‹ JocelynChapitre 14 sur 24 · I. ti · texte numérisé non relu

I. ti

i6q JOCELtN

Son front reprit la vie et se teignit un peu;

La colère anima son œil d'un sombre feu;

Ses cheveux, par l'angoisse aplatis sur sa tête,

Ondoyèrent, pareils aux flots dans la tempête;

Sa lèvre, du courroux prenant le pli soudain,

Y mêla dans l'horreui^ le rire du dédain ;

De la pieuse sœnr les mains jointes tremblèrent.

Et d'effroi sous son œil les pâtres reculèrent :

« Ah! vous mentez, dit-elle; ah! qui que vous soyez.

Retournez seuls vers ceux qui vous ont envoyés.

Vous pensiez que j'étais un enfant qu'otï abuse :

Allez, mon cœur n'est pas dupe de cette ruse !

Vous vouliez profiter d'une absence d'un jour

Pour m' arracher aux liemt où j'attends son retoni*.

Mais, s'il en est ainsi, détrompez-vous, madame!

Car vous arracheriez plutôt le corps à l'âme.

Et ce bloc au rocher par les siècles durci.

Que mon cœur à son cœur et que mes pieds d'ici !... «

Sa voix d'airain vibrait dans la grotte ébranlée.

Et sa main convulsive, à ses parois collée,

Semblait si fortement aux angles s'accrocher.

Qu'on eût dit que ses doigts s'écrasaient au rocher.

La sœur voulut pai'ler : « Pauvre jeune insensée !

Comment .briser, mon Dieu, dans son cœur sa pensée? »

Et sa voix s'attendrit, et sa main essuya

Des pleurs que le regard de Laurence épia.

« Des pleurs! des pleurs! dit-elle avec un ton d'alarmes.

Incrédule à leurs voix, en croirais-je leurs larmes?

S'ils mentaient, auraient-ils pour moi cette pitié? »

Le doute affreux sembla l'eiwahir à moitié j

CINQUIÈME Éf'OOlIE i63

Puis, passant sur son frotit sa main roide et glacée,

(lonime quelqu'un qui rêve et ehasse une pensée :

« \on, crra-t-elle, non, non. je ne crois que lui!

Lui, comme un vil parjure il se serait enfui?

Moi, par Dieu, par mon père, à son sein confiée.

Comme un antre Caïn il m'eiit sacrifiée?

11 m'eût abaïKloiTnée en cet affreux désert.

Comme un agneau trouvé qu'on caresse et qu'on perd,

Moi sa fille, sa sœur, saiis parents, sans patrie.

Du même lait que lui pendant deux ans nourrie ?

A son Dieu sans remords il se fût immolé ?

Cet abri sur mon front se serait écroulé ?

Ce cœur, dont n'approcha jamais l'ombre d un crime,

Se serait entr' ouvert sous moi comme un abîme.

M'aurait toute vivante en sa mort englouti ?

Non, non, cela n'est pas ! Oui, vous avez menti !

Oui, votre vil mensonge est encore un blasphème :

Je ne le croirais pas s'il le disait lui-même! «

Puis d'un son de voix bas, d'un air plus abattu :

« Ah! Jocelyn, dit-elle, ah ! frère, où donc es-tu?

Ah ! si du pied des monts tu pouvais les entendre.

Comme d'un œil vengeur tu viendrais me défendre !

Comme du seul aspect tu leS démentirais !

Comme du seul regard tu les écraserais !

Jocelyn ! Jocelyn ! à travers la distance

Accours, viens à leurs mains disputer ta Laurence!

