers la blanche couverture,

De l'autre il soutenait le gros faisceau de fers

Qui tombait en anneaux de ses bras découverts;

Ses pieds nus, que nouaient deux restes de sandales,

Tout violets de froid, frissonnaient sur les dalles.

Un tas de paille humide et rongé par les bords,

Gardant encor l'empreinte et les plis de son rorjjs,

Une écuelle de bois pour recevoir la soupe.

Une goutte de vin dans le fond d'une coupe.

De son palais de boue était l'ameublement.

Le breuvage, le lit, le vase et l'aliment;

Mais les traits allongés de son pâle visage.

Ses cheveux éclaircis, souillés, blanchis par l'âge.

Sur son front demi-chauve en couronne bouclés

Ou sur son maigre buste en anneaux déroulés ;

Sa barbe, que d'un an le fer n'a retranchée.

Sur le creux de sa joue en écume épanchée ;

Ses yeux caves, cernés par un sillon d'azui".

Brillant comme un charbon dans leur orbite obscur ;

Son regard, affiiibli par cette ombre éternelle,

>ous cherchant sans nous voir du fond de sa prunelle;

l-a force écrite en haut dans ses sourcils épais.

Sur sa lèvre entrouverte un sourire de paix ;

Dans ses traits, imprégnés d'une sainte harmonie,

La résignation au sein de l'agonie,

L'humanité vaincue asservie à la foi,

Tout éclatait eu lui!,.. Je crus vpir devant moi

i/,8 JOCELYN

Un de ces rhampions des vérités nouvelles Que les anges de Dieu .servaient, couvaient des ailes, Et qui, nourris déjà du pain caché du fort, Exultaient du supplice et vivaient de leur riaort.

A l'entrée, ébloui par ce front de lutnière, Sur mes genoux tremblants je tombai sur la pierrfe (loinme si quelque main m'eût forcé de plier, N'osant ni m'approcher ni m'enfuir. Le geôlier Lui dit : « Que votre nuit avec Dieti se consomme ! J'ai rempli ma promesse, et voilà ce jeune homme. » Puis, posant à mes pieds sa lanterne, il sortit, Et, refermé sui' nous, le battant retentit. " Est-ce vous, mon enfant ? venez, que je vous voie Oh ! que ma derilièrè heiire ait la dernière joie De presser sur mon cftur un fil.s en Jésus-Christ, Un frère dans ma foi, nom^ri du même esprit ! Sovez béni, mdn Dieu, dont la grâce infitiie Me gardait en secret ce don pour l'agonie! J'ai vidé jusqu'au fond mon calice de fiel. Mais la dernière goutte a l'avant-goiit dii ciel ! Mon fils, je vais mourir ; mon éternelle aurore De ma dernière nuit va tout à l'heure éclore ; Demain j'entonnerai l'Hosanna triomphant.

Aujourd'hui je suis homme et pécheur. Mon enfant, Devant le Saint des saints avant que de paraître. J'ai besoin de laver mon âme aux eaux du jirêtre : Chargé d'un grand troupeau pour le sanctifier. En partant, j'ai mon ^aint bercail à confier ; Je ne puis déposer que daiis sa main sacrée

Les clefs du Saint des sai|its dont je gardais l'ciili"(!'C;

Je ne puis recevpir le pardon que de lui ;

Je le donnais hioi'. je l'iniplore aujourd'hui.

Mais tous ceux qiii portaient le divin caractère,

Fugitifs ou [X'oscrits, sont errants sur la terre;

L'exil, ou la prison, ou le couteau mortel,

N'épargnent nul de peux cpii montaient à l'autel;

Il ne reste que vous, pauvres jeunes lévites,

Qui n'aviez pas encore lié vos mains bénites ;

J'en demandais au ciel un seul, à deux genoux :

Dieu m'inspirait, mon (ijs, et je pensais à vovis.

Oh! que mon cœur, d'ici, pressentait bien le vôtre!

J'étais sûr que, fidèle au devoir de l'apôtre,

La prison, l'échafaud vous verrait accourir.

Séduit par le martyre et tenté de mourir.

