‹ JocelynChapitre 7 sur 24 · XVIII NOUVELLE PREFACE · texte numérisé non relu

XVIII NOUVELLE PREFACE

tèmes, des encouragements, des enthousiasmes, des conseils, des reproches; quelquefois des injures, le plus souvent des malentendus. On n'est pas là pour rectifier, pour expliquer, pour justifier sa pensée ou ses actes. Il faut se résoudre à être mal compris, mal jugé, calomnié même. C'est la condition de la vie publique et de la lutte des opinions ; toute cette poussière ne retombe que quand on s'arrête. Allons toujours. La politique active, c'est le coudoiement avec la foule dans un chemin difficile et obstrué : on y déchire ses flancs ; mais cette foule ce sont les hommes, et ce chemin mène les peuples à Dieu.

On se console de tous ces mécomptes par quel- (|ues-unes de ces voix qui vous disent : « Courage! nous vous aidons de cœur, et nous prions pour vous. " On s'en console surtout en ouvrant bien vite quelques-unes de ces petites lettres d'amis qu'on a réservées pour la fin, comme pour s'embaumer les mains et l'âme de ce doux parfum d'affection cachée qui s'est allumé dans la jeunesse, et qui brûle toujours dans la même solitude éloignée, dans la même maison, dans le même cœur. Celles-là, on les savoure, et, après les avoir lues et relues, on les sépare de la foule comme elles sont à part dans la pensée : ce sont les bénédictions de la journée, les oiseaux de bon augure qu'on a vus passer sous tant de nuages et parmi tant de feuilles sèches.

Enfin on ouvre les lettres d'inconnus. C'est un délicieux moment. J'écarte tristement celles qui sollicitent un crédit que je n'ai pas, et une fortune que je voudrais avoir encore. Te lis celles (|ui sont des

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émanations du cœur et de l'âme, et qui ne sont écrites que pour être lues. Quelles charmantes choses! que de trésors cachés ! quel abîme de sensibilités et d'émotions intimes! quelle variété, quelle nouveauté, quel imprévu dans la manière de sentir la vie, la nature. l'art! quelles confidences touchantes de situations, d'impressions, d affections, qu'on n'oserait faire à visage découvert ! quelle prodigalité de dons . de grâces, de génie même dans la nature humaine! Il y a bien des pages puériles, essayées par des mains d'enfants ; mais aussi qu'il y a de pages ravissantes que l'on voudrait voir lues au grand jour ! Que d'amour, de piété, de philosophie, de poésie! que de vers, ou tendres ou sublimes, qui meurent ainsi cachés entre celui qui les chante et celui qui les écoute, et qui seraient la richesse d'un livre ou la gloire d'un nom ! Peu de ces compositions verront un autre jour que celui de ma lampe. Il y a des natures recueillies, et ce sont les meilleures, qui ont une sorte de pudeur de leur génie, qui croiraient le perdre en le dévoilant, Il y a de jeunes filles du peuple, comme celle qu'Hugo a si bien chantée, qui vivent de l'aiguille le jour, et le soir des plus fraîches inspirations de la pensée. Maintenant qu'elles savent lire, elles s'essayent à imiter ce qu'elles ont lu : elles n'ont rien vu, elles écrivent leur âme, et il y a là des mystères de candeur et de naïveté qui n'avaient jamais été écrits. Il y a de pauvres ouvriers qui, après avoir limé le fer ou raboté le bois tout le jour, s'enferment la nuit dans leur mansarde, et sentent et pensent avec autant de nature et avec

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