Viens me rendre, à leurs yeux, dans tes bras entr' ouverts,

Cet asile où mon cœur braverait l'univers!... »

i6', .TOCELYN

Je ne pus résister à l'élan de mon âme ;

Je m'élançai de l'ombre au milieu de ce drame :

Un long cri de bonheur dans la grotte éclata ;

D'un seul bond sur mon cœur son élan la jeta ;

Elle entoura mon cou de ses mains enlacées,

Toucha mon front, mes yeux, de ses lèvres glacées,

Sembla comme un serpent à mon corps se ployer,

Se colla sur mon sein comme pour s'y noyer,

Me pressa, m'étouffa de si fortes étreintes,

Que je sens à mes mains ses mains encore empreintes ;

Puis, m'enlaçant le cou du bras comme autrefois.

S'y suspendit longtemps lière et de tout son poids.

« Osez me l'arracher! demandez-lui s'il m'aime,

Dit-elle ; le voilà pour répondre lui-même.

Parle, Jocelyn, dis s'il est vrai que ton cœur

A trahi ton ami, ton amante, ta sœur ! -

Dis-leur si de ce sein oii Dieu m'avait jetée.

Sur la pierre à leurs pieds tu m'as précipitée !

Dis-leur si cet amour, notre vie en ce lieu,

ïu l'aurais renié même à la voix de Dieu!

Un Dieu! S'il était vrai, si je doutais encore.

Je le détesterais autant que te t'adore! »

On lisait sur sa lèvre un sourire âpre et fier,

Et son geste en parlant semblait les défier.

« Jocelyn, parle donc, reprit-elle, à ces honâmes;

Venge-toi, venge-nous, et dis-leur qui nous sommes ! «

L'aveugle instinct du cœur, dans le premier moment, Me fixait là, sans yeux, sans voix, sans mouvement,

CINQUIÈME ÉPOQUE ifiî

Ainsi qu un insensé (jui, tombé dans l'abîme,

Ne seut le coup qu'au fond, sur le roc qui l'abîme.

La secousse des sens que son cri me donna

Dune horrible clarté soudain m'en\ironna ;

Je sentis que mon bras se condamnait lui-même

A retourner le fer dans le seul cœur qui m'aime;

Je cherchai par sur[)rise à fuir, à déplier

Son bras qu'à mon épaule un nœud semblait lier;

Mais, comme un nœud coulant que chaque eflort resserre,

Plus je me dégageais, plus j'étais sous sa serre. /

Enfin, d'un bond soudain j échappai de ses bras :

« Non, lui dis-je à genoux, non, ne me touche pas ;

Non, non, je ne suis plus celui que tu crois être;

Je suis... — N'achève pas !... s'écria-t-elle. — Un |)rêtre!

J'ai trahi, par faiblesse ou bien par dévouement,

Mon enfant, mon amour, mon bonheur, mon serment ;

J'ai, pour offrir au ciel mon afireux sacrifice,

Bu ton sang et le mien dans mon premier calice :

En trahissant ta foi j'ai trahi plus qu'un Dieu !

Fuis-moi, ne me dis pas même un suprême adieu ;

N'abaisse pas tes yeux sur un tel misérable ;

Foule-moi sous ton pas comme un ver sur le sable ;

En passant sur mon corps écrase-moi du pied ;

Maudis-moi sans remords, franchis-moi sans pitié;

GîuvTe de ton mépris ma mémoire éclipsée,

Et n'y détourne pas seulement ta pensée ! »

Et le front dans la poudre, avili, prosterné,

Jusques à ses genoux mon corps s'était traîné,

Pour qu'en passant sur moi, son pied, dans sa colère,

Pût écraser ma vie et mon front contre terre.

i66 JOCELYW

Mais elle, pa.s à pas, fuyant ce front rampant

Comme le pied recule à l'aspect du serpent,

Les malus avec liorreur ouvertes, dépliées.

Les prunelles de plomb fives, pétrifiées,

Ne jeta qu'un seul cri, comme si tout son cœur,

Ecrasé d'un seul coup, eût éclaté d'horreur :

Terrible et dernier cri de l'âme évanouie,

Echo du coup qui fait écrouler une vie,

Et que jusqu'au tombeau j'entendrai. Puis, glissant

Sur les pointes du roc que son front teint de sang,

Ses membres sur les miens en tombant s'affaissèrent,

Et ses mains en touchant les miennes les glacèrent.