Et que, plus il est plein de l'horreur du sup|)lice.

Plus vous accepteriez de boire mon calice... »

Je ne répondais rien, et je n'entendais plus,

Et je baissais daus l'ombre un front rouge et confus.

« Faut-il mieux m'expliquer ? reprit-il; un saint prêtre

Est nécessaire à Dieu; mon fils, vous allez l'être^!

Pour qu'un double holocauste ici soit consommé,

La Providence et moi nous vous avons nommé;

Je vais vous çoiisacrer sur ce bord de ma tombe :

Baissez la tête, enfant, pour que le chrême y toRibe !

Et, quand l'esprit de force aura coulé sur vous,

Je vais, pécheur, luourant, tomber à vos genoux,

Et recevoir de vous dans le saint sacrifice

Le pain du viatique et le vjn du supplice.

Recevez du martyr l'auguste sacrement,

i5o JOCELYN

Mourez pour que Dieu vive... — O mon père, un moment!

Lui dis-je en repoussant du front le sacré signe.

Arrêtez, arrêtez; tremblez, j'en suis indigne!

Mon âme est à mon Dieu, mon sang est à ma foi;

Mais mes jours profanés, ils ne sont plus à moi,

Et Dieu n'exige pas que je lui sacrifie

Deux morts dans une mort, deux cœurs dans une vie. »

Son œil sonda le mien, et son front s'obscurcit.

Alors, balbutiant, je lui fis le récit

De ces deux ans passés loin de lui, de ma fuite,

De cette enfant par Dieu dans mon désert conduite,

De son triste abandon, de ma tendre pitié,

De cet amour longtemps couvé sous l'amitié,

De ces habits trompeurs qui, me cachant la femme,

A la séduction apprivoisaient mon âme,

De ce secret fatal et découvert trop tard.

De nos serments donnés, de iiion furtif départ,

De sa mort qui suivrait au même instant la mienne,

Si j'arrachais ainsi cette main de la sienne,

Si, même au prix du ciel, d'un mot j'allais tromper

Ce cœur que du poignard mieux eût valu frapper.

Je me tus : dans ses traits indignés je crus lire

Tantôt l'horreur, tantôt un dédaigneux sourire.

« Ainsi donc, mon enfant, voilà ce grand secret

Dont tout autre qu'un père en l'écoutant rirait;

Voilà dans quel honteux et ridicule piège

L'esprit trompeur poussait vos pas au sacrilège.

Insensé! bénissez ce hasard de ma moi't.

Qui vous prend sur l'abîme et vous arrête au bord.

Que l'esprit tentateur, prêt à vous y conduire,

CINQUIÈME ÉPOQUE i5i

Connaissait bien ce cœur qu'il avait à séduire ! Quand il ne peut au crime entraîner nos élus. Il les y mène aussi, mon fils, par leurs vertus. Ah! brisez son embûche et rougissez de honte. Quoi ! ce rêve d'une âme à s'enflammer trop prompte Pour un enfant jeté par hasard sous vos pas, Ce trouble d'un cœur pur qui ne se connaît pas, D'un périlleux amour cette amitié prélude, Mauvais fruit du loisir et de la solitude ; Ces élans, ces soupirs, ces serrements de main, Que le vent de la vie emportera demain ; Ces jeux de deux enfants loin des yeux de leurs mères, Qui prennent pour amour leurs naïves chimères, Risible enfantillage et des sens et du cœur : Voilà ce qui du ciel en vous serait vainqueur ? Voilà pour quel appât, voilà pour quelle cause Vous trahiriez le vœu que ce temps vous impose ? Vous laisseriez ma mort sans secours, sans adieu. Le temple sans ministre, et le monde sans Dieu? Je ne me doutais pas que, dans ces jours sinistres Où l'autel est lavé du sang de ses ministres. Pendant que des cachots chacun d'eux comme moi S'élance à l'échafaud pour confesser sa foi. Pendant que l'univers avec horreur admire La bataille de sang du juge et du martyre, Attendant, pour savoir à quoi fixer son cœur. Des bourreaux ou de nous qui restera vainqueur ; Je ne me doutais pas qu'un des soldats du temple, Du lévite autrefois la lumière et l'exemple. Au grand combat de Dieu. refusant son secours,

i4a JOCELYN

Amollissait son âme à de folles amours,

Au pied des échafauds où périssaient ses frères

Sacrifiait au dieu des femmes étrangères,

Pensant suus quels débris des temples du Seigneur

Il cacherait sa couche avec son déshonneur!