J'échauffai sur mon cœur, j'entourai de mes bras

Ce corps, ces membres froids disputés au trépas.

Des noms les plus cruels je m'outrageais moi-même ;

J'aurais fait jusqu'à Dieu rejaillir mon blasphème!

Je couvrais de baisers {anges, pardonnez-moi!)

Ce front sanglant, ces yeux : « Laurence, éveille-toi!

Oh ! reviens à mes cris ! oh ! si tu vis, j'abjure

Mes infâmes vertus et mon sacré parjure !

Je n ai rien prononcé! plus d'autel! plus d'adieu!

Dans ton cœur, dans tes bras! ah! c'est là qu'est mon Dieu,

C'est là que je n'aurai de flamme que ta flamme,

D'autre ciel que tes yeux, d'autre âme que ton âme!

Non, non, ils ont menti; reviens, reviens au jour :

L'enfer n'est pas possible avec un tel amour! «

Glacés d'effroi, la sœur, les pâtres s'approchèrent; De mes bras contractés par force ils arrachèrent

Laurence, dont le seiu, ranimé siu' mo» cxBur,

Reprenait par degrés la vie et la chaleur ;

Je vis de sou Iront blanc, qui sur leur brancard flotte.

Les bloads cheveux traîner en sortant de la grotte.

Comme d'une aile d"auge on voit le <lernier pli.

Et moi, par le délire et riiorrcoir aflaibli,

Sans pouvoir faire un pas pour disjmter ma vie,

Le regard sur la porte oîi mon œil l'a suivie.

Je restai l'a couché sur la roche où je suis —

Depuis quand ? Je ne sais ; tous mes jours sont des nuits !

Grotte des Aigles, i5 août 1795.

O Christ, j'ai comme toi sué mon agOYiie Dans ces trois doubles nuits d'horrem et d'insomnie! Oh ! pourquoi cette voix dans mon Gethsémani i\e me dit-elle pas aussi : « Tout est fini ! » Après avoir vécu deux ans du pain de vie, De l'amour débordant que ton ciel nous envie, Pourrais-je vivre en bas de ce fiel mêlé d'eau? Pourrais-je du passé supporter le fardeau; Suivre jour après jour, sans rêver, sans attendre Ce que chacun d'eux rêve et nul ne doit me rendre; Et chaque soir, marchant sans but dans mon chemin, IMe dire : Rien ici, rien là-bas, rien demain?

i68 JOCELYN

Ma vie est un sépulcre où Dieu même condamne Le souvenir : semblable à la lampe profane Qui ne doit plus brûler dans la paix d'un tombeau, Cœur mort, il faut encore éteindre ton flambeau; Il faut que, si ton feu couve ou si ton sang saigne. Toujours la main de glace ou l'étanche ou l'éteigne! Oh! vivre ainsi, mon âme, est un trop rude effort : Pourquoi me réveiller ? Mon Dieu, la mort! la mort!

La mort? Oui, si j'étais encore homme, peut-être! Pardonnez... J'oubliais, mon Dieu, que je suis prêtre! Prêtre, dans les cachots par le sang consacré; Homme immolé déjà, déjà régénéré ; Victime humaine au Dieu que l'holocauste adore, Dont la chair, sur l'autel, palpite et fume encore. Et qui s'offre elle-même, avant d'oser offrir La prière d'un monde où prier c'est souffrir.

Dieu me sèvre à jamais du lait de ses délices. Eh bien, j'épuiserai la coupe des supplices; Dans les vases fêlés où l'homme boit ses pleurs Avec lui je boirai ses gouttes de douleurs ; J'élèverai le cri de toutes ses alarmes. Je saurai l'amertume et le sel de ses larmes;

CINQUIÈME ÉPOQUE ifig

Coranie dans ceux du Juste immolé sur la croix,

Tous SOS gémissements gémiront dans ma voix;

Du haut de ma douleur comme de son Calvaire,

Ouvrant des bras saignants plus larges à la terre,

J'embrasserai plus loin, de ma sainte amitié,

Mes frères en exil, en misère, en pitié!