— O mon père, pitié! Quel mot osez-vous dire? Le ciel sait si mon cœur a tremblé du martyre; Il sait si j'hésitai, {wur arriver à vous, D'affronter cette mort dont je serais jaloux; Mais ébloui de zèle, et moins homme qu'apôtre, Vous ne jugez, hélas ! nos cœurs que par le vôtre ; Vous croyez que mon cœur, de l'amour triomphant, N'arracherait qu'un rêve au sein de cet enfant; Que le sien m'oublierait; que je pourrais moi-même Rapporter aux autels tout l'amour dont je l'aime; Absous par votre main d'un parjure, innocent, Noyer son souvenir dans des pleurs ou du sang ; Que cette affection au cœur enracinée,

Cette existence à deux, ce rêve d'une année, Ce rayon qui nous fit ensemble épanouir. Comme un rêve d'un soir poni'rait s'évanouir? Connaissez mieux l'amonitle l'honnue et de la femme : Il joint leur double vie en une seule trame; Il survivrait coupable, à la honte, au remord, Pins vivant que la vie et j)lus fort que la mort.

— Silence! cria-t-il; vous profanez cette heure. Ces moments tout au ciel, ces fers, cette demeure, Où du Dieu trois fois pur un indigne mart\ r N'eût jamais entendu de tels mots retentir.

Parler d'amour, grand Dieu, sous ces ombres muettes

cinquièmï; époque iis

Insensé, regardez, et songez où vous êtes!

^'ovcz dans les cachots ces membres amaigris,

Ces bras levés à Dieu, par des chaînes meurtris;

Cette couche où 1 Eglise expire, et sent en rêve

Le baiser de l'Epoux dans le tranchant tki glaive

Ce sépulcre des morts par la vie habite.

Qui ne se rouvre plus que sur 1 éteriiitf*;

Ces fers dont les anneaux tout rouilles sur nos uiembres

Ont rivé Jésus-Christ à chacun de ses membres ;

Et ce pain d'anierturae, et ce vase de fiel,

Délicieux bancpiet de ces noces du ciel!

Et c'est là, c'est devant ces témoins de supplice,

Devant ce moribond qui marche au sacrifice,

Que vous osez parler de ces amours mortels,

Vous, consacré d'avance à nos heureux autels ;

Vous, que leur sacré deuil, le sang qui les colore.

Par un plus fort lien } consacrait encore !

Ah ! que cette amertume ajoute à mon trépas !

Quoi! vous, trahir! Mais non, cela ne se peut pas!

Vous ne souillerez pas une si chaste vie,

^'ous ne jetterez pas à mon front cette lie.

Vous ne donnerez pas cette absinthe, au lieu d'eau,

Au vieillard qui demande une goutte au bourreau ;

Vous ne laisserez pas l'âme de votre père

Partir sans emporter le pardon qu elle espère.

Sans avoir entendu d'un ministre de Dieu

La parole de paix et le salut d'adieu!

Ah ! que j'ai demandé cette heure au divin Maître !

Combien j'ai soupiré pour qu'un juste, un saint prêtre,

A ses pieds, comme Dieu, me reçût à genoux,

ij4 JOCELYN

Me dit avant la mort : « Vivez, je vous absous! »

Pour qu'il offrît pour moi, la veille du supplice,

Cette coupe du sang, ce fruit du sacrifice

Que mes doigts mutilés ne peuvent plus tenir.

Et me bénît ce pain que je n'ose bénir !

Et quand l'ange, exauçant enfin ma dernière heure,

Vous amène du ciel au père qui vous pleure ;

Quand, pour diviniser cette heure du trépas.

Il ne me faut qu'un mot... vous ne le diriez pas!

O mon enfant, au nom de ces larmes dernières

Qui sur vos mains de fils tombent de mes paupières,

Au nom de ces cheveux blanchis dans les cachots.

De ces membres promis demain aux échafauds;

Au nom des tendres soins que j'ai pris de votre âme,

Au nom de votre mère, au nom de cette femme

Qui, si son œil de vierge ici pouvait vous voir.

Vous pousserait du geste et du cœur au devoir.

Et qui, fille du Christ, ne voudrait pas sans doute

Acheter votre vie au prix qu'elle vous coûte,

Déchirez le bandeau qui recouvre vos yeux ;

Dites ce mot, mon fils ; que je l'emporte aux cieux!.

La sueur de mon front tombant à grosse goutte,

Avançant, reculant, comme un homme qui doute.

Je demeurais muet, méditant, interdit.

D'un courroux surhumain son regard resplendit;

Son corps se redressa, comme si son idée

L'eût soulevé du sol, grandi d'une coudée;

Son bras chargé de fers s'étendit contre moi;

Le cachot s'éclaira de l'éclair de sa foi.

Je crus voir de son front la foudre intérieure

CINQUIEME EPOQUE i "i

.liiillir et serpenter dans la sombre demeure;

Sa voi\ prit la colère et la vibration

Du prophète lançant la malédiction.

Des lions de Juda rugissement terrible!

> Eh bien! puisqu'à mes pleurs vous restez insensible,

l'uisque la charité pour un père expirant

Ne peut en rallumer en vous le feu mourant ;

Puisque entre le salut que le vieillard implore

Et votre infâme amour vous hésitez encore,

Vous n'êtes plus chrétien ni prêtre de Jésus :

Retirez-vous de moi... je ne vous connais plus!

Sortez de ce Calvaire où votre maître expire;

Vous n'êtes qu'un bourreau de plus qui l'y déchire ;

Vous n'êtes qu'un témoin lâche, indigne de voir

Comment le chrétien souffre et meurt pour le devoir,

Mais digne seulement de garder dans la rue

L habit ensanglanté du licteur qui le tue!

Oui, sortez de mon ombre et de ce lieu sacré;

Sortez, mais non pas tel que vous êtes entré;

Sortez, en emportant la divine colère

Sur vous et sur l'objet... — N'achevez pas, mon [)ère ;

Ne la maudissez pas, arrêtez ! tout sur moi! »

Il lut d'un seul coup d'œil sa force en mon effroi,

Comme le bûcheron voit l'arbre qui chancelle.

« Ecoutez! » me dit-il d'une voix solennelle,

(>omme s il eût parlé d'au delà du trépas

A des hommes de chair qui l' écoutaient en bas :

« Il est dans notre vie une heure de lumière,

Entre ce monde et l'autre indécise frontière.

Où rame des chrétiens, prête à quitter le corps,

De l'abîme des temps voit déjà les deux bords,

Où de l'éternité l'atmosphère divine

D'un jour surnaturel daps sa nuit l'illumine,

Et, des choses d'en bas lui découvrant le sens,

Donne un son prophétique à ses derniers accents.

Sans crainte alors on parle, et l'on entend sans doute ,

Dans la voix du mourant c'est Dieu que l'on écoute.

Je suis à cet in.stant, et je sens dans mon cœur

Ce Verbe du Très-Haut qui parle sans erreur.

Il me dit d'arracher, d'une main surhumaine.

Un de ses fils au piège où le monde l'entraîne;

Il donne à mes accents l'autorité du sort ;

Je prends sur moi l'arrêt qui de mes lè\Tes sort,

Je i^rends sur mon salut la sainte violence

Qui vous jette à mes pieds sans plus de résistance :

Obéissez à Dieu, qui tonne dans ma voix ' »

De sa main, de ses fers mon front sentit le poids;

Je crus sentir de Dieu la main et le tonnerre

Qui m'écrasaient du bruit et du coup sur la terre.

Pétrifié d'horreur, tous les sens foudroyég,

Je tombai sans parole et sans souffle à ses pieds :

Un changement divin se fit dans tout mon être;

Quand il me releva de terre, j'étais prêtre!...