Mon amour lut ma vie : en épurant sa flamme,

O Jésus, prête-moi ta charité pour âme;

Fais que j'aime le monde avec le même amour

Dont j aimai lange absent que j'entrevis un jour;

Que chaque enfant de l'homme à mes yeux soit Laurence 1

Oui, fais-moi vivre ainsi d'amour et d'espérance!

D'espérance ? O mon Dieu, vous ne condamnez pas

Cette goutte de l'eau du ciel tombée en bas,

Que l'on boit dans sa main sans s'arrêter pour boire.

Mon espérance à moi, mon Dieu, c'est ma mémoire !

Oui, quand nos jours d'absence auront été comptés.

Quand, par divers chemins, nous serons remontés

Dans le sein créateur d'où nos âmes jumelles

Descendirent ici, se reconnaîtront-elles?

Je m'oublierais moi-même, ô Laurence, avant toi!

Et ne suis-je pas elle, et n'est-elle pas moi?

Renaître sans se voir et sans se reconnaître.

Ce serait remourir, Seigneur, et non renaître !

Oui, ton ciel tout entier n'est dans ton sein, mon Dieu,

Que l'éternel retour après le court adieu.

Que le regard sans fin, que le long cri de joie

Qu'en retrouvant sa sœur l'âme à l'âme renvoie,

Que l'immortelle étreinte où tout ce qui s'aima

Retrouve les doux noms dont l'amour le nomma!

Oui, dans les profoodeurs dcvs cieus; où tu te voiles,

Dans ces espaces bleus, dans ces sentiers d'étoile^,

Il est, il est, «j Père, u-n suprême séjour

Que ta main comme un nid prépare au saint amoui-,

Des déserts dans tes cienx tout voilés de mystères,

Des cimes comme ici, des grottes solitaires

Où les âmes en toi ]»our s'aimer s'enfuiront.

Et dont tes anges niènie à j)cine approcheront.

A ta magnificence, ô Père, je me iie :

Tti rends cent mille fois ce qu'on te sacrifie,

Mais de plus qu'ici-bas je ne demande rien,

D autres rêvent leur ciel; mais moi j'ai vu le mien!...

De la grotte, 16 août 1795.

Cependant, écrasé sur cette roche aride.

Referme-toi, mon cœur, cjomme un sépulcre vide.

Comme après la blessure une trompeuse chair

Oui se referme un temps sur la balle ou le fer,

Et montre de la vie au dehors l'apparence,

Pendant que sous la chair tout est mort et souffrance !

Seul soupir de mon cœur, dors dans son dernier pli ;

Que ton nom pour toujours s'y cache enseveli !

Dans mes rêves éteints, sur mes lèvres glacées.

TVe remonte jamais du fond de mes pensées!

Que les hommes trompés ne se doutent jamais

Qu'en les aimant c'était encore toi que j'aimais;

Que de ma charité l'âme était un mystère ;

Que je vivais du ciel en marchant sur la teiTe!..,

De cette charité que le divin charbon Sur ma langue consume et dévore ton nom; Que nulle bouche humaine ici-bas ne le sache; Qu'à tous, hormis à Dieu, ma poitrine le cache Jusqu'au jour de ma mort, ce nom, secret chéri. Comme un trésor visible après le flot tari !

Mais elle ? Oh ! qu'elle vive aux déi)ens de ma vie:

Oui, je le veux, mon Dieu! que Laurence m'oublie!

Par l'amer souvenir de notre amour. Seigneur,

>îe lui corrompez pas sa coupe de bonheur.

Et qu'heureuse sans moi... Mais qu'elle s'en souvienne

Au sépulcre, oti mon âme ira chercher ia sienne!...