Le vieillard à son tour à mes pieds se jeta,

Et confessa sa vie au Dieu qui l'écouta,

Puis me fil célébrer pour lui le saint mystère.

CINQUIÈME ÉPOQUE iS;

Un angle du rocher fut notre autre Calvaire.

Sur cet atitel des pleurs, un noir morceau de pain

Fut l'image du Dieu que lui rompit ma main;

Une coupe de bois fut le divin calice

Où le vin figura le sang du sacrifice ;

Et la lampe, jetant ses funèbres clartés,

Lo cierge et le flambeau de nos solennités.

Je répétais les mots qu'il me dictait lui-même.

Quand je fus au moment où du festin suprême

l.e prêtre, rappelant le symbolique adieu,

Dans ce pain voit un corps et dans ce corps un Dieu,

Le lieu, l'émotion, l'heure, ces murs funèbres.

L'écho des mots sacrés roulant dans ces ténèbres,

Ce mourant à mes pieds dans un divin transport.

Me demandant des yeux l'aliment de sa mort.

Ce sentiment confus de m'immoler moi-même

A cette charité dont je tenais l'emblème.

Ce retentissement de ma pensée en moi,

Tout concentra mon âme en un éclair de foi :

Je crus sentir le Dieu qui souffre et qui console.

Du ciel même arraché par la sainte parole.

Descendre et transformer en sang nouveau le vin.

Le pain du prisonnier en aliment divin.

Et je crus dans ce pain que notre foi consomme

Humaniser le Christ et diviniser l'homme !

Sa lèvre l'aspira dans un élan d'amour,

La lampe s'éteignit dans l'ombre... — Il était jour.

Un bruit sourd de la mort nous fit deviner l'heure. l^e geôlier vint rouvrir la lugubre demeure.

l'ïS JOCELYN

Et chercher le vieillard pour l'échafaud. Ses fers

Tombèrent en laissant leurs traces dans ses chairs.

Pour qu'il pût achever le funèbre voyage,

Il fallut soutenir son corps, miné par l'âge;

J'affermissais ses pas, vêtu comme un gardien ;

Son bras paralysé s'appuyait sur le mien.

Bénissant ses bourreaux du geste et du sourire,

Comme on marche au triomphe, il marchait au martyre,

Sachant que la victoire, en ces combats de foi.

Est à celui qui tombe et qui meurt pour sa loi.

.laidai sa main tremblante et son pied qui chancelle

A monter les degrés de la fatale échelle;

.Jusque sur l'échafaud j'accompagnai ses pas.

Un vil peuple ondoyait et rugissait en bas;

Mais lui, n'entendant plus ce stupide blasphème.

Dans mon regard ami cherchait l'adieu suprême ;

Il y lut, et coucha sur le fatal pilier

Son front, comme il eût fait le soir pour sommeiller.

Dans l'éclair du couteau je vis la mort me luire!

Moi-même je tombai teint du sang du martyre.

Confusément frappé de rumeurs et de cris.

Soit que l'horreur du sang eût glacé mes esprits.

Soit qu'animé par Dieu d'un plus mâle courage

Tant que je n avais pas accompli son message.

Mon œuvre consommée, et le saint vieillard mort,

.le ne puisasse plus de force dans l'effort, •

Et, retrouvant Laurence en mon cœur effacée,

.le tombasse frappé par ma proj)re pensée I...

CINQUIÈME ÉPOQUE iSg

Même date, même lieu, même nuit.

Ah! je respire enfin! Providence de Dieu, ,

On vous trouve attentive et présente en tout lieu !

Une sœur de l'évêque, aimable et douce sainte,

Qui vit toute au Seigneur, cachée en cette enceinte,

A reçu dans son sein le terrible secret.

M'a dit qu'à la montagne elle-même elle irait

Prendre demain l'enfant, l'aimer comme sa lille.

Jusqu'à ce qu'une lettre instruisît sa famille.

Et qu'on vînt la chercher pour lui rendre à la fois

Et son nom et ses biens, que lui rendaient les lois.