26 mars 1796. dan? Aine maison de retraite ecclésiastique, à Grenoble, j)endant le délire de la fièvre.

.l'ai quitté pour jamais cet Eden de raa vie,

Où cette Eve à mon cœur fut montrée et ravie,

(bmme le premier homme, hélas ! quitta le sien.

Mais combien son exil ferait envie au mien!

Des pas suivaient ses pas loin des portes fermées;

Ses sanglots s'étouffaient sur des lèvres aimées,

Et de deux coçurs brisés l'âpre conformité

Faisait de deux; malheurs une félicité!

Moi, seul toute la vie, et seul au jour suprême,

Abhorré du seul cœur que je tue et que j'aime.

Obligé d'étouffer mes plaintes sans échos

Et de noyer mon cœur dans ses propres sanglots ;

Obligé d'arracher à l'âme sa pensée

Comme on arrache une arme aux mains d'une insensée ;

Ayant tout mon bonheur à mes pieds répandu.

Sans pouvoir y jeter un regard défendu ;

Le cœur vide et saignant jusqu'à ce qu'il en meure,

Et n'osant, même à Dieu, nommer ce que je pleure,

Il faut vivre et marcher sans ombre, toujours seul, • Mort parmi les vivants, cet habit pour linceul! Mort! ah! plutôt jeté tout bouillonnant de vie Parmi ces morts dont l'âme est déjà refroidie, Etoutl'ant sans pouvoir mourir, et nourrissant Le ver de mon tombeau du plus chaud de mon sang!...

Oh! que t'avais-je fait, éternelle justice,

Pour mériter si jeune un si rare supplice ?

Cet amour, comme un piège à mon cœur préparé,

Sans toi, sans tes desseins, l'aurais-je rencontré?

N'en avais-je pas fui, tout brûlant et tout jeune.

Le péril inconnu dans la veille et le jeûne ?

Pour sauver mon cœur chaste et garder mon œil jmr,

Entre le monde et moi mis répaisseuf d'un mur?

Est-ce moi qui l'ai fait s'écrouler sur ma tète?

Et quand, pour m'abriter au nid de la tempête,

J'allais m'ensevelir dans le creux du rocher,

Seigneur, est-ce elle ou vous que j'y venais chercher ?

Est-ce moi qui, prenant cette enfant inconnue,

La portais, l'enfermais avec moi dans la nue.

Et, par mon ignorance et son déguisement,

Me Créais le péril d'un double sentiment ?

Est-ce moi qui, couvant de nos deux cœurs la flamme,

Nous fis pendant deux ans vivre d'une seule âme,

Pour qu'en nous séparant tout à coup sans pitié

Chacun des deux de rauffé emportât fa moitié ?

SIXIEME EPOOUE

Si c'est Dieu qui la fait, pourquoi moi qui l'expie! L'innocent à ses yeux paye-t-il pour l'impie? Ou plutôt est-il donc dans ses sacrés desseins Que ceux qu'il a choisis ici-btfS pour ses Maints, Avant de brûler l'homme Jt ses bûchers subiimes, Les premiers sur l'autel lui servent de victimes?

Ah! je me soumettrais sans. murmure à ta loi.

Dieu jaloux, si du fer tu n'égorgeais que moi!

J'ai voulu, j'ai tenté ton cruel ministère.

Je saurai jusqu'au sang le subir et me taire.

Mais elle!... mais cet ange à peine descendu.

Pauvre ange, prise au piège à l'homme seul tendu,

Tendre enfant par toi-même à mon sein confiée,

Que par mon amour même, ô Dieu, sacrifiée.

Proscrite de ces bras ouverts pour la porter.

Elle aille en retombant à mes pieds se heurter;

Traîner dans les langueurs d'un éternel veuvage

J)u frf)nt (fuelle adoi'a l'ineffaçable image.

Ou porter, j<?une et morte, aux bras d'un autre époux,

1) un cœur désenchanté les |>î'écoces dégoûts;

M'accuser à jamais du froid qui la dévore.

Et blasphémer son Dieu par le nom qvi'elle adore!

Ah! c'est plus qu'un mortel ne pouvait accepter,

Ce qu'au prix du ciel même il fallait racheter,

Ce que j'achèterais de ma vie éternelle,

De l'immortalité que je maudis sans elle?...

O Laurence! oh! pitié! reviens, pardonne-moi!

Je t'immolais à Dieu : mon seul Dieu c'était toi!

Je ne puisais qu'en toi cette force suprême

Qui m'élevait de terre au-dessus de toi-même,

Qui me faisait trouver, pour mieux te protéger,

Tout sacrifice faible et tout fardeau léger.

Je me croyais un Dieu!... non, je n'étais qu'un homme.

Je maudis mon triomphe avant qu'il se consomme;

Je me repens cent fois de ma fausse vertu.

Ah! s'il est temps encor, Laurence, ra'entends-tu?

Je me jette à tes pieds, je t'ouvre pour la vie

Ces bras où sur mon sein tu retombes '"avie.

Oui, ces bras dont l'étreinte, ô ma fille, ô ma sœur,

Vont en se refermant te sceller sur mon cœur!

Oh! tu m'entends! Oh! viens! oh! viens, vivante ou morte!

Dans notre ciel à nous, viens que je te remporte!

Renversons le rocher; courons, n'écoutons pas

Ce qui gronde là-haut, ce qui maudit en bas;

N'entendons pas ces voix mentant à la nature :

L'oracle est, dans le cœur de chaque créature.

L'irrésistible voix qui convie au bonheur;

C'est mieux que la vertu, l'innocence et l'honneur;

C'est le cri du ciel même entendu sur la terre :

Aimons-nous, ô ma vie! Allons dans le mystère

Cacher à l'œil humain d'ineffables amours,

Qui n'auront d'autre fin que celle de nos jours;

De notre double vie épuisons les délices !

Quand la mort dans nos dents vient briser les calices,

Qui sait quel est le sage ou quel est l'insensé,

De celui qui l'a bu tel que Dieu l'a versé,

Ou qui, le refusant à sa soif assouvie,

Au songe de la mort sacrifia sa vie !

Ce doute existât-il, je voudrais l'encourir.

Une vie avec toi, puis à jamais mourir!

Une vie avec toi, puis l'enfer et ses flammes!

l'ne vie avec toi, puis la mort à nos àmesî

Car cette horrible vie est un enfer sans toi ;

Le néant éternel y commence pour moi.

Oui, c'en est fait, je fuis, je t'arrache à ce monde ;

Je te rapporte au ciel

(On entend la cloche de la chapelle qui sonne l'office du soir et appelle les jeunes prêtres aux stalles.)

Airain sacré qui gronde.

Cri d'en haut qui m'appelle aux marches de ma croiï, Ah ! mon cœur égaré se retrouve à ta voix !

Comme des ailes d'ange en mon ciel balancées. Tu chasses de mon front mes honteuses pensées ; Tu refoules le crime avec le désespoir Dans ce sein, qui renaît aux accents du devoir; De mes propres sanglots il semble que tu pleures. Sympathique instrument de ces saintes demeures. Que de poids d'un cœur lourd n'as-tu pas souievéî

Combien d'âmes en peine à tes glas ont rêvé'.

Combien de bons élans, d'ardeurs sanctifiées, -«^

Les anges à tes sons n'ont-ils pas confiées !

Que de pesants soupirs, de l'ombre du saint lieu,

N'ont-ils pas remonté sur tes ailes à Dieu,

Et combien n'as-tu pas des saintes agonies

Sonné pour la vertu les angoisses finies!

Tu chantes aux mortels l'aube et le soir des jours ;

Tu sais combien du temps les longs moments sont courts,

Combien ce que la vie emporte sur son aile

Est sans comparaison avec l'heure éternelle.

Encore un peu d'exil, encore un peu de fiel,

O mon âme, et tes jours sonneront dans le ciel!