12 août 179'!.

Précédé de la sœur, que le pâtre accompagne.

Ce matin, faible et seul, j'ai gravi la montagne,

M' arrêtant, hésitant, revenant sur mes pas.

Comme un homme qui doute, ou qui marche au trépas

Arrivé sur les bords de la gorge profonde,

Dont trois jours de soleil avaient abaissé l'onde.

J'ai trouvé deux sapins l'un à l'autre liés

Par le bout sur un bord et sur l'autre appu\és;

Pont que les deux bergers avaient jeté sans doute

Pour que la pauvre sœur y pût frayer sa route.

Ils venaient de passer, et j'entendais leurs voix.

Par des ravins franchis dans mes jeux tant de f<)i>.,

i6o JOCELYN

Je devançai leurs pas qui cherchaient une issue,

Et je fus à la grotte avant qu'ils l'eussent vue;

Mais à la fois brûlant, tremblant d'y pénétrer,

La force de mon cœur me faillit pour entrer.

Ecartant d'une main le feuillage du hêtre.

Je me pendis de l'autre au roc de la fenêtre,

Et, le cœur écrasé, sans souffle, l'œil hagard.

Je sondai jusqu'au fond la grotte d'un regard.

Je la vis ; dans mon sein mon cœur cria : « Laurence !

Mais ma lèvre étouffa ce cri dans son silence.

Elle était à genoux sur ses talons plies,

Ses membres fléchissants à la roche appuyés.

Son front pâle et pensif, que la douleur incline.

Comme écrasé du poids, penché sur sa poitrine;

Ses bras tout défaillants passés autour du cou

De sa biche, qui dort les flancs sur son genou.

Et pressant d'une étreinte inerte et convulsive

L'animal qui dressait une oreille attentive.

Et, du tendre regard que son œil lui dardait.

Semblait attendre aussi celui qu'elle attendait.

Ses longs cheveux tramaient en flocons sur la corne ;

Sous ces cils abaissés son regard terne et morne

Se relevait parfois comme pour écouler

Des larmes que ses yeux ne sentaient pas couler ;

Sa respiration, dans son sein inégale.

En soupirs, en sanglots, sortait par intervalle...

Le bruit qu'en approchant les pas firent en haut

Réveilla son oreille et son âme en sursaut ;

IjUe se redreàsa comme un mort qu'on appelle.

CINQUIÈME ÉPOQUE i6v

Courut les bras ouverts : « Jocelyn! » cria-t-elle.

La sœur parut dans l'ombre : « O ciel ! ce n'est pas lui ;

Elle fléchit, chercha sur la pierre un appui,

Et d'un œil foudroyé, (ive comme son Ame,

Regarda sans parler les pâtres et la femme.

— « Ma fille, dit la sœur, venez, ne craignez pas.

.le viens comme une enfant vous prendre entre mes bra>

Et Dieu, qui vous donna, qui vous enlève un frère.

Au lieu d'un frère en moi vous envoie une mère. »

Alors en peu de mots tout lui fut raconté :

Par quel coup du destin Dieu l'avait emporté.

Par quels vœux arrachés à mon âme surprise,

La mort m'avait jeté tout saignant dans l'Eglise,

Et comment et mon nom et tout ce doux passé

De son cœur pour jamais devait être effacé :

« C'est un rêve d'enfant qu'on regrette et qu'on pleure.

Mais qu'un rayon du jour dissipe en un quart d'heure;

Il n'en restera rien qu'un souvenir bien doux,

Un invisible ami qui priera Dieu pour vous ! «

Laurence écoutait tout, immobile, éperdue,

La main avec terreur vers la sœur étendue.

Comme pour repousser de l'œil et de la main

Les coups de chaque mot, qu'elle écartait en vain;

Son œil ouvert et morne, égaré dans le vide ;

Sa lèvre frémissante, entr'ouverte, livide; '**"

Sur sa bouche les mots manquant à la douleur;

Femme changée en marbre, en ayant la pâleur!

Tout à coup je ne sais quel éclair de pensée

Lui remonta du cœur sur sa joue effacée \

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