Marchons en attendant, marchons tète baissée, Comme un homme écrasé du poids de sa pensée ; Au Dieu consolateur allons la confier.

Ah ! lorsque l'im pour l'autre on peut encor prier, Au vaste sein de Dieu dont l'amour nous rassemble, Se rencontrer en lui, n'est-ce pas être ensemble?

De sa cellule, à Grenoble, 14 mai 1799.

Pour retremper mon âme au feu des saints parvis^ Chez ces hommes de Dieu depuis deux ans je vvs;

SIXIÈME ÉPOQUE i;fj

.Mais l'aspect de leur paix, de leur béatitude, i\e peut de mon esprit dompter l'inquiétude.

Que le fardeau des jours semble léger pour eux:!

Comme, à tous leurs devoirs portant un front heureux,

On sent que sans effort leur cœur vierge se sèvre!

Le sourire du juste est toujours sur leur lèvre;

Jamais rien de leur sein ne soulève un soupir.

Ah! si comme eux, mon cœur, tu pouvais t' assoupir!

Si l'apparition du passé qui se lève

Pouvait de mon regard s'effacer même en rêve !

Si l'ombre de ces murs pouvait me la cacher!

Mais sur mes pas toujours elle semble marchei- ;

Mais sous chaque lambris, mais sous chaque colonne,

Je la vois qui descend, qui monte, qui rayonne;

Et si, pour échapper au fantôme adoré.

Je veux fermer les yeux, dans l'âme il est entré!.,.

O sommets de montagne! air pur! Ilot de lumière! Vent sonore des bois, vagues de la bruyère! Onde calme des lacs, flots poudreux des torrents, Où l'extase égarait mes yeux, mes sens errants. Où d'un bras convulsif, au lieu de ces froids marbres, J'embrassais, en pleurant, les racines des arbres, Et, me collant au sol comme pour écouter. Je croyais sur mon cœur sentir Dieu palpiter! Désert retentissant des bruits de la nature ! Que mon âme, à l'étroit dans cette enceinte obscure, Pleurant son magnifique et premier horizon. Brise d'ardents soupirs les murs de sa prison!

i8o JOCELYN

Il me semble, ô mon Dieu, que ce toit qui m'écrase Rend plus lourde la vie et comprime l'extase, Que je respirerais plus librement ailleurs, Que le veut sécherait l'âcreté de mes pleurs, Kt (jue l'air m'aiderait, comme il aide les aigles, A mélever à Dieu, mieux que ces froides règles!

Ces bommes sont heureux cependant sous ces lois;

Us suivent sans détours leur route. Ah! je le crois :

Ils n'olit pas respiré l'air de feu des tempêtes;

L'ombre de ces arceaux couvrit toujours leurs têtes ;

De Dieu seul, de sa loi, leur souvenir est plein;

Ils n'ont point à couver un foyer dans leur sein,

A tuer leur pensée-, à tromper, à sourirje

En cachant dans leur main l'aspic qui la déchire ;

Leur jour n'a pas une ombre et leur cœur pas un ph ;

Mais moi, Seigneur, mais moi!... Mou Dieu, l'oubli, l'ouliii!

Même maison, 25 juillet 1797-

Ail ! je me doutais bien que la fausse apparence Aurait jusqu'au tombeau terni notre innocence, Qu'on ne croirait jamais qu'en un même séjour Deux cœurs dans le désert, couvant deux ans l'amour, Se fussent conservés purs, seuls, sans autre garde Que l'œil toujours présent du Dieu qui les regarde ! Ce soupçon est écrit pour moi sur tous les fronts j

SIXIEME ÉPOQUE i8i

Leur sainte charité m'épargne les affronts.

Mais, malgré la douceur que leur parole affecte,

On voit qu'à leur vertu ma présence est suspecte,

Qu'on me craint, qu'on m'évite, et que je suis pour eu\

Un objet de dégoût, comme un pauvre lépreux.

Partout où je parais, j'étends ma solitude;

Seul au pied des autels, au repas, à l'étude,

Dans les délassements du soir plus seul encor !

Dès que mon pas résonne au bout d'un corridor,

La conversation cesse, et tout front est sombre;

On se range, on s'écarte, on fait place à mon ombre;

Chacun devant mes yeux détourne un œil glacé.

Et le bruit ne reprend qu'après que j'ai passé :

Et moi, baissant la tête, et sans un cœur qui m'aime.

Je passe en m'eff'açant, tout honteux de moi-même.

Oh ! qu'un regard ami pourtant m'eut fait de bien !

Peut-être aussi mon cœur a-t-il voilé le mien ;

Peut-être que la flamme en mon sein amortie

A dévoré d'un jet toute ma sympathie.

Et que mon œil de marbre, incapable d'aimer.

Eteint tout sentiment qui voudrait s'allumer!

Grenoble, août 1797.

L'évêque enfin m'a dit : « J'abrège votre épreuve. Mon fils; de serviteurs ma pauvre Église est veuve- La vieillesse, le glaive, ou l'infidélité,

iSa JOCELYN

Des pasteurs de mon peuple, hélas ! ont limité

Le nombre insuffisant déjà pour seà misères :

L'herbe croît sur le seuil de tous mes presbytères ;

Chaque jour de l'année, une paroisse en deuil,

Oîx lenfance est sans père et la mort sans cercueil,

Vient me redemander l'homme de l'Evangile.

.le pourrais vous donner à choisir entre mille;

Mais vous n ignorez pas, mon enfant, que sur nous

Le monde, avec raison, veille d'un œil jaloux ;

Qu'il veut, pour toucher Dieu, les mains chastes des anges.

Il a couru sur vous, mon fils, des bruits étranges :

Je veux les ignorer. Votre fidélité.

Si vous fûtes un jour faible, a tout racheté;

Le repentir, semblable au charbon d'Isaie,

En consumant le cœur renouvelle la vie.

Mais l'ombre du passé ne doit jamais ternir

Le ministre du ciel ; nul mortel souvenir"

Dans le prêtre de Dieu ne doit rappeler l'homnif* :

Du seul nom de pasteur il convient qu'on le nomme,

Que son nom d'ici-bas dans l'autre soit perdu :

Qu'il paraisse du ciel à l'autel descendu.

Et que l'éloignement, le mystère et la grâce.

De ses pas dans la vie aient effacé la trace.

« Il est, au dernier plan des Alpes habité. Un village à nos pas accessible en été. Et dont pendant huit mois la neige amoncelée Ferme tous les sentiers aux fils de la vallée. Là, dans quelques chalets sur des pentes épars. Quelques rares tribus de pauvres montagnards,

SIXIÈME JÉPOQUE i83

Dans des champs rétrécis qu'ils disputent à l'aigle, Parmi les châtaigniers sèment l'orge et le seigle, Dont le pâle soleil de l'arrière-saison Laisse à peine le temps d'achever la moisson. Le Dieu de l'indigent vous donne ce royaume : Son autel est de bois, et n'a qu'un toit de chaume, Mais mieux que sur l'autel de luxe éblouissant Aux mains jointes du peuple et du prêtre il descend. Il se souvient encor que son humble lumière, Avant l'orgueil du temple, éclaira la chaumière; Et ces âmes des champs, toutes du même prix. Il vous les comptera là-haut. Allez, mon fils! »

17 septembre 1797.

J'irai, j'attacherai mon âme aux solitudes, J'écorcherai mes pieds dans des sentiers plus rudes. Bénissez-moi, Seigneur! que mon cœur, consumé Par l'amour, et puni pour avoir trop aimé. Au foyer de l'autel s'éteigne et se rallume. Et d'un feu plus céleste en mon sein se consume ; Mais pour aim.er en vous, avec vous et pour vous, Tous au lieu d'un seul être et cet être dans tous!